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Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre

Joachim Becker

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KOEN SMET

— 17 décembre 2018

La droite nationaliste en Europe

La droite néo-nationaliste en Europe se présentant sous des jours différents et proposant des programmes socio-économiques hétérogènes, les contre-stratégies doivent tenir compte de cette diversité.

Depuis le tournant du millénaire et, en particulier, depuis la crise économique et financière de 2008, la droite nationaliste est redevenue une force politique incontournable. Cette évolution se traduit non seulement par le succès des partis politiques de droite nationaliste traditionnels, comme le Vlaams Belang (VB), le Freiheitliche Partei Österreich (FPÖ), le Rassemblement National (Front National), la Lega (Nord)Prawo i Sprawiedliwość (PiS), mais aussi par la tendance de certains partis démocrates-chrétiens (par exemple, l’Österreichische Volkspartei (ÖVP) ou la Christlich-Soziale Union (CSU)) à adopter des positions nationalistes. La droite nationaliste européenne se montre protéiforme, surtout lorsque l’on examine, au-delà de la xénophobie dominante dans tous ces partis, leur positionnement respectif sur le plan politico-économique. Si la plupart des partis de droite nationaliste sont plutôt eurosceptiques, certaines formations ethnonationalistes, d’ancrage régional, comme les nationalistes flamands de Belgique ou les nationalistes catalans d’Espagne, sont moins virulentes à l’encontre de l’UE, mais critiquent les États-nations existants.

Les nationaux-conservateurs sont nettement plus sceptiques quant aux capacités d’autorégulation du marché.

Les partis de droite nationaliste européens voient la concurrence ethnique comme la principale responsable des problèmes sociaux, politiques et économiques1, ce qui rend invisibles les conflits de classe ou de nature socio-économique en général. Les programmes politiques de la droite nationaliste proposent différentes solutions, allant du soutien à des groupes capitalistes nationaux au renforcement d’un État-providence exclusivement réservé aux nationaux. Il faut se souvenir que les approches socio-économiques privilégiées par les droites nationalistes sont issues de deux courants de pensée, le néolibéralisme et le national-conservatisme. Si les partis piochent généralement chez l’une et l’autre école pour élaborer leurs politiques, on voit tout de même se dessiner chez les uns et les autres des tendances fondamentales. Leurs programmes respectifs reflètent la division du travail telle qu’elle existe en Europe. Nous examinerons les pratiques de gouvernance de la droite nationaliste en Belgique, Autriche, Hongrie et Pologne. Nous nous demanderons en particulier à qui profitent avant tout les politiques élaborées par les gouvernements à forte tendance de droite nationaliste.

Le néolibéralisme et le national-conservatisme

La droite nationaliste peut être scindée en deux grands courants : le néolibéralisme et le national-conservatisme. Le néolibéralisme est une école de pensée née d’un rejet des réformes étatiques et, en ce sens, s’attaque aux organes de réglementations clés et milite pour une libéralisation générale du commerce et des mouvements de capitaux. Selon Stephanie Mudge2, l’approche néolibérale provoque «la dépolitisation des prises de décision en matière de politiques économiques et monétaires, ainsi que la séparation des pouvoirs réglementaire et exécutif, ce qui passe notamment par la création d’une banque centrale indépendante sur le plan politique». Ces dernières années, les forces de droite nationaliste ont intégré ce programme de transformation dans un cadre nationaliste.

Les nationaux-conservateurs sont nettement plus sceptiques quant aux capacités d’autorégulation du marché. Tout comme leurs prédécesseurs de la fin du 19e et du début du 20siècle, ils considèrent que l’État doit impérativement intervenir afin de stabiliser la hiérarchie des classes sociales et des rôles dévolus aux hommes et aux femmes. Ces stratégies de repolitisation par la droite vont à l’encontre de la tendance néolibérale à la dépolitisation. Jusqu’à présent, les formations ouvertement fascistes restent relativement marginales. Elles se caractérisent par des formes extrêmes de racisme (essentiellement culturel) et d’exclusion sociale, mais aussi un culte de la violence. Voici une typologie générale fondée sur le concept de l’État, des politiques économiques et sociales et les concepts de nationalisme.

Projets d’État

Les théoriciens néolibéraux ont développé des concepts de «démocratie restreinte», comme les appelle Supiot3, visant à éviter toute interférence avec la liberté économique. Ces restrictions peuvent se manifester de deux manières. On peut limiter l’influence des personnes et des organisations qui participent aux processus démocratiques. Von Hayek, par exemple, appelle à restreindre le droit de vote et à appliquer des législatures très longues4. Rüstow critique la «puissance monopolistique» des syndicats, le droit de vote et le système parlementaire en général5. Plus récemment, Václav Klaus6, souhaite réduire l’influence de la société civile. On peut limiter l’influence et le pouvoir des institutions d’État élues en subordonnant l’État à un ensemble défini de règles contraignantes, tel que le Pacte européen de stabilité et de croissance. Une autre stratégie consiste à transférer des pouvoirs politiques spécifiques à des organes «indépendants», comme la Banque centrale européenne. Restreindre les compétences de l’État a pour effet de renforcer les structures technocratiques tout en réduisant le contrôle démocratique et parlementaire.

La droite nationaliste voit un mandat électoral «national» comme un mandat illimité visant à imposer la volonté nationale de la majorité.

Dans le national-conservatisme, les prises de décision doivent être repolitisées. Zdzisław Krasnodębski7, un intellectuel majeur du conservatisme polonais, regrette explicitement que le débat libéral polonais mette davantage en valeur la «liberté» que la «volonté de la majorité». Il propose, en guise d’alternative aux concepts (néo)libéraux de l’État, des concepts républicains de l’État avec des citoyens actifs et des processus de prise de décision visant le «bien commun»8, un républicanisme que l’on pourrait qualifier de national dans la mesure où il voit un rapport très étroit entre le «demos» et la «nation»9. Potentiellement, un «républicanisme» nationaliste peut constituer une ouverture vers une délégitimisation des forces politiques et de la société civile «non nationales». Certains protagonistes de la droite nationaliste voient un mandat électoral «national» comme un mandat illimité visant à imposer la volonté nationale de la majorité10, ce qui peut aboutir à une remise en question de la répartition des pouvoirs. Les intellectuels national-conservateurs critiquent la vision libérale d’organisation de la démocratie par procédures juridiques. Les concepts national-conservateurs de l’État restreignent à des critères nationalistes la marge de manœuvre des acteurs politiques et sociaux et voient une victoire électorale de «forces nationales» comme une «carte blanche».

Politique économique

La doctrine néolibérale repose sur la liberté économique et la concurrence avec des principes de droit privé plutôt que public. Les trois principales règles du droit privé sont la propriété privée, la liberté de contracter et la responsabilité civile. Dans cet esprit, les néolibéraux11 s’opposent au salaire minimum qu’ils estiment incompatible avec la liberté de contracter. Ils désirent des règles claires et contraignantes basées sur des mesures quantitatives, révélatrices d’une vision technocratique de la politique, régie par les chiffres.

Au 19e et au début du 20siècle, déjà, le national-conservatisme reposait sur des concepts issus des courants de pensée allemands et d’un institutionnalisme ancien conférant à l’État un rôle proactif dans le processus de développement. Représentant majeur de cette tradition, Friedrich List estimait qu’il fallait protéger les industries naissantes et soulignait l’importance des liens intersectoriels. Aujourd’hui encore, la pensée économique national-conservatrice actuelle dévie des courants économiques classiques favorables à la protection économique sélective et à un rôle proactif de l’État dans le développement. Woźniak12, par exemple, milite en faveur d’une protection sélective combinée à une stabilisation de la demande domestique grâce à des politiques sociales. La pensée économique national-conservatrice se distingue des approches néolibérales par ces concepts de proactivité et de redistribution.

Sécurité sociale

Partant de son idée de supériorité des marchés, le courant néolibéral estime que ce sont eux qui doivent réguler la sécurité sociale. Dès lors, les services de sécurité sociale devraient être privatisés et commercialisés (assurance maladie, système de retraites). La sécurité sociale publique doit cibler les besoins de base de la population la plus démunie avec des contrôles sévères. La politique sociale conservatrice vise, d’une part, à atténuer les risques et les tensions sociales, et à conserver les structures sociales et les hiérarchies existantes d’autre part. Les systèmes d’assurance sociale sont considérés comme le cœur institutionnel de la politique sociale. La volonté de maintenir les différences de revenus et de statut se manifeste particulièrement clairement dans le système de retraite.

La politique sociale néoconservatrice, comme d’ailleurs le courant néolibéral, vise également à préserver voire à rétablir les rôles «traditionnellement» dévolus aux hommes et aux femmes et à masculiniser le travail rémunéré. Des études féministes ont montré en effet que c’est le travail non rémunéré des femmes qui pallie les insuffisances des services publics d’assistance.

Concepts de nationalisme

Les pères fondateurs du néolibéralisme, comme Mises, ont clairement rejeté le nationalisme protectionniste dans la tradition de List. Ils préconisaient des politiques de libre-échange, estimant que le protectionnisme tendait à créer des monopoles et générait l’inefficacité. Cela étant, le libre-échange peut être une stratégie favorable aux intérêts économiques «nationaux» et, en fin de compte, constituer une forme de nationalisme économique masqué pour des économies dominantes.

Le nationalisme néoconservateur, par contre, préconise des mécanismes de protection sélective permettant de développer des structures économiques domestiques. Les national-conservateurs prônent des politiques restrictives en matière d’immigration et basent généralement leurs arguments sur des concepts culturalistes.

Les partis nationalistes de droite ont tendance à combiner différents éléments de l’une et l’autre tendance. Les partis nationalistes de droite des économies fortes, comme l’AfD, le FPÖ, la N-VA, l’UKIP, affichent clairement leur orientation néolibérale tant dans leur programme que dans leur pratique. De même, les puissances nationalistes situées en périphérie de l’Europe, qui acceptent que leurs pays occupent une position de subordination dans la division européenne de la main-d’œuvre, affichent une forte orientation néolibérale. On citera à titre d’exemple de ce positionnement les partis tchèque Občanská demokratická strana (ODS) et slovaque Sloboda a Solidarita (SaS). Les partis nationalistes s’appuient sur leurs positions national-conservatrices tant dans les grandes économies désindustrialisées et déclinantes comme l’Italie (Lega) et la France (FN) que dans les pays périphériques dépendants davantage des exportations, où ils remettent (partiellement) en question le statu quo. Tandis que le PiS affiche une tendance essentiellement national-conservatrice, Fidesz, la Lega et le FN plaident en faveur d’un mélange de positions national-conservatrices et néolibérales. Dans ces cas-là, on ne peut pas dire que le national-conservatisme ne sert qu’à camoufler un néolibéralisme de fond. Il s’agit plutôt d’un assemblage d’éléments puisés dans chacun de ces concepts idéologiques pour former une «unité contradictoire»13.

Nous analyserons ici les pratiques des gouvernements à tendance fortement nationaliste de Belgique, d’Autriche, de Hongrie et de Pologne.

Belgique et Autriche

Du point de vue économique, la Belgique et l’Autriche présentent d’importants points communs. Il s’agit dans les deux cas de petites économies ouvertes, orientées vers l’exportation et étroitement liées à leurs grands pays voisins. Leurs capitaux sont investis à l’étranger. Les banques autrichiennes sont très présentes en Europe de l’Est. Leur profil politique est toutefois un peu différent. En Autriche, la FPÖ a déjà fait l’objet d’une attention internationale lors de la première législature sous le gouvernement formé par l’ÖVP/FPÖ en 2000. La droite nationaliste belge est beaucoup moins connue à l’étranger. Ces dernières années, le VB s’est fait doubler par la N-VA. En effet, cette formation néolibérale flamande se présente comme plus modérée et souple que d’autres partis nationalistes de droite au pouvoir, ce qui lui permet d’échapper au destin du VB, soumis à un cordon sanitaire politique.

Dans les cas de la Fidesz, de la Lega et du FN, on ne peut pas dire que le national-conservatisme ne sert qu’à camoufler un néolibéralisme de fond.

La N-VA siège depuis 2014 au gouvernement de coalition belge aux côtés des partis libéraux et chrétiens-démocrates. Bien que la N-VA ait décliné le poste de Premier ministre, elle définit en large partie l’agenda politique. La N-VA ne participe pas aux accords néo-corporatistes et entretient des liens étroits avec l’organisation d’employeurs flamands Voka qui, elle aussi, reste en marge des institutions néo-corporatistes. Dans son discours, la N-VA se montre critique envers les partis politiques et plaide en faveur d’une présence accrue de technocrates en haut de la hiérarchie institutionnelle14. Ses pratiques en matière de nomination suivent cette approche technocratique.

En Autriche, la FPÖ, fortement orientée à droite, et le parti démocrate chrétien ÖVP présentent des structures très différentes. La FPÖ cherche avant tout à constituer une machine électorale efficace. Dans la mesure où elle ne joue qu’un rôle marginal au sein du système néo-corporatiste autrichien, elle attire tout particulièrement les électeurs déçus par les institutions néo-corporatistes (les syndicats, le système de chambres). L’ÖVP, en revanche, est profondément ancrée dans ces institutions, en particulier la chambre de commerce et la chambre de l’agriculture. Sebastian Kurz, le président actuel de l’ÖVP, est à l’origine d’un glissement plus marqué de son parti vers des positions néolibérales et néonationalistes. Après avoir pris les rênes du parti en 2017, il s’est employé à le réformer dans un esprit néolibéral et a considérablement influencé la liste des candidats au Parlement. Il s’est servi de ce pouvoir pour peupler la liste de personnes qui lui sont loyales et affaiblir les représentants des groupements appelés Bünde, répartis par secteur socio-économique (entreprises, employés, agriculteurs). Les forces favorables au «partenariat social» ont été fragilisées15. Il a fortement réorienté le parti vers le grand capital, représenté par l’Industriellenvereinigung (association des industriels). Toujours dans l’esprit de la réforme de son parti, Kurz a nommé des technocrates au gouvernement plutôt que des personnalités politiques, tandis que le FPÖ a confié ses ministères clés à des politicien(ne)s aguerri(e)s.

Tant le projet d’État de la N-VA que celui de l’ÖVP/FPÖ présentent de fortes tendances néolibérales. Le gouvernement ÖVP/FPÖ entré en fonction en 2017 a décidé de faire passer rapidement certaines lois importantes sans procéder à aucune audition formelle d’experts. La stratégie de ce gouvernement consiste systématiquement à affaiblir les institutions néo-corporatistes, en particulier les syndicats et la Chambre fédérale du travail16. Bien que l’agenda néolibéral soit la priorité de la N-VA, ses visées nationalistes participent aussi de son aversion vis-à-vis du partenariat social. Le système d’indemnités de chômage et le système d’assurance maladie sont majoritairement gérés par les partenaires sociaux, qui sont toujours organisés au niveau national, de sorte que la N-VA considère les syndicats et les organismes d’assurance maladie comme de véritables ennemis.

Les gouvernements belge et autrichien appliquent tous deux des politiques économiques et sociales favorables aux entreprises et néolibérales. En Belgique, le gouvernement Michel a estimé que les problèmes économiques les plus graves étaient le coût élevé de la main-d’œuvre et les taxes qui impacteraient la compétitivité des exportations belges. En matière de politiques fiscales, il a pris un ensemble de mesures de restructuration baptisé «tax shift». Si les réductions des charges sociales sur les salaires et les taxes sur les revenus bénéficient respectivement aux employeurs et aux employés, elles réduisent aussi les recettes de l’État et la viabilité financière des systèmes de sécurité sociale. Ces pertes devraient être compensées en particulier par l’élargissement du taux maximal de TVA (21 %) à davantage de biens. Ce sont les ménages aux revenus les plus bas qui feront les frais de ce glissement d’une imposition directe vers une imposition indirecte, créatrice d’inégalités. Parallèlement à ce tax-shift, le gouvernement a décidé en 2017 de diminuer progressivement l’imposition des entreprises entre 2018 et 2020. Le fait que les dépenses publiques soient frappées de mesures d’austérité n’est guère surprenant. En plus des coupes budgétaires imposées à certains secteurs spécifiques (les soins de santé), le gouvernement actuel a mis un frein à ses investissements publics. Compte tenu d’asymétries d’ordre socio-économique propres à la Belgique, la restructuration et la réduction des dépenses publiques pèsent plus lourd sur la Wallonie que sur la Flandre.

Tant le projet d’État de la N-VA que celui de l’ÖVP/FPÖ présentent de fortes tendances néolibérales.

Le gouvernement ÖVP/FPÖ a procédé à quelques changements mineurs favorables aux entreprises en matière de législation fiscale, mais le gros du travail reste à venir. Il a récemment réaffirmé sa volonté de réduire le taux d’imposition à 40 %. Il entend en particulier réduire les contributions à la sécurité sociale, ce qui aurait inévitablement des répercussions au niveau des politiques sociales. Jusqu’ici, les coupes budgétaires ont avant tout touché le système de sécurité sociale (en particulier l’assurance chômage).

