Dix-neuf mois de résistance contre le gouvernement Arizona. Le bilan de ces mobilisations ne se mesure pas seulement à l’adoption ou au rejet de telle ou telle mesure, mais aussi à cette nouvelle capacité à peser sur le cours de l’histoire.
Les meilleures discussions syndicales ne se passent pas toujours à la tribune. Elles ont souvent lieu autour d’un café, dans un vestiaire, sur un piquet de grève ou après une réunion de délégués. Et elles sont rarement sereines.
— Tu vois bien que ça n’a servi à rien. Ils ont tout fait passer.
— Ah oui? Et ta tante qui est partie en prépension cette année, elle a eu un malus?
— Ben… non.
— Tu crois que c’est tombé du ciel?
Cette première séquence de mobilisation contre l’Arizona restera sans doute comme l’un des plus grands mouvements sociaux de ces dernières décennies.
Depuis dix-neuf mois, des dizaines de milliers de conversations comme celle-là ont eu lieu dans les entreprises, en famille ou dans les clubs de sport. Elles disent quelque chose d’important: quand une lutte dure longtemps, il devient parfois difficile d’en mesurer les effets: on voit facilement les coups encaissés, on voit moins les coups arrêtés.

Une lutte sociale ne se résume jamais aux seules lois adoptées ou aux réformes empêchées. Elle produit aussi des effets moins visibles: des prises de conscience, des rencontres, des expériences collectives et une évolution du rapport de force. Ces dix-neuf mois de résistance à l’Arizona peuvent ainsi être lus à deux niveaux: d’une part ce que le mouvement social a réussi à freiner dans l’immédiat, et d’autre part les forces nouvelles qu’il a contribué à faire émerger.
Une bataille défensive… et historique
Nous n’avons pas arrêté le projet de l’Arizona. Son programme antisocial, autoritaire et marqué par une logique de militarisation continue d’avancer. Mais nous n’avons pas tout perdu. Les faits montrent que la résistance syndicale et sociale a freiné le gouvernement, l’a obligé à reculer sur certaines mesures, à en reporter d’autres, à revoir plusieurs de ses ambitions.
Au début de la législature, l’Arizona avait annoncé 23 milliards d’euros de coupes budgétaires d’ici 2029, auxquels se sont ajoutés 9,2 milliards supplémentaires en cours de route. Face à une offensive d’une telle ampleur, empêcher l’adversaire d’avancer à pleine vitesse, c’est déjà modifier le rapport de force.
Cette première séquence de mobilisation contre l’Arizona restera sans doute connue comme l’un des plus grands mouvements sociaux de ces dernières décennies. Par sa durée: dix-neuf mois. Par son ampleur: quatorze dates de mobilisations nationales, trois manifestations à plus de 100000 personnes, deux grèves générales. Par la diversité des secteurs mobilisés: travailleurs du privé, des services publics, de l’associatif, du monde culturel, de la jeunesse. Mais aussi par ce qu’elle a produit chez celles et ceux qui ont lutté. Car une lutte ne laisse jamais le terrain intact.
Vu de face, l’Arizona ressemble à un incendie. Il s’attaque aux pensions, aux salaires, aux services publics, à la sécurité sociale et aux libertés syndicales. Il brûle une partie des conquêtes sociales construites pendant des générations. Mais regardons aussi derrière lui. À chacun de ses pas tombent des graines. Des travailleurs qui ont fait grève pour la première fois. De nouveaux délégués qui ont pris des responsabilités. Des équipes qui se sont soudées. Une nouvelle génération militante qui découvre sa propre force. Si nous savons les faire germer, ces graines peuvent devenir la plus mauvaise surprise de l’Arizona.
La recherche du profit détermine le choix des réformes
Presque tous les gouvernements européens appliquent les mêmes recettes: austérité budgétaire, attaques contre les pensions et la sécurité sociale, pression sur les salaires, flexibilisation du travail, hausse des dépenses militaires, durcissement du discours politique contre les étrangers, contre les femmes, contre les militants, contre les mutuelles et contre les syndicats. Les couleurs des coalitions gouvernementales changent, mais l’odeur reste la même.
