Le socialisme n’est pas un modèle figé. Communautés utopistes, Commune de Paris, Union soviétique… il s’est toujours construit par essais et erreurs. Nulle part cette dimension expérimentale n’apparaît plus clairement que dans la Chine contemporaine.

Pour comprendre la complexité du socialisme, il convient d’adopter une large perspective historique sur le développement réel du mouvement socialiste1. Et d’accorder une attention particulière à un aspect souvent négligé de son développement, à savoir les expériences continues qui ont accompagné son histoire. Certaines d’entre elles ont réussi, alors que d’autres ont échoué. Mais, rétrospectivement, il est clair que toutes ces expériences ont fait partie intégrante de la pratique socialiste.
Dès les premières étapes du mouvement socialiste, dans la période du socialisme utopique, des expériences ont existé. En 1824, par exemple, Robert Owen s’est rendu aux États-Unis pour acheter 1 214 hectares de terres le long de la rivière Wabash, dans le sud de l’Indiana. C’est là qu’il a lancé l’expérience de New Harmony qui a fait sensation dans le monde entier. Bien que ce rêve d’une utopie idyllique n’ait duré que quatre ans avant d’échouer, il s’agissait de la première tentative visant à bâtir une société idéale au sein du système mondial capitaliste. En tant que telle, cette expérience doit être considérée comme l’inauguration remarquable d’une nouvelle ère historique.
- 1 La Commune de Paris et la «Vienne rouge»
- 2 La Nouvelle politique économique (NEP) en Union soviétique
- 3 Pas de modèle socialiste prêt-à-l’emploi dans les vieux livres
- 4 La propriété mixte en Chine
- 5 La politique d’ouverture chinoise
- 6 «Pour devenir riche, il faut d’abord construire des routes»
- 7 La Chine comme expérience socialiste
La Commune de Paris et la «Vienne rouge»
Un demi-siècle plus tard, la Commune de Paris a mené une expérience encore plus importante. De sa promulgation, le 18 mars 1871, à son anéantissement, la Commune de Paris n’a duré que 72 jours. Pourtant, au cours de cette brève période, le prolétariat parisien a non seulement mis en place le premier gouvernement ouvrier, mais a également introduit une série de réformes politiques, économiques et culturelles2. Celles-ci comprenaient l’abolition de l’armée permanente et de la bureaucratie d’État, l’élimination des hauts salaires des fonctionnaires, la suppression de la gouvernance parlementaire et la mise en œuvre du suffrage universel démocratique pour l’élection des fonctionnaires à tous les niveaux. De telles mesures étaient sans précédent dans une évolution historique ancrée dans la propriété privée. Du point de vue de la pratique sociale humaine, les initiatives révolutionnaires de la Commune de Paris étaient donc expérimentales par nature.
Robert Owen a lancé l’expérience de New Harmony, la première tentative visant à bâtir une société idéale au sein du système mondial capitaliste.
Bien que cette expérience ait été de courte durée et noyée dans le sang, Marx a affirmé qu’il s’agissait de «… l’aube de la grande révolution sociale qui libérera à jamais la race humaine de la domination de classe3». Illuminés par la lumière de cette aube, les mouvements socialistes ultérieurs visant à renverser le système capitaliste, bien qu’émaillés d’une multitude de rebondissements, ont poursuivi les expériences révolutionnaires initiées par la Commune de Paris. Ces expériences n’ont jamais cessé, et cette continuité est l’un des héritages les plus précieux que la Commune de Paris a légué à la révolution socialiste.

La célèbre Rotes Wien (Vienne la Rouge) et ses propositions de développement urbain constitue un autre exemple d’expérience. Entre 1918 et 1934, le Parti ouvrier social-démocrate d’Autriche (SDAP) a gouverné la capitale autrichienne, Vienne, pendant une période connue sous le nom de Rotes Wien4. Durant cette période, le SDAP a mené une expérience socialiste démocratique à travers la mise en œuvre d’une série de réformes. Parmi ces réformes, la plus remarquable a été la construction de logements sociaux pour remédier aux conditions de vie déplorables de la classe ouvrière viennoise. En 1934, près de 65000 logements sociaux avaient été construits, formant 348 nouveaux complexes résidentiels empreints d’idéaux socialistes forts. L’un des plus célèbres de ces complexes est le Karl-Marx-Hof, achevé en 1924. Cette énorme unité de logement social ne comprenait pas seulement 1 400 appartements abritant plus de 5000 résidents, mais aussi de nombreuses installations publiques comme de grandes laveries, des bains publics, une clinique dentaire, un hôpital obstétrique, une bibliothèque publique et une pharmacie. Les appartements avaient été conçus en tenant compte de l’équilibre entre espaces publics et espaces privés, et les résidents bénéficiaient d’excellentes conditions de vie en même temps que de services publics complets.
Cependant, comme la Commune de Paris avant elle, cette expérience n’a pas duré. Le SDAP était un parti engagé dