Adam Smith est souvent présenté comme le père fondateur du libre marché. Pourtant, sa pensée sur le travail et la prospérité, sur l’État et les classes sociales, contraste vivement avec l’apologie néolibérale actuelle.
Il y a 250 ans paraissait à Londres An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations) du philosophe des Lumières écossaises Adam Smith (1723 – 1790). Cet ouvrage est considéré comme l’un des premiers traités scientifiques systématiques d’économie politique 1 . Smith y examine les lois qui déterminent la genèse de la richesse des nations et y introduit des concepts devenus fondamentaux pour la théorie économique, tels que la division du travail, la productivité, la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange, ainsi qu’une théorie de la valeur-travail.
La Richesse des Nations n’a pas seulement constitué le point de départ de l’économie politique classique ; elle a également fourni une base analytique et idéologique au libéralisme économique. Parallèlement, le livre n’est pas un traité économique technique, mais une vaste étude en sciences humaines sur la « société commerciale ». Il n’est donc pas surprenant que l’œuvre ait influencé tant les philosophes que les économistes, de Kant et Hegel à David Ricardo, John Stuart Mill et Karl Marx.

Il est également président du Masereelfonds
Aujourd’hui, Adam Smith est souvent dépeint comme un précurseur du néolibéralisme. Des penseurs éminents de ce courant, tels que Milton Friedman et Friedrich Hayek, s’y réfèrent régulièrement. Sa défense de la liberté individuelle, des mécanismes de marché et sa célèbre métaphore de la « main invisible » semblent confirmer cette image. Toutefois, une lecture plus attentive montre que la relation entre la pensée de Smith et le néolibéralisme contemporain est plus complexe que ne le suggère cette présentation simplifiée.
Contexte
Adam Smith fut, aux côtés du philosophe David Hume, l’une des figures centrales des Lumières écossaises. Après des études à Glasgow et Oxford, il devint professeur de philosophie morale à Glasgow, où il publia en 1759 The Theory of Moral Sentiments (Théorie des sentiments moraux). Plus tard, il quitta l’université pour voyager à travers l’Europe en tant que précepteur privé du jeune duc de Buccleuch. C’est ainsi qu’il entra en contact avec des penseurs de premier plan de son époque, comme le philosophe Voltaire et les économistes Turgot et Quesnay. À son retour, une pension lui permit de se consacrer entièrement à ses recherches, ce qui aboutit en 1776 à la publication de La Richesse des Nations.
La question de savoir ce qu’est une « société bien administrée » est étroitement liée , chez Smith , à la manière dont le revenu social est réparti entre les différentes classes.
Le trait caractéristique des Lumières écossaises est la conviction que le progrès social est possible, mais qu’il est le fruit d’un développement historique graduel plutôt que d’un dessein rationnel. Contrairement aux Lumières continentales, où la raison était souvent considérée comme un guide autonome et universel, la raison dans la tradition écossaise est toujours comprise comme étant ancrée dans des pratiques sociales et des institutions historiquement constituées. Elle ne peut fonctionner de manière fructueuse que lorsqu’elle est tempérée par la tradition, l’usage et l’expérience — faute de quoi elle risque de dégénérer en une dangereuse illusion de « constructivisme » social. Cette aversion pour le rationalisme abstrait explique également la méfiance écossaise à l’égard des réformes radicales et l’accent mis sur l’évolution prudente des structures existantes.
Smith écrit dans le contexte d’une société écossaise en transition, passant de rapports féodaux à des rapports commerciaux. L’expropriation des terres communales et l’émergence du salariat avaient jeté les bases d’un ordre capitaliste — un développement accéléré en Écosse par l’union avec l’Angleterre via les Actes d’Union (1707) et l’intégration subséquente dans les réseaux commerciaux britanniques. Les principaux secteurs de l’économie écossaise étaient alors l’agriculture, la production textile et le commerce. Les industries plus lourdes, telles que les mines et la métallurgie, n’ont connu une croissance significative qu’à partir du dernier quart du XVIIIe siècle. Il n’est donc pas étonnant que les acteurs économiques que Smith a en tête soient, en règle générale, de petits producteurs et des commerçants, et non des capitalistes industriels. Smith est également attentif au contexte mondial dans lequel la société écossaise (et plus largement européenne) se transforme. Il accorde ainsi une attention considérable à l’impact économique du colonialisme. Je n’approfondirai pas ce point dans la suite de ce texte. Il convient toutefois de noter que Smith n’est pas favorable, pour des raisons économiques, au maintien ou à l’extension du système colonial 2 .