Si l’Arizona ressemble à beaucoup d’autres gouvernements européens, ce n’est pas parce qu’ils se sont copiés les uns les autres, c’est parce qu’ils suivent la même boussole. Celle de la recherche du profit maximum pour la minorité qui détient les principaux leviers économiques. Pour y parvenir, deux grands mouvements se combinent.
Le premier mouvement consiste à accroître l’exploitation du travail. Concrètement, cela signifie exiger des travailleurs de produire davantage au moindre coût. Pour y arriver, il faut donc repousser l’âge de la pension, bloquer les salaires, raboter les primes de nuits, multiplier les emplois précaires et les flexi-jobs, flexibiliser toujours davantage le temps de travail, durcir les règles du chômage afin de pousser à accepter plus rapidement n’importe quel emploi.
Le second mouvement consiste à déplacer les richesses. Quand un gouvernement dit qu’il n’y a plus d’argent, la première question pour une analyse syndicale n’est pas «à quoi a-t-il servi?», mais «dans quelle poche est-il allé?». D’un côté, le gouvernement explique qu’il faut économiser sur nos pensions, notre sécurité sociale, nos soins de santé ou nos services publics. De l’autre, une part toujours plus importante des richesses produites est captée par les détenteurs de capitaux. En plus, les moyens consacrés aux dépenses militaires augmentent fortement1.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une étude de la Confédération européenne des syndicats, consacrée aux 300 plus grandes entreprises non financières cotées en Europe, montre qu’entre 2000 et 2024, leurs bénéfices bruts ont progressé de 151 %, contre 87 % pour les salaires. Dans le même temps, la part des bénéfices distribuée sous forme de dividendes et de rachats d’actions est passée de 27 % à 68 %, tandis que les investissements dans l’économie réelle diminuaient fortement. Enfin, ces entreprises ont bénéficié d’environ 3 500 milliards d’euros d’aides publiques sans véritables contreparties en matière d’emploi, de salaires ou d’investissements2.
L’argent a donc simplement changé de poche. Au lieu de financer les écoles, les hôpitaux, les transports publics ou l’amélioration des conditions de travail, une part croissante de la richesse produite par le travail est orientée vers les dividendes, c’est-à-dire vers la rémunération du capital.
Et désormais, elle est orientée aussi vers les dépenses militaires, où les montants en jeu sont colossaux. Aujourd’hui, la Belgique consacre environ 13 milliards d’euros par an à la Défense. D’ici 2035, le gouvernement s’est engagé, dans le cadre de l’OTAN, à porter cet effort à près de 34 milliards d’euros par an. Soit 21 milliards supplémentaires à trouver chaque année, c’est-à-dire trois fois les 7 milliards d’euros de nouvelles économies que le gouvernement prévoit de discuter à l’automne 2026. Trois fois. Chaque année.
L’Arizona a construit un mur de reculs sociaux et démocratiques. Mais il serait faux de croire que ces murs sont restés intacts.
Cette comparaison donne la mesure du changement de cap auquel nous assistons. En effet, financer un tel effort militaire ne peut reposer sur quelques économies marginales mais implique nécessairement des choix budgétaires profonds: réduire les dépenses sociales, accroître la pression sur le travail, orienter davantage de richesses vers le capital et l’industrie de défense, mais aussi sécuriser l’accès aux ressources stratégiques dont dépend l’économie européenne. Dans ce contexte, les contre-pouvoirs – syndicats, mutuelles, associations – ainsi que les mouvements sociaux deviennent plus que jamais des obstacles à contourner ou à affaiblir.
Comprendre cette logique économique et réaliser l’ampleur des montants en jeu est essentiel. Sans cela, on pourrait croire que remplacer l’Arizona par un gouvernement «un peu moins à droite» suffirait pour que les problèmes disparaissent. Mais les attaques contre le monde du travail ne sont pas une succession de mauvaises décisions ou d’accidents politiques. Elles répondent à une logique plus profonde: celle d’un système économique qui cherche en permanence à accroître les profits, à concentrer les richesses et à faire payer la classe travailleuse.
