Le 14 juin, nous battrons le pavé bruxellois. Pas pour une broutille, mais pour un choix fondamental : « la justice sociale, pas la guerre. » La prospérité, pas les conflits. Les soins, pas les missiles. Les pensions, pas les avions de chasse. Les écoles, pas les chars.

La classe dominante n’a de cesse de découpler justice sociale et paix. Comme si l’économie de guerre était une affaire de politique étrangère, bien loin des boîtes à tartines, de la facture d’hôpital ou de l’âge de la pension. C’est précisément le mensonge qu’on veut nous faire avaler. La réalité est bien plus simple : les mêmes gouvernements qui prétendent que les caisses sont vides pour notre sécurité sociale trouvent soudainement des milliards pour l’armement. Les mêmes dirigeants politiques qui veulent nous faire trimer plus longtemps déroulent le tapis rouge pour Lockheed Martin, Rheinmetall et autres marchands de canons. Les mêmes ministres qui sabrent dans les budgets des malades, des chômeurs et des pensionnés signent des chèques en blanc pour l’industrie de guerre.
Les caisses sont vides, sauf pour les armes
Il va de soi que ces deux combats sont liés. Le ministre belge de la Défense, Theo Francken, ne cache même pas son intention de financer la militarisation en allant chercher l’argent dans la sécurité sociale et les services publics. Quiconque se bat pour des pensions décentes, un enseignement accessible, des soins de qualité ou des services publics dignes de ce nom finira tôt ou tard par se heurter à cette fièvre guerrière qui entend dilapider l’argent public dans des commandes militaires hors de prix.
Pendant des années, on nous a répété que les caisses étaient vides. Pas d’argent pour engager du personnel soignant, pas d’argent pour une énergie abordable, pas d’argent pour résorber les listes d’attente, pas d’argent pour revaloriser les pensions. Pas d’argent pour des écoles qui ne prennent pas l’eau, pour des trains à l’heure ou pour des salaires indexés sur le coût de la vie. Mais, dès qu’il s’agit de militarisation, le ton change. Soudain, les caisses ne sont plus vides. S’endetter n’est plus du gaspillage, mais du courage. Un milliard n’est plus un problème, dix milliards ne sont plus un tabou, et trente milliards, juste un début.

En Belgique, le budget militaire a explosé en l’espace de quelques années. Alors que presque tous les départements doivent se serrer la ceinture, le ministère de la Guerre est inondé de milliards. Dans les années à venir, des dizaines de milliards sont sur la table pour des avions de chasse, des frégates, des missiles et des blindés. Pendant ce temps, la population doit faire des sacrifices : le malus pension sert à maintenir les gens au travail plus longtemps, les malades de longue durée sont poussés vers la sortie, les chômeurs sont sanctionnés, les patients paient leurs médicaments plus cher, et l’indexation automatique ainsi que les primes sociales sont dans le collimateur. C’est ça, la logique budgétaire de l’économie de guerre.
L’Europe s’arme à outrance, non pour asseoir sa défense, mais surtout pour pouvoir intervenir au-delà de ses frontières. C’est le vieux réflexe colonial qui ressurgit, sous un nouvel uniforme.
On nous dit que la sécurité a un prix. C’est vrai. Mais, la question est de savoir de quelle sécurité on parle, pour qui, et qui en paie la facture. Une mère célibataire est-elle plus en sécurité quand sa facture d’énergie devient impayable, mais qu’une nouvelle frégate est commandée ? Un ouvrier du bâtiment est-il plus en sécurité quand il doit trimer jusqu’à 67 ou 70 ans, tandis que le gouvernement dépense des milliards en armes offensives ? Une infirmière est-elle plus en sécurité quand son service reste en sous-effectif, mais que les hôpitaux sont préparés à des scénarios de guerre ?
La guerre à l’extérieur, la militarisation à l’intérieur
La fièvre guerrière ne rend pas la société plus sûre, bien au contraire. On attise la peur et la panique pour accumuler toujours plus d’armes et préparer une nouvelle génération au combat. La militarisation s’infiltre partout dans la société : dans les écoles, les universités, les hôpitaux, les médias et jusque dans nos salons. Les jeunes sont courtisés comme de futurs soldats. Les campagnes de recrutement militaire promettent discipline, aventure et salaire, tout en passant sous silence l’horreur de la guerre et de la mort. La recherche universitaire est de plus en plus orientée vers l’industrie de l’armement. On impose aux hôpitaux des plans où la logique de soins s’efface devant les scénarios d’urgence militaire. La frontière entre le civil et le militaire s’estompe.
Et c’est dangereux. Une société qui se prépare à la guerre mute aussi à l’intérieur. Elle s’habitue aux ordres, se méfie de la critique et adopte le rythme du tambour de guerre. Les pacifistes sont traités de naïfs, les syndicalistes d’irresponsables, et les partis d’opposition de complices de l’ennemi. La militarisation à l’extérieur s’accompagne toujours d’une militarisation à l’intérieur, avec la fabrication d’un ennemi de l’intérieur, la restriction des espaces démocratiques et la banalisation des réflexes autoritaires.
Nous refusons ce chantage. Nous refusons le démantèlement des pensions, de la sécurité sociale et des droits démocratiques conquis par plus d’un siècle de luttes ouvrières. Nous refusons d’accepter que les jeunes servent de chair à canon et les aînés de variables d’ajustement budgétaire. Nous refusons un avenir fait de toujours plus d’armes et de guerres, financé par des carrières plus longues, des soins au rabais et des factures salées.
L’Europe s’arme à outrance
Il est naïf de croire qu’une Europe militarisée, crispée et surarmée nous rapprochera de la paix. L’Europe s’arme à outrance, non seulement pour bâtir sa défense, mais surtout pour pouvoir intervenir aux quatre coins du globe. Des frégates en mer Rouge, des blindés au Sahel et une présence militaire autour des routes d’approvisionnement en matières premières n’ont que peu à voir avec la défense du territoire et tout à voir avec les intérêts des grandes multinationales.
Il s’agit de cobalt, de lithium, d’uranium, de gaz, de pétrole et de chaînes d’approvisionnement. C’est le vieux réflexe colonial sous un nouvel uniforme. Les noms changent et la technologie évolue, mais les structures de pouvoir restent reconnaissables : l’Europe bâtit un nouvel impérialisme, sous la houlette d’un appareil militaire allemand de plus en plus imposant.
Une société qui se prépare à la guerre mute de l’intérieur. Toute militarisation extérieure s’accompagne inévitablement d’une militarisation intérieure.
On ne devient pas plus sûr en menaçant sans cesse son voisin. Cela mène à un dilemme de sécurité : ce qu’un camp qualifie de défensif est perçu comme offensif par l’autre, et ainsi tout le monde continue de s’armer. L’issue est prévisible : au lieu de garantir la sécurité, la situation ne fait que s’envenimer. Nous avons besoin d’une sécurité commune, où la sûreté de l’un ne se fait pas au détriment de celle de l’autre. Qui veut la paix doit préparer la paix. Cela implique la diplomatie, le désarmement, la coopération internationale, le respect du droit international et des structures de sécurité où même les adversaires peuvent se parler. Ce n’est pas de la naïveté, mais le seul réalisme qui porte ses fruits. L’immense majorité des conflits finit de toute façon par se régler autour d’une table.
Le mouvement ouvrier ne peut pas rester silencieux face à la militarisation et à la guerre. Le mouvement pour la paix ne peut pas se taire sur la justice sociale. Le « Welfare » (la justice sociale) va de pair avec le rejet du « Warfare » (la guerre). Notre force réside précisément dans la convergence de ces combats : celui de l’infirmière qui réclame plus de personnel au lit du malade, de l’enseignant qui veut des classes moins chargées, de l’ouvrier qui exige une pension digne, du jeune qui refuse un avenir de guerre, du militant climatique qui sait que la militarisation rime aussi avec destruction écologique, du militant pour la paix qui exige la diplomatie, et du syndicaliste qui refuse le pillage de la sécurité sociale.
