L’histoire de la Sécurité sociale est celle de plus d’un siècle de lutte de classe. Une lutte toujours à l’œuvre pour protéger la « cathédrale des travailleurs », contre ceux qui veulent réécrire son histoire pour mieux en attaquer les fondements, et pour conserver ce morceau de socialisme dans le capitalisme.
La Sécurité sociale est l’objet de luttes intenses, tant sur son financement que sur sa nature. Dans son dernier livre, Over welvaart, Bart De Wever dépeint la Sécurité sociale comme le fruit d’un partage de richesse issu de la prospérité capitaliste, héritage de la doctrine sociale de l’Église. Pour lui, la Sécurité sociale serait un système d’assistance publique géré par l’État pour protéger les citoyens contre les risques de la vie, tout en exigeant une « responsabilité individuelle ». Cette vision réduit la protection sociale à une forme de charité, un filet de sécurité limité aux soins des pauvres, des malades et des âgés, et dont l’octroi dépendrait de la discipline de chacun et ne serait accessible qu’aux « méritants » et aux « courageux ». Une forme de paix sociale, où le capital et le travail marcheraient main dans la main.
Cette lecture contredit l’histoire de la Sécurité sociale. Elle efface délibérément le rôle de la classe travailleuse. La Sécurité sociale n’est ni un cadeau du Pape, ni une émanation généreuse du capitalisme, mais la « solidarité organisée de la classe travailleuse ». Elle constitue un « morceau de socialisme dans le capitalisme », une part de la richesse produite par le travail et soustraite à la logique du profit pour assurer une reproduction sociale démarchandisée.
La réécriture de l’histoire par Bart De Wever a un but politique. En dénaturant la nature de classe de la Sécurité sociale et le fait qu’elle s’est construite contre les capitalistes, en transformant une protection collective en une question de droits individuels et conditionnés, il construit le cadre idéologique qui permet les attaques contre son financement, son étendue et son fonctionnement. Il enchaîne d’ailleurs sa réécriture de l’histoire par une explication sur la nécessité « pragmatique » et « inévitable » de faire des économies, d’augmenter la responsabilité individuelle des « bénéficiaires », de les « activer » et de « restaurer la valeur travail ».

Revenir sur l’histoire de la Sécurité sociale n’est pas un exercice académique, mais bien une question de lutte. Si on veut défendre la Sécurité sociale actuelle, ce qu’elle a permis, ce qu’elle permet toujours et ce qu’elle pourrait permettre dans le futur, il est nécessaire de revenir aux sources.
Une institution née de la lutte de classes
Lorsqu’on parle de la Sécurité sociale en 2026, on oublie parfois son caractère révolutionnaire et anticapitaliste pour ne plus voir que ses aspects pratiques, allant même jusqu’à la comparer ou la confondre avec d’autres services publics eux aussi très utiles, comme les transports en commun ou l’école publique.
La Sécurité sociale est l’aboutissement de plus d’un siècle de luttes de classe.
Pourtant, l’histoire de la Sécurité sociale est d’abord celle de la lutte de classe contre l’exploitation capitaliste. Cette lutte pour une protection collective trouve ses racines dans la nature du mode de production capitaliste et dans sa destruction des formes sociales antérieures. Le développement du capitalisme a contraint les paysans et les artisans à vendre leur force de travail, tout en détruisant les formes de solidarité traditionnelles (compagnonnage, entraide villageoise). Le prolétariat se retrouvait alors à la merci du patron : sans travail, pas de salaire, donc pas de survie. La maladie, la vieillesse et le chômage menacent alors directement l’existence du travailleur.
Face à cette insécurité sociale croissante, la classe ouvrière a réagi en s’organisant. Dès le XIXe siècle, face à la misère, aux accidents du travail et aux épidémies, les travailleurs s’organisent en caisses de secours mutuels et en coopératives, souvent illégales à l’origine. Ces structures, ancêtres des mutualités, étaient financées et administrées par les ouvriers eux-mêmes. Elles incarnaient une première forme d’organisation populaire contre les risques du capitalisme.
À la différence de la charité patronale ou religieuse, ces institutions de classe affirmaient que la solidarité n’était pas une vertu morale, mais un rapport de force social. En collectivisant la prise en charge des risques, le mouvement ouvrier posait les bases d’un contre-pouvoir. Cette organisation faisait d’ailleurs l’objet d’une répression. Par exemple, dès 1852, l’État français a cherché à se réapproprier l’esprit mutualiste, en voulant intégrer les mutuelles à l’ordre social (par le biais de notables et du clergé) pour les empêcher de servir à « organiser la conflictualité de classe ».