C’est pourquoi la lutte syndicale dépasse largement le temps d’une législature. Elle s’inscrit dans ce que Marx appelait la lutte des classes, c’est-à-dire l’affrontement permanent entre deux intérêts fondamentalement contradictoires. D’un côté, celui du monde du travail qui produit les richesses et aspire à vivre dignement de son travail. De l’autre, celui du capital, dont la recherche de rentabilité pousse sans cesse à réduire le coût du travail, à flexibiliser l’emploi et à orienter une part toujours plus importante des richesses vers les profits.
Dans cette perspective, l’objectif du syndicalisme ne consiste pas seulement à faire reculer une réforme ou à sanctionner un gouvernement. Il consiste à construire, lutte après lutte, entreprise après entreprise, un rapport de force plus favorable au monde du travail. Car chaque victoire, même partielle, renforce la capacité des travailleurs à défendre leurs intérêts dans les combats qui suivront.
Le véritable défi du mouvement syndical n’est donc pas seulement de combattre les réformes nuisibles d’un gouvernement. Il consiste à transformer durablement le rapport de force entre le travail et le capital, un rapport de force qui n’est jamais écrit à l’avance.
Les murs les plus puissants tombent par leurs fissures3
Comme syndicalistes, nous passons notre vie devant des murs. Le mur d’une direction qui refuse de négocier. Le mur d’une fédération patronale lunaire et persuadée d’avoir toujours raison. Le mur d’un gouvernement qui prétend qu’il n’y a pas d’alternative. Mais aussi le mur des collègues qui disent que les mobilisations ne servent à rien.
À force de se heurter à ces murs, on finit parfois par croire qu’ils sont indestructibles. Et pourtant, des murs tombent. Ils ne tombent cependant presque jamais d’un seul coup, en une journée, mais peu à peu. Ils tombent parce que des fissures apparaissent, puis d’autres fissures, jusqu’au moment où ils ne sont plus capables de supporter leur propre poids. Une partie de notre travail syndical consiste donc à créer des fissures, à les élargir, à les relier, jusqu’à ce qu’elles soient suffisamment nombreuses et larges pour que tout s’effondre.
Oui, la réforme des pensions a été votée. Oui, les attaques contre les demandeurs d’emploi, les malades ou les droits sociaux sont violentes et bien réelles. Oui, l’Arizona a construit un mur de reculs sociaux et démocratiques. Mais il serait faux de croire que ce mur est intact.
L’introduction du malus pension a été retardée d’un an, le chômage technique et les périodes de maladies ont été intégrés dans le calcul du malus, tout comme le congé de maternité et de paternité. Les primes de nuit, que le gouvernement voulait limiter à la tranche de minuit à 5h, resteront finalement applicables de 23h à 6h.
Bien sûr, aucune de ces fissures, prise isolément, ne suffira à arrêter l’Arizona. En effet, les grands changements historiques ne se produisent presque jamais grâce à un seul événement spectaculaire, et les grandes conquêtes sociales n’ont jamais commencé par une victoire totale. Elles commencent presque toujours par une première, puis une deuxième, puis une troisième victoire.
Il est donc important de regarder ce qui s’accumule derrière chaque lutte: les expériences partagées, la confiance collective, les nouveaux liens qui se créent et la capacité des travailleurs à agir ensemble. Une petite avancée aujourd’hui peut devenir la base d’une conquête plus importante demain.
Dans la nature comme dans la société, des transformations profondes peuvent naître d’une accumulation progressive de changements. C’est ce que nous apprend la dialectique. L’eau qui chauffe degré après degré reste de l’eau jusqu’à atteindre un seuil où elle se transforme en vapeur. De la même manière, une accumulation de luttes, de mobilisations et de victoires partielles peut finir par transformer profondément un rapport de force.
Une accumulation de luttes, de mobilisations et de victoires partielles peut finir par transformer profondément un rapport de force.