Pour les employeurs autrichiens et belges, la flexibilisation de l’emploi était une des grandes priorités politiques. C’est ainsi que la loi Peeters du 5 mars 2017 a modifié en profondeur le droit du travail existant, en portant à respectivement 9 heures et 45 heures la durée de travail quotidienne et hebdomadaire légale. La moyenne hebdomadaire de 38 heures de travail a bien été maintenue, mais la période de référence pour la calculer a cependant été allongée à 12 mois. Le système d’indemnités de chômage a connu de nouvelles adaptations. Les chômeurs ont vu leurs droits réduits et les conditions d’octroi rendues plus sévères, impactant tout particulièrement les jeunes (essentiellement en Wallonie et à Bruxelles). En effet, en 2015, le gouvernement Michel a décidé de supprimer l’indexation automatique des salaires pour une durée déterminée, occasionnant une perte d’environ 2 % du salaire net pour les travailleurs belges.

Le gouvernement ÖVP/FPÖ a aussi mis la flexibilisation du temps de travail en tête de ses priorités et pris des mesures considérablement plus radicales que le gouvernement belge en la matière. Le gouvernement a adopté en procédure accélérée une loi augmentant la durée maximum temporaire autorisée du temps de travail à 12 heures par jour et la durée hebdomadaire à 60 heures. L’influence des conseils d’entreprise par rapport au calcul du temps de travail a été restreinte. Johann Gudenus, président du groupe FPÖ au Parlement autrichien, a souligné que la loi avait pour objectif «d’empêcher (les conseils d’entreprise) d’exercer leur pouvoir et leur fonction de contrôle17».

Bien que les deux gouvernements suivent un programme néolibéral en matière de politique sociale, leurs domaines de priorité ne sont pas les mêmes. Jusqu’ici, le gouvernement autrichien s’est attaqué principalement à l’assurance maladie, les indemnités de chômage et l’assistance publique, tandis que le gouvernement Michel se concentre plutôt sur le système des pensions. Son projet phare est l’augmentation progressive de l’âge de la retraite jusqu’à 67 ans d’ici 2030, couplé à de nouvelles restrictions du droit à la prépension. Les citoyens sont en outre toujours plus contraints de cotiser à des fonds de pension privés, ce qui contribue à la financiarisation de la vie quotidienne. L’État offrant de moins en moins de sécurité par rapport aux risques de la vie, les ménages n’ont d’autre choix que d’assumer ce poids à titre privé.

En matière de politique sociale, la coalition ÖVP/FPÖ a mis en œuvre une mesure expansionniste destinée à renforcer l’adhésion de la population au gouvernement. Il s’agit du «bonus familial» qui, fidèle à la conception conservatrice des rôles attribués aux hommes et aux femmes chère au gouvernement actuel, peut être considéré comme national-conservateur. Cet avantage fiscal favorise essentiellement la classe moyenne. Le reste des politiques sociales de la coalition ÖVP/FPÖ est plutôt d’inspiration néolibérale. Les coupes budgétaires frappent avant tout les pauvres et les migrants. Le gouvernement autrichien a très vite restreint les budgets de l’assurance chômage et prépare actuellement une réforme néolibérale majeure de la totalité du système d’assurance chômage qui verra notamment les chômeurs de longue durée transférés dans le programme d’assistance publique18. Cette mesure aggravera considérablement la situation de ce public, tout en augmentant la pression pour ceux et celles qui ont encore un emploi. Le gouvernement ÖVP/FPÖ entend bien suivre le modèle Hartz IV allemand, qui a renforcé la précarité et la polarisation sociale. En Autriche, les aménagements des politiques d’assistance publique sont particulièrement dommageables pour les groupes les plus vulnérables (comme les familles avec de nombreux enfants), mais aussi les réfugiés et les migrants. Cette approche nationaliste exclusive est caractéristique des politiques sociales mises en place par le gouvernement ÖVP/FPÖ. C’est par ce biais que s’exprime avant tout son néonationalisme. En stigmatisant systématiquement des groupes spécifiques de migrants, le gouvernement autrichien tente tout aussi systématiquement de détourner l’attention de la nature antisociale de ses politiques.

Hongrie et Pologne

La pratique de gouvernance des partis nationalistes de droite des pays de la semi-périphérie européenne présente davantage d’aspects national-conservateurs. En Europe centrale, le PiS et le Fidesz souhaitent un renforcement des capitaux domestiques. De plus, le PiS voudrait améliorer le positionnement de l’économie polonaise au sein de la répartition de la main-d’œuvre européenne. Seuls au gouvernement, le Fidesz et le PiS disposent d’une plus large marge de manœuvre que le FPÖ ou la N-VA.

