Adam Smith est souvent présenté comme le père fondateur du libre marché. Pourtant, sa pensée sur le travail et la prospérité, sur l’État et les classes sociales, contraste vivement avec l’apologie néolibérale actuelle.
Il y a 250 ans paraissait à Londres An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations) du philosophe des Lumières écossaises Adam Smith (1723 – 1790). Cet ouvrage est considéré comme l’un des premiers traités scientifiques systématiques d’économie politique 1 . Smith y examine les lois qui déterminent la genèse de la richesse des nations et y introduit des concepts devenus fondamentaux pour la théorie économique, tels que la division du travail, la productivité, la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange, ainsi qu’une théorie de la valeur-travail.
La Richesse des Nations n’a pas seulement constitué le point de départ de l’économie politique classique ; elle a également fourni une base analytique et idéologique au libéralisme économique. Parallèlement, le livre n’est pas un traité économique technique, mais une vaste étude en sciences humaines sur la « société commerciale ». Il n’est donc pas surprenant que l’œuvre ait influencé tant les philosophes que les économistes, de Kant et Hegel à David Ricardo, John Stuart Mill et Karl Marx.

Il est également président du Masereelfonds
Aujourd’hui, Adam Smith est souvent dépeint comme un précurseur du néolibéralisme. Des penseurs éminents de ce courant, tels que Milton Friedman et Friedrich Hayek, s’y réfèrent régulièrement. Sa défense de la liberté individuelle, des mécanismes de marché et sa célèbre métaphore de la « main invisible » semblent confirmer cette image. Toutefois, une lecture plus attentive montre que la relation entre la pensée de Smith et le néolibéralisme contemporain est plus complexe que ne le suggère cette présentation simplifiée.
Contexte
Adam Smith fut, aux côtés du philosophe David Hume, l’une des figures centrales des Lumières écossaises. Après des études à Glasgow et Oxford, il devint professeur de philosophie morale à Glasgow, où il publia en 1759 The Theory of Moral Sentiments (Théorie des sentiments moraux). Plus tard, il quitta l’université pour voyager à travers l’Europe en tant que précepteur privé du jeune duc de Buccleuch. C’est ainsi qu’il entra en contact avec des penseurs de premier plan de son époque, comme le philosophe Voltaire et les économistes Turgot et Quesnay. À son retour, une pension lui permit de se consacrer entièrement à ses recherches, ce qui aboutit en 1776 à la publication de La Richesse des Nations.
La question de savoir ce qu’est une « société bien administrée » est étroitement liée , chez Smith , à la manière dont le revenu social est réparti entre les différentes classes.
Le trait caractéristique des Lumières écossaises est la conviction que le progrès social est possible, mais qu’il est le fruit d’un développement historique graduel plutôt que d’un dessein rationnel. Contrairement aux Lumières continentales, où la raison était souvent considérée comme un guide autonome et universel, la raison dans la tradition écossaise est toujours comprise comme étant ancrée dans des pratiques sociales et des institutions historiquement constituées. Elle ne peut fonctionner de manière fructueuse que lorsqu’elle est tempérée par la tradition, l’usage et l’expérience — faute de quoi elle risque de dégénérer en une dangereuse illusion de « constructivisme » social. Cette aversion pour le rationalisme abstrait explique également la méfiance écossaise à l’égard des réformes radicales et l’accent mis sur l’évolution prudente des structures existantes.