L’idée de la main invisible n’est pas , pour Smith , une loi économique universelle. Il rejette résolument l’idée selon laquelle agir par intérêt personnel favorise systématiquement l’intérêt général.
La Richesse des Nations (ci-après abrégé en RdN) est une œuvre monumentale aux thématiques variées, où s’alternent analyses systématiques et considérations historiques et sociologiques. Une discussion exhaustive est ici impossible. Dans ce qui suit, j’aborderai certains aspects de la pensée de Smith qui démontrent l’existence d’un fossé considérable entre l’imagerie néolibérale entourant Adam Smith et la complexité réelle de son œuvre.
Prospérité et travail
Smith souhaite examiner ce qui rend un pays prospère. Il part de la conviction que la société dans laquelle il écrit est la plus prospère ayant jamais existé et qu’elle n’a nulle part son pareil au monde 3 . La question centrale est dès lors : « D’où vient cette prospérité ? ». La phrase d’ouverture de la RdN indique d’emblée que, pour Smith, le travail est la source première de la richesse. En cela, il se distingue fondamentalement d’un autre courant influent de l’économie politique de son temps : le mercantilisme. Selon ce courant, la richesse d’une nation réside dans la quantité d’or et d’argent qu’elle possède. La politique économique doit, selon les mercantilistes, viser à faire entrer plus de métaux précieux dans le pays qu’il n’en sort, en stimulant les exportations et en limitant les importations par des droits de douane. C’est pourquoi, pour le mercantilisme, le commerce est la source première de la richesse.
Selon Smith, cela repose sur un malentendu fondamental. La véritable richesse d’un pays ne consiste pas en métaux précieux, mais dans la production annuelle de biens et services issue de la terre et du travail, et disponible pour la consommation. Dans la première phrase de la RdN, il affirme ainsi que le travail annuel d’une nation est « le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie ». Plus concrètement, il avance que la richesse réelle des habitants correspond au revenu annuel net qui subsiste après l’entretien du capital 4 . En d’autres termes, la production — et donc le travail — est la source fondamentale de la prospérité. Avec cette position, Smith se situe également à l’opposé des physiocrates français. Bien que ces derniers soulignaient aussi l’importance du travail, ils estimaient que seul le travail agricole pouvait créer un véritable surplus. Smith rejette cette restriction : pour lui, tout travail productif — dans l’agriculture, l’industrie ou le commerce — est une source de richesse 5 .
La méfiance de Smith à l’égard de l’intervention de l’État provient de l’intuition que l’État sert souvent les intérêts de classe des fabricants et des commerçants.
Si le travail est la source première de la prospérité, il est logique de mesurer celle-ci en termes de travail. Smith établit ici une distinction importante entre valeur d’usage et valeur d’échange. La valeur d’usage d’un bien se réfère à son utilité — l’eau, par exemple, est indispensable à la vie. La valeur d’échange, quant à elle, se réfère à ce qu’un bien peut procurer en échange d’autres biens. Smith remarque que ces deux valeurs ne sont pas toujours proportionnelles : l’eau a une valeur d’usage énorme, mais généralement une faible valeur d’échange. À l’inverse, les diamants (d’ornement) ont peu d’utilité pratique mais une valeur d’échange élevée. Puisque valeur d’échange et valeur d’usage ne sont pas liées, la question se pose de savoir ce qui détermine alors la valeur d’échange. La réponse de Smith réside dans sa théorie de la valeur-travail : la valeur d’échange est liée à la quantité de travail que contient un bien. Dans les rapports d’échange, les biens sont en principe échangés proportionnellement au travail qu’ils incorporent 6 .
En pratique, les biens ne sont évidemment pas échangés directement les uns contre les autres, et leur valeur d’échange n’est pas exprimée en termes de quantité de travail. L’achat et la vente passent par la monnaie, et la valeur d’un bien est exprimée en argent. Le prix réel en argent d’un bien est, selon Smith, proportionnel à sa valeur. Cependant, le prix payé par un acheteur sur le marché ne coïncide pas nécessairement avec le prix réel. Le prix de marché fluctue de jour en jour sous l’influence de l’offre et de la demande. Lorsque l’offre et la demande sont à l’équilibre, le prix de marché coïncide avec le prix réel. Cette théorie de la valeur-travail sera développée plus tard, entre autres, par David Ricardo et Karl Marx.