Tous deux entendent consolider les forces national-conservatrices au sein de l’appareil d’État en le repolitisant à droite et s’arrogent dès lors un rôle fondamental dans le système de l’État. Ces ambitions ont cependant aussi polarisé les orientations politiques en définissant progressivement les forces libérales comme l’adversaire de ces deux formations. Au lendemain de sa victoire aux élections de 2010, le Fidesz s’est mué en un vecteur parfaitement organisé de son leadership centré sur Viktor Orbán. Plus pluraliste que le Fidesz, le PiS n’en est pas moins très bien organisé.

Fidèles à leur programme, ces partis cherchent à contrôler les structures clés de l’État, notamment l’appareil judiciaire qui risquerait de contrebalancer leurs ambitions de repolitisation. Pour arriver à leurs fins, ces partis doivent donc nécessairement mettre à mal la séparation des pouvoirs. Jouissant d’une majorité des deux tiers au Parlement, le Fidesz a réussi à réviser la constitution. Le PiS a quant à lui paralysé la cour constitutionnelle afin de contourner les obstacles d’ordre constitutionnel. Les deux partis ont en outre tenté de contrôler plus étroitement les médias, notamment publics. Le Fidesz a également pris le contrôle de la plupart des médias privés via des accords de licences et en plaçant à leur tête des oligarques proches du parti19. Le Fidesz a fait adopter des lois restreignant la liberté d’action des ONG critiques vis-à-vis du pouvoir en place et criminalisé l’aide aux réfugiés dans le cadre d’une campagne agressive de lutte contre les réfugiés20. Si les deux partis tentent de limiter le champ des forces politiques légitimes aux forces «nationales», le Fidesz a pris une direction nettement plus autoritaire.

Le gouvernement emmené par le Fidesz modifie constamment les accords tripartites et les affaiblit systématiquement. Il a par ailleurs tenté de créer une forme de clientélisme au sein des syndicats, sans grand succès toutefois. Le PiS, par contre, s’appuyant sur ses liens historiques avec les syndicats, envisage les organes tripartites autrement et a décidé de leur rendre une certaine vigueur. Certaines lois importantes, comme l’amendement de la loi sur le travail, ont été rédigées en consultation avec les syndicats et les associations professionnelles. Cette différence d’attitude reflète la tentative du PiS d’élargir le consensus social, afin de gagner le soutien d’une partie de la main-d’œuvre.

Tandis que le Fidesz fragilise systématiquement les travailleurs par sa volonté d’accroître les exportations, le PiS privilégie un régime plus protectionniste et ménage davantage, de ce fait, des politiques plus ambiguës vis-à-vis de ce groupe. Sur le plan économique, tant le Fidesz que le PiS ont à cœur de modifier l’équilibre entre les capitaux étrangers et domestiques. Les deux partis estiment fondamental de renforcer les capitaux domestiques dans les secteurs bancaires et en ont donc augmenté la proportion. Le gouvernement du Fidesz cherche avant tout à accumuler des capitaux dans le secteur des services et de la construction, mais fait appel à des capitaux étrangers dans celui des produits manufacturés destinés à l’exportation. Dans ses modifications de la définition de base du modèle d’accumulation, le Fidesz se limite à accepter que, pour le moment tout au moins, il fallait abandonner la finance basée sur les apports de capitaux étrangers qui prévalait avant la crise. Les exportations restent le pilier de l’accumulation de capitaux.

En Pologne, où l’économie est plus diversifiée, le PiS se montre plus ambitieux et entend renouveler la base technologique de l’économie tout en créant de nouveaux secteurs secondaires. Ses faibles capacités de développement l’ont toutefois empêché, jusqu’à présent, de réaliser la plupart de ces projets. Le parti a, au lieu de cela, élargi les zones de production libres où la main-d’œuvre est moins chère et les normes moins strictes. Dans son programme, le PiS avait annoncé son intention de corriger la structure fiscale polonaise régressive, mais n’a pris aucune mesure en ce sens depuis son arrivée au pouvoir. Le Fidesz a créé des taxes dans des secteurs secondaires dominés par les capitaux transnationaux. Il suit par ailleurs des politiques fiscales néolibérales extrêmement régressives, comme la réduction de l’impôt sur les entreprises.

Les deux gouvernements veulent élargir la marge de manœuvre nationale en matière de politique économique et veulent préserver leur devise nationale.

