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Let America be America again

Langston Hughes

—25 juin 2026

Les années 1920 aux États-Unis résonnent comme une période de prospérité et d’insouciance: la décennie du jazz et de la fête. À New York, c’est l’époque de la Harlem Renaissance, un mouvement de renouveau de la culture afro-américaine qui popularise la culture noire à travers tout le pays. Pourtant, cette vision pailletée ne reflète pas la réalité vécue par les pauvres et la classe moyenne américaine. À Harlem, si cette culture rayonnait, elle se servait avant tout de sa plateforme pour dénoncer un système raciste et d’exploitation des travailleurs noirs. Ce que les artistes afro-américains de New York recherchent, c’est l’émancipation d’une communauté maintenue dans une extrême précarité.

À Harlem, une certaine bourgeoisie noire émerge progressivement. Elle investit dans l’art et fréquente l’université. C’est dans ce contexte qu’apparaît Langston Hughes, originaire d’un milieu modeste et venu à New York pour poursuivre ses études. Il s’inscrit à l’université de Columbia et publie ses poèmes dans des magazines, comme The Crisis. Il se heurte rapidement au racisme de l’institution universitaire et finit par la quitter. Par sa poésie, il cherche à mettre en lumière la vie des personnes noires vivant dans la pauvreté, ainsi que le racisme qui sévit dans la communauté. Ces années 1920 voient par ailleurs le Ku Klux Klan reprendre de la vigueur et s’étendre vers le nord du pays, recrutant près de 4,5 millions de membres à l’échelle nationale. Dans les classes populaires, la pression monte: mouvements ouvriers, grèves et manifestations se multiplient.

En 1929, La Grande Dépression frappe de plein fouet l’État américain, et surtout la classe ouvrière. Récession, pertes massives d’emplois, expulsions: les gens doivent s’organiser entre eux pour survivre. Dans ce contexte, Langston Hughes se rapproche de la pensée communiste et ses écrits deviennent de plus en plus politiques. En 1935, il compose Let America Be America Again, un poème dans lequel il décrit le rêve américain qui avait été promis à la classe ouvrière et aux personnes immigrées, mais auquel elles n’ont jamais eu accès. Il y interpelle directement les groupes précarisés du pays, les désignant comme «ceux qui marmonnent dans le noir et qui mettent en travers la bannière étoilée», puis il parle en leur nom pour dénoncer le système. Il décrit la répression des luttes ouvrières et une situation économique subie par les plus pauvres, causée par la classe capitaliste. Il termine en appelant à la construction de cette Amérique qui ne lui a jamais vraiment été donnée même si elle lui avait été promise, et à laquelle il croit fermement.

 

Let America be America again. Let it be the dream it used to be.

Let it be the pioneer on the plain

Seeking a home where he himself is free.

(America never was America to me.)

Let America be the dream the dreamers dreamed–

Let it be that great strong land of love

Where never kings connive nor tyrants scheme

That any man be crushed by one above.

(It never was America to me.)

O, let my land be a land where Liberty

Is crowned with no false patriotic wreath,

But opportunity is real, and life is free,

Equality is in the air we breathe.

(There’s never been equality for me,

Nor freedom in this “homeland of the free.”)

Say, who are you that mumbles in the dark?

And who are you that draws your veil across the stars?

I am the poor white, fooled and pushed apart,

I am the Negro bearing slavery’s scars.

I am the red man driven from the land,

I am the immigrant clutching the hope I seek–

And finding only the same old stupid plan

Of dog eat dog, of mighty crush the weak.

I am the young man, full of strength and hope,

Tangled in that ancient endless chain

Of profit, power, gain, of grab the land!

Of grab the gold ! Of grab the ways of satisfying need!

Of work the men ! Of take the pay!

Of owning everything for one’s own greed!

I am the farmer, bondsman to the soil.

I am the worker sold to the machine.

I am the Negro, servant to you all.

I am the people, humble, hungry, mean–

Hungry yet today despite the dream.

Beaten yet today–O, Pioneers!

I am the man who never got ahead,

The poorest worker bartered through the years.

Yet I’m the one who dreamt our basic dream

In the Old World while still a serf of kings,

Who dreamt a dream so strong, so brave, so true,

That even yet its mighty daring sings

In every brick and stone, in every furrow turned

That’s made America the land it has become.

O, I’m the man who sailed those early seas

In search of what I meant to be my home–

For I’m the one who left dark Ireland’s shore,

And Poland’s plain, and England’s grassy lea,

And torn from Black Africa’s strand I came

To build a “homeland of the free.”

The free?

Who said the free ? Not me?

Surely not me ? The millions on relief today?

The millions shot down when we strike?

The millions who have nothing for our pay?

For all the dreams we’ve dreamed

And all the songs we’ve sung

And all the hopes we’ve held

And all the flags we’ve hung,

The millions who have nothing for our pay–

Except the dream that’s almost dead today.

O, let America be America again–

The land that never has been yet–

And yet must be– the land where every man is free.

The land that’s mine–the poor man’s, Indian’s, Negro’s, ME–

Who made America,

Whose sweat and blood, whose faith and pain,

Whose hand at the foundry, whose plow in the rain,

Must bring back our mighty dream again.

Sure, call me any ugly name you choose–

The steel of freedom does not stain.

From those who live like leeches on the people’s lives,

We must take back our land again,

America!

O, yes,

I say it plain,

America never was America to me,

And yet I swear this oath–

America will be!

Out of the rack and ruin of our gangster death,

The rape and rot of graft, and stealth, and lies,

We, the people, must redeem

The land, the mines, the plants, the rivers.

The mountains and the endless plain–

All, all the stretch of these great green states–

And make America again!

