Alors que l’Europe accélère sa militarisation au nom de la sécurité, les conséquences climatiques et sociales de cette fuite en avant restent largement absentes du débat public. Dans cet entretien, Khem Rogaly montre comment guerre, énergies fossiles et rivalités impériales menacent à la fois la transition écologique et les conditions de vie de la classe travailleuse.

La crise climatique qui s’accélère ne peut pas être comprise et résolue sans se poser la question de ses liens avec la militarisation et l’impérialisme. Pourtant, ces enjeux restent peu abordés dans les débats dominants sur le climat, qui privilégient les solutions technologiques dépolitisées ou les mécanismes de marché. C’est dans ce contexte qu’a émergé le Transition Security Project, co-dirigé par Khem Rogaly. Son travail montre comment les infrastructures militaires et les politiques impérialistes alimentent les émissions de gaz à effet de serre et les destructions environnementales et réduisent les espaces démocratiques nécessaires à une politique climatique à la hauteur de la crise. Or, selon lui, la militarisation et l’impérialisme ont été largement sous-estimés au sein du mouvement climat, d’une manière qui rappelle la mise à l’écart des enjeux de classe.Pour Khem Rogaly, en se militarisant, l’Europe compromet sa décarbonation, affaiblit ses infrastructures sociales et s’enferme dans une position subordonnée au sein de l’ordre impérial déclinant et agressif des Etats-Unis.
Kas Bakx : La précédente Commission européenne disait vouloir mettre l’accent sur le Green Deal et les politiques climatiques. Aujourd’hui le nouvel agenda stratégique, souvent porté par les mêmes personnes et forces politiques, place la militarisation au centre des objectifs. Or, ce changement de priorité est rarement présenté comme contradictoire. Pourtant, l’impact de la militarisation sur le climat est majeur, à commencer par ses effets sur les émissions de gaz à effet de serre.
Khem Rogaly : Les émissions constituent le point de départ le plus évident, mais le problème est plus large et comporte plusieurs dimensions. Commençons par-là : en 2019, avant l’explosion des dépenses militaires observée au cours des cinq dernières années, au niveau mondial, les armées étaient responsables d’environ 5,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pour donner un ordre de grandeur, cela représente à peu près le double des émissions du transport maritime et de l’aviation civile réunis.

Lorsqu’on regarde d’où proviennent ces émissions, on constate qu’elles sont directement liées au fonctionnement des armées contemporaines. Cela inclut la puissance aérienne, les avions de chasse, les frappes aériennes, mais aussi toute la logistique nécessaire au maintien d’une infrastructure militaire. Il faut également compter la puissance navale : les navires de guerre et les carburants qui les alimentent.
Les émissions militaires proviennent donc principalement de l’usage massif d’énergies fossiles, à la fois pour les opérations militaires elles-mêmes et pour leur logistique. À cela s’ajoute la production d’armements. Construire des avions de chasse, des chars ou des navires militaires est une activité fortement émettrice de carbone.
Or, l’OTAN représente bien plus de la moitié de ces dépenses militaires et, par conséquent, plus de la moitié des émissions associées. Cette dynamique risque encore de s’accélérer dans les années à venir avec les nouveaux objectifs de dépenses fixés par l’Alliance et la perspective d’un budget militaire américain atteignant 1 500 milliards de dollars.
Ensuite, il existe aussi un puissant effet de verrouillage. Les grands programmes de militarisation nous engagent pour des décennies d’émissions futures. Prenons un programme de nouveaux avions de chasse : il implique des cycles de production étalés sur plusieurs décennies, puis des durées d’exploitation tout aussi longues, pour des coûts de plusieurs milliards d’euros. Autrement dit, on ne s’engage pas seulement sur les émissions liées à la fabrication et à l’usage immédiat, mais sur des émissions continues pendant de longues années.