Si le travail est le mètre étalon, les différences de prospérité entre les pays doivent être liées aux différences de productivité du travail. Selon Smith, l’augmentation spectaculaire de la productivité en Europe est principalement due à la division poussée du travail, ce qu’il illustre par l’exemple devenu emblématique de la manufacture d’épingles 7 . La prospérité qui en découle s’étend, selon Smith, dans une « société bien gouvernée », jusqu’aux « dernières classes du peuple » 8 . Le processus historique qui mène à la division du travail est largement spontané et prend racine dans le penchant naturel de l’homme à « trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour une autre » 9 .
Tout au long de la RdN, Smith tente de clarifier ce qu’implique précisément une telle « société bien gouvernée » et quelles institutions sont nécessaires pour favoriser le développement de la productivité du travail et accroître la prospérité. La question de savoir ce qu’est une « société bien gouvernée » est étroitement liée à la manière dont le revenu social est réparti entre les différentes classes.
Rapports de classe
Selon Smith, la société se compose de trois classes entre lesquelles le revenu annuel d’un pays doit être réparti : ceux qui vivent de la rente foncière (les propriétaires terriens), ceux qui vivent des salaires du travail (les ouvriers) et ceux qui vivent des profits (les manufacturiers et les commerçants). Smith souligne que cette répartition est l’objet d’une lutte des classes au sein de laquelle les intérêts des manufacturiers sont non seulement opposés à ceux des deux autres classes, mais également à l’intérêt général.
La défense de l’enseignement public par Smith illustre à la fois sa préoccupation face aux conséquences négatives du capitalisme et son paternalisme conservateur.
La part du gâteau économique revenant aux travailleurs, c’est-à-dire le salaire, est fixée par un contrat entre deux parties aux intérêts divergents : l’ouvrier souhaite obtenir le salaire le plus élevé possible, tandis que le patron cherche à payer le moins possible. Toutefois, ces parties ne sont pas sur un pied d’égalité : ce sont les patrons qui, le plus souvent, l’emportent. Une raison majeure à cela est que les patrons bénéficient de l’absence quasi totale de lois « contre les coalitions [entre patrons] visant à faire baisser le prix du travail, alors qu’il en existe beaucoup contre les coalitions [entre ouvriers] visant à le faire monter » 10 . En d’autres termes, Smith met ici en évidence le caractère de classe de l’État : celui-ci est au service d’une classe spécifique 11 .
Smith n’éprouve manifestement pas de grande sympathie pour la classe des manufacturiers et des commerçants. « Comme leur pensée est habituellement exercée sur l’intérêt de leur branche particulière d’affaires plutôt que sur celui de la société », il avertit que leurs propositions politiques doivent être examinées « avec la plus grande méfiance ». Elles ne doivent jamais être adoptées « qu’après avoir été longtemps et soigneusement examinées, avec l’attention la plus scrupuleuse, et même avec le plus grand soupçon » 12 . Elles proviennent en effet, selon Smith, d’une classe « qui a généralement intérêt à tromper et même à opprimer le public ». Le contraste avec l’apologie néolibérale actuelle de l’entrepreneur est flagrant.
En ce qui concerne la répartition, Smith note avant tout qu’il est juste que ceux qui vivent de leur salaire reçoivent une rémunération généreuse pour leur travail. Ce sont eux, après tout, qui « nourrissent, habillent et logent tout le corps du peuple ». Un pays où « la plus grande partie de ses membres [les salariés] est réduite à la pauvreté et à la misère » ne peut par conséquent être une « société florissante et heureuse » 13 .
En présentant les rapports de classe comme une évidence , Smith légitime implicitement l’ordre établi , et ce malgré sa critique acerbe envers la classe capitaliste de son époque.
Le second point de Smith est que les taux de profit — contrairement aux salaires et à la rente — ne montent ou ne descendent pas proportionnellement à la prospérité générale ; « au contraire, ils sont naturellement bas dans les pays riches » et « toujours les plus élevés dans les pays qui courent le plus vite à leur ruine » 14 . Car, soutient Smith, des profits élevés freinent bien davantage l’augmentation de la prospérité (et donc l’intérêt général) que des salaires élevés 15 . Smith reproche ainsi aux entrepreneurs et aux marchands leur hypocrisie lorsqu’ils « gardent le silence sur les conséquences fâcheuses de leurs propres gains [les hauts profits] » et ne se plaignent que des conséquences (bien moindres) « des gains des autres [les hauts salaires] » 16 . Il est remarquable que la critique de Smith contre les hauts profits soit aujourd’hui davantage partagée par les opposants au néolibéralisme que par ceux qui s’en réclament pour le défendre.