Les mouvements féministes, antiracistes et de solidarité internationale font également partie de ce même contre-pouvoir. Ils ne se juxtaposent pas, ils se renforcent mutuellement. Car l’économie de guerre frappe tout le monde : elle siphonne les ressources du secteur des soins, pousse les jeunes vers la militarisation, menace les droits démocratiques, nourrit le racisme et les boucs émissaires, accélère la crise climatique et fait de l’Europe un bloc de puissance qui entend « sécuriser » militairement les intérêts économiques des grands monopoles européens aux quatre coins du monde.
14 juin : un contre-pouvoir européen dans la rue
Les organisateurs de la manifestation du 14 juin ont réussi à mettre sur pied une coalition large et inédite. Les deux grands syndicats, la FGTB et la CSC, ont intégré cette marche dans leurs plans d’action contre le gouvernement antisocial Arizona. Ils comprennent que la lutte pour des salaires décents, des services publics solides et de bonnes pensions est indissociable de la résistance face au ministère de la Guerre.
Mais la manifestation du 14 juin sera aussi un carrefour de la résistance européenne. D’Italie nous parvient l’expérience de syndicats et de mouvements pour la paix qui, ces dernières années, ont organisé des mobilisations massives contre la guerre, les livraisons d’armes et l’escalade militaire. Dockers, syndicalistes, militants de la paix et mouvements sociaux y ont refusé, encore et encore, de laisser la Méditerranée se transformer en couloir logistique pour la guerre.
« Welfare, not warfare » tient lieu de boussole. Il nous rappelle que notre société ne doit pas se fonder sur la peur, la concurrence et l’armement, mais bien sur la solidarité, les droits sociaux
Le Royaume-Uni nous amène la force d’un mouvement pacifiste qui, aux côtés des syndicats et des organisations antiracistes, a jeté des foules immenses dans les rues contre les politiques bellicistes, contre le génocide à Gaza et contre la complicité des gouvernements européens. Des jeunes qui ont déserté les salles de classe pour dire que leur avenir ne sera pas celui de la chair à canon nous arrivent d’Allemagne. Leurs grèves scolaires contre le service militaire et la militarisation montrent une génération qui refuse de voir ses écoles dépérir pendant que la Bundeswehr fait sa publicité partout. La résistance des soignants, médecins et personnels hospitaliers allemands contre la militarisation de la santé est tout aussi éloquente : les hôpitaux sont faits pour soigner, pas pour être reconvertis en maillons d’une infrastructure de guerre.
Aux côtés du monde du travail, la jeunesse se tient sur les barricades, épaule contre épaule avec le mouvement climatique, les mouvements de femmes, les organisations antiracistes, des ONG comme 11.11.11, les associations pacifistes et des réseaux internationaux tels que Stop Re Arm Europe. C’est précisément cette ampleur qui rend le 14 juin si crucial. La manifestation rassemble ce que l’on s’évertue à diviser : lutte sociale et lutte pour la paix, syndicats et jeunes, militants du climat et soignants, mouvements belges et réseaux européens comme les partis et organisations de la Gauche européenne.
Le 14 juin, nous ne descendrons donc pas dans la rue uniquement contre la guerre. Nous y descendons pour la vie. « Welfare, not warfare » n’est pas un mot d’ordre éphémère, mais une boussole. Ce slogan rappelle que notre société ne doit pas être bâtie sur la peur, la concurrence et l’armement, mais sur la solidarité, les droits sociaux et la paix. Il nous dit que la salle des machines du pays ne tourne pas grâce aux généraux et aux actionnaires, mais grâce à celles et ceux qui travaillent, soignent, apprennent, enseignent, transportent, guérissent et bâtissent.
