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L’économie planifiée de l’utopie à la science

Roel Van de Pol

—30 décembre 2021

Aujourd’hui, nous disposons de toutes les connaissances et les technologies nécessaires pour surmonter les problèmes qui minaient les économies planifiées socialistes. Les arguments des pères fondateurs du néolibéralisme contre la planification sont désormais dépassés.

 

« Au cours des cent dernières années, nous en sommes arrivés à croire que l’économie de marché était le meilleur système, mais selon moi, il y aura un changement significatif dans les trois prochaines décennies et l’économie planifiée va devenir de plus en plus grande. […] avec l’accès à toute sorte de données nous pourrions arriver à trouver la main invisible du marché. […] Le big data rendra le marché plus intelligent et permettra de planifier et de prévoir les forces du marché, de sorte que nous pourrons finalement réaliser une économie planifié1. » Ces propos ne sont pas ceux de Peter Mertens du PTB, mais de Jack Ma Yun, fondateur et ancien président de la multinationale chinoise Alibaba, numéro 31 sur la liste des plus grandes entreprises du monde. Des universitaires représentants du « socialisme de marché » officiel chinois se sont précipités pour donner tort à Ma. Est-ce qu’il gagne un point, ou bien est-ce que l’économie planifiée est le château en Espagne d’Alibaba ?

Zhang Weiying, professeur à l’université de Pékin, s’est empressé de lancer que « croire comme certains que le big data peut faire réussir une économie planifiée se trompent sur toute la ligne. Si la connaissance et les données sont utiles aux entrepreneurs, le véritable esprit d’entreprise va plus loin que ça. […] et c’est pour cela que nous avons besoin d’entrepreneurs. » Pour Qian Yingyi, doyen et professeur à l’école d’économie et de management de l’université de Tsinghua, même si « certains recommencent à penser à l’économie planifiée […], les machines ne peuvent pas remplacer des gens. Comme les gens ont de l’imagination, de la passion et des idéaux que les machines n’ont pas, ils ont aussi besoin d’incitants. » Pour sa part, Wu Jinglian, un autre économiste chinois, a affirmé que « des scientifiques ont prouvé qu’il est impossible […] d’obtenir des informations complètes sur les activités économiques » , une condition pourtant indispensable pour planifier l’économie2.

Tous les discours sur l’impossibilité d’une économie planifiée ressassent toujours la même vieille histoire autrichienne de Hayek et von Mises.

Les arguments de ces économistes chinois ne sont pas nouveaux. Friedrich Hayek et son mentor, Ludwig von Mises, figures de proue de l’école dite autrichienne d’économie, fortement néolibérale, avaient formulé exactement les mêmes objections déjà avant la Deuxième Guerre mondiale. Tous les discours ultérieurs sur l’impossibilité d’une économie planifiée, jusqu’en Chine, ressassent toujours la même vieille histoire autrichienne. Les détracteurs de l’économie planifiée voient aussi dans l’effondrement de l’Union soviétique la preuve qu’ils ont raison. Or, le fait est qu’aujourd’hui, il y a plus de preuves que jamais qu’une économie planifiée est non seulement réalisable, mais même beaucoup plus efficace et performante que le marché libre — « corrigé » au sens social-démocrate ou pas. Mieux encore : l’économie planifiée est le seul moyen d’échapper à un réchauffement climatique de plus en plus catastrophique. Voici comment un mathématicien russe et deux Écossais ont cloué le bec aux Autrichiens et à leurs disciples chinois, avec l’aide inattendue de Walmart, de Colruyt et d’Apple.

Économie ou anarchie ?

Le terme économie est issu du grec oikos (maison) et nomos (loi) et veut dire littéralement : l’administration du ménage. Pourtant, un ménage aussi égoïste et chaotique que le capitalisme pourrait, au bas mot, être qualifié de dysfonctionnel. C’est un chaos où différentes multinationales décident unilatéralement et de manière totalement indépendante les unes des autres ce qu’elles produisent et où, quand, comment, combien et pour qui elles produisent pour maximiser leur profit. L’être humain n’a de place là-dedans que s’il produit de la plus-value et on préfère qu’il fasse place le plus vite possible à une machine moins chère. On sacrifie sans hésitation la nature à chaque pourcent supplémentaire. Les produits jetables et les déchets font partie de l’ordinaire.

Pour un rien, une crise se répand dans le monde et jette massivement à la rue des gens capables qui veulent travailler, et condamne à la rouille des chaînes de production qui fonctionnent parfaitement. Des régions entières se transforment en terrains vagues par la disparition des entreprises qui délocalisent. Les plus faibles sont laissés sur le carreau, tandis que les plus gros deviennent encore plus gros. Pendant ce temps, les gourous de Tesla et les cow-boys d’Amazon dépensent des sommes sidérantes dans des aventures spatiales futiles, tandis que la pauvreté atteint des proportions aberrantes. En ces temps de pandémie et d’inondations, il devient douloureusement évident que ça ne peut pas continuer ainsi.

L’économie planifiée est le seul moyen d’échapper au réchauffement climatique de plus en plus catastrophique.

Les pères fondateurs de la révolution, Karl Marx et Friedrich Engels, avaient une vision claire des fondements économiques de la société qui devait succéder à l’anarchie du capitalisme. « Elle devra tout d’abord enlever l’exercice de l’industrie et de toutes les branches de la production, en général, aux individus isolés, se faisant concurrence les uns aux autres, pour les remettre à la société tout entière — ce qui signifie qu’elles seront gérées pour le compte commun, d’après un plan commun et avec la participation de tous les membres de la société3. » En soi, il n’y a rien d’extraordinaire à cela. À l’instar d’un ménage, nous devons, en tant que société, décider ensemble, démocratiquement, de la meilleure façon de dépenser notre temps et nos ressources et planifier la production en fonction de nos besoins. Cependant, Marx et Engels ne se sont guère préoccupés de savoir à quoi devait ressembler une telle économie planifiée. Une fois que les secteurs clés et les grandes chaînes de production seraient sous contrôle démocratique, aux mains de la société, la planification de l’économie devrait être un jeu d’enfant.

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