L’idée de Smith selon laquelle les hauts profits sont problématiques découle de sa conviction qu’ils sont le signal d’un dysfonctionnement du marché. En effet, lorsque le marché fonctionne correctement, il agit comme un mécanisme qui, par la concurrence, contient l’appétit de profit.
Intérêt personnel, marché et main invisible
Cela nous amène directement à l’idée la plus célèbre de l’œuvre de Smith : la main invisible. Cette expression n’apparaît qu’une seule fois dans la RdN, dans un contexte très spécifique 17 . Smith remarque en effet que les investisseurs choisissent souvent d’investir dans leur propre pays (plutôt qu’à l’étranger) et favorisent ainsi l’intérêt général de la nation. Ce n’est pas qu’ils poursuivent consciemment cet intérêt : ils cherchent leur propre bénéfice. Mais, « dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ». Ce n’est, selon Smith, « pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société » ou pour l’intérêt général 18 .
L’idée de la main invisible n’est ici qu’une métaphore et non une loi économique universelle. Smith rejette résolument l’idée que l’action dictée par l’intérêt personnel favoriserait systématiquement l’intérêt général. Les intérêts des commerçants et des manufacturiers sont, selon lui, souvent opposés à l’intérêt général. Pour garantir leurs intérêts, ils forment des cartels et s’entendent sur les prix pour les maintenir artificiellement élevés, au détriment du public 19 . Dans de tels cas, il n’est manifestement nullement question d’une main invisible.
Il est clair que l’intérêt personnel joue un rôle important dans la vie économique. Dans un passage célèbre, Smith écrit que ce n’est pas « de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts » et que, dans ces circonstances, nous ne nous adressons « pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ». Pourtant, il ne signifie nullement par là que les hommes ne seraient mus que par le seul intérêt personnel.
Dans La Théorie des sentiments moraux, Smith soutient que l’action humaine ne peut être réduite à un pur calcul d’intérêt personnel. Selon lui, les hommes sont guidés par des sentiments moraux, en particulier par la capacité de « sympathie », par laquelle ils ajustent leur comportement au jugement d’autrui. Smith se positionne ici contre des penseurs comme Thomas Hobbes et Bernard de Mandeville, qui soutiennent que l’homme est uniquement poussé par l’intérêt personnel (la conservation de soi) et ne se laisse donc pas guider par des sentiments moraux. Chez Smith, l’action économique est donc toujours ancrée dans un réseau de normes sociales et d’attentes. Cette vision est en tension avec les interprétations néolibérales qui présentent Smith comme le théoricien d’un marché autonome peuplé d’individus uniquement préoccupés par leur propre profit 20 . Pour Smith, le marché ne peut fonctionner que s’il est porté par la confiance, la sécurité juridique et des habitudes morales qui ne peuvent être totalement imposées par la loi. Certes, les lois peuvent limiter certaines formes d’abus, mais elles ne peuvent remplacer les pratiques morales sur lesquelles repose le commerce. Lorsque le marché est ainsi encadré, il fonctionne comme une machine à discipliner. D’une part, il récompense des vertus telles que l’épargne et la diligence ; d’autre part, il punit l’égoïsme outrancier (par exemple, celui qui tente de vendre sa marchandise à un prix trop élevé par pur intérêt ne trouve pas d’acheteurs).
Liberté et rôle de l’État
La question de savoir comment l’intérêt personnel s’articule avec les normes sociales et les institutions conduit directement à sa conception de la liberté. Si les individus ne peuvent poursuivre leurs intérêts qu’au sein d’un certain ordre institutionnel, la question se pose de savoir quel espace d’action doit leur être accordé et quel rôle l’État doit y jouer.
La réponse formulée par Smith se résume dans son idée d’un « système de liberté naturelle ». Dans un tel système, chacun est libre de « poursuivre son propre intérêt à sa propre manière, et d’y faire entrer sa branche d’activité et son capital en concurrence avec ceux de tout autre individu ou de toute autre classe d’individus, pourvu qu’il n’enfreigne pas les lois de la justice » 21 . Cela signifie que la « liberté naturelle » consiste précisément à se comporter de manière appropriée dans un environnement de marché, conformément aux normes civiles. Lorsque ce système de liberté naturelle est rompu, le marché ne peut plus jouer son rôle de machine disciplinaire.