En Belgique aussi, la Sécurité sociale telle que nous la connaissons a été arrachée à travers des grèves et des mobilisations syndicales. D’abord, comme ailleurs en Europe, les luttes sociales et les premières grandes grèves générales de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle ont marqué la construction des premières structures collectives de protection sociale : syndicats, mutuelles, coopératives, caisses collectives de grève et de protection sociales autonomes.

et d’Aménagement du territoire (DGES-IGEAT) de l’Université
Libre de Bruxelles.
Ses recherches portent sur les problématiques de mobilité métropolitaine à Bruxelles et en Europe.
Ensuite, dès l’entre-deux-guerres, des grèves massives ont posé des jalons essentiels vers la Sécurité sociale. La grève générale de 1936, qui a fait suite à l’assassinat de deux militants socialistes, a permis d’arracher le salaire minimum, des congés payés, l’assurance-maladie et la première étape vers la semaine de 40 heures.
L’instauration officielle de la Sécurité sociale elle-même, fin 1944, est directement liée au climat insurrectionnel de l’après-Deuxième Guerre mondiale. Le gouvernement belge exilé, impopulaire, a concédé le Pacte social face à la pression de la Résistance et à la peur des manifestations ouvrières. Ce Pacte social de 1944, élaboré clandestinement dans la Belgique occupée, formalise cette conquête. Il institue un système de Sécurité sociale obligatoire, financé par les cotisations et géré paritairement par les syndicats et le patronat. L’arrêté-loi du 28 décembre 1944 fonde ainsi les piliers du modèle belge.
Dans ce cadre, un élément majeur fut la crainte des forces révolutionnaires. Des figures de l’establishment belge ont reconnu que le Pacte social a été signé en urgence en 1944 pour « avoir de l’ordre » et éviter les « tendances révolutionnaires », les « expropriations et les nationalisations ». La pression des partis communistes de toute l’Europe et des syndicats a joué un rôle crucial, leur popularité et le prestige de l’URSS faisant pression sur la bourgeoisie européenne.
L’institution de la Sécurité sociale est l’expression d’un pouvoir économique arraché par les travailleurs contre les logiques de marché. Elle est le résultat d’un conflit acharné. Autrement dit, sans les luttes sociales, il n’y aurait pas de Sécurité sociale.
Une protection collective de la classe travailleuse
Une lecture marxiste de la Sécurité sociale doit aussi contredire l’interprétation entendue depuis trente ans qui la réduit soit à une forme d’assurance individuelle, soit à une simple assistance destinée aux segments les plus vulnérables de la population.
La Sécurité sociale, telle que voulue et construite par le mouvement ouvrier, incarne un principe fondamentalement antagonique à la logique marchande : la solidarité collective et universelle. La naissance de la protection sociale moderne ne résulte pas d’une concession philanthropique de la bourgeoisie, mais d’une réaction organisée de la classe travailleuse face aux destructions causées par le capitalisme.
Plus précisément, la Sécurité sociale s’appuie sur quatre piliers.
L’universalité et la solidarité sont les deux premiers. Toute personne a droit à la protection, la solidarité unit tous les travailleurs, actifs et inactifs, jeunes et vieux, valides et malades. Elle est universelle. Cela veut dire que contrairement aux assurances privées, plus coûteuses et inégalitaires, le système collectif de la Sécurité sociale ne discrimine pas en fonction du risque individuel ; il est fondé sur le principe de solidarité face aux aléas de la vie et face à l’exploitation capitaliste.
De ce fait, et c’est le troisième principe, la protection sociale est un droit, qui est dû à toutes les travailleuses et tous les travailleurs, et non une aumône ou une faveur conditionnée à la générosité des bourgeois et au « mérite » ou à la « discipline » des bénéficiaires.
En quatrième lieu, la Sécurité sociale se base sur un financement collectif. Elle est historiquement financée principalement par les cotisations sociales. C’est une manière de retirer à l’employeur la gestion d’une part de la valeur produite par le travail. Le salaire socialisé est mis en commun pour couvrir collectivement les risques et les besoins sociaux. Ceux-ci sont répartis en sept branches : pensions, chômage, allocations familiales, congés payés, maladie-invalidité, maladies professionnelles, accidents du travail. Ce principe est antagonique à celui de l’assurance individuelle capitaliste, qui repose sur la sélection des risques et où la prestation est liée à la prime individuelle (chacun reçoit en fonction de ce qu’il a cotisé). En visant une couverture pour tous les travailleurs, la sécu agit comme un rempart contre ces inégalités et la précarisation, et contre la « loi de l’accès inverse » (où la disponibilité des soins de qualité varie inversement aux besoins de la population) que génère le marché.
