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Dans le Sud, en revanche, l’agriculture de plantation reposant sur le travail des esclaves demeurait dominante. Alors que des abolitionnistes radicaux tels que John Brown et Harriet Tubman cherchaient à provoquer une révolte d’esclaves, Lincoln privilégiait une stratégie modérée et pragmatique visant à abolir l’esclavage par la voie constitutionnelle. En 1854, il fut l’un des fondateurs du Parti républicain, dont le premier cheval de bataille était l’opposition à l’extension de l’esclavage aux nouveaux États du Kansas et du Nebraska. La victoire de Lincoln à l’élection présidentielle de 1860 alarma les propriétaires d’esclaves du Sud, qui firent sécession pour fonder leurs propres «États confédérés d’Amérique» indépendants. Cette nouvelle nation rejeta la Déclaration d’indépendance de 1776, qui stipule que tous les hommes sont créés égaux: «Notre nouveau gouvernement est fondé sur l’idée exactement inverse; sa pierre angulaire repose sur la grande vérité que le Noir n’est pas l’égal de l’homme blanc; que l’esclavage, la subordination à la race supérieure, est sa condition naturelle et normale. Notre nouveau gouvernement est le premier dans l’histoire du monde à reposer sur cette grande vérité physique, philosophique et morale. (…) Cette pierre, rejetée par les premiers bâtisseurs, est la principale pierre angulaire de notre nouvel édifice.» Le gouvernement fédéral à Washington ne reconnut pas cette sécession et, en avril 1861, la guerre civile éclata. Le 1er janvier 1863, le président Lincoln proclama l’émancipation de 3,5 millions d’esclaves dans le Sud. La même année, les armées de l’Union nordiste remportèrent une bataille stratégique près de Gettysburg, en Pennsylvanie. Lors d’une commémoration sur le champ de bataille, le 19 novembre 1863, Lincoln répliqua à la «pierre angulaire» de la Confédération dans un bref discours. Tant sur la forme que sur le fond, le Discours de Gettysburg fait référence à la Déclaration d’indépendance. Un an plus tard, Lincoln fut réélu à une écrasante majorité. Lors de sa seconde investiture en janvier 1865, le président reçut les félicitations officielles de la Première Internationale, rédigées par Karl Marx. Il y fustige sans ménagement les principes confédérés et explique en quoi l’esclavage constitue également un frein à l’émancipation de la classe ouvrière «libre». Après la capitulation du Sud le 9 avril 1865, Lincoln ne fut que très brièvement le président d’un pays réuni, avant qu’un assassin ne lui ôte la vie moins d’une semaine plus tard. Son principal héritage politique, le treizième amendement de la Constitution interdisant l’esclavage, avait alors déjà été adopté par le Congrès. Les paroles célèbres de Lincoln sur un gouvernement «du peuple, par le peuple, pour le peuple» continuent de résonner dans les discours de figures aussi diverses que Theodore Roosevelt, Martin Luther King Jr., Donald Trump et Bernie Sanders — et figurent même dans les Constitutions française et japonaise. |
Il y a quatre-vingt-sept ans, nos pères ont, sur ce continent mis au monde une nouvelle nation, conçue en liberté et vouée à cette idée que tous les hommes naissent égaux. Aujourd’hui nous sommes engagés dans une grande guerre civile, pour déterminer si cette nation – ou toute autre nation ainsi conçue et dédiée – peut durer.
Nous nous rencontrons sur un grand champ de bataille de cette guerre. Nous nous rencontrons pour en consacrer une parcelle, comme suprême champ de repos, à ceux qui ont donné leur vie pour que la nation puisse vivre. II est convenable, il est juste que nous le fassions.

Mais en un sens plus large, nous ne pouvons pas consacrer, nous ne pouvons pas dédier, nous ne pouvons pas sanctifier cette terre. Tous les héros, vivants et morts, qui ont lutté ici, l’ont consacrée de manière si haute que nous n’avons plus le pouvoir d’y rien ajouter, ni d’en rien enlever.