Puisque Smith part du principe que toute propriété individuelle trouve son origine dans le travail de l’individu et que ce travail est « sa propriété la plus sacrée et la plus inviolable », toute restriction à son usage constitue une « violation manifeste de cette liberté naturelle » de l’individu. Cela s’applique tout particulièrement aux pauvres. Il critique longuement les restrictions imposées par les corporations et les limitations de résidence qui empêchent les pauvres d’offrir librement leur travail. Pour lui, le fait que l’État maintienne de telles barrières démontre qu’il ne sert pas l’intérêt général, mais des intérêts établis. Il adresse une critique identique à la politique commerciale et coloniale britannique qui, selon lui, favorise principalement certains groupes commerciaux spécifiques 22 . Nous voyons ainsi que la méfiance de Smith à l’égard de l’ingérence étatique provient en partie de l’intuition que l’État sert souvent des intérêts de classe particuliers.
Cette méfiance envers l’intervention de l’État repose sur une autre intuition. Smith est convaincu que les agents de l’État seront moins prudents dans la dépense des deniers publics que dans celle de leur propre patrimoine. Celui qui travaille avec les ressources d’autrui manque du stimulant de l’intérêt personnel, selon Smith, et est enclin à la négligence ou à la prodigalité, ce qui ne favorise pas l’intérêt général. Il étend cette logique à d’autres acteurs économiques, tels que les sociétés par actions (sociétés anonymes). Là encore, le directeur d’une telle société travaille avec le capital d’autrui et ne sera donc pas davantage enclin à gérer ces moyens avec parcimonie ou circonspection 23 . Smith se montre ici singulièrement critique à l’égard d’une forme d’organisation qui deviendra plus tard centrale dans le capitalisme moderne. Sa méfiance envers les sociétés par actions (joint stock companies) et le capitalisme actionnarial découle de la même intuition qui porte sa critique du pouvoir étatique : celui qui dispose des moyens d’autrui n’est pas naturellement incité à les gérer avec soin 24 . Il est sceptique quant à l’idée que l’assemblée générale des actionnaires exerce un contrôle effectif sur les directeurs. Selon lui, les actionnaires ne se soucient guère de ce que l’entreprise entreprend concrètement, tant qu’ils reçoivent un dividende convenable 25 .
Smith précise que la liberté naturelle trouve sa limite là où les actions individuelles minent la sécurité ou la stabilité de la société. Il n’est donc pas contradictoire avec la liberté naturelle que l’État interdise de tels actes. Dans son examen du système bancaire, il défend explicitement la régulation de l’émission de papier-monnaie et d’autres pratiques de crédit, car la faillite des banques n’a pas seulement des conséquences privées, mais peut paralyser l’économie toute entière. L’instabilité financière n’est pas un simple risque individuel, mais un risque systémique qui justifie l’intervention des pouvoirs publics. Smith ne croit donc pas que les marchés s’autorégulent systématiquement. Une fois de plus, ce sont plutôt les critiques de la dérégulation financière néolibérale qui semblent raisonner dans l’esprit de Smith, et non celles qui prônent une libéralisation accrue en son nom 26 .
Plus généralement, Smith soutient que l’État a trois devoirs envers ses citoyens. L’État a le droit de financer l’exécution de ces devoirs par la levée d’impôts.
Premièrement, l’État doit protéger les citoyens contre les attaques d’autres nations indépendantes par le maintien d’une armée.
Deuxièmement, l’État doit protéger chaque citoyen contre l’injustice et l’oppression de la part d’acteurs internes. Cela signifie en premier lieu la protection de la propriété privée. Mais Smith souligne dans ce contexte que, si le rôle de l’État se limite à celui d’un « État-gendarme » (ou État veilleur de nuit), il est alors « en réalité institué pour défendre les riches contre les pauvres, ou ceux qui ont quelque propriété contre ceux qui n’en ont point » 27 . En d’autres termes, l’État-veilleur de nuit prôné par la droite libertarienne est, selon Adam Smith, un instrument de domination de classe.
Troisièmement, l’État doit réaliser certains ouvrages publics (comme les grandes infrastructures) et maintenir certaines institutions favorables à l’intérêt général, mais qui, en raison d’un coût trop élevé, ne pourraient jamais être rentables pour un petit groupe d’investisseurs. Smith cite l’enseignement comme exemple de telles institutions. Son argumentation pour l’instauration d’un enseignement public est intéressante à double titre. Elle montre qu’il était bel et bien conscient des conséquences négatives du capitalisme naissant, mais illustre également son paternalisme conservateur.