C’est aussi en contradiction avec la logique de charité. La protection contre la perte de revenus en cas de maladie, d’invalidité ou d’accident reconnaît que tout travailleur a droit à un revenu quelle que soit sa condition. Il ne s’agit donc pas « seulement » d’une question de prise en charge des soins médicaux mais bien d’une logique de classe. De même, le droit à une pension ne se limite pas à « prendre soin des personnes âgées » mais vise à assurer un revenu décent aux travailleurs en fin de carrière pour leur permettre de s’émanciper de l’exploitation capitaliste. C’est aussi cette logique de classe qui différencie le chômage, en tant que revenu de remplacement pour protéger collectivement les travailleurs de l’incertitude et de la mise en compétition sur le marché de l’emploi par les capitalistes, d’une « simple » aide aux pauvres.
La Sécurité sociale n’est ni un cadeau du Pape, ni une émanation généreuse du capitalisme, mais la « solidarité organisée de la classe travailleuse ».
La Sécurité sociale s’est donc construite en contradiction avec la logique d’aumône et de charité publique promue par la bourgeoisie du XIXe siècle et que des hommes politiques comme Bart De Wever veulent remettre à l’ordre du jour.
En Belgique, les mutualités et syndicats ont pris en main cette protection collective. Cette forme d’organisation s’oppose à la tradition politique bourgeoise qui valorise le système représentatif : les citoyens sont jugés incompétents sur les questions techniques qui doivent être laissées aux représentants et à l’administration étatique. À l’inverse, la Sécurité sociale ouvre et exige la possibilité pour tous les travailleurs de décider collectivement de ce qu’il convient de faire. Cette situation a créé la convoitise voire la crainte des capitalistes. Comme le résume Nicolas Da Silva : « L’on comprend alors aisément les résistances dans certains milieux. Pensez donc, un budget aussi formidable (…) qui va être géré par les travailleurs eux-mêmes. Pensez donc que là-dedans il ne sera plus possible au paternalisme patronal de s’exercer comme dans les anciennes œuvres sociales créées et dirigées par les patrons ».
Dans ce cadre, l’idée que la Sécurité sociale ne serait qu’une protection pour « les plus fragiles » est en fait un argument rhétorique et pratique au service de la reconquête néolibérale qui vise à démanteler l’universalité de la Sécurité sociale. D’ailleurs, au-delà des mots, de nombreuses réformes libérales ont cherché à transformer cette solidarité collective en assurance individuelle. Une stratégie concrète a été la politique de ciblage. Le ciblage consiste à réduire le champ d’action de la sécu pour se concentrer sur les populations jugées « les plus malades et les plus pauvres » (le « gros risque ») en assurant un « plancher » de soins. Ce faisant, le droit collectif est transformé en « aide sociale », tandis que le reste des besoins (le « petit risque » et les dépassements d’honoraires) est laissé au marché des couvertures complémentaires des mutuelles et des assurances et aux choix individuels d’y avoir recours ou non. Un champ de prestations facultatives qui tend à s’étendre en parallèle avec la dégradation des services de soin publics universels : temps d’attentes plus longs, frais plus élevés … Tandis que la généralisation des assurances complémentaires place chaque travailleur dans une relation individuelle face au risque, sapant le principe de la solidarité interprofessionnelle et intergénérationnelle.
La nature des attaques contemporaines contre la solidarité collective
Depuis plusieurs décennies, la Sécurité sociale subit une attaque structurelle. Les politiques néolibérales ne se contentent pas d’imposer l’austérité sur le financement, elles cherchent à modifier les principes mêmes du système.
Il s’agit d’abord de mettre fin au gouvernement de la Sécurité sociale par les travailleurs, jugé inefficient et trop sensible aux revendications. La fiscalisation (remplacement du financement par les cotisations sociales par des moyens venant de l’impôt) accélère cette dépossession [ndlr : comme le développent Van Tichelen & Lambert dans le même numéro de la revue], car le financement par l’impôt plutôt que par les cotisations sociales légitime la prise de contrôle de l’État sur les institutions, qui ne sont plus (uniquement) la propriété des travailleurs cotisants. L’État impose progressivement une tutelle, définit le niveau de prestation au nom de la contrainte budgétaire et de la maîtrise des dépenses.