 

Que l’Amérique redevienne l’Amérique. Qu’elle soit le rêve de jadis.

Qu’elle soit ce défricheur de plaines

Qui recherchait quelque endroit au monde où il se sentit vraiment libre.

(L’Amérique ne fut jamais pour moi l’Amérique.)

Que l’Amérique soit ce rêve dont les rêveurs rêvèrent—

Qu’elle soit ce grand pays riche d’amour

Où il ne saurait se trouver de rois pour tolérer ni de tyrans pour admettre

Qu’un homme soit écrasé par un plus puissant.

(Ce ne fut jamais pour moi l’Amérique.)

Oh, que ce pays mien soit une terre où la Liberté

Ne s’embarrasse d’aucune fausse auréole patriotique,

Mais qu’il y soit donné à chacun de pouvoir tenter sa chance et où la vie y soit libre,

Et que l’air qu’on y respire soit bel et bien celui de l’Egalité.

(Je n’ai jamais connu l’Egalité

Ni la Liberté dans ce «pays d’hommes libres».)

Mais au fait, qui êtes-vous, vous qui marmonnez dans le noir

Qui êtes-vous, vous qui vous mettez en travers de la bannière étoilée ?

Je suis le blanc pauvre, dupé et repoussé de part et d’autre,

Je suis le Nègre marqué du sceau de l’esclavage.

Je suis le Peau-Rouge chassé de sa propre terre,

Je suis l’Immigrant qui désespérément m’accroche à l’espoir que je cherche—

Pour ne trouver que cette vieille histoire, toujours la même :

Les loups se mangent entre eux, les plus forts écrasent les plus faibles.

Je suis le jeune homme, plein de force et d’espoir,

Pris dans les maillons de cette vieille chaîne sans fin :

Les affaires, le pouvoir, l’argent, l’accaparement des terres !

La ruée vers l’or ! La course aux voies et moyens propres à satisfaire n’importe quel besoin !

Par le travail des hommes ! Par le vol de leur paye !

Par la possession de tout pour la satisfaction de sa seule cupidité !

Je suis le paysan, asservi à la terre.

Je suis l’ouvrier, vendu à la machine.

Je suis le Nègre, serviteur des serviteurs.

Je suis le peuple, humble, affamé, misérable –

Affamé encore de nos jours malgré le rêve.

Roué encore de nos jours – Oh, Pionniers !

Je suis l’homme à qui fut toujours refusé le moindre pas en avant,

Le travailleur le plus pauvre, troqué au cours des âges.

Et pourtant je suis celui qui rêva de notre rêve commun

Déjà dans le Vieux Monde, au beau milieu des Rois,

Qui rêva d’un rêve si fort, si courageux, si profond,

Que de nos jours encore, la puissance de son audace chante

Dans chaque brique, dans chaque pierre, dans chaque sillon retourné

Qui ont fait de l’Amérique le pays qu’elle est devenue.

Oh, je suis l’homme qui mit la voile sur les mers nouvelles

En quête de ce qui pourrait être ma terre —

Car je suis celui qui a quitté les rives noires de l’Irlande,

Et les plaines de Pologne, et les grasses prairies d’Angleterre,

Et qui, arraché des rivages de l’Afrique Noire, est venu

Pour construire un «Pays d’hommes libres».

D’hommes libres ?

Qui a dit libres ? Moi ?

Sûrement pas moi ! Nous, les millions qui dépendons de l’assistance publique aujourd’hui !

Nous, les millions de fusillés quand nous faisons grève !

Nous, les millions qui travaillons sans avoir droit à la paye !

Pour tout ce dont nous avons rêvé

Et pour tous les chants que nous avons chantés

Et pour tous les espoirs que nous avons nourris

Et pour tous les drapeaux que nous avons hissés,

Nous, les millions qui travaillons sans avoir droit à la paye –

Si ce n’est celle d’un rêve presque déjà mort aujourd’hui.

Oh, que l’Amérique redevienne l’Amérique –

Le pays qu’elle n’a jamais encore été —

Et que pourtant elle se doit d’être un jour — pays où chaque homme sera libre.

Mon pays – celui du pauvre, de l’Indien, du Nègre, de MOI

Qui avons fait l’Amérique.

Dont la sueur et le sang, dont la foi et la douleur,

Dont la main à la fonderie, dont la charrue sous la pluie,

Doivent redonner vie et puissance au grand rêve.

Allez-y, gratifiez-moi de tous les sales noms qui vous plairont —

L’acier de la liberté ne tâche point.

Contre ceux qui vivent comme autant de sangsues de la vie du peuple,

Nous devons conquérir à nouveau cette terre qui est nôtre,

L’Amérique !

Oh, en vérité,

Je le dis sans détours,

L’Amérique ne fut jamais pour moi l’Amérique,

Et pourtant, j’en fais le serment —

L’Amérique se fera !

De tout ce qui nous mène à la ruine et nous vaut de mériter une mort indigne ;

Viols, corruptions, cupidité, chantage,

Nous, le peuple, devons libérer

Le sol, le sous-sol, les champs, les fleuves,

Les montagnes et la plaine infinie –

Et tout, toute l’étendue de ces grands espaces verts –

Et construire à nouveau l’Amérique !

Langston Hughes, né en 1902, est l’une des voix marquantes de la Renaissance de Harlem – un bouillonnement intellectuel et artistique afro-américain des années 20 à New York. Poète, romancier, dramaturge, il met au cœur de son œuvre les classes ouvrières noires, avec une langue vive, ancrée dans le jazz et le blues. Militant des droits civiques, il gravite dans les cercles communistes et a lors de la chasse aux sorcières anticommuniste, été convoqué devant la commission sénatoriale de McCarthy en 1953.