Smith est, comme nous l’avons vu plus haut, partisan d’une division poussée du travail en raison des gains de productivité qu’elle génère. Il n’est toutefois pas aveugle aux effets négatifs qu’elle produit sur les travailleurs. Dans un passage qui n’est pas sans rappeler la description faite par Marx du travail dans le capitalisme industriel, Smith décrit le caractère abrutissant du travail sous un régime de division extrême de celui-ci. L’apathie mentale fait que l’ouvrier ne peut plus participer à une conversation raisonnable, devient incapable de ressentir « aucun sentiment généreux, noble ou tendre et par conséquent de former un jugement juste, même sur plusieurs des devoirs les plus ordinaires de la vie privée », ni de se forger une opinion sur les questions politiques 28 .
Qu’une grande partie de la population se trouve dans un tel état n’est pas seulement néfaste pour l’individu, mais problématique pour l’État. En effet, des individus ainsi mutilés mentalement n’ont pas, selon Smith, les dispositions spirituelles et physiques adéquates pour défendre le pays en cas de guerre. Pour ces raisons, il estime, contrairement à des penseurs néolibéraux comme Milton Friedman et Friedrich Hayek, que l’État doit assurer un enseignement élémentaire à bas prix (lire, écrire et compter) 29 . L’enseignement ne doit pas seulement garantir que la population soit capable de faire face aux menaces extérieures ; il assure également une meilleure protection de l’ordre social interne (et des différences de classe). Contrairement à un « peuple ignorant et stupide », les personnes ayant reçu un minimum d’instruction sont moins vulnérables « aux illusions de l’enthousiasme et de la superstition » et sont « plus décentes et mieux disposées à l’ordre ». Un peuple mieux instruit possède plus de respect de soi et sent qu’il est « plus digne de la considération de ses supérieurs légitimes », ce qui l’amène, en retour, à être « plus disposé à respecter ses supérieurs ». Ils sont en outre moins susceptibles d’être égarés « par une résistance inconsidérée et inutile aux mesures du gouvernement » 30 .
Angles morts
Jusqu’à présent, j’ai souligné qu’Adam Smith peut difficilement être présenté comme un simple précurseur du néolibéralisme contemporain. Sa critique des acteurs économiques dominants de son temps — ancêtres de la société anonyme moderne —, sa méfiance à l’égard de la soif de profit capitaliste et son analyse du caractère de classe de l’État conservent aujourd’hui une pertinence frappante. Elles démontrent en outre qu’une critique libérale du néolibéralisme n’a rien d’une contradiction. Il n’est donc pas surprenant que plusieurs penseurs contemporains se tournent vers Smith pour réformer le capitalisme par le biais d’une critique du néolibéralisme 31 .
Cependant, le fait que Smith puisse être mobilisé aujourd’hui pour plaider en faveur d’une forme plus sociale de capitalisme ne doit pas nous occulter certaines limites de son œuvre en tant que méthode d’analyse critique. Un premier problème concerne l’explication de Smith sur l’origine du capitalisme. Il prend pour acquis l’existence d’une classe de personnes qui, pour survivre, n’a d’autre choix que de vendre sa force de travail, tandis qu’une autre classe dispose du capital pour l’acheter. Cette répartition apparaît chez Smith comme un état de fait plus ou moins naturel. Marx démontre pourtant qu’elle est le résultat d’un développement historique spécifique qui s’est déroulé de manière tout sauf pacifique. En présentant ces rapports historiquement déterminés comme allant de soi, Smith légitime implicitement — malgré sa critique acérée de la classe capitaliste de son époque — l’ordre existant. Lorsque des rapports constitués historiquement sont présentés comme naturels, ils sortent du domaine de la contestation politique. En ce sens, sa théorie fonctionne, sans doute involontairement, comme l’idéologie d’une classe donnée.
Cet angle mort historique empêche Smith de poser explicitement la question de l’existence et de la reproduction du capital. En effet, le capital n’est pas simplement de l’argent ou de la richesse, mais une richesse utilisée pour générer de la plus-value (profit). La principale critique de Marx à l’égard de la théorie de la valeur-travail telle que formulée par Smith (et aussi par Ricardo) est qu’elle ne peut fournir d’explication à la genèse de la plus-value et dissimule par conséquent le caractère exploiteur du salariat au sein du capitalisme 32 .
