Articles

Diplôme ou fusil : qu’est-ce que le gouvernement veut mettre dans les mains des jeunes ?

Jeanne De Borger

—11 juin 2026

Des deux côtés du pays l’accès aux études supérieures est attaqué. Pourtant quand on compare les quelques milions que les ministres grapillent sur le dos des étudiants aux milliards qu’on trouve pour la guerre, on relativise : fermer les portes de l’enseignement supérieur et donner la guerre comme seul horizon, c’est un choix pas une fatalité.

L’accès aux études est attaqué. Même si les mesures diffèrent selon les régions, la vision qui sous-tend les plans des deux ministres de l’enseignement supérieur – Demir et Degryse – est la même. Côté néerlandophone, la ministre Zuhal Demir veut faire la chasse aux “eeuwige studenten” parce qu’il n’y a pas d’argent pour ces fainéants. Elle veut s’attaquer aux bourses de 20.000 étudiants et durcir encore d’un cran les conditions de réussite. Côté francophone, après la réforme du décret paysage qui durcissait les conditions de réussite, la ministre Degryse nous explique presque les larmes aux yeux qu’elle n’a pas d’autre choix que d’augmenter le minerval.

On a vu, au cours des dernières années, une ouverture des portes de nos universités et hautes écoles. Le nombre d’étudiants n’a fait que croître.1 Pour autant, les inégalités elles, n’ont pas disparu. D’ailleurs selon une étude récente de la VUB, le niveau d’accessibilité aux études supérieur aujourd’hui, est même aussi bas que celui des années 50.2 Les chances de réussites restent déterminée par ton passé scolaire, ton capital socio-économiques, le diplômes des parents, etc.3 Une récente étude de l’ULB montre a quel point les difficultés financières ont un impact sur la réussite4 et a quel point il est aussi question de reproduction sociale : « Les étudiants ne vivant aucune privation ont environ quatre fois plus souvent des parents cadres supérieurs et quatre fois moins souvent des parents sans emploi que leurs collègues en grande privation, laissant peu de doute sur le fait que les premiers ont généralement accès à des ressources financières supérieures. »5

Jeanne De Borger (27 ans) est diplômée en Sociologie et membre de la direction journalière de Comac Etudiants..

Aujourd’hui, les mesures mises sur la table vont refermer les portes de l’université et accentuer les inégalités. Durcir les conditions de réussite, augmenter le coût des études, et retirer des bourses aux étudiants, c’est s’en prendre directement à ceux qui galèrent déjà. C’est les pousser en dehors des études supérieures. Les deux ministres organisent méthodiquement l’exclusion de milliers d’étudiants.

Elles parlent d’une nécessité budgétaire, mais cette fable tient-elle vraiment debout ?

Choix budgétaire ou choix de société ?

Ça fait des années que le mouvement étudiants et les établissements dénoncent un sous-financement structurel de notre enseignement. Des deux côtés du pays, le financement n’augmente plus depuis des dizaines d’années. Le budget est dans une “enveloppe fermée”, c’est-à-dire qu’il reste le même peu importe le nombre d’étudiants. Le montant est ensuite réparti entre les établissements d’enseignement supérieur en fonction du nombre de crédits d’études pris en charge par chaque institution, et ne tient donc pas compte du contexte ni des besoins spécifiques de chaque établissement. Depuis plusieurs années, le nombre d’étudiants augmente sans cesse faisant chaque année baisser un peu plus le financement par tête.6

Des millions grappillés sur le dos des étudiants et des milliards pour la guerre. Fermer les portes de l’enseignement supérieur est un choix : la guerre comme seul horizon.

En Flandre, il existe un mécanisme d’ajustement pour augmenter legèrement le budget quand les inscriptions augmentent mais ce méchanisme est très limité et a très souvent été neutralisé politiquement. Face à ce constat, deux choix s’offraient à nos gouvernements. Refinancer ou limiter le nombre d’étudiant. Selon Demir et Degryse, le premier choix est impossible budgétairement.

Pourtant, Zuhal Demir (NVA) et Elisabeth Degryse (Les Engagés) sont toutes les deux des ministres de partis qui forment aussi le gouvernement fédéral : l’Arizona. Les mêmes partis qui répètent depuis des années qu’il n’y a plus d’argent et qu’il faut se serrer la ceinture, sont ceux qui font des cadeaux fiscaux aux grandes entreprises et aux super-riches. Ce sont les mêmes aussi qui, décident d’investir 34 milliards d’euros dans l’armement de la Belgique pour les dix prochaines années. L’argent semble apparaître et disparaître en fonction du jour et des saisons.