L’enjeu n’est pas de compter le nombre de fissures obtenues par les luttes des derniers mois mais celui de voir ce que ces luttes rendent possible demain. L’existence de fissures prouve que le gouvernement n’est pas invincible. Et tant qu’il y a de la lutte, on peut gagner.
Les graines germent dans les fissures
Lors d’une réunion de délégués syndicaux en juin 2026, la discussion a pris un tour inattendu. On ne parlait plus des pensions ni du malus. On parlait… des enfants. «Cette année, j’ai eu avec mes enfants des discussions que je n’aurais jamais imaginées il y a un an. Ils voient bien que quelque chose ne tourne pas rond. Ils parlent de la Palestine, des attaques contre les enseignants, des coupes dans les services publics, de l’augmentation du minerval, du service militaire, du climat, du racisme… Beaucoup ne sont pas d’accord et commencent à comprendre qu’on ne change pas les choses tout seul. Ils cherchent à s’engager. Certains rejoignent un collectif étudiant, d’autres un mouvement pour la paix ou un groupe antifasciste ou un syndicat.»
Ce témoignage revient souvent. La lutte, ce ne sont pas seulement des manifestations mais aussi des discussions dans les familles, les écoles ou les entreprises. Des discussions qui sèment les graines des nouveaux engagements. Les enquêtes d’opinion montrent d’ailleurs que, malgré un constant travail de bashing syndical de la part du gouvernement, le soutien aux protestations sociales a augmenté dans toutes les régions du pays au cours de cette année de lutte3: en Flandre, le soutien aux protestations passe de 59 à 67 %, en Wallonie, de 78 à 82 % et à Bruxelles de 77 à 81 %.
Une des raisons de ce soutien est que l’Arizona ne s’est pas attaqué à une seule branche de l’arbre social, il l’a attaqué jusqu’aux racines. Presque tout le monde est concerné. Femmes, enseignants, services publics, malades, jeunes, secteur privé, culture, monde associatif. Au point que tout le monde finit par connaître quelqu’un qui est touché.
Les seize mobilisations à l’appel des syndicats ont fait se rencontrer des délégués habitués aux manifestations syndicales mais aussi des personnes pour qui c’était la première manifestation, des étudiants, des travailleurs de l’associatif, des activistes pour la paix, des anti-racistes, ou celles et ceux qui dénoncent les violences policières.
Un accueillant d’une maison médicale, dans laquelle il n’y a pas de présence syndicale, soulignait l’importance des manifestations syndicales nationales: «Il y a plein de colère chez nous. Sur les mesures du gouvernement. Sur le manque de budget. Sur l’impact sur les patients. Et les syndicats sont les seuls à pouvoir appeler à ce genre de manifestations. S’ils ne le font pas, on reste avec la colère mais on ne sait pas l’exprimer. Les manifs, ça rassemble. On sent qu’on n’est pas seuls et on voit qu’on est nombreux.»
Ce témoignage illustre la fonction irremplaçable des syndicats. Ils ne créent pas la colère mais ils sont un lieu où les colères peuvent se rencontrer. Ce qui ouvre une question importante: les manifestations sont-elles un point d’arrivée ou un point de départ?
Transformer la colère
Ces dernières années, une opinion s’est régulièrement exprimée dans les discussions syndicales: il faudrait «un gouvernement vraiment horrible» pour que les travailleurs se réveillent. Comme si l’intensité des attaques pouvait suffire à elle seule à déclencher la mobilisation, comme si la souffrance créait automatiquement l’action collective. Cette opinion ne résiste pas à l’analyse. Si la misère produisait mécaniquement des révoltes, de nombreux pays connaîtraient une mobilisation permanente.
L’action collective repose sur trois conditions4: un sentiment d’injustice, la conviction que l’action collective peut changer les choses et une identité commune qui transforme les intérêts individuels en objectifs collectifs.
