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Que représente le 4 juillet pour l’esclave ?

Frederick Douglass

—25 juin 2026

Lorsque Frederick Douglass, ancien esclave, devenu écrivain et éditeur reconnu, délivre son discours ce 4 juillet 1852, 3,2 millions de personnes sont encore esclaves aux États-Unis. Nous sommes une décennie avant la guerre civile qui mènera à l’abolition de l’esclavage. Douglass a été choisi pour parler, à New York, de l’anniversaire de l’indépendance des États-Unis devant la Ladies’ Anti-Slavery Society.

Il parle en tant qu’éditeur du North Star, un journal abolitionniste qu’il a créé après avoir quitté le journal The Liberator, où il collaborait avec son ami William Lloyd Garrison, un abolitionniste blanc. Cette rupture entre les deux amis, et les raisons qui y ont mené, permettent de mieux comprendre son discours de 1852.

Ils étaient opposés quant aux méthodes à utiliser pour arriver à l’abolition de l’esclavage. Selon Douglass, les militants blancs n’utilisaient pas tous les moyens existant pour combattre l’esclavage. Ils insistaient avant tout sur la nécessité d’une pression morale sur la société pour populariser leurs idéaux. Douglass, lui, défendait l’utilisation de tous les moyens possibles: le vote, la Constitution, l’insurrection armée. Et il pensait qu’il ne disposait pas d’une voix indépendante au Liberator, où il devait se battre contre le racisme intériorisé des abolitionnistes blancs.

Au moment où Douglass monte sur scène pour son discours, ces divisions idéologiques s’expriment clairement. Le discours peut être séparé en deux grandes parties. Au début, Douglass parle avec espoir d’un pays jeune, fondé par des pères courageux, sages et défenseurs de la paix. Il prend le temps d’expliquer son admiration pour la création des États-Unis et pour les valeurs qui ont formé le pays. Mais le langage de cette partie est déjà cynique. Il ne s’y inclut jamais. «C’est l’anniversaire de votre pays», «vos pères étaient des hommes sages», «la liberté gagnée est la vôtre, et vous pouvez, désormais fêter convenablement cet anniversaire». Ensuite, le discours bascule, quand Douglass demande au public «Pourquoi m’avez-vous demandé de venir parler aujourd’hui ?». À partir de ce point, Douglass dénonce le pays, l’hypocrisie qu’il y a à ne pas étendre les valeurs de l’État à l’ensemble de ses citoyens. Douglass ne critique pas la Constitution, il ne critique pas les pères fondateurs, il dénonce la pratique raciste de l’État face à la population noire asservie. Il demande, avec un cynisme amer, ce que la Constitution et le 4 juillet ont à voir avec lui et les autres personnes afro-américaines. L’extrait ci-dessous reprend des passages de cette deuxième partie dénonciatrice, qui est devenue une critique mondialement connue de l’hypocrisie et de la violence des États-Unis au 19e siècle.

 

C pardonnez-moi, permettez-moi de vous demander: pourquoi suis-je appelé à m’exprimer ici aujourd’hui ? Qu’ai-je, moi, ou ceux que je représente, à voir avec votre indépendance nationale ? Les grands principes de liberté politique et de justice naturelle, consacrés dans cette Déclaration d’indépendance, nous sont-ils étendus ? Et suis-je, dès lors, appelé à apporter notre humble offrande à l’autel national, à confesser les bienfaits et à exprimer une gratitude dévote pour les grâces découlant pour nous de votre indépendance ?