La guerre contemporaine repose structurellement sur les énergies fossiles. Il n’existe pas d’alternative sérieuse et décarbonée à cet horizon. Il n’y a aucun scénario réaliste impliquant des chars solaires ou des avions de chasse électrifiés. Les armées sont profondément dépendantes des combustibles fossiles.
En Europe, cela a des conséquences majeures. Les pays membres de l’OTAN se sont désormais engagés vers un objectif de dépenses équivalent à 5 % du PIB, dont 3,5 % consacrés aux dépenses dites de « hard military », c’est-à-dire aux capacités militaires lourdes. Or une estimation d’Allianz suggère qu’une généralisation de cet objectif à l’échelle européenne pourrait augmenter d’environ 12 % les émissions totales de gaz à effet de serre du continent. Soit autant que les émissions générées par le chauffage de tous les bâtiments en Europe.

Cela donne une idée non seulement du poids actuel de la militarisation dans les émissions, mais aussi de la manière dont son expansion future pourrait profondément modifier les trajectoires climatiques.
Kas Bakx : Il est frappant de voir certains responsables écologistes plaider en faveur de la militarisation. Un argument souvent avancé, et relayé par l’industrie de la défense, est qu’une défense forte garantirait la stabilité, et que cette stabilité serait une condition préalable aux politiques climatiques et à la durabilité.
Khem Rogaly : C’est une affirmation assez surprenante, et il existe de nombreuses manières de la contester. On peut évoquer les émissions générées par l’appareil militaire, le détournement de fonds publics au détriment de la transition écologique, ou encore la réorientation du travail, des compétences et des matières premières depuis la transition énergétique vers la production d’armements.
Mais au fond, le vocabulaire de la « défense » et de la « stabilité » sert surtout à masquer autre chose : une question de loyauté politique, plus précisément, de loyauté envers les États-Unis, dans un contexte de recomposition géopolitique mondiale.

Nous vivons une bifurcation de l’ordre international. Pour la première fois depuis la chute de l’Union soviétique, une puissance émergente, la Chine, remet en cause l’hégémonie américaine. L’un des piliers de cette montée en puissance est sa domination des industries vertes et des chaînes d’approvisionnement liées aux énergies renouvelables, depuis les matières premières jusqu’aux secteurs manufacturiers de haute technologie.
Les États-Unis ont compris qu’ils ne pouvaient pas rivaliser efficacement avec la Chine sur ce terrain. Ils exigent donc autre chose de leurs alliés : une loyauté politique accrue et une intensification de la militarisation. Il s’agit également de garantir l’accès à des ressources naturelles stratégiques, aussi bien les combustibles fossiles que les matériaux indispensables à des secteurs de pointe comme l’intelligence artificielle ou les industries militaires.
Dans ce contexte, en se militarisant, l’Europe cherche avant tout à préserver son alliance avec les États-Unis, quel qu’en soit le prix. Plutôt que de justifier cette orientation au regard de besoins défensifs concrets, les dirigeants européens s’engagent à respecter un objectif fixé de manière arbitraire par Washington. Ils promettent des ressources budgétaires colossales, impliquant plus qu’un doublement des dépenses militaires actuelles à l’échelle européenne et britannique.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie est constamment invoquée comme justification. Mais si la question était réellement celle de la défense, on assisterait à un débat sur des capacités défensives précises : quels moyens, pour quelles menaces, avec quelle stratégie ? Or ce n’est pas ce qui se passe. Toute l’attention se concentre sur l’atteinte d’un objectif comptable de dépenses.
Il faut aussi rappeler que les pays européens membres de l’OTAN dépensent déjà environ trois fois plus pour leurs armées que la Russie. Le problème n’est donc pas fondamentalement budgétaire. Il est géopolitique.
L’agenda européen de militarisation n’a pas pour objectif principal la défense, mais le maintien de l’allégeance à un ordre mondial dirigé par les États-Unis.
Kas Bakx : Quel est le lien historique entre impérialisme et énergies fossiles, mais aussi entre industrie militaire et industrie fossile ? Peut-on retracer brièvement cette relation afin de mieux comprendre le moment actuel ?
Khem Rogaly : Comme pour les impacts climatiques eux-mêmes, cette question comporte plusieurs dimensions. Mais la plus fondamentale, et la plus évidente, est historique.
Si l’on regarde l’histoire de l’impérialisme occidental, d’abord porté par les puissances européennes, puis par les États-Unis, on voit comment la puissance militaire a été utilisée pour imposer une volonté politique et une domination économique à travers une grande partie du monde. Depuis le milieu du XIXᵉ siècle, cette puissance militaire dépend des énergies fossiles : d’abord du charbon, qui alimentait notamment la marine britannique, puis du pétrole, devenu central dans la puissance militaire américaine.
Cette dépendance a créé un intérêt stratégique commun entre les armées et les industries fossiles autour de la sécurisation des approvisionnements énergétiques. Les armées ont considéré le pétrole et les combustibles fossiles comme des actifs stratégiques, collaborant directement avec les compagnies pétrolières pour protéger les ressources et garantir leur accès.
Le coup d’État de 1953 en Iran constitue un exemple historique très clair. Organisé par les services de renseignement britanniques et américains avec le soutien de l’entreprise qui deviendra plus tard BP, il visait notamment à sécuriser les approvisionnements pétroliers. Cette histoire fait écho à des situations plus récentes, notamment au Venezuela et de nouveau en Iran.
Mais il existe un lien plus profond encore. Il ne s’agit pas seulement de l’intérêt militaire pour les réserves pétrolières. Il s’agit aussi de l’imposition, pendant des siècles, d’une domination militaire occidentale sur une large partie du monde, et, à travers elle, d’un système capitaliste mondial structurellement dépendant des énergies fossiles.
Ce système repose sur l’exploitation continue des ressources naturelles à des fins de profit privé. C’est précisément ce qui rend la sortie de la crise climatique si difficile : il existe une incitation économique permanente à poursuivre l’extraction et la production de combustibles fossiles, plutôt qu’à engager une transition véritable.
Mathieu Strale : à ce sujet, vous décrivez deux transitions contradictoires qui se déroulent simultanément, celle des Etats-Unis d’un côté, et celle de la Chine et d’une partie du sud global de l’autre. Pouvez-vous développer cette idée et les conséquences que cela entraîne ?
Khem Rogaly : Pour comprendre cette idée de deux transitions, il faut partir d’un constat simple : nous vivons bel et bien une transition énergétique, mais elle reste inégale et incomplète. Plus qu’un véritable remplacement des énergies fossiles, ce que l’on observe souvent, c’est l’ajout de nouvelles infrastructures renouvelables par-dessus les systèmes fondés sur les énergies fossiles, sans remise en cause profonde de ces derniers.
En parallèle, nous traversons une transition géopolitique : le passage d’un ordre mondial dominé par les États-Unis, sans rival stratégique depuis la chute de l’URSS, vers une nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine. Dans le même temps, des puissances intermédiaires gagnent en autonomie et cherchent à agir de manière indépendante, ou selon des formes de non-alignement vis-à-vis de l’orbite américaine.
Comme je l’évoquais plus tôt, la volonté de préserver leur position impériale, combinée à la logique de militarisation, pousse les États-Unis à maintenir leur dépendance aux énergies fossiles précisément au moment où leur principal concurrent est devenu un leader de l’économie verte. Cette situation les conduit aussi à s’appuyer davantage encore sur la puissance militaire.
Historiquement, les États-Unis ont imposé leurs intérêts par la force militaire, les coups d’État ou les changements de régime. Ce que nous observons aujourd’hui, c’est une intensification de cette logique. On le voit au Venezuela, mais aussi dans l’offensive génocidaire menée à Gaza, temporairement interrompue par un cessez-le-feu, marquée par des destructions et des massacres continus perpétrés par Israël avec le soutien occidental [ndlr : et plus récemment encore dans le Golfe avec la guerre contre l’Iran]. Nous vivons un moment où la violence impériale n’est plus dissimulée ni habillée d’un discours de façade. Elle apparaît comme une réalité brutale.