Bart De Wever construit le cadre idéologique qui permet les attaques contre la Sécurité sociale : contre son financement, son étendue, son fonctionnement.
En Belgique, les gouvernements Martens, Dehaene et Verhofstadt des années 1980 et 1990 ont conduit cette mutation : contrôle accru des chômeurs, extension des assurances complémentaires, décentralisation des compétences.
Sous couvert de « modernisation », l’État reprend la main sur la Sécurité sociale et ouvre la voie au privé. Cette dynamique est commune à l’Europe occidentale. En France, les réformes des retraites et de l’assurance chômage poursuivent le même but : réduire le coût du travail et responsabiliser les individus. En Allemagne, la flexibilisation du travail s’accompagne d’un « État social » punitif. Aux Pays-Bas, la privatisation de l’assurance santé des années 2000 a fait exploser les inégalités d’accès.
L ’« État social actif » néolibéral est la continuation du contrôle du travail par d’autres moyens. Le chômage, la maladie, la retraite deviennent des variables d’ajustement, soumises à la discipline budgétaire et à la logique du mérite. D’un droit pour les travailleurs, cela devient des aides conditionnées, qui stigmatisent les bénéficiaires et qu’il faut « à tout prix » éviter pour ne pas être considéré comme un « assisté ».
Dans ce cadre, un argument moral utilisé fréquemment pour disqualifier la Sécurité sociale et ses bénéficiaires est la rhétorique de la « fraude sociale ». Alors que toutes les études sérieuses montrent que le taux de fraude est très faible et que les montants en jeu sont marginaux et bien moindres que ceux de la grande fraude fiscale. Ce discours amène à légitimer une série de dispositifs de contrôle et de conditionnalité des droits sociaux qui dénaturent la Sécurité sociale. Ainsi, bénéficier de son intervention implique de se soumettre à une bureaucratie plus lourde, à des services dont l’objet n’est plus de répondre aux besoins des travailleuses et travailleurs, mais de vérifier s’ils méritent ces prestations.
Du côté du financement, le discours dominant s’articule autour du « trou de la sécu ». En attribuant ce déficit à des dépenses excessives (vieillissement démographique, nouveaux besoins sociaux), on justifie les coupes dans les prestations et l’austérité. Or, l’analyse montre que le problème du financement se trouve d’abord du côté de la baisse des recettes. L’offensive néolibérale a miné le financement de la Sécurité sociale en réduisant massivement les cotisations payées par les entreprises. Ces « réductions de cotisations sociales » accordées aux employeurs (comme le tax shift en Belgique) s’élèvent à des milliards d’euros annuellement. Le patronat justifie ces baisses en les présentant comme des « charges sur le travail », alors qu’elles sont en réalité une suppression d’une partie du salaire différé. Ces coupes sont un transfert d’argent massif des travailleurs vers le capital. Cet affaiblissement du financement a contribué à creuser un déficit structurel, ensuite utilisé comme justification pour imposer de nouvelles coupes dans les pensions, le chômage ou les budgets de la santé publique.
En Belgique, un autre axe d’attaque est la régionalisation du système. C’est un objectif poursuivi par le patronat et les nationalistes, visant à briser l’unité des syndicats et à réduire la solidarité entre les régions. Il a déjà été mis en œuvre partiellement au niveau des allocations familiales, menant à des prestations différentes d’une région à une autre et à une exclusion des syndicats et mutuelles de la gestion des franges régionalisées.
Face à ces attaques, la classe travailleuse belge résiste, notamment grâce à la force de ses syndicats et mutualités – c’est-à-dire les organisations qui ont participé à la lutte pour construire la Sécurité sociale. Mais la tendance est claire : érosion du financement par cotisation, hausse des inégalités et affaiblissement du contrôle démocratique. La lutte des classes se poursuit pour défendre le caractère collectif et autonome de la Sécurité sociale, contre ceux qui tentent de la réduire à un simple instrument de gestion du « capital humain ». Ce combat est fondamentalement un choix politique pour le type de société que nous voulons.
La Sécurité sociale a transformé les questions fondamentales — santé, vieillesse, chômage — en objets politiques. Elle a fait sortir la reproduction de la sphère privée pour en faire une affaire publique. Dans la logique capitaliste, les besoins sont individualisés : chacun se débrouille pour payer son logement, ses soins, son avenir. La Sécurité sociale inverse ce paradigme : elle fait de la satisfaction et même de la définition des besoins une responsabilité collective, financée, délibérée et organisée par la classe travailleuse.
