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Tracés d’une ville en lutte

Elise Wynen

— 21 juin 2019

La gentrification n’est pas un processus abstrait. C’est la disparition, parfois brutale, de commerces, de certains cafés et d’usages populaires de l’espace.

Café Le Coq Dessin à l’encre de Chine

Il y a quelques années, j’ai réalisé une série de dessins de Bruxelles au bic noir, l’idée étant de réaliser un journal. Je voulais un journal ne contenant que du dessin. Sans texte. Une sorte de VLAN toute-boite. Ça casse la distance et offre un contact physique à bout de bras au spectateur. Il y avait les dessins originaux, au bic, et puis 700 reproductions à distribuer dans la ville. C’était assez grisant d’investir Bruxelles de cette manière-là. Ça me plaisait beaucoup de briser un peu le piédestal des œuvres exposées dans les musées. De faire un papier accessible, gratuit, qui se passe de mains en mains, finit dans un café ou à emballer des épluchures de pommes de terre ou un reste de litière pour chat. Aujourd’hui, Lava me propose de publier mes nouveaux dessins. C’est un projet dans la continuité du précédent, mais qui va plus loin que le petit tour de Bruxelles que j’avais réalisé avant. Cette fois-ci, je n’ai choisi que des lieux qui résistent d’une manière ou d’une autre à ce rouleau-compresseur nommé gentrification.

C’est le café Le Coq, (situé au 25, place Fernand Cocq, 1050 Ixelles), qui m’a donné l’envie de commencer ce petit tour de Bruxelles. C’était un café de quartier, populaire, où monsieur et madame tout le monde trouvaient sa place. Un café abordable, où les associations du coin se réunissaient, où les gens se connaissaient, se rencontraient. Un lieu qui brassait tous les âges et toutes les origines. Mais du jour au lendemain, la multinationale de la bière AB Inbev a décidé de mettre fin au bail. Le grand capital privé a jugé bon de remplacer ce café par un concept plus «attractif», ont-ils écrit pour justifier leur décision.

Les habitués ne sont pas restés les bras croisés. Le comité «Touche pas à mon Coq» (#TPAMC) a été mis sur pied. Pendant plus d’un an, il a mené la lutte et organisé des actions. Chaque soir, le bar était plein, complet, bondé. Il y avait tellement de monde que les gens assistaient depuis la rue aux concerts de soutien. Une pétition a récolté plus de 8000 signatures. De nombreuses personnalités se sont prononcées pour la sauvegarde du Coq. Mais AB Inbev n’a pas bronché. Pour les financiers de la bière, tout cela ne rendait pas le bar plus attractif.

Et le politique dans tout ça? Une interpellation a été faite au conseil communal d’Ixelles. Mais les partis de la majorité PS-MR n’ont rien fait. Certes, ils ont constaté, pris acte, regretté, déploré. Mais agi, non. Sans doute le nouveau bar à concept cadrait-il finalement avec la revitalisation du quartier qui occupe tellement leurs esprits. Les prolos du Coq feraient tache sur leur piétonnier flambant neuf. Et cela ne plairait pas aux eurocrates tout juste établis à Secret Garden, ces 32 appartements de standing signés Thomas et Piron, à quelques pas de là. Ni à ceux de la résidence Élysée récemment construite juste à côté par Bouygues Immobilier. Après tout, quand on débourse 773000 euros pour un 110mètres carrés, on a bien le droit de boire son smoothie à l’aise.

Bref, quand AB Inbev a décidé de fermer Le Coq, la commune n’a pas bougé le petit doigt. Cette bataille s’est terminée par l’enterrement symbolique du Coq. Une mise en bière… Les gens du quartier se sont retrouvés pour une marche funèbre festive dans toute la commune d’Ixelles pour finir cette lutte en beauté.

C’était la première fois que j’assistais à une telle lutte populaire de quartier. Avec des habitants motivés, unis, qui refusent qu’une multinationale décide à leur place dans quel café ils pourront aller boire un coup. C’était la première fois que je voyais de mes yeux des gens de tous horizons se mettre ainsi en mouvement contre la gentrification et pour la sauvegarde de leur patrimoine. Le patrimoine des gens «normaux», travailleurs, étudiants, chômeurs, artistes, pensionnés. Notre patrimoine. Cela m’a donné l’envie de faire moi aussi quelque chose. Alors j’ai commencé à les dessiner.

Matonge Gravure sur plexi

Magasin de Matonge, le plus important quartier commerçant et associatif africain de Bruxelles. Un quartier intégralement menacé de disparition et que les autorités publiques ont déjà voulu rebaptiser «Quartier des quatre saisons», afin de faire disparaître sa connotation africaine.

Friterie Fontainas Dessin à l’encre de Chine

Friterie historique du bas de Saint-Gilles, où aurait vu le jour la célèbre «mitraillette». La friterie a été supprimée par la commune dans le cadre du réaménagement de la voirie d’un quartier en pleine «revitalisation».

Vidéo Express Dessin à l’encre de Chine

Des vidéothèques, il y en avait à tous les coins de rue. Aujourd’hui, je n’en connais plus qu’une, le Vidéo Express, chaussée de Waterloo.

Si la révolution numérique a eu raison de toutes les autres, celle-ci résiste! Peut-être parce que c’est un lieu chaleureux, où l’on se donne de gentils conseils en matière de cinéma. Bref, ça valait bien un petit dessin car, même si cet endroit contribue au lien social des quartiers, cette vidéothèque ne bénéficie d’aucune aide financière de la commune. Juste un comité de soutien: «Les amis du Video Express».

Cinéma Nova Dessin à l’encre de Chine

Un petit cinéma du centre-ville à la programmation originale et alternative, véritable lieu de la culture urbaine bruxelloise. Le Cinéma Nova a subi de dures coupes budgétaires de la part de la ministre de la Culture, Alda Greoli (cdH), qui doutait de son «intérêt culturel». Menacé de disparition, il survit encore.

Recyclart Gravure sur plexi

Autre lieu phare de la culture underground bruxelloise: le Recyclart. Cette salle de concert située sous la gare de la Chapelle dans le centre-ville a été contrainte de déménager pour des raisons de sécurité, sans garantie aucune de pouvoir retourner sur ses terres, à quelques pas des beaux quartiers du Sablon.

Amicrack Dessin à l’encre de Chine

La commune de Saint-Gilles est le symbole même de la gentrification. La phase terminale est pour ainsi dire entamée. Les cafés et commerces populaires disparaissent les uns après les autres. Tous? Non. L’Amicrack, petit magasin où tout se vend à 1euro, résiste encore et toujours.

Marais du Wiels Gravure sur plexi

Ce terrain vague donnera-t-il naissance à un projet immobilier de standing qui accélérera la gentrification du bas de Forest? Ou bien les habitants du quartier parviendront-ils à imposer un projet urbain social, convivial, inclusif et populaire? La lutte est en cours.