Cela a des conséquences profondes sur la transition énergétique. À mesure que nous entrons dans une nouvelle guerre froide, la coopération cède la place à la rivalité stratégique. Même lorsque les États investissent dans des politiques climatiques, ils le font à travers le prisme de la compétition. Comme lorsque l’administration Biden a cherché à relocaliser des chaînes d’approvisionnement et des industries vertes afin de réduire la dépendance à la Chine et de lui faire contrepoids.
Cette dynamique affaiblit la décarbonation, parce qu’elle pousse les États à chercher un avantage concurrentiel plutôt qu’à coopérer pour décarboner l’économie mondiale.
Il existe également un risque de fragmentation du monde : d’un côté, un bloc potentiellement « vert » dominé par la Chine ; de l’autre, un bloc fondé sur les énergies fossiles mené par les États-Unis. Une telle configuration signifierait la poursuite d’une exploitation massive des combustibles fossiles bien au-delà de ce qui est compatible avec un avenir climatique vivable.
Mathieu Strale : Dans ce contexte, quelles sont les conséquences pour l’Europe d’un alignement sur les États-Unis ?
Khem Rogaly : Pour l’Europe, les risques sont considérables. D’abord, il y a l’imposition d’une logique de militarisation. Autrement dit, l’installation progressive d’une économie de guerre au détriment d’autres secteurs stratégiques, des services publics et de la sécurité sociale. C’est exactement ce que traduisent les nouveaux objectifs de dépenses de l’OTAN.
Les ressources budgétaires européennes sont redirigées vers la militarisation, avec des effets économiques négatifs : les fonds publics affluent vers les grandes entreprises militaires américaines et européennes, avec des retombées limitées pour l’économie réelle, au détriment des citoyens et du développement de long terme.
Ensuite, cette dynamique nourrit une économie de guerre tournée vers de nouveaux conflits. La stratégie américaine dite de « partage du fardeau » implique que les Européens soient amenés à combattre, ou se préparent à combattre, les adversaires des États-Unis, voire à participer à des guerres conduites sous direction américaine.
Cela risque aussi d’entraîner l’Europe dans des guerres inutiles au service d’objectifs impériaux américains. L’Europe choisit aujourd’hui de s’aligner sur une puissancehégémonique déclinante. C’est un risque économique, mais aussi politique et moral : celui de devenir un avant-poste subordonné, engagé dans des conflits servant les intérêts impériaux américains tout en exposant sa propre population à des dangers croissants.
Pourtant, d’autres voies sont possibles, rebours de cette route vers une nouvelle guerre froide. Aujourd’hui, toute politique climatique sérieuse, toute stratégie réelle de décarbonation, suppose une coopération technologique et industrielle avec la Chine.
La Chine occupe une position dominante dans les technologies liées aux transports propres et à l’énergie verte. Si l’Europe veut réellement décarboner son économie, plutôt que transformer la politique verte en instrument de compétition impériale, elle devra coopérer avec la Chine pour développer des technologies, des industries vertes et sécuriser l’accès aux matériaux nécessaires.
Une politique étrangère européenne indépendante pourrait favoriser une véritable coopération avec la Chine, avec les pays du Sud global, mais aussi avec les États-Unis, sur la base d’objectifs communs de décarbonation plutôt que de rivalité géopolitique. Notre intérêt commun est la décarbonation mondiale, et cela suppose d’emprunter le chemin le plus rapide possible, en travaillant avec les acteurs qui disposent déjà des technologies et des ressources nécessaires.