Je ne suis pas inclus dans l’enceinte de ce glorieux anniversaire ! Votre haute indépendance ne fait que révéler la distance incommensurable qui nous sépare. Les grâces dont vous vous réjouissez en ce jour ne sont pas partagées en commun. Le riche héritage de justice, de liberté, de prospérité et d’indépendance, légué par vos pères, est partagé par vous, non par moi. La lumière du soleil qui vous a apporté la vie et la guérison m’a apporté les coups et la mort. Ce quatre juillet est le vôtre, pas le mien. Vous pouvez vous réjouir, je dois porter le deuil. Traîner un homme chargé de fers dans le grand temple illuminé de la liberté, et l’appeler à se joindre à vous pour des hymnes joyeux, ne serait qu’une moquerie inhumaine et une ironie sacrilège. Entendez-vous, citoyens, vous moquer de moi en m’invitant à prendre la parole aujourd’hui ? (…) “Que signifie, pour l’esclave américain, votre Quatre Juillet ? Je réponds: un jour qui lui révèle, plus que tout autre jour de l’année, l’injustice flagrante et la cruauté dont il est la victime constante. Pour lui, votre célébration est une mascarade; votre liberté vantée, une licence impie; votre grandeur nationale, une vanité gonflée; vos sons de réjouissance sont vides et sans cœur; vos dénonciations des tyrans, une impudence effrontée; vos cris de liberté et d’égalité, une moquerie creuse; vos prières et hymnes, vos sermons et actions de grâce, avec tout votre faste religieux et votre solennité, sont, pour lui, de simples fanfaronnades, fraude, tromperie, impiété et hypocrisie — un mince voile destiné à couvrir des crimes qui déshonorent une nation de sauvages. Il n’existe aucune nation sur terre coupable de pratiques plus choquantes et sanglantes que le peuple des États-Unis, à cette heure même.

Né esclave, Frederick Douglass s’enfuit à 20 ans et devient orateur et journaliste abolitionniste. Il fonde le journal The North Star et s’impose comme une voix centrale du mouvement. Controversé pour sa lecture de la Constitution, qu’il juge anti-esclavagiste par nature, et sa volonté de dialoguer avec les esclavagistes, il refuse les postures figées. Il occupe des fonctions fédérales jusqu’à sa mort en 1895.

Allez où bon vous semble, cherchez partout, parcourez toutes les monarchies et despotismes de l’Ancien Monde, voyagez à travers l’Amérique du Sud, relevez chaque abus, et lorsque vous aurez recensé le dernier, comparez vos constatations aux pratiques quotidiennes de cette nation: vous reconnaîtrez, comme moi, que, pour la barbarie révoltante et l’hypocrisie éhontée, l’Amérique règne sans rivale.

Mais une situation encore plus inhumaine, infamante et scandaleuse se doit d’être exposée. Par un acte du Congrès américain, adopté il y a moins de deux ans, l’esclavage a été nationalisé sous sa forme la plus atroce et la plus révoltante. Par cette mesure, la ligne Mason-Dixon a été effacée; l’État de New York est devenu l’équivalent de la Virginie; et le pouvoir de détenir, de traquer et de vendre des hommes, des femmes et des enfants comme esclaves ne relève plus seulement des institutions particulières des États, mais constitue désormais une institution de l’ensemble des États-Unis.

Ce pouvoir s’étend aussi loin que la bannière étoilée et que le christianisme américain. Partout où ceux-ci se déploient, le chasseur d’esclaves impitoyable peut également se rendre. Partout où ils sont présents, la vie humaine cesse d’être sacrée: l’homme devient une proie, semblable à l’oiseau que vise le fusil du chasseur. Par ce décret, le plus ignoble et le plus démoniaque de tous les actes humains, la liberté et l’intégrité de toute personne se trouvent menacées. L’immense domaine républicain devient un terrain de chasse à l’homme — non pour y poursuivre des voleurs, des criminels ou des ennemis de la société, mais des individus n’ayant commis aucun délit.

Les législateurs ont enjoint à tous les bons citoyens de participer à ce sport infernal. Le président, le secrétaire d’État et les dignitaires civils, politiques et religieux imposent cette obligation, la présentant comme un devoir envers la patrie libre et glorieuse, ainsi qu’envers Dieu. Pas moins de quarante Américains ont été, au cours des deux dernières années, pourchassés, saisis sans le moindre avertissement, enchaînés, puis livrés à l’esclavage et à des tortures atroces. Certains d’entre eux avaient une épouse et des enfants qui dépendaient d’eux pour vivre; mais ce fait n’a nullement été pris en considération. Le droit du chasseur à sa proie l’emporte sur le droit au mariage et sur l’ensemble des droits reconnus dans cette république, y compris ceux qui relèvent de Dieu.

