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Édito Lava 38

Ruben Ramboer

—25 septembre 2026

Depuis son entrée en fonction en janvier 2025, le gouvernement Arizona mène une offensive tous azimuts d’une violence inouïe. Salaires, pensions, allocations de chômage, indemnités de maladie, services publics, droits des travailleurs, concertation sociale, libertés syndicales: rien n’est épargné. Ce n’est pas un coup de rabot, c’est une tronçonneuse. Les économies se chiffrent en dizaines de milliards et continuent de grimper en cours de route. Le seul poste qui échappe à la rigueur ? Les dépenses militaires. Celles-ci explosent.

Face à cette offensive, près de deux ans de résistance large et ininterrompue. Quatorze journées nationales de mobilisation, deux grèves générales, trois manifestations de plus de 100000 personnes. Le combat n’est pas terminé et, déjà, une certitude s’impose: nous vivons l’un des grands moments de l’histoire sociale belge. Le gouvernement n’est pas tombé, mais il a perdu une bonne part de son crédit politique: la majorité de la population désapprouve ses mesures et soutient le mouvement social. Quant à l’argument «sans nous, ce serait pire» brandi par Vooruit, le CD&V et Les Engagés, il ne passe plus.

Comment dresser le bilan d’un mouvement encore en cours ? Comment évaluer son impact à plus long terme ? Toute analyse suppose un point final, une vue d’ensemble. Or cette vue d’ensemble n’existe pas encore. L’historien français Fernand Braudel dirait que nous sommes encore en plein temps événementiel – celui des faits que nous vivons –, loin des temporalités plus lentes du temps conjoncturel ou de la longue durée. Nous voyons l’écume des vagues, pas encore les courants profonds.

Ruben Ramboer est rédacteur en chef de Lava.

L’impact d’un mouvement ne se mesure pas à ses seuls résultats immédiats. L’histoire sociale le démontre. Les trois grèves générales de 1893, 1902 et 1913 ont mis trente ans avant de se traduire par le suffrage universel masculin, au lendemain de la Première Guerre mondiale. La grève de 1936, déclenchée après l’assassinat de deux syndicalistes par des fascistes, a permis d’arracher, à court terme, le salaire minimum, la semaine de quarante heures et les congés payés, tout en constituant un tournant vers ce qui deviendra la sécurité sociale. Et la dépilarisation, les nouveaux mouvements sociaux, des partis comme le PTB en Belgique ou le SP aux Pays-Bas, et plus indirectement les partis écologistes: rien de tout cela ne se comprend sans la révolte de Mai 68.

Ce manque de recul n’est pas une raison pour se taire et attendre. Ce serait reléguer le présent aux oubliettes. La lutte sociale et le combat des idées exigent des analyses dans le feu de l’action, pas après coup. Qui attend que le brouillard se dissipe rate précisément le moment où l’on peut encore infléchir le cours des choses, où syndicalistes et militants peuvent encore peser sur l’histoire. Faire un état des lieux et se projeter: voilà ce qui est crucial.

Dans ce numéro, deux articles dressent un bilan d’étape, chacun sous un angle différent. Dans un entretien, les chercheurs Jean Faniel (CRISP) et Kurt Vandaele (ETUI) observent le mouvement avec une certaine distance. Ils le jugent plus historique que celui de 1993 contre le Plan global de Jean-Luc Dehaene, ou que celui de 2014 contre le gouvernement Michel, par son ampleur, sa largeur, ses nouvelles formes d’action, son intensité soutenue et son front commun. Ils établissent aussi un parallèle avec la grande grève de 1961 et constatent, aujourd’hui, une répression plus dure.

Le syndicaliste Nic Görtz écrit, lui, en acteur de terrain, à la première personne du pluriel. Avec des images fortes, il tire des leçons et regarde devant. Un mur ne tombe pas d’un coup; il cède après plusieurs fissures. La modification du malus pension, les primes pour le travail de nuit, etc. C’est important, mais ce qui compte vraiment, ce sont les graines semées: des expériences nouvelles, une confiance collective, une nouvelle génération de syndicalistes qui se prépare. Les grandes victoires sociales n’ont jamais commencé par un triomphe total. Chaque lutte déplace le rapport de forces pour la suivante. Un petit pas aujourd’hui pose les fondations des victoires de demain. La ronde budgétaire de l’automne, le lien avec le mouvement pour la paix via le mot d’ordre «Welfare, not warfare», les négociations sur l’index et les élections sociales de 2028 seront autant de nouveaux moments pour faire reculer le gouvernement Arizona.