Mathieu Strale : Certains considèrent que la Chine cherche tout comme les Etats-Unis à imposer son hégémonie dans le monde et qu’il n’y aurait donc pas plus d’avantages à se rapprocher de l’un que de l’autre. Que leur répondez-vous ?
Khem Rogaly : Il y a un contraste fort entre les politiques chinoises et étasuniennes. Par exemple, l’initiative chinoise des « Nouvelles routes de la soie » répond évidemment aux intérêts stratégiques de Pékin, mais elle repose largement sur des investissements dans les infrastructures, ports, routes, réseaux énergétiques, qui offrent aussi des leviers de développement à de nombreux pays du Sud. Les investissements chinois permettent un déploiement massif des technologies vertes dans les pays du sud. Ce qui offre un débouché aux industries chinoises mais réduit aussi la dépendance de ces pays aux énergies fossiles.
À l’inverse, les États-Unis s’appuient de plus en plus sur la coercition économique, diplomatique et militaire pour maintenir leur influence, comme le montrent les pressions exercées contre des pays comme Cuba, la Colombie ou le Mexique. En plus des guerres ouvertes qu’ils mènent ou alimentent. Ce recours croissant à la contrainte traduit aussi une fragilité. L’intensification des sanctions, des menaces et des interventions révèle les difficultés des États-Unis à maintenir leur position dominante dans un monde devenu plus multipolaire.
Pour l’Europe, rester dans une dépendance aux États-Unis a déjà des effets très concrets. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le remplacement accéléré de l’énergie russe par le gaz américain a fortement renchéri les coûts énergétiques, fragilisant l’industrie européenne et renforçant une dépendance à un système énergétique dominé par les combustibles fossiles.
C’est pourquoi la décarbonation constitue aussi un intérêt stratégique européen. À bien des égards, l’Europe partage avec de nombreux pays du Sud une vulnérabilité face aux dépendances énergétiques. Une position plus indépendante, fondée sur des priorités climatiques et sociales, ouverte à la coopération avec différents partenaires, pourrait permettre de réduire cette vulnérabilité et d’échapper au chantage énergétique.
Et faire face à un danger réel : une puissance impériale en déclin peut réagir de manière plus agressive face aux tentatives d’autonomie. Le risque d’une coercition accrue, particulièrement envers les pays du Sud global, est important. D’où la nécessité de construire des alliances larges entre Nord et Sud, capables de mutualiser technologies, financements et ressources, afin de réduire les dépendances et de créer les conditions d’un véritable non-alignement.
Mathieu Strale : Un autre élément à combattre pour rompre avec la propagande pour la militarisation, c’est l’idée que les investissements dans l’armement seraient bons pour l’emploi dans l’industrie. Que le secteur militaro-industriel fournit des emplois stables et que son développement pourrait bénéficier à la classe travailleuse. Que répondez-vous à cet argument ?
Khem Rogaly : Ce récit a constitué un élément extrêmement puissant de l’industrie militaire aux États-Unis, de son influence en Europe, ainsi que de l’industrie militaire européenne elle-même. Ce qui est frappant, c’est qu’il s’agit fondamentalement d’un argumentaire élaboré par une industrie privée afin d’obtenir le consentement pour une activité qui repose entièrement sur de l’argent public.
On voit ainsi d’immenses entreprises privées d’armement se présenter comme agissant dans l’intérêt de la classe travailleuse, alors qu’elles organisent en réalité un transfert de fonds publics vers le privé. Il faut le rappeler, l’industrie militaire dépend entièrement des dépenses publiques : investissements publics, commandes publiques, subventions publiques. Dans le secteur militaire, on trouve des contrats gouvernementaux sécurisés, des subventions importantes et une recherche-développement financée par l’État. Et cet argent public finit, en dernière instance, entre les mains d’actionnaires privés.