Par ailleurs, Marx adresse également une critique plus philosophique à l’idée de Smith selon laquelle le travail serait toujours une peine et un sacrifice 33 . Marx s’accorde avec Smith sur le fait que le salariat est souvent un fardeau, mais selon lui, cela tient au fait que le travail salarié est une forme de travail aliéné. Le travail n’est pas effectué par motivation intrinsèque, mais dans des circonstances où l’ouvrier n’a aucun contrôle sur le processus de travail (il doit faire ce qui lui est ordonné) ni sur le produit de son travail (qui appartient au patron). Le travail salarié n’est pourtant pas la forme naturelle du travail. Historiquement, le travail n’a pas toujours été effectué sous forme de salariat et il ne s’agit pas nécessairement d’une activité aliénante. Pour Marx, le travail est une activité humaine essentielle, c’est-à-dire ce qui fait de nous des hommes. Il n’est déshumanisé que dans certaines conditions, comme dans le cas du travail salarié ou du travail forcé. Ce que fait Adam Smith, selon Marx, c’est élever une forme sociale spécifique de travail au rang de forme universelle.
Outre ces angles morts historiques, l’œuvre contient également plusieurs lacunes systémiques. Comme nous l’avons vu, Smith défend le mode de production capitaliste naissant en raison de sa dynamique de croissance. S’il en souligne certains aspects sombres, il est convaincu que ceux-ci peuvent être maîtrisés par une intervention (limitée) des pouvoirs publics et par un appel à la raison 34 .
Toutefois, Smith méconnaît deux tendances structurelles de la dynamique du marché. Premièrement, il sous-estime la logique implacable de la concurrence. Dans une économie de marché, les producteurs sont contraints, quelles que soient leurs intentions personnelles, de surpasser leurs concurrents. Celui qui ne s’efforce pas constamment de réduire ses coûts et de maximiser ses profits est évincé du marché. La chasse au profit n’a donc aucun frein 35 . Cette dynamique mène presque inévitablement à une concentration du pouvoir économique qui se traduit — comme Smith le remarque lui-même — en pouvoir politique. Le gouvernement, censé contenir ce pouvoir, devient lui-même de plus en plus dépendant et imbriqué avec les forces économiques qu’il devrait réguler.
Deuxièmement, cette dynamique économique a également des conséquences culturelles et normatives. Comme le notent Karl Marx et Friedrich Engels, le capitalisme mine constamment les cadres sociaux et moraux traditionnels. Lorsque « tout ce qui était solide et stable s’en va en fumée » et que « tout ce qui était sacré est profané », les conceptions de ce qui est raisonnable, juste ou approprié changent également, écrivaient-ils dans Le Manifeste du parti communiste 36 . L’espoir de Smith que les excès du marché puissent être contenus par un appel à la raison et aux sentiments moraux suppose toutefois un cadre normatif stable. Si ce cadre est lui-même érodé par la dynamique du marché, il ne peut plus servir de frein à cette dynamique.
C’est précisément parce que les relations de marché deviennent dominantes et qu’un nombre croissant d’interactions sociales prennent le caractère de rapports d’échange que la logique marchande pénètre d’autres domaines de la vie et sape la moralité qui, selon Smith, devrait justement former un contrepoids. L’histoire enseigne que la limitation effective des effets négatifs de la dynamique du marché — comme lors de la construction de l’État-providence social d’après-guerre — n’a pas reposé sur une intervention étatique limitée ou sur une autorégulation morale. C’est sous la pression des mouvements ouvriers organisés que l’État a été contraint d’assumer un rôle bien plus étendu que celui prévu dans le cadre libéral de Smith.
Malgré ces angles morts (et d’autres encore), l’œuvre d’Adam Smith demeure, 250 ans après sa parution, un travail d’une pertinence remarquable.
Footnotes
- La version anglaise de l’ouvrage est disponible gratuitement sur divers sites (voir par ex.www.marxists.org/reference/archive/smith-adam/index.htm). Les références dans le texte renvoient à la traduction française : A. Smith,Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations(ci-après désigné par RdN).
- Smith soutient longuement, au chapitre VII du livre IV, que les pratiques coloniales de son époque (monopoles, compagnies privilégiées) sont finalement déficitaires pour la métropole, bien qu’il n’exprime pas d’objection de principe contre le colonialisme. Il note que la colonisation des Indes orientales et occidentales a causé une « misère épouvantable » pour les autochtones, tout en affirmant que celle-ci ne découle pas tant de « la nature même de l’événement [la colonisation] » que d’un « pur accident » (RdN. Livre IV, Chapitre 7). Smith traite l’esclavage de la même manière : il ne le rejette pas par posture morale, mais par conviction économique, estimant que « le travail effectué par des hommes libres est finalement moins coûteux que celui effectué par des esclaves » (RdN. Livre I, Chapitre 8).
- Il écrit par exemple : « les secours d’un prince européen ne l’emportent pas toujours sur ceux d’un paysan laborieux et économe, autant que les secours de ce dernier l’emportent sur ceux de maint rois d’Afrique, maîtres absolus de la vie et de la liberté de dix mille sauvages nus » : RdN. Livre I, Chapitre 1.