La tronçonneuse de la coalition Arizona ne s’attaque pas qu’aux salaires et à la sécurité sociale. Elle vise aussi les mutuelles, sous couvert d’efficacité et de neutralité. L‘étudiante en médecine Hadisha Shoudoueva et la chercheuse Lili Soussoko décortiquent les attaques contre les mutuelles – trop riches, trop politiques, trop inefficaces, trop souples avec les malades de longue durée – et montrent qu’aucune ne tient la route. Derrière le discours sur l’efficacité se cache un projet de marchandisation progressive des soins de santé. Mais il ne s’agit pas seulement d’une question de marché et de gros sous: ce qui dérange surtout Arizona, c’est le rôle sociétal des mutuelles, leur défense d’un accès aux soins pour toutes et tous et des droits de l’ensemble des assurés.

Le spécialiste du rail Michaël Verbauwhede se penche, quant à lui, sur les projets d’ouverture à la concurrence de la SNCB d’ici 2032. L’expérience ailleurs en Europe le montre: les belles promesses de la libéralisation ne sont que des châteaux en Espagne. Du Royaume-Uni à l’Allemagne, le résultat est toujours le même: les bénéfices sont privatisés, les pertes socialisées, le service et la sécurité se dégradent. Les meilleurs réseaux ferroviaires d’Europe, en Suisse et en Autriche, sont précisément les plus publics et les plus intégrés.

Il y a près de 60 ans, l’Occident cautionnait l’extermination des communistes indonésiens. L’historien Adrian Thomas décortique cette période et ses conséquences. Loin d’être un passé révolu, ce massacre continue de hanter la géopolitique actuelle et dévoile l’impunité persistante des puissances occidentales.

Le fil rouge de tout cela: ouvrir de nouveaux marchés pour les monopoles tout en détournant des montants colossaux vers les marchands d’armes. Laëtitia Sédou, de l’organisation de paix ENAAT, suit l’argent du Fonds européen de défense. Documentation à l’appui, elle montre comment des budgets considérables irriguent une poignée de géants de l’armement, dont les lobbyistes préparent, dans les coulisses européennes, ces flux financiers et font rédiger des règles d’exportation sur mesure. La militarisation ne prive pas seulement les services publics et la sécurité sociale de moyens; la course aux armements a aussi un lourd coût climatique, comme le révèle l’entretien de Kas Bakx et Mathieu Strale avec le chercheur londonien Khem Rogaly (Transition Security Project). Les armées tournent aux combustibles fossiles. Elles émettent deux fois plus de gaz à effet de serre que le transport maritime et l’aviation civile réunis. La militarisation n’apporte pas la sécurité; elle engendre une crise planétaire.

L’auteur et militant néerlandais Chris Kaspar de Ploeg prend de la hauteur, dans l’espace et dans le temps. Les coupes budgétaires qui frappent notre quotidien, les bombardements de l’Iran, la guerre en Ukraine, le génocide en Palestine… il inscrit tout cela dans la grande fresque de l’histoire du capitalisme et de l’impérialisme. Fascisme et libéralisme ne sont pas, à ses yeux, des pôles opposés, mais des tendances alternantes au sein d’un même système, «au gré des besoins du capital». Le mouvement socio-économique, le mouvement Palestine et le mouvement pour la paix doivent se retrouver, car l’adversaire qui, ici, exploite, et ailleurs, tue, est le même: les grands monopoles. L’entretien avec De Ploeg est une coproduction de Lava Media et de Kantelpunt, le podcast animé par Peter Mertens.

Enfin, dans la rubrique «Monocle» de ce numéro, cap sur Andrée Blouin, que les colons surnommaient «la femme la plus dangereuse d’Afrique». Il n’existe guère, sur le continent, de lutte de décolonisation à laquelle la «pasionaria noire» n’ait pas pris part. De nouvelles éditions et traductions de son autobiographie en anglais, en français et en néerlandais (éditions EPO) la tirent de l’oubli. L’historienne et anthropologue Lies Busselen a lu cette autobiographie sur le terrain, au Congo, avec son petit garçon de deux ans dans la même pièce. Dans une recension personnelle, elle fait le pont avec aujourd’hui. Le combat de Blouin contre l’injustice néocoloniale est plus vivant que jamais, tout comme sa conviction qu’on ne peut dissocier le soin et la maternité, l’organisation et la résistance.