Or, malgré la force du récit de lobbying selon lequel les dépenses militaires profiteraient aux travailleurs, les données montrent l’inverse. En tant que forme d’investissement public, les dépenses militaires créent moins d’emplois par euro ou par livre sterling investie que de nombreux autres secteurs. Elles génèrent peu, voire pas de croissance économique, et cela est reconnu jusque dans des think tanks financés par le département américain de la Défense ou par des entreprises du secteur militaire elles-mêmes.
Or l’argent qui sert à financer cette industrie est nécessairement soustrait à d’autres priorités : les pensions, la protection sociale, les industries vertes, les écoles, les hôpitaux. Autant de secteurs qui, dans bien des cas, créent davantage d’emplois, des emplois plus stables et davantage de valeur économique.
À un niveau macroéconomique, il est établi que l’effet multiplicateur des dépenses militaires est plus faible que dans d’autres secteurs. Mais il existe aussi une réalité plus concrète : les emplois de l’industrie militaire sont des emplois du secteur privé qui dépendent entièrement des contrats publics et des accords d’exportation vers d’autres États. Lorsqu’une entreprise décide de délocaliser sa production ou qu’un gouvernement réattribue ses contrats ailleurs, ces emplois peuvent disparaître du jour au lendemain.
Dans les entretiens que j’ai menés avec des travailleurs de l’industrie militaire, un thème revient régulièrement : les pertes massives d’emplois. Au Royaume-Uni, par exemple, les dépenses militaires ont augmenté depuis 1980, alors même que l’emploi dans le secteur a chuté de plus de moitié. Les dépenses publiques restent élevées, les entreprises demeurent profitables, mais l’emploi se contracte. Les entreprises militaires sont devenues plus intensives en capital et en technologies de pointe, maximisant les rendements pour les actionnaires tout en réduisant leur besoin de main-d’œuvre.
Cette évolution explique pourquoi les emplois industriels lourds traditionnellement associés au secteur ont progressivement disparu. Et si l’on regarde le programme actuel de militarisation en Europe, celui-ci est explicitement orienté vers la production de haute technologie : intelligence artificielle, drones, systèmes autonomes. Cela signifie encore moins d’emplois. Ce qui est créé, ce sont un nombre limité de postes technologiques hautement qualifiés.
Mathieu Strale : Dans ce cadre, votre travail avec les syndicats sur les alternatives à l’industrie militaire, inspirées du « Lucas Plan » est très intéressant. Pouvez-vous expliquer ce qu’était le Lucas Plan et en quoi il éclaire votre approche des alternatives à l’investissement militaire aujourd’hui ?
Khem Rogaly : Le Lucas Plan est une initiative ouvrière élaborée dans les années 1970 par des syndicalistes de Lucas Aerospace, une entreprise britannique liée au secteur militaire. Face aux menaces de licenciements, les travailleurs ont élaboré un plan de reconversion de la production de l’entreprise, sous contrôle des travailleurs.
Ils ont identifié plus de 150 produits civils alternatifs pouvant être fabriqués à partir de la main-d’œuvre, des outils et des compétences existantes. De manière remarquable, une grande partie de ces propositions portait déjà sur les énergies renouvelables, notamment la fabricationd’éoliennes, et les transports écologiques, bien avant que ces enjeux ne deviennent centraux dans les politiques publiques.
Ce que montre le Lucas Plan n’est pas un cas isolé. Tout au long du XXᵉ siècle, y compris après la Première Guerre mondiale, les travailleurs ont régulièrement élaboré des plans de reconversion « par en bas » pour sortir de la production militaire. Cela a été le cas au Royaume-Uni, aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe continentale.
À différentes périodes, certaines entreprises elles-mêmes ont aussi engagé des reconversions hors du secteur militaire. Cela montre que des alternatives à la militarisation existent, et que l’argument selon lequel on ne pourrait pas réduire les dépenses militaires parce que des emplois en dépendent est faux.
Il existe un réel potentiel de reconversion des lieux de travail militaires vers des productions civiles, qu’il s’agisse d’industries vertes ou de besoins sociaux plus larges, exactement comme l’avaient formulé les travailleurs de Lucas.