La militarisation au dessus de tout

Aujourd’hui, tout y passe, la santé, la culture, l’enseignement obligatoire et supérieur. Les services publics subissent des attaques massives, mais là où toutes les dépenses sont permises, c’est dans la « défense ». Francken, le ministre N-VA de la défense explique clairement sa vision : “Nous dépensons 150 milliards d’euros par an pour la sécurité sociale et à peine 7 milliards d’euros pour la défense. En effet, d’ici 2030, nos dépenses sociales atteindront 200 milliards. Personne ne s’en vante car il s’agit d’une sécurité douce.”7

Et la vision de Francken prend forme : l’Arizona a décidé d’investir 34 milliards d’euros dans l’armement d’ici 2034. Cette somme ne tombera pas du ciel. Pour y parvenir, ils devront continuer d’aller chercher l’argent dans les services publics, dans les pensions, dans l’éducation.

La lettre de Francken aurait pu inviter les jeunes à s’engager dans l’éducation ou la santé. Mais ce n’est pas la voie que les gouvernements choisissent pour la jeunesse.

Malheureusement, la Belgique n’agit pas seule. Le chemin du « tout à la guerre » empruntée par notre gouvernement est à replacer dans un contexte plus global. On observe ce mouvement dans tous les pays occidentaux. L’été dernier pendant le sommet de l’OTAN à La Haye, sous l’impulsion de Trump, une nouvelle norme a été fixée : les pays membres sont maintenant poussés à investir 5 % de leur PIB dans la défense.8 Une telle norme relègue de facto les questions sociales et l’urgence climatique au second plan. Si Trump pousse autant dans ce sens c’est, d’un côté pour que les pays européens fassent leurs courses auprès de l’industrie de l’armement américaine, de l’autre, il veut pouvoir se concentrer sur son nouvel ennemi : l’Asie et plus précisément la Chine. Dans le même temps, on voit les pays européens, soit s’accrocher docilement aux États-Unis, soit rêver d’une Union européenne aux ambitions impérialistes renouvellées. Dans les deux cas, il faut faire exploser les budgets militaires. Notre Premier inistre, Bart de Wever, déclare dans ce sens : “We cannot stay herbivore in that world, that the european lesson we have to learn. We have to wake up, we have to rearm.”9

Quel avenir pour la jeunesse ?

« Remilitariser » la Belgique, ça ne veut pas dire uniquement dépenser des milliards pour de nouveaux avions de combat F35 et autres : cela suppose également de militariser les esprits : préprare la population à al guerre et trouver des nouvelles recrues prêtes à gonfler les rangs de l’armée belge.

Le ministre N-VA de la Défense Theo Francken a déjà annoncé vouloir doubler les rangs de l’armée d’ici 10 ans pour atteindre un objectif de 34 500 militaires et 12 800 réservistes. Et pour atteindre cet objectif, c’est vers la jeunesse qu’il se tourne. Le gouvernement multiplie les initiatives pour « sensibiliser » les jeunes à ce qu’ils appellent les « enjeux sécuritaires modifiés ». La N-VA ne s’en cache pas, elle veut faire des jeunes des « ambassadeurs de l’Otan ». Ça commence dès l’école avec l’entrée de référents militaires dans les salles de classe. Le projet phare de Francken a été l’envoi d’une lettre à 149 000 jeunes de 17 ans, pour leur proposer de rejoindre un « service militaire volontaire » dès septembre 2026. A la clé : un an de service, une expérience « dynamique » et « aventureuse » telle que décrite, et avec un salaire de 2000 euros (le salaire minimum en Belgique), des chèques-repas, le transport en commun gratuit ou encore le remboursement complet des soins médicaux.

Faire des études, ne devrait pas être une option réservée à une élite, mais bien un droit accessible à tous et toutes. L’enseignement permet de comprendre le monde et de construire la société de demain.

Une promesse alléchante donc pour les jeunes qui sortent de l’école. Certainement quand on la compare au marché de l’emploi où il devient de plus en plus dur de trouver un job ou aux études que le gouvernement rend de plus en plus inaccessibles. Francken offre ainsi une chance d’obtenir un revenu fixe et une sécurité dans un contexte où les gouvernements rendent de plus en plus difficile de débuter des études et de trouver un emploi stable.

Mais la jeunesse n’est pas docile. En allemagne, où les mêmes mécaniques sont à l’oeuvre, le gouvernement a choisi d’investir 650 milliards d’euros d’ici à 2030 pour son armement. En réponse, la jeunesse s’est organisée et est descendue par dixaines de milliers dans les rues à plusieurs reprises.10

La jeunesse pour construire une société solidaire

En grande majorité, les jeunes ne veulent pas d’un projet qui les pousse toujours plus vers la guerre. D’ailleurs, sur les 150.000 lettres de Theo Francken pour enroler les jeunes, seulement 3.000 ont répondu positivement.11 C’est parce que les jeunes veulent la paix, ils veulent une société plus juste et solidaire. Une société dans laquelle ils peuvent trouver un emploi stable, un logement abordable et commencer des études supérieures sans s’inquiéter de la facture. Faire des études, ne devrait pas être une option réservée à une élite, mais bien un droit accessible à tous et toutes. Parce que l’enseignement c’est apprendre des compétences utiles à la construction de la société de demain, mais c’est aussi accéder au savoir pour  comprendre le monde.

