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Les trois dynamiques d’une guerre déclarée

Tony Wood

—22 juin 2022

Aucune guerre n’apparaît spontanément. Elle est toujours le fruit de contradictions antérieures qui forment un contexte dans lequel elle se développe. La guerre en Ukraine n’échappe pas à cette règle.

Alors que l’on ignore encore comment évoluera la guerre déclenchée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, le monde se trouve au seuil d’une nouvelle période trouble. Les lignes qui suivent tentent d’esquisser la matrice historique à partir de laquelle le conflit actuel s’est développé et d’identifier les scénarios possibles qui nous attendent.

Trois axes d’analyse étroitement liés

Le Kremlin porte la responsabilité du déclenchement de cette guerre et, quelle qu’en soit l’issue, il devra assumer un lourd fardeau moral pour les destructions qu’elle a déjà causées. L’indignation légitime et les exigences de solidarité avec les Ukrainiens ne doivent cependant pas nous empêcher d’envisager plus largement les questions de la responsabilité historique.

Dans un bras de fer géopolitique de plusieurs décennies autour de l’Ukraine, les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN ont, en tant que bloc le plus puissant, nécessairement joué un rôle dans la mise en place du contexte dans lequel est intervenue l’invasion. Toute analyse qui se bornerait aux seules actions de la Russie ou qui ne regarderait pas plus loin que dans la tête de Poutine est, au mieux, une divagation unilatérale et, au pire, une déformation délibérée des faits.

Pour bien comprendre, il faut garder à l’esprit trois axes d’analyse étroitement liés : premièrement, le développement interne de l’Ukraine et ses priorités depuis 1991 ; deuxièmement, l’avancée de l’OTAN et de l’UE dans le vide stratégique laissé en Europe de l’Est après la fin de la guerre froide et, troisièmement, la trajectoire de la Russie, de son déclin post-soviétique à sa réaffirmation nationale. Les contradictions et les convergences entre ces trois dynamiques ont engendré le contexte dans lequel la Russie a perpétré son acte d’agression.

Un cercle fortifié d’États pro-occidentaux

La guerre de 2022 est donc à la fois l’expression et le résultat de dynamiques à plus long terme qui ont placé l’Ukraine au centre de projets géopolitiques et géoéconomiques antagonistes : d’une part, le tandem occidental OTAN-UE, qui cherche à étendre la domination stratégique des États-Unis et à intégrer l’Ukraine dans l’architecture capitaliste libérale de l’UE ; d’autre part, les tentatives russes de rétablir une sphère d’influence dans son « étranger proche ». Si pendant la majeure partie des années 1990 et 2000, le tandem OTAN-UE a pu progresser sans opposition, la quête d’une sphère d’influence russe n’était guère plus qu’un fantasme compensatoire, au milieu du désarroi post-soviétique. Mais, depuis le milieu des années 2000 et la relance de l’économie russe, soutenue par les revenus des ressources naturelles, ces deux projets antagonistes sont entrés en collision, leur incompatibilité fondamentale étant toujours plus manifeste.

Depuis son accession à la souveraineté en 1991, l’Ukraine a connu des processus simultanés et accélérés de formation d’un État et de construction d’une nation, tout en cherchant à promouvoir ses propres intérêts, indépendamment de l’Occident et de la Russie. Cependant, après avoir tenté de trouver un équilibre entre la Russie et l’Occident dans les années 1990 et au début des années 2000, elle s’est trouvée confrontée à un jeu à somme nulle. Depuis 2014 — après l’annexion de la Crimée et surtout la guerre en cours dans le Donbass —, la confrontation des deux projets n’a fait que s’intensifier, produisant une espèce de cisaillement tectonique qui a remodelé la politique ukrainienne, ses dirigeants faisant fermement basculer le pays vers l’Ouest alors même que ses territoires orientaux restaient embourbés dans un conflit séparatiste soutenu par la Russie.

L’invasion actuelle visait à briser ce schéma politique et stratégique préexistant, pour ensuite le remodeler selon les spécifications de Moscou. Or, elle semble en fait renforcer une tendance historique sous-jacente, à savoir que les voisins post-soviétiques de la Russie s’éloignent rapidement d’elle, produisant précisément le cercle fortifié d’États pro-occidentaux que la politique russe s’efforce depuis des années d’éviter.

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