Le monde remarquera peu ce que nous disons ici et il ne s’en souviendra guère, mais il n’oubliera jamais ce que des braves ont lait en ce lieu. C’est plutôt à nous, les vivants, d’être voués à la tâche encore inachevée qu’ils ont jusqu’ici si noblement accomplie. C’est plutôt à nous d’être dédiés à la grande tâche qui nous reste – afin que ces morts vénérées nous inspirent un dévouement accru pour la causer qui leur a fait combler la mesure du dévouement – afin que nous soyons fermement résolus à ce que ces morts ne soient pas morts en vain; afin que cette nation, devant Dieu, renaisse a la liberté – et afin que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, ne soit pas effacé de cette terre.”

Karl Marx : Nous complimentons le peuple américain à l’occasion de votre réélection, à une forte majorité.
Si la résistance au pouvoir des esclavagistes a été le mot d’ordre modéré de votre première élection, le cri de guerre triomphal de votre réélection est: mort à l’esclavage !
Depuis le début de la lutte titanesque que mène l’Amérique, les ouvriers d’Europe sentent instinctivement que le sort de leur classe dépend de la bannière étoilée. La lutte pour les territoires qui inaugura la terrible épopée, ne devait-elle pas décider si la terre vierge de zones immenses devait être fécondée par le travail de l’émigrant, ou souillée par le fouet du gardien d’esclaves ?
Lorsque l’oligarchie des trois cent mille esclavagistes osa, pour la première fois dans les annales du monde, inscrire le mot esclavage sur le drapeau de la rébellion armée; lorsque à l’endroit même où, un siècle plus tôt, l’idée d’une grande république démocratique naquit en même temps que la première déclaration des droits de l’homme qui ensemble donnèrent la première impulsion à la révolution européenne du 18e siècle – lorsque à cet endroit la contre-révolution se glorifia, avec une violence systématique, de renverser «les idées dominantes de l’époque de formation de la vieille Constitution» et présenta «l’esclavage comme une institution bénéfique, voire comme la seule solution au grand problème des rapports, entre travail et capital», en proclamant cyniquement que le droit de propriété sur l’homme représentait la pierre angulaire de l’édifice nouveau – alors les classes ouvrières d’Europe comprirent aussitôt, et avant même que l’adhésion fanatique des classes supérieures à la cause des confédérés ne les en eût prévenues, que la rébellion des esclavagistes sonnait le tocsin pour une croisade générale de la propriété contre le travail et que, pour les hommes du travail, le combat de géant livré outre-Atlantique ne mettait pas seulement en jeu leurs espérances en l’avenir, mais encore leurs conquêtes passées. C’est pourquoi, ils supportèrent toujours avec patience les souffrances que leur imposa la crise du coton et s’opposèrent avec vigueur à l’intervention en faveur de l’esclavagisme que préparaient les classes supérieures et «cultivées», et un peu partout en Europe contribuèrent de leur sang à la bonne cause.
Tant que les travailleurs, le véritable pouvoir politique du Nord permirent à l’esclavage de souiller leur propre République; tant qu’ils se glorifièrent de jouir – par rapport aux Noirs qui, avaient un maître et étaient vendus sans être consultés – du privilège d’être libres de se vendre eux-mêmes et de choisir leur patron, ils furent incapables de combattre pour la véritable émancipation du travail ou d’appuyer la lutte émancipatrice de leurs frères européens.
Les ouvriers d’Europe sont persuadés que si la guerre d’Indépendance américaine a inauguré l’époque nouvelle de l’essor des classes bourgeoises, la guerre anti-esclavagiste américaine a inauguré l’époque nouvelle de l’essor des classes ouvrières. Elles considèrent comme l’annonce de l’ère nouvelle que le sort ait désigné Abraham Lincoln, l’énergique et courageux fils de la classe travailleuse, pour conduire son pays dans la lutte sans égale pour l’affranchissement d’une race enchaînée et pour la reconstruction d’un monde social.
Signé au nom de l’Association internationale des travailleurs par le Conseil central.
Abraham Lincoln (1809-1865) a grandi dans une petite cabane en bois au milieu d’un champ dans le Kentucky, avant de s’installer plus tard dans l’Illinois, où il parvint à devenir avocat. C’est ainsi qu’il a rejoint la classe moyenne professionnelle en pleine expansion dans les États du Nord, où l’industrialisation a stimulé le développement de nouvelles classes sociales.