Francken aurait pu envoyer une lettre à tous les jeunes de 17 ans pour les pousser à s’engager dans les soins de santé, d’entamer des études pour devenir infirmiers, infirmières ou médecins. La pénurie est grande, nos hopitaux souffrent. Francken aurait pu envoyer une lettre à tous les jeunes de 17 ans pour qu’ils s’engagent dans l’éducation. Des deux côtés du pays, la pénurie de profs est telle que les classes sans profs deviennent la norme.

Il aurait pu mais ce n’est définitivement pas la voie que les gouvernements choississent pour la jeunesse.

Du côté francophone, le MR et Les Engagés ont accéléré le vote. Ils ont enfreint une règle parlementaire après l’autre pour y parvenir, parce qu’ils ont ressenti ces derniers mois la pression des élèves, des étudiants et du personnel de l’enseignement : contre le démantèlement de l’enseignement et contre la militarisation.

Mais il n’est pas impossible de revenir sur un décret ou un vote au Parlement. En 1994, le ministre de l’Enseignement de l’époque, Lebrun, avait présenté un plan de « rationalisation » de l’enseignement supérieur. Ce plan visait à fusionner plus d’une centaine de hautes écoles distinctes en un nombre limité de grandes Hautes Écoles. Les étudiants se sont alors massivement mobilisés contre le décret. Même après son adoption, les mobilisations ne se sont pas arrêtées. Soixante-dix jours après le vote, 30 000 étudiants descendaient dans la rue contre le décret Lebrun. Le mouvement, comme aujourd’hui, a poursuivi la lutte. Cette pression a porté ses fruits et a permis de bloquer ce décret.

Alors que les gouvernements, la ministre Degryse et la ministre Demir continuent de répéter qu’il n’existe aucune autre solution que de faire des économies dans l’enseignement, nous connaissons la vérité. Ils ne sont pas du côté des étudiants. Il s’agit d’un choix de société fondamental : investir dans la jeunesse ou investir dans la guerre. Et ils choisissent explicitement la guerre.

Aujourd’hui encore, comme dans les années 1990, le mouvement étudiant peut gagner : contre les projets d’élitisation de notre enseignement supérieur portés par Degryse et Demir, et contre la militarisation de la société menée par Francken et le gouvernement Arizona, deux dynamiques indissociablement liées.

Cet article parait dans Magma, la rubrique jeune de Lava Media. Retrouvez tous les articles de la rubrique : https://lavamedia.be/fr/category/articles-fr/magma-fr/ 

Footnotes

  1. Côté francophone, entre 2006 et 2021, le nombre d’étudiant a augmenté de 63% (http://www.cref.be/communication/20230830_Memorandum.pdf). Coté flamand, entre 2008 et 2024, le nombre d’étudiants a augmenté de 52,2%. Via https://www.vlaanderen.be/statistiek-vlaanderen/onderwijs-en-vorming/schoolbevolking-hoger-onderwijs & https://publicaties.vlaanderen.be/view-file/32853
  2. Kruithof, Elias H., et Pieter-Paul Verhaeghe, “The U-turn in educational inequality. Why a multidimensional approach matters for measuring social inequalities in tertiary educational attainment”, Research in Social Stratification and Mobility, vol. 94, 2024, article 100994
  3. Dal, C., & Marquis, N. (2024, mai). Lutter contre l’échec : Repenser la relation pédagogique. Caractéristiques à l’entrée du public primo-inscrit à l’USL-B en BLOC 1 (2019-2020) et impact sur la réussite (Rapport I). UCLouvain Saint-Louis Bruxelles.
  4. “ceux qui ne doivent pas se priver ratent en moyenne 21 % des crédits inscrits à leur programme. A l’inverse, ceux qui se privent le plus (au moins cinq choses) ratent en moyenne 40 % de leurs crédits, soit près du double.” (https://www.lesoir.be/624699/article/2024-09-24/la-precarite-etudiante-pese-bel-et-bien-sur-les-resultats)
  5. Idem.
  6. https://www.comac-etudiants.be/brochure_enseignement
  7. https://www.humo.be/nieuws/theo-francken-gelukkig-is-bart-de-wever-burgemeester-van-antwerpen-en-niet-jos-d-haese-anders-mochten-alle-joden-collectief-naar-israel-verhuizen~bf62e14d/
  8. “5 % de la richesse nationale devra être consacrée à la défense, dont 3,5 % à la « défense dure ». Ces pourcentages sont absurdes. Avec une norme stricte de 3,5 %, notre pays devrait consacrer plus de 22,3 milliards d’euros par an à la défense.” https://lavamedia.be/fr/la-guerre-ne-remplit-pas-nos-frigos/
  9. Intervention au World Economic Forum in Davos 2026 https://www.facebook.com/watch/?v=1218129216382912 
  10. https://www.pressenza.com/fr/2026/05/resister-a-temps-nous-ne-combattons-pas-pour-vos-guerres/
  11. https://www.lesoir.be/731073/article/2026-02-25/service-militaire-combien-de-jeunes-se-sont-ils-inscrits-suite-la-lettre-envoyee