- RdN. Livre II, Chapitre 2.
- Pour Marx, l’intuition de Smith selon laquelle toute forme de travail est créatrice de valeur était cruciale pour le développement de l’économie politique. Voir par exemple les commentaires dans l’introduction sur la méthode de l’économie politique dans lesGrundrisse(www.marxists.org/francais/marx/works/1857/00/km18570000.htm).
- RdN. Livre I, Chapitre 5. Smith propose une autre définition de la valeur d’échange : elle serait égale à la quantité de travail que le propriétaire d’un bien peut acheter avec celui-ci. Ces deux définitions ne sont pas identiques.
- RdN. Livre I, Chapitre 1. Smith souligne qu’un ouvrier non spécialisé, réalisant seul toutes les étapes de fabrication d’une épingle, en produirait à peine une par jour. Avec la division du travail en dix-huit opérations distinctes, dix ouvriers peuvent en produire 48000. L’importance de cette division était déjà notée au XIe siècle par le philosophe persan Al-Ghazali, qui insistait toutefois davantage sur l’interdépendance sociale que sur les gains de productivité.
- RdN. Livre I, Chapitre 1.
- RdN. Livre I, Chapitre 2.
- Voir notamment RdN. Livre I, Chapitre 8 ; Chapitre 10.
- D’autres passages soulignent le caractère de classe de l’État. Par ex. : « Toutes les fois que la législature tente de régler les démêlés entre les maîtres et leurs ouvriers, ses conseillers sont toujours les maîtres.» (RdN. Livre I, Chapitre 10).
- RdN. Livre I, Chapitre 11.
- RdN. Livre I, Chapitre 8.
- RdN. Livre I, Chapitre 11.
- RdN. Livre I, Chapitre 9.
- RdN. Livre I, Chapitre 9.
- Smith utilise la métaphore de la main invisible dans la Théorie des sentiments moraux. Il y soutient que les riches, par leur consommation de luxe, permettent involontairement une redistribution des richesses vers les travailleurs, favorisant ainsi le bien commun.
- RdN. Livre IV, Chapitre 2.
- RdN. Livre I, Chapitre 10.
- Le« Problème Adam Smith »(contradiction supposée entre l’altruisme de ses thèses morales et l’égoïsme de ses thèses économiques) est aujourd’hui considéré par les chercheurs comme une interprétation erronée issue du XIXe siècle allemand.
- RdN. Livre IV, Chapitre 9. Smith y précise que la liberté naturelle est limitée par les « lois de la justice ».
- RdN. Livre IV, Chapitre 2 (discussion sur les restrictions à l’importation).
- RdN. Livre V, Chapitre 1. Smith limite le rôle des sociétés par actions aux secteurs nécessitant d’importants capitaux mais peu d’innovation (banques, assurances, canaux). Il dénonce la mauvaise gestion des grandes compagnies coloniales.
- RdN. Livre V, Chapitre 1.
- RdN. Livre V, Chapitre 1.
- RdN. Livre II, Chapitre 2.
- RdN. Livre V, Chapitre 1.
- RdN. Livre V, Chapitre 1. Hegel reprend cette analyse dans ses Principes de la philosophie du droit(§ 245).
- Pour une critique de la vision de Friedman sur l’éducation, voir les analyses de l’INET (Institute for New Economic Thinking). Pour Hayek, consulter les archives d’EconLib.
- RdN. Livre V, Chapitre 1.
- Voir les travaux de Mariana Mazzucato sur le rôle de l’État dans le capitalisme moderne (ex :L’État entrepreneur).
- L’origine de la plus-value chez Marx est exposée au chapitre V duCapital(www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-5.htm) et, plus simplement, au § 8 deSalaire, prix et profit(www.marxists.org/francais/marx/works/1865/06/km18650626.htm).
- Dans le travail, l’ouvrier doit « sacrifier son repos, sa liberté et son bonheur » (RdN. Livre I, Chapitre 5).
- Voir RdN. Livre I, Chapitre 8, où Smith en appelle à la « raison et à l’humanité » des maîtres.
- Marx compare ici la contrainte de la concurrence au concept de Hobbes sur la quête de puissance à l’état de nature. Pour Marx, le capitaliste doit accumuler par nécessité systémique et non par simple cupidité. Il reproche à Hobbes de naturaliser un comportement propre au capitalisme.
- K. Marx et F. Engels,Manifeste du parti communiste, Chapitre 1 (www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm#sect1).