Pour les hommes noirs, il n’existe ni loi, ni justice, ni humanité, ni religion. La loi sur les fugitifs fait de toute marque de compassion à leur égard un crime, et corrompt le juge chargé de les juger. Un magistrat américain reçoit dix dollars pour chaque personne qu’il renvoie à l’esclavage, et cinq dollars lorsqu’il ne le fait pas. Le serment de deux individus malveillants suffit, en vertu de cette loi infernale, à livrer le plus pieux et le plus irréprochable des hommes noirs aux mâchoires implacables de l’esclavage. Son propre témoignage n’a aucune valeur; il n’est autorisé à présenter aucun témoin à décharge. Le représentant de la justice américaine est légalement tenu de n’entendre qu’une seule partie: celle de l’oppresseur.

Que signifie, pour l’esclave américain, votre Quatre Juillet ? Je réponds: un jour qui lui révèle, plus que tout autre jour de l’année, l’injustice flagrante et la cruauté dont il est la victime constante.

Que ce fait accablant soit répété sans cesse. Qu’il retentisse à travers le monde entier: dans l’Amérique démocratique, réputée ennemie des tyrans, hostile aux rois, éprise du peuple et se réclamant du christianisme, les sièges de justice sont occupés par des juges qui détiennent leurs fonctions en vertu d’un pot-de-vin manifeste et public, et qui sont tenus, lorsqu’il s’agit de statuer sur la liberté d’un homme, de n’entendre que ses accusateurs.

Concitoyens, sur aucun sujet le peuple du Nord ne s’est laissé tromper de manière aussi préjudiciable que sur la prétendue nature pro-esclavagiste de la Constitution. Je soutiens que ce texte ne contient ni justification, ni autorisation, ni approbation de cette institution odieuse; interprétée comme elle doit l’être, la Constitution apparait comme un document glorieux en faveur de la liberté.

Lisez son préambule, examinez ses objectifs. L’esclavage en fait-il partie ? Se trouve-t-il à l’entrée ? Ou bien est-il dans le temple ? Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre. Bien que je n’aie pas l’intention de débattre de cette question en détail à cette occasion, permettez-moi de demander s’il n’est pas quelque peu singulier que, si la Constitution a été conçue par ses rédacteurs et ses adoptants en tant qu’instrument en faveur de l’esclavage, on n’y trouve mention ni de l’esclavage, ni de l’esclavagisme, ni des esclaves.

Permettez-moi de conclure en affirmant que, malgré le tableau sombre que j’ai présenté ce jour de l’état de la nation, je ne désespère pas de ce pays…Des forces sont à l’œuvre, qui vont inévitablement provoquer la chute de l’esclavage. « Le bras du Seigneur n’est pas raccourci », et la fin de l’esclavage est certaine. Je conclus donc, comme j’ai commencé, avec espoir. Tout en puisant mon encouragement dans la Déclaration d’Indépendance, les grands principes qu’elle contient et le génie des institutions américaines, mon esprit se trouve également conforté par les tendances manifestes de notre époque. Les nations n’occupent plus aujourd’hui la même relation qu’autrefois. Aucune nation ne peut désormais s’isoler du monde environnant et suivre, sans interférence, le même ancien chemin que ses pères.

Il fut un temps où cela était possible. Les coutumes anciennes, souvent nuisibles, pouvaient autrefois se cloîtrer et exercer leur influence pernicieuse en toute impunité sociale. La connaissance était alors confinée aux privilèges de quelques-uns, tandis que la multitude avançait dans les ténèbres intellectuelles. Mais un changement s’est désormais produit dans les affaires humaines. Les cités et empires fortifiés sont devenus démodés.

Le bras du commerce a emporté les portes de la ville forte. L’intelligence pénètre dans les recoins les plus sombres du globe. Elle trace son chemin au-dessus et au-dessous des mers, ainsi que sur la terre. Le vent, la vapeur et l’électricité en sont les agents attitrés. Les océans ne séparent plus, mais relient les nations entre elles. De Boston à Londres n’est plus désormais qu’une excursion de loisir. L’espace est, pour ainsi dire, annihilé. Les pensées exprimées d’un côté de l’Atlantique sont nettement entendues de l’autre…

Le texte ci dessus n’est qu’un extrait tiré du discours original. Notre choix a été de garder des passages de la deuxième partie du discours, où Douglass dénonce frontalement l’hypocrisie des États-Unis qui trahissent leurs principes fondateurs. Nous avons sélectionné des passages clés de cette partie que nous avons reproduits ici. Source du texte original: Black Past. Traduction: World History Encyclopedia.