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Les fantômes des communistes indonésiens nous hantent toujours.

Adrian Thomas

—24 septembre 2026

Les luxueux hôtels de Bali sont bâtis sur des fosses communes. Peu le savent mais un million de supposés communistes ont été traqués et assassinés méthodiquement dans toute l’Indonésie (1965-1966). Les conséquences de ce terrible carnage ont été désastreuses pour le monde entier.

 

Le soixantième anniversaire des grands massacres anticommunistes indonésiens est discret. Il y a eu des colloques à Amsterdam1ou à Paris2mais rien en Indonésie: les commémorations y sont toujours interdites. L’omerta pèse lourdement sur le quatrième pays le plus peuplé de la planète. Ce n’est néanmoins pas davantage connu ailleurs: au cœur de l’espace indopacifique a eu lieu l’extermination dans une barbarie sans nom du troisième plus gros parti communiste au monde avec l’aide américaine. Ce bain de sang est advenu durant un réchauffement de la Guerre froide en Extrême-Orient alors que la décolonisation prenait une teinte toujours plus rouge. La réaction des élites a été si violente que le Tiers Monde ne s’en est jamais vraiment remis. Voici pourquoi.

Un pays-océan toujours marqué par l’héritage colonial

L’Indonésie reste actuellement souvent ignorée, impensée et incomprise, notamment à cause du manque de références culturelles communes et du désintérêt de l’Occident. C’est peut-être le sort de l’Insulinde (Asie du sud-est insulaire), tiraillée à travers les siècles entre les mondes chinois, indien, arabe et océanien. Le plus large archipel du globe s’étale pourtant sur une vaste surface: 5 200 km séparent Aceh (nord de Sumatra) à Merauke (Papouasie méridionale), c’est-à-dire la même distance qu’entre Londres et Tachkent. La population d’Indonésie a toujours été nombreuse (73 millions d’habitants en 1945 et bientôt 300 millions en 2035) et se répartit très inégalement entre 17000 îles. Près des deux tiers des Indonésiens résident ainsi à Java.

Adrian Thomas est historien du syndicalisme belge. Il collabore souvent au dictionnaire du mouvement ouvrier (Le Maitron) et au CArCoB. Il a notamment publié « Robert Dussart, une histoire ouvrière des ACEC de Charleroi » (Aden), distingué par le Prix CArCoB 2021.

Malgré l’expansion anarchique de sa capitale Jakarta (42 millions d’habitants), le pays le plus volcanique du monde demeure agraire et très inégalitaire. Sans cesse en retard au regard de ses voisins (Chine et Japon notamment), l’industrie est plutôt rudimentaire, avec quelques aciéries, filatures ou usines automobiles. Son sous-sol est riche (nickel, charbon, gaz et surtout pétrole). Shell et Chevron en ont profité à foison. Quant au détroit de Malacca où passe un tiers du commerce maritime mondial, c’est d’abord la cité-État de Singapour qui en bénéficie. 30 % des autochtones sont des paysans pauvres. Des millions d’agriculteurs labourent de petites parcelles de terre à Java (moins d’un hectare) tandis que de grandes firmes (Wilmar, Astra ou Sinar Mas) exploitent d’immenses palmeraies. Les monocultures continuent en effet à économiquement primer: sucre, cacao, huile de palme, riz, café, etc. C’est un legs de l’époque colonial.

Les monocultures continuent à primer économiquement. C’est un legs de l’époque colonial.

Au début via la puissante compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), le mercantile empire hollandais a graduellement pris pied en Indonésie au XVIIe-XVIIIesiècles, en priorité pour la mainmise des épices. La VOC n’a pas hésité à exterminer les Bandas pour le monopole de la noix de muscade (1621) puis les Chinois de Batavia (nom colonial de Jakarta) pour le contrôle du sucre de canne (1740). Ces «pogroms» aux intentions plutôt génocidaires brisent le mythe d’un colonialisme néerlandais relativement doux. L’exploitation impérialiste des Pays-Bas (1800-1949) déchaîne la prédation impitoyable d’un archipel soumis au travail forcé et aux monocultures par le biais de sanglantes répressions (surtout en 1815-1830). L’Indonésie se mue en une immense plantation axée sur l’exportation, aux dépens de cultures vivrières. Les disettes sont par conséquent chroniques. Les Indes orientales financent amplement la révolution industrielle des Pays-Bas. 100000 à 300000 colons (métis inclus) se les partagent en énormes domaines agricoles. L’essor du train a pour but l’accélération du transit des récoltes vers les ports.

Durant 350 ans, le colonialisme hollandais a entretenu une fragmentation socioculturelle entre les Indonésiens selon leur ethnie (javanais, soundanais, malais, balinais, etc.) et leur religion. Même si l’Indonésie est le plus gros pays musulman en raison de son poids démographique, le sunnisme régional a connu pas mal de particularités et certaines îles sont en majorité chrétiennes (Papouasie, Timor), voire même hindoue (Bali). L’administration coloniale a offert un meilleur statut juridique à la minorité chinoise (2,5 % des habitants), ce qui a nourri un ressentiment profond à leur égard et des tensions interethniques qui se dévoileront en particulier en 1965…

David Van Reybrouck décrit très bien toute cette histoire coloniale en donnant la parole aux derniers témoins de cette époque dans Revolusi, l’Indonésie et la naissance du monde mode

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