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Les petits agriculteurs en furent les principales victimes. Il n’était plus possible d’amener leurs récoltes vers les marchés de manière rentable, alors même que leur situation financière était déjà précaire. Bon nombre avait contracté des emprunts pour accroître leur production et acquérir de nouvelles machines. Si la dévaluation du dollar visait à soutenir les banques et l’industrie au lendemain du krach de 1873, elle eut pour conséquence d’alourdir le poids relatif des dettes fixes des agriculteurs. Faute de liquidités, ces derniers durent faire face à des ventes forcées et à des expropriations. D’énormes quantités de terres tombèrent entre les mains de la même clique de grands magnats des affaires et de banques. L’historien Matthew Josephson les qualifia de «barons voleurs» (robber barons), car ils devaient leur fortune au pillage, aux conspirations et à une exploitation impitoyable. Mark Twain estima pour sa part que l’Âge d’or promis après la guerre de Sécession s’était en réalité révélé être un «Âge doré» (Gilded Age): derrière un vernis de richesse obscène se cachait une immense masse de travailleurs pauvres. Mary Elizabeth Lease et son mari firent partie des nombreuses familles qui perdirent leurs terres en 1873. Refusant de baisser les bras, elle entreprit des études de droit avant de faire ses débuts en politique au sein d’un parti socialiste du Kansas. Elle s’investit rapidement dans la Farmers’ Alliance (l’Alliance des agriculteurs), qui fédérait les mouvements paysans de tout le pays dans leur résistance face aux pratiques monopolistiques des banques, des compagnies ferroviaires et des silos à grains. À la fin des années 1880, ce mouvement se dota d’une aile politique: la People’s Party, plus connue sous le nom de Populist Party (Parti populiste). Lease devint la militante la plus fervente de ce parti dans tout le Kansas. Lease impressionnait particulièrement par ses talents d’oratrice et de tribun. Selon la tradition, elle exhortait les agriculteurs à «produire moins de maïs et faire plus de grabuge» (to raise less corn and more hell). En 1890, elle joua un rôle déterminant dans l’élection d’un sénateur du Populist Party, en tenant des discours dans pas moins de 160 localités à travers tout le Kansas. Son assurance et son charisme suscitèrent également des réactions misogynes. Toutefois, l’un de ses adversaires politiques reconnut qu’elle possédait un tel don pour l’art oratoire qu’elle parviendrait à déclencher des applaudissements et des ovations en se contentant de réciter les tables de multiplication. |
C‘est une nation d’incohérences. Les Puritains fuyant l’oppression sont devenus des oppresseurs. Nous avons combattu l’Angleterre pour notre liberté et avons enchaîné quatre millions de Noirs. Nous avons aboli l’esclavage, et nos lois tarifaires ainsi que les banques nationales ont instauré un système d’esclavage salarié blanc pire que le premier. Wall Street possède le pays. Ce n’est plus un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, mais un gouvernement de Wall Street, par Wall Street et pour Wall Street.

La grande masse du peuple de ce pays est réduite à l’esclavage et le monopole en est le maître. L’Ouest et le Sud sont enchaînés et prostrés devant l’Est manufacturier. L’argent règne et notre vice-président est un banquier londonien. Nos lois sont le produit d’un système qui revêt les scélérats de robes officielles et l’honnêteté de haillons. Les partis [ politiques ] nous mentent et les orateurs politiques nous égarent.
Wall Street possède le pays. Ce n’est plus un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, mais un gouvernement de Wall Street, par Wall Street et pour Wall Street.
Il y a deux ans, on nous a dit de nous mettre au travail et de produire de grandes récoltes, que c’était tout ce dont nous avions besoin. Nous nous sommes mis au travail, nous avons labouré et planté; les pluies sont tombées, le soleil a brillé, la nature a souri et nous avons produit la grande récolte qu’on nous avait demandée; et qu’en est-il résulté ? Du maïs à huit cents, de l’avoine à dix cents, du bœuf à deux cents et aucun cours pour le beurre et les œufs — voilà ce qu’il en est advenu. Les politiciens ont affirmé que nous souffrions de surproduction. La surproduction, alors que 10 000 jeunes enfants, d’après les statistiques, meurent de faim chaque année aux États-Unis, et que plus de 100 000 vendeuses à New York sont contraintes de vendre leur corps pour le pain que leurs salaires de misère leur refusent…
Nous voulons de l’argent, des terres et des moyens de transport. Nous voulons l’abolition des banques nationales et nous voulons le pouvoir d’obtenir des prêts directement du gouvernement. Nous voulons l’éradication du système de saisie hypothécaire…
Nous défendrons nos foyers et resterons au coin de notre feu, par la force si nécessaire et nous ne paierons pas nos dettes aux sociétés d’usuriers tant que le gouvernement n’aura pas payé ses dettes envers nous. Le peuple est aux abois; que les limiers de l’argent qui nous ont traqués jusqu’ici prennent garde.
En 1873, la panique régnait à Wall Street. La bulle spéculative sur les investissements ferroviaires était sur le point d’éclater, entraînant une chute libre du cours des actions. Plusieurs banques firent également faillite. Mais toute crise recèle des opportunités, du moins pour les plus véreux. John D. Rockefeller, J.P. Morgan, Cornelius Vanderbilt et d’autres grands banquiers et industriels en profitèrent pour se partager le marché. Ils abusèrent de leur situation de monopole pour augmenter drastiquement les tarifs de transport.

