Article

L’inclusion numérique : pas pour tout le monde

Jill Coene

—30 décembre 2021

Tout le monde ne monte pas à bord du train numérique ou n’a pas accès à ses avantages. L’exclusion numérique peut conduire à l’exclusion sociale et des inégalités structurelles.

La numérisation de la société est en cours depuis déjà pas mal de temps. Les évolutions sont extrêmement rapides et concernent tous les domaines de la vie. La crise du coronavirus semble avoir accéléré cette numérisation. Soudain, nous sommes passés en masse à l’enseignement à distance et au télétravail, et les contacts sociaux ont eu lieu principalement en ligne. Les services d’aide ont également été contraints de passer à un mode en ligne. Cette révolution numérique présente tant des avantages que des inconvénients.

Les avantages sont par exemple l’accès (illimité ?) aux informations en ligne, les contacts sociaux via les réseaux sociaux, la possibilité d’exprimer sa créativité ou ses opinions (politiques) en ligne. L’ « internet of things » (internet des objets) promet de nous faciliter la vie, les villes « intelligentes » permettent d’économiser de l’énergie (éclairage avec capteurs, par exemple). Les drones apportent des médicaments et du sang dans des zones difficiles d’accès. L’agriculture de précision permet aux agriculteurs de surveiller les cultures et les aliments cultivés dans des serres de haute technologie, ce qui pourrait garantir la sécurité alimentaire.

Dans le secteur médical en particulier, la numérisation a apporté et apporte encore beaucoup de progrès. Les robots chirurgicaux, la surveillance de notre santé grâce à des applications et à des « wearables » (objets connectés pouvant être portés — vêtements, montres, accessoires…, NdlT) et la possibilité de vivre plus longtemps chez soi grâce à la téléassistance en sont des exemples. Des robots et des cobots (robots collaboratifs qui travaillent côte à côte avec les humains) prennent en charge les tâches risquées ou répétitives dans l’industrie.

Parmi les inconvénients, citons les problèmes de confidentialité et d’éthique, la désinformation en ligne, les « fake news » (fausses nouvelles) et les théories du complot en ligne. Nos données sont à la portée des entreprises et des gouvernements, ce qui peut conduire à des scandales, comme lorsque Cambridge Analytica a collecté les données de millions d’utilisateurs de Facebook pour soutenir la campagne politique de Donald Trump. Le cyberharcèlement et la cybercriminalité sont en hausse et des drones et des « robots tueurs » sont utilisés dans les guerres. Pendant ce temps, les entreprises « GAFA » (Google, Amazon, Facebook et Apple) réalisent des milliards de bénéfices sur lesquels elles ne paient pratiquement aucun impôt. Ensemble, elles contrôlent à peu près tout dans le domaine de la publicité, de la communication et du commerce en ligne. Le big data, les logiciels d’intelligence artificielle et les robots constituent le « nouveau capital ». L’impact environnemental de la transition numérique ne doit pas non plus être sous-estimé : consommation d’énergie énorme, chasse aux minerais rares et montagnes de « déchets électroniques », avec des conséquences désastreuses pour la santé des populations pauvres du Sud qui tentent de les recycler.

En 2020, 9 % des ménages belges n’ont pas eu accès à internet à domicile.

Toutefois, tout le monde ne monte pas à bord du train numérique ou n’a pas accès à ses avantages. On l’a clairement et douloureusement constaté lorsqu’il a fallu collecter d’urgence des ordinateurs portables pour les élèves lors du premier confinement. Dans le paragraphe suivant, je donnerai quelques chiffres sur l’exclusion numérique en Belgique. Je zoomerai ensuite sur un cas concret où cette problématique se pose de manière évidente : l’accessibilité des services. Par ailleurs, il semble que chaque avantage ait son inconvénient : les services numériques fournis par les pouvoirs publics peuvent avoir des conséquences inattendues. Je terminerai par quelques pistes de réflexion pour développer l’inclusion numérique.1

L’exclusion numérique en chiffres

Le manque d’accès aux technologies de l’information et de la communication (TIC) ne représente qu’un aspect de l’exclusion numérique. La recherche a identifié treize facteurs socio-économiques et numériques qui peuvent jouer un rôle. Au plan social, il s’agit par exemple du revenu d’une personne, de son niveau d’éducation ou de sa participation sociale. Au plan numérique, il s’agit par exemple des compétences numériques, de la motivation ou de l’accès à un soutien (par exemple, de l’aide de la famille, d’amis, de connaissances ou une assistance formelle).2

La relation entre les inégalités sociales et numériques n’est pas évidente. Alors que l’âge, la situation professionnelle, le revenu et l’éducation sont de bons indicateurs de l’exclusion numérique3, des facteurs tels que l’autonomie (le fait de se débrouiller seul, d’essayer facilement des choses par soimême) ou l’accès à un soutien (par exemple, pouvoir demander de l’aide à des amis) peuvent être protecteurs. L’exclusion sociale n’entraîne donc pas nécessairement l’exclusion numérique. En outre, des groupes sociaux privilégiés peuvent également être exclus numériquement, par exemple une personne très instruite qui n’a jamais appris à travailler avec un ordinateur, un jeune qui aime jouer, mais qui ne sait pas rédiger un CV numérique, etc.

L’exclusion numérique peut conduire à l’exclusion sociale. Avec la numérisation croissante de la société, les groupes exclus du numérique prendront de plus en plus de retard et finiront par être exclus de larges pans de la société, ce qui entraînera des inégalités structurelles.4 Pour ne citer qu’un exemple : les personnes exclues du numérique ont peu de chances sur un marché du travail qui exige de plus en plus de compétences numériques. Cela augmente le risque de se retrouver dans le segment inférieur du marché du travail (avec peu de conditions avantageuses) ou de devenir un chômeur de longue durée (alors que l’allocation de chômage de longue durée est, dans de nombreux cas, trop faible pour permettre une participation minimale à la société).

Désolé, cet article est réservé aux membres. Abonnez-vous ou Connectez-vous si vous avez déjà un compte.