Aujourd’hui, le Lucas Plan reste pertinent à deux niveaux. À l’échelle locale et territoriale, il montre que des alternatives industrielles concrètes existent et que la dépendance aux contrats militaires peut être brisée. Il ouvre aussi une perspective nationale et internationale : il n’existe aucune nécessité économique qui impose la poursuite de la militarisation.
Rien ne nous oblige à emprunter cette voie. Un avenir plus sûr et plus juste est parfaitement possible si l’investissement public est réorienté.
Kas Bakx : Pouvez-vous expliquer comment vous travaillez avec les syndicats et les syndicalistes au Royaume-Uni sur ces questions ? Comment menez-vous cette lutte contre la militarisation, et quels arguments se sont révélés les plus efficaces ?
Khem Rogaly : Je commence en effet à percevoir une dynamique d’espoir. Au Royaume-Uni, en 2022, la confédération syndicale nationale , le TUC (Trade Union Congress), avait adopté une position favorable à l’augmentation des dépenses militaires et à la militarisation. Mais cette position a été renversée à l’automne 2025. Le TUC soutient désormais ce qu’il appelle une ligne « Wages, not Weapons », une orientation qui privilégie l’investissement public civil et le renforcement des services publics plutôt que l’expansion militaire. Au fil des années, grâce au travail d’organisation de syndicalistes engagés, on a assisté à un véritable retournement de position du mouvement syndical sur ces questions.
Je travaille avec des syndicalistes, à la fois dans l’industrie militaire et en dehors, et j’ai pu observer des formes d’organisation très fortes. Il existe des travailleurs et des syndicats au sein même de l’industrie militaire qui cherchent à remettre en cause le statu quo depuis l’intérieur.
Par exemple, des initiatives ont été menées pour faire bouger la position du syndicat Unite, l’un des principaux syndicats du secteur militaire, sur les exportations d’armes vers Israël. L’an dernier, des travailleurs des secteurs aéronautique et naval affiliés à Unite ont contribué à faire adopter une position en faveur d’un embargo sur les armes à destination d’Israël. Il s’agit d’une victoire importante, portée directement par des travailleurs de l’industrie militaire.
Dans le même temps, la ligne « Wages, not Weapons » est également portée par des travailleurs des services publics. Ils soulignent qu’au Royaume-Uni, la hausse des dépenses militaires et de sécurité pourrait représenter plus de 100 milliards de livres par an de nouveaux investissements publics orientés vers la militarisation d’ici 2035. Cela constituerait un coup majeur porté aux autres services publics.
Les syndicats affirment de plus en plus clairement que la majorité de leurs membres travaillent dans les services publics, les secteurs sociaux et l’économie du care. Si l’on veut réellement défendre l’ensemble de la classe travailleuse, on ne peut pas soutenir un programme de militarisation. Il faut au contraire orienter l’investissement public vers les secteurs les plus utiles pour l’économie, pour la société, et pour la sécurité matérielle de la classe travailleuse dans son ensemble.
Ce basculement me donne réellement de l’espoir pour les années à venir.
Kas Bakx : Que peuvent faire les gens, qu’ils soient organisés dans des syndicats, des mouvements climatiques ou des mouvements pour la paix, pour soutenir une transition horsde l’industrie militaire et vers une production industrielle verte ? Et comment travaillez-vous dans les villes ou les régions fortement dépendantes à l’emploi militaire ?
Khem Rogaly : Barrow-in-Furness est un exemple très intéressant. C’est une ville du nord-ouest de l’Angleterre où l’on produit les sous-marins nucléaires britanniques depuis plusieurs décennies. Mais c’est aussi un lieu où les luttes pour la reconversion industrielle existent depuis longtemps.