Le sentiment d’injustice est bien présent. Les attaques de l’Arizona frappent une grande partie de la population et nourrissent une colère profonde. Mais, comme l’expliquait Marx dans Misère de la philosophie5, une classe sociale ne devient pas une force historique simplement parce que ses membres partagent les mêmes difficultés. Elle doit encore prendre conscience que les intérêts de ses membres sont communs puis elle doit alors s’organiser collectivement. Et les organisations syndicales ont la responsabilité de transformer la colère en conscience de classe puis de transformer cette conscience de classe en capacité d’organisation.
Les dix-neuf derniers mois ont semé des graines dont la germination dépendra en grande partie de la manière dont les organisations syndicales joueront leur rôle. Chercheront-elles à reprendre le plus rapidement possible le cours habituel de la concertation sociale? Ou choisiront-elles de faire de cette séquence exceptionnelle un moment de construction durable en recrutant, en formant, en développant de nouveaux leaders, en renforçant les équipes syndicales et en faisant grandir la capacité d’organisation des travailleurs?
Il ne s’agit pas d’opposer concertation et action. Le mouvement ouvrier chrétien résume cette idée par une formule simple: «la concertation tant que possible, l’action si nécessaire». Mais la concertation n’est jamais efficace par elle-même6. Sans travailleurs organisés qui la soutiennent, elle reste une simple supplique. En revanche, si elle est appuyée sur un rapport de force construit dans les entreprises et les secteurs, elle devient un véritable outil de conquête sociale.
Joseph Cardijn – figure du mouvement ouvrier chrétien belge et fondateur de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne – répétait qu’«un jeune travailleur vaut plus que tout l’or du monde». Cette phrase ne parlait pas seulement de la dignité de chaque personne mais exprimait aussi une intuition stratégique: la véritable richesse du mouvement ouvrier ne réside pas d’abord dans ses institutions, mais bien dans les femmes et les hommes qui s’y engagent, y prennent des responsabilités et évoluent dans l’action collective.
Lorsque les anciennes manières de gouverner commencent à battre de l’aile, différents projets de société s’affrontent pour imposer leur vision du futur.
Après dix-neuf mois de lutte, notre plus grande conquête n’est pas seulement d’avoir créé des fissures dans le mur de l’Arizona. C’est d’avoir vu des milliers de travailleuses et de travailleurs découvrir qu’ensemble, ils pouvaient influer sur leur propre histoire.
Les possibles moments de bascule en 2027-2028
S’il n’y a pas de fatalité, il n’existe pas non plus de boule de cristal permettant de prévoir l’avenir. Cependant l’analyse de la logique économique à l’œuvre, les choix annoncés par l’Arizona, les échéances de la concertation sociale et la dynamique créée par les mobilisations de ces derniers mois permettent d’identifier plusieurs contradictions importantes qui structureront les années à venir.
Les échéances politiques ou sociales qui jalonneront les deux prochaines années ne sont pas automatiquement des rendez-vous avec la mobilisation. Ce sont des moments où s’affronteront des forces et des visions du monde. Et c’est l’organisation des forces en présence – notamment la capacité du mouvement syndical à organiser, convaincre et construire un rapport de force – qui déterminera ce qui en sortira.
Dans les périodes de crise, lorsque les anciennes manières de gouverner commencent à battre de l’aile, différents projets de société s’affrontent pour imposer leur vision du futur7. Au cours des deux prochaines années, plusieurs choix fondamentaux vont se poser: qui paiera les crises à venir? Quelle place voulons-nous donner aux services publics et à la sécurité sociale? Quelle direction voulons-nous prendre face aux tensions internationales?
Le budget: qui paiera la facture ? À l’automne 2026, l’Arizona devra présenter une nouvelle étape de son programme budgétaire, avec environ 7 milliards d’euros d’économies annoncées. Et derrière ce chiffre budgétaire, se cache le choix politique de savoir qui va payer: qui contribue, qui en bénéficie, quelles priorités seront financées, lesquelles seront sacrifiées? En cela, le budget est une photographie du rapport de force dans la société. Le 14 octobre 2026, lors du State of the Union, le gouvernement devra donc expliquer ses choix. L’année passée, cette même échéance avait déjà été marquée par une forte mobilisation sociale, révélant le contraste entre un discours politique qui présentait des mesures comme nécessaires et la réalité vécue par celles et ceux qui les subissaient.
Welfare ou warfare: quel modèle de société ? La question budgétaire soulève une autre grande contradiction posée actuellement partout en Europe: celle entre la protection sociale et la militarisation. Le mouvement syndical et les mouvements pour la paix posent une question fondamentale: faut-il investir plutôt dans la sécurité des populations ou au contraire dans la logique de confrontation militaire? Le mot d’ordre «Welfare not warfare8» résume cette bataille: les richesses créées doivent servir à renforcer les hôpitaux, les écoles, les services publics et la protection sociale et non participer à alimenter la course aux armements. Les mobilisations européennes prévues autour de cette question, notamment les 20, 21 et 22 novembre 2026, seront un moment pour relier les luttes sociales et les luttes pour la paix.
Salaires, index et partage des richesses. À la fin de l’année 2026, une autre bataille centrale s’ouvrira autour de la loi de 1996, de l’indexation automatique des salaires et des négociations pour l’accord interprofessionnel 2027-2028. Derrière ces dossiers techniques se trouve une question fondamentale: comment répartir les richesses produites par le travail? Depuis plusieurs décennies, une part croissante de la richesse créée par les travailleurs est captée par le capital9. Les négociations à venir seront donc une nouvelle confrontation entre deux visions: celle qui considère le salaire comme un coût à compresser ou celle qui voit dans le salaire la récupération légitime d’une part de la richesse produite.
Relier les luttes pour construire une conscience commune. Les années à venir seront aussi marquées par des moments où différentes luttes pourront se rencontrer: le 8 mars pour les droits des femmes, le 21 mars contre le racisme, le 1ermai pour les travailleurs, le 8 mai pour la victoire sur le fascisme. Ces rendez-vous ne sont pas seulement des traditions militantes. Ils rappellent une réalité fondamentale: les différentes luttes contre les injustices ne sont pas des combats séparés. Les inégalités entre femmes et hommes, la précarité, les attaques contre les services publics, le racisme ou la militarisation sont les conséquences de choix de société. Relier les luttes permet de passer d’une addition de colères à une force collective consciente de ses intérêts.
2028: les élections sociales comme mesure d’une conscience collective. Un moment de vérité s’ouvrira avec les élections sociales de mai 2028. Ces élections ne mesureront pas uniquement le poids électoral des organisations syndicales mais aussi la profondeur du travail réalisé depuis l’arrivée de l’Arizona: combien de travailleurs auront rejoint l’action collective? Combien de nouveaux délégués auront pris des responsabilités? Combien d’équipes syndicales auront été renforcées dans les entreprises? Une élection sociale ne se gagne pas dans les semaines qui précèdent le vote. Elle se construit dans les milliers de conversations quotidiennes dans les ateliers, les magasins, les cuisines, les bureaux, les entrepôts et les services.
Les fissures ouvertes depuis 2025 pourraient se refermer si elles restent isolées. Mais elles pourraient aussi devenir les points de départ d’une transformation plus profonde du rapport de force. Tout dépendra de la capacité du mouvement syndical à transformer celles et ceux qui ont découvert leur force collective dans la lutte en une force organisée, capable de peser durablement.
L’optimisme comme choix stratégique
«Il serait évidemment fort commode de faire l’histoire si l’on ne devait engager la lutte qu’avec des chances infailliblement favorables10», écrivait Karl Marx à Ludwig Kugelmann en 1871, au sujet de la Commune de Paris. Cette phrase rappelle une vérité essentielle du mouvement ouvrier: les travailleurs ne choisissent jamais les conditions dans lesquelles ils doivent lutter. Ils choisissent seulement d’accepter ces conditions comme une fatalité ou au contraire de les affronter collectivement.
La période actuelle est une période de recul, en Belgique comme en Europe et dans de nombreuses régions du monde. Les politiques d’austérité, la montée de l’extrême droite, la remise en cause des droits sociaux et la militarisation croissante montrent que le rapport de force est aujourd’hui défavorable.
Mais reconnaître une situation difficile, ce n’est pas la même chose que de s’y résigner et l’optimisme n’est pas la croyance naïve que tout finira bien. L’optimisme est au contraire un choix politique stratégique . C’est le choix d’agir car on refuse l’idée que l’avenir est entièrement écrit, qu’il n’existe «aucune alternative» et que le capitalisme représente la fin de l’histoire. Car on comprend que les sociétés changent lorsque des femmes et des hommes s’organisent pour transformer les contradictions de leur époque. Et que chaque recul peut aussi faire pousser de nouvelles graines.
L’optimisme n’est pas la croyance naïve que tout finira bien. C’est un choix politique: agir parce que l’avenir n’est jamais entièrement écrit.
L’optimisme syndical consiste à chercher les fissures, à les élargir et à les relier. Les contradictions d’un système peuvent ouvrir des possibilités nouvelles qui deviennent des changements historiques lorsqu’une force collective s’en saisit.
L’histoire du mouvement ouvrier est faite de périodes où tout semblait impossible avant que tout ne s’éclaire soudain. Le droit de vote, la sécurité sociale, les congés payés, la réduction du temps de travail: aucune de ces conquêtes n’a été offerte spontanément. Elles sont nées dans des contextes très difficiles, parce que des travailleurs ont refusé d’accepter que le monde devait rester tel qu’il était.
Jan Cap, syndicaliste et travailleur des chantiers navals de Boel, rappelait ceci aux jeunes générations: «Nous avons connu de belles victoires, beaucoup de victoires, mais parfois ce fut aussi très difficile. Aux jeunes présents ici, je voudrais dire: ne vous laissez jamais démoraliser. Ne baissez jamais la tête. Continuez toujours. Organisez-vous dans le syndicat et en dehors. Vous devrez prendre des risques, mais une chose est certaine: vous ne serez jamais seuls. Organisez-vous en groupes, dans le syndicat et en dehors. Étudiez beaucoup et acquérez de vraies connaissances. Et souvenez-vous de cette devise: dans le concert de la vie, personne ne reçoit le programme11.»
La période qui vient ne sera pas facile. Mais l’histoire n’est jamais écrite à l’avance. Les fissures sont déjà apparues. La question est de savoir si les travailleurs et leurs organisations sauront les élargir, les relier et construire ensemble la force capable de les transformer en une ouverture qui laisse entrer la lumière.
«There is a crack in everything, that’s how the light gets in», chantait Leonard Cohen.
Footnotes
- https://visie.net/artikel/wat-regering-beknibbelt-op-sociale-zekerheid-gaat-bijna-integraal-naar-defensie
- Mazzucato, M., Fleischman, S., Emerson, A.H. et Merling, L., «Labour Squeezed, Investment Stalled: The Hidden Cost of Financialisation in Europe’s Corporate Sector», UCL Institute for Innovation and Public Purpose, IIPP Policy Brief n° 35, 2026, www.ucl.ac.uk/bartlett/publications/2026/jun/labour-squeezed-investment-stalled
- Source: L’enquête nationale 2026 (DSEN26), Stefaan Walgrave (UAntwerpen) Jean-Benoît Pilet (ULB) Jonas Lefevere (UAntwerpen, VUB) Hugo Spruyt (ULB, ULiège)
- Klandermans, «How Group Identification Helps to Overcome the Dilemma of Collective Action», American Behavioral Scientist, Volume 45, n° 5, 2002.
- Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847.
- Nic Görtz, «Fétichisme de la concertation sociale», Lava n° 17, 2021.
- Antonio Gramsci, Cahiers de prison, 1929-1935.
- www.stopwar.org.uk/article/statement-from-the-international-conference-against-war
- www.denktankminerva.be/analyse/lonen-prijzen-winsten
- www.marxists.org/francais/marx/works/1871/04/km18710417.htm
- Retranscrit et traduit à partir de: www.solidair.org/artikels/als-het-werkvolk-geschiedenis-maakt-jan-cap-1931-2018 ,