David Matthews, dans The Class Struggle and Welfare (2025), écrit : « la Sécurité sociale est une école de démocratie : elle apprend aux travailleurs que leurs besoins ne sont pas des dettes, mais des droits.»
Cette politisation des besoins collectifs se manifeste par le fait que la Sécurité sociale constitue un système qui soumet, au moins partiellement, les forces économiques à un contrôle social conscient. Cela implique une rupture avec la logique marchande, où les besoins sont constitués par la production privée, arbitrée par les choix de consommation. En d’autres termes, le marché privatise la question des besoins en la déléguant aux investisseurs privés. Au lieu de cela, la sécu instaure un processus collectif par lequel la classe travailleuse exerce une agentivité dans la définition qualitative de ses besoins et des modalités de leur prise en charge. Elle permet de décider collectivement du type de besoins que l’on veut développer.
De nombreuses réformes libérales ont cherché à transformer cette solidarité collective en assurance individuelle.
La protection sociale « socialise la reproduction de la force de travail » : elle reconnaît que le travailleur a besoin d’être logé, en bonne santé et instruit. Mais elle dépasse cette simple fonction économique de reproduction : elle confère aux travailleurs un droit politique sur les conditions de leur vie. Les prestations ne sont pas des faveurs, mais des droits collectifs garantis par la cotisation. Chaque membre de la classe contribue selon ses moyens, reçoit selon ses besoins, dont la définition est le résultat de choix collectifs de la classe travailleuse. En ce sens, elle permet d’augmenter le contrôle que la société exerce sur son orientation.
Cette politisation des besoins va au-delà de la redistribution quantitative (modification du pouvoir d’achat a posteriori) et vise à transformer la structure même des besoins. Par la gestion collective de leurs fonds, les travailleurs peuvent redéfinir les objectifs sociaux de la société dans laquelle ils vivent, par exemple la mise en place d’un accès universel aux soins ou la production de logements sociaux. Au contraire, la classe dirigeante cherche à subordonner la sphère politique à l’économique, limitant la démocratie à un ajustement a posteriori (redistribution) sans jamais remettre en question la nature de ce qui est produit. C’est une démarche qui privilégie la société du « grand magasin » où le consommateur remplace le citoyen, et où les besoins sont définis par la logique du prix et du profit.
Défendre la Sécurité sociale ne consiste pas seulement à refuser les coupes budgétaires, mais à affirmer une autre conception de société. La Sécurité sociale n’est pas un dispositif administratif ou un service public parmi d’autres : c’est un lieu d’exercice concret de la démocratie économique. En tant que telle, elle représente une menace pour l’ordre capitaliste, car elle prouve qu’une autre modalité d’allocation des ressources et une autre organisation de la société sont possibles.
La Sécurité sociale incarne une utopie concrète : une société où les besoins humains, et non le profit, déterminent la production.
Il est utile de revenir aux aspects fondateurs de la Sécurité sociale, ses principes de collectivité, de solidarité et d’universalité. L’existence du système offre à tous les travailleurs (et non seulement aux plus pauvres) une protection vitale contre les ravages du marché, agissant comme une barrière contre l’exploitation et l’oppression. Elle permet de refuser le « capitalisme d’assistance » vers lequel veulent conduire les gouvernements et le secteur privé des soins. Ce qui implique de repenser le pouvoir social qu’elle incarne, en privilégiant la gestion par les travailleurs face à la domination étatique et capitaliste.
La Sécurité sociale est une institution qui a permis à la classe ouvrière d’arracher des droits et de vivre un modèle de protection efficace contre les aléas de la vie, avec des frais de gestion très limités. La lutte pour protéger et développer la Sécurité sociale est donc un enjeu clé pour la classe travailleuse en 2026. Ces perspectives ne sont pas nostalgiques : elles visent à actualiser le projet émancipateur que porte la Sécurité sociale depuis sa naissance. Face à un capitalisme qui privatise tout, la sécu rappelle qu’une société peut organiser la solidarité sans passer par le marché. Elle incarne une utopie concrète : celle d’une société où les besoins humains définis collectivement, et non le profit, déterminent la production. La Sécurité sociale est un « déjà-là alternatif », un germe de socialisme basé sur l’organisation démocratique de la classe travailleuse.