Après la Première Guerre mondiale, à l’époque où il s’agissait encore d’un chantier naval classique et non d’une usine de sous-marins nucléaires, une première dynamique de reconversion avait déjà émergé, en partie portée par l’entreprise elle-même, avec l’idée de sortir progressivement de la production de guerre. Puis, dans les années 1970, et plus largement à la fin des années 1980, de nouvelles tentatives de reconversion ont vu le jour.
À la fin des années 1980, les syndicats de Barrow se sont intéressés sérieusement à cette question. Notamment parce que les activités à plus haute valeur ajoutée du site n’avaient pas toujours été les contrats militaires, mais aussi des productions civiles, comme la fabrication de moteurs pour les trains de British Rail. Il existait donc une longue histoire de production civile sur le site, qui avait même été, à certains moments, la source principale de profits.
Les syndicats travaillaient alors avec la Campaign for Nuclear Disarmament pour réfléchir à une diversification de la production et à des scénarios de reconversion : que pourrait produire le chantier naval à la place ou en plus des contrats militaires ? De ce travail est née une proposition appelée Oceans of Work, qui esquisse des alternatives concrètes aux commandes navales. Mais cette tentative a finalement été rejetée par la direction, et la décision prise de poursuivre la dépendance à la production militaire, désormais centrée sur les sous-marins nucléaires.
Or, même si l’argent public a continué d’affluer vers le site, notamment après la reprise du chantier naval par BAE Systems, le plus grand contractant militaire du Royaume-Uni, au début des années 2000, l’emploi a fortement diminué. Les effectifs ont chuté à partir de la fin des années 1980 et ne commencent à se redresser que très récemment.
Cela montre que même dans les segments les plus intensifs en travail de l’industrie militaire, les entreprises peuvent continuer à bénéficier de contrats publics tout en réduisant simultanément l’emploi. C’est une illustration claire du fait que la militarisation ne constitue pas un agenda au service de la classe travailleuse.
Barrow a d’ailleurs une réputation de “ville triste”, en raison des niveaux élevés de précarité sociale, malgré les milliards de livres injectés via les contrats de construction navale nucléaire. C’est précisément pour cela que les mouvements sociaux doivent se coordonner pour affirmer que des alternatives existent, :
Kas Bakx : Comment ces luttes peuvent-elles être reliées à une politique climatique et anti-guerre plus large, portée par la classe travailleuse aujourd’hui ?
Khem Rogaly : Historiquement, les travailleurs et travailleuses ont déjà mené des campagnes pour des alternatives aux contrats militaires, même lorsque leur économie locale en dépendait fortement. Aujourd’hui, il est possible et nécessaire de construire une politique climatique de classe qui prenne au sérieux l’ampleur de la crise qui s’ouvre devant nous, une époque marquée par le chaos et des risques de catastrophe planétaire.
La seule manière réelle de se protéger collectivement est d’affronter cette crise. À l’inverse, on nous oriente vers une logique de guerre et de militarisation, qui retire des ressources à la classe travailleuse pour les transférer vers les actionnaires de grandes entreprises privées, qu’il s’agisse de firmes technologiques ou d’industries de l’armement, tout en nous enfermant davantage dans des trajectoires dépendantes des énergies fossiles.
Il ne s’agit pas forcément d’un programme d’organisation détaillé, mais d’un point de départ politique essentiel : la véritable sécurité ne réside pas dans la militarisation, mais dans une politique climatique de classe capable d’affronter la crise planétaire. La militarisation en Europe va à l’encontre de la sécurité réelle de la classe travailleuse.
Et c’est un message qui peut résonner très concrètement à tous les niveaux. On le voit déjà à travers les campagnes de travailleurs contre les exportations d’armes vers Israël, qui se sont développées dans de nombreux pays en lien avec des mouvements plus larges contre la guerre. Il existe un potentiel beaucoup plus large pour relier ces luttes, en articulant les revendications des travailleurs du secteur public contre la militarisation avec des exigences plus larges de justice climatique et de transformation sociale.