Le Fidesz et le PiS envisagent différemment la main-d’œuvre et les politiques sociales. Le gouvernement dominé par le Fidesz s’emploie systématiquement à fragiliser les droits des travailleurs, à réduire de manière drastique les allocations chômage et à étendre les programmes de travaux publics. Dans les régions les plus pauvres de Hongrie, l’accès aux emplois dans les travaux publics relève du clientélisme21. Les allocations sociales ont également été considérablement réduites. Tout ceci correspond à une vision typiquement néolibérale de la politique sociale. Les seules politiques sociales que le Fidesz a fortement accentuées sont celles destinées aux familles, de classe moyenne surtout. Le gouvernement PiS privilégie lui aussi des politiques familiales d’inspiration national-conservatrices qui, toutefois, font moins de différences de classes que les politiques hongroises. Chaque enfant à partir du deuxième dans une famille, sans distinction, bénéficie en effet d’une allocation de 500 Zł. Le gouvernement polonais a lancé un programme de construction d’appartements à louer, dont la portée semble toutefois très restreinte jusqu’à présent. Conformément aux exigences des syndicats, l’âge de la pension a été ramené à son niveau antérieur. Le gouvernement PiS a pris quelques mesures pour lutter contre le travail précaire. Sa mesure politique la plus néolibérale tient dans son intention de renforcer le troisième pilier privé du système de pensions22. Ses politiques sociales expansionnistes visent davantage à développer l’économie polonaise plus protectionniste que l’économie hongroise très dépendante des exportations. Cette approche différente du PiS par rapport aux politiques sociales et aux relations vis-à-vis des travailleurs est en partie due aux liens historiques qu’entretient le parti avec Solidarność, mais aussi à sa stratégie plus inclusive de construction d’une base sociale. Le Fidesz se concentre avant tout sur la classe moyenne, tandis que le PiS cherche à toucher les travailleurs et les habitants pauvres des zones rurales.

Conclusions

Généralement, les gouvernements de droite adoptent la stratégie de l’Union Européenne qui consiste à liquider les acquis du monde ouvrier puisqu’il s’agit d’améliorer la compétitivité pour favoriser les exportations. Cela s’accompagne d’un discours anti-migrants et xénophobe.

Mais l’UE est hétérogène et les programmes des partis de droite dépendent de la position de leur pays dans la répartition internationale de la main-d’œuvre et de la volonté de privilégier les capitaux domestiques ou étrangers, on peut ainsi observer deux cas de figure :

  • Les petits pays axés sur les exportations comme la Belgique et l’Autriche : les éléments néolibéraux des programmes des partis de droite l’emportent largement sur les éléments conservateurs. Ils sont au service de stratégies centrées sur les capitaux et les exportations. Là, les aspects national-conservateurs jouent un rôle mineur. Ils occupent une place plus centrale en Autriche, où le gouvernement ÖVP/FPÖ inclut des éléments national-conservateurs dans ses politiques sociales afin de revenir aux rôles plus traditionnellement dévolus aux hommes et aux femmes. Les deux gouvernements tentent de détourner l’attention de leur nature néolibérale et de leur orientation de classe en jouant la carte de la lutte contre l’immigration. À cet égard, l’Autriche adopte des politiques sociales beaucoup plus agressives et ouvertement exclusives que le gouvernement belge.
  • Les pays de la semi-périphérie de l’Europe centrale comme la Hongrie et la Pologne qui privilégient les capitaux domestiques ; c’est ainsi que le Fidesz pratique une politique visant à favoriser le capital national et la classe moyenne aux dépens des ouvriers. Cela s’accompagne d’un discours agressif contre les réfugiés et l’immigration. La Pologne adopte aussi une rhétorique anti réfugiés, mais ses traditions historiques incitent le PiS à pratiquer un programme national-conservateur avec le maintien sélectif de certaines dépenses sociales en vue de s’assurer le soutien d’une base sociale élargie. Comme le Fidesz, le PiS veut renforcer le rôle des capitaux domestiques, mais dans le cadre d’un protectionnisme implicite qui va de pair avec une économie beaucoup plus diversifiée et moins dépendante des exportations que la Hongrie.

Les contre-stratégies doivent viser le fond socio-économique et non uniquement leurs tendances nationalistes et xénophobes.

