Article

Le Capitalinien : le premier étage géologique de l’Anthropocène

John Bellamy Foster

+

Brett Clark

—30 décembre 2021

Nous vivons actuellement un « grand bouleversement » au cours de lequel la société humaine va soit générer une relation stable avec le système Terre, soit connaître un effondrement civilisationnel.


La périodisation de l’histoire géologique, qui divise les 4,6 milliards d’années de l’histoire de la Terre en éons, ères, périodes, époques et étages emboîtés, est l’une des grandes réalisations scientifiques des deux derniers siècles. Chaque division s ’intéresse aux changements environnementaux à l’échelle du système Terre en se basant sur des preuves stratigraphiques1, telles que des roches ou des carottes de glace. Actuellement, la Terre se situe officiellement à l’éon du Phanérozoïque, à l’ère du Cénozoïque, à la période Quaternaire, à l’époque Holocène (qui a débuté il y a 11 700 ans) et à l’étage du Méghalayen (le dernier des étages de l’Holocène qui a débuté il y a 4 200 ans) — voir figure 1. L’argument actuel selon lequel la planète est entrée dans une nouvelle époque géologique, l’Anthropocène2, repose sur la reconnaissance du fait que les changements du système Terre tels qu’ils sont représentés dans les archives stratigraphiques sont désormais principalement dus aux forces anthropiques. Cette compréhension est désormais largement acceptée par la science.

Dans l’hypothèse où l’Anthropocène sera bientôt officiellement désigné comme l’époque actuelle de la Terre, il reste la question de l’étage géologique avec lequel l’Anthropocène commence, après le dernier étage de l’Holocène, le Méghalayen. En adoptant la nomenclature standard pour la dénomination des étages géologiques, nous proposons le terme Capitalinien comme le nom le plus approprié pour le nouvel étage géologique, conforme à la période historique que les historiens de l’environnement considèrent comme commençant vers 1950, dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, de l’essor des sociétés multinationales et du déclenchement du processus de décolonisation et de développement mondial3.

À l’époque de l’Anthropocène, toute désignation d’étage, bien que trouvant nécessairement des traces dans le registre stratigraphique, doit être considérée, en partie, en termes d’organisation socio-économique humaine, et non pas purement géologique. La désignation socio-scientifique la plus largement acceptée pour désigner le système économique mondial prédominant au cours des derniers siècles est le capitalisme. Le système capitaliste est passé par plusieurs étapes ou phases, dont la plus récente, survenue après la Seconde Guerre mondiale sous l’hégémonie des États-Unis, est souvent qualifiée de capitalisme monopoliste mondial4. Avec la première détonation nucléaire en 1945, l’humanité est apparue comme une force capable d’affecter massivement l’ensemble du système Terre à une échelle géologique de millions (ou peut-être de dizaines de millions) d’années. Les années 1950 sont connues pour avoir inauguré « l’âge du synthétique », non seulement en raison de l’avènement de l’âge du nucléaire lui-même, mais aussi en raison de la prolifération massive des plastiques et autres produits pétrochimiques associée à la croissance et à la consolidation mondiales du capitalisme monopolistique5.

Le mot Anthropocène est apparu pour la première fois en anglais en 1973 dans un article du géologue soviétique Shantser.

La désignation du premier étage géologique de l’Anthropocène comme étant le Capitalinien est cruciale car elle soulève également la question d’un éventuel deuxième étage géologique de l’époque de l’Anthropocène. L’Anthropocène désigne une période au cours de laquelle l’humanité est devenue la principale force géologique affectant les changements du système Terre. Si, au cours du siècle à venir, le capitalisme devait créer une faille anthropique si profonde dans le système Terre, par le franchissement des frontières planétaires, qu’elle conduise à l’effondrement de la civilisation industrielle et qu’il s ’ensuive une vaste extinction de l’espèce humaine — ce qui est tout à fait possible si l’on continue à agir comme si de rien n’était, selon la science actuelle —, alors l’époque de l’Anthropocène et, sans aucun doute, l’ensemble de la période du Quaternaire prendraient fin, ce qui conduirait à une nouvelle époque ou période de l’histoire géologique, où le rôle de l’homme serait considérablement réduit6. En l’absence d’un tel événement d’extinction de la fin de l’Anthropocène et même de la fin du Quaternaire, les conditions socio-économiques qui définissent le Capitalinien devront donner lieu à un ensemble de relations socio-économiques radicalement transformées, et même à un nouveau mode de production humaine durable, fondé sur une relation plus communautaire des êtres humains entre eux et avec la terre.

Un tel bouleversement environnemental signifierait que l’on s ’éloigne du franchissement actuel des frontières planétaires, enraciné dans la destruction créative par le capital des conditions de vie sur la planète. Cette inversion de la direction, qui reflète la nécessité de maintenir la terre comme un foyer sûr pour l’humanité et pour les innombrables autres espèces qui y vivent, est impossible dans un système axé sur l’accumulation exponentielle du capital. Un tel changement climatique exigerait, rien que pour la survie de l’humanité, la création d’une relation matérielle-environnementale radicalement nouvelle avec la Terre. Nous proposons que ce futur étage géologique nécessaire (mais pas inévitable) qui succédera au Capitalinien par le biais d’une révolution écologique et sociale soit nommé le Communien, dérivé de communal, communauté et de biens communs.

Désolé, cet article est réservé aux membres. Abonnez-vous ou Connectez-vous si vous avez déjà un compte.