La droite nationaliste se présentant sous des jours différents et proposant des programmes socio-économiques hétérogènes, les contre-stratégies doivent tenir compte de cette diversité. Il y a une différence entre des néolibéraux déguisés en nationalistes de droites et des formations dont le programme est avant tout national-conservateur. Les contre-stratégies doivent viser le fond socio-économique de leurs politiques et non uniquement leurs tendances nationalistes et xénophobes. Il faut enfin, de toute urgence, développer des projets alternatifs crédibles pour contrer tant le néolibéralisme européen que les courants nationalistes.

Cet article est basé sur les travaux de Joachim Becker, éd, Neo-Nationalismus in der EU: sozio-ökonomische Programmatik und Praxis, 2018. Paru dans Materialien zu Wirtschaft und Gesellschaft, no 179, Vienne, AK Wien.

Footnotes

  1. Bertrand Badie (in Badie, Bernard Foucher, Vers un monde néo-national. Entretiens avec Gaïdz Minassian, Paris, 2017) qualifie de «néonationalisme» ce changement au sein des partis nationalistes. Nous empruntons le concept de «concurrence ethnique» à Paul Dirkx, La concurrence ethnique. La Belgique, l’Europe et le néolibéralisme, Paris, 2012.
  2. Stephanie L. Mudge, Leftism Reinvented. Western Parties from Socialism to Neoliberalism, Cambridge/London, 2018, p. 59.
  3. Alain Supiot, La gouvernance par le nombre. Cours au Collège de France (2012-2014), Paris, 2015, p. 263.
  4. Friedrich A Hayek, Die Verfassung der Freiheit, Tübingen 1983, p. 125 et suiv.
  5. Alexander Rüstow, «Das Versagen des Wirtschaftsliberalismus» in Alexander Rüstow, Das Versagen des Wirtschaftsliberalismus ; Frank P. Maier-Rigaud, Gerhard Maier-Rigaud, Das néo-libérale Projekt, Marburg, 2001, p. 19-200, ici pp. 132 et suiv.
  6. Václav Klaus, «Prežije Evropa současnou migračnou vlnu ?», Literární noviny, n° 6, 2016, p. 6-7.
  7. Zdzisław Krasnodębski, Demokracja peryferii, Gdańsk, 2003, p. 54
  8. Krasnodębski, 2003, p. 299
  9. Krasnodębski, 2003, p. 18, 298 et suiv.
  10. Cf. Marta Bucholc, Maciej Komornik, «Die PiS und das Recht. Verfassungskrise und polnische Rechtskultur», Osteuropa, n° 66(1-2), 2016, p. 79-93, ici p. 86 et suiv.
  11. Par ex. Ludwig von Mises, Omnipotent government. The Rise of the Total State and Total War, Auburn, 2010, p. 63 et suiv.
  12. Michał Gabriel Woźniak, «Od kseromodernizacji do odpowiedzialnego rozwoju», in Michał Gabriel Woźniak, (éd.) : Gospodarska Polski 1990-2017. Kręte ścieżki rozwoju, Cracovie, 2017, p. 13-61, ici p. 57 et suiv.
  13. Iľja Budraitskis, «Vládne v Rusku naozaj konzervatívny režim ?», Kapitál, n° 8, 2018, p. 6-7, ici p. 7.
  14. Ico Maly, N-VA. Analyse van een politieke ideologie, Berchem, 2012, p. 523.
  15. Erwin Riess, «Der Triumpf des “ Donaumessias ”», junge welt, 21/22 octobre 2017, p. 12-13, ici p. 12
  16. Simon Loidl, Angriff auf Selbstverwaltung, junge welt, 23 mai 2018, p. 7.
  17. Cit. in Nina Horaczek, Zwölf Stunden Arbeit: die neue Befreiung, Falter, n° 27, 2018, p. 15.
  18. Simon Loidl, Angriff auf Selbstverwaltung, junge welt, 23 mai 2018, p. 7.
  19. Cit. in Nina Horaczek, Zwölf Stunden Arbeit: die neue Befreiung, Falter, n° 27, 2018, p. 15.
  20. Joachim Becker, Schwarz-blaues Regieren II: Orbánisierung in Rot-Weiß-Rot ?, Kurswechsel, n° 1, 2018, p. 101-112, ici p. 106 et suiv.
  21. Cf. Joachim Becker, Die Visegrád-4 und die EU: Zwischen Abhängigkeit und partieller Dissidenz, Prokla, n° 48(3), 2018, p. 417-436, ici p. 426.
  22. Veronika Bilková, Proč vadi tažení maďarské vlády Stop Soros ?, Právo, 12 juillet 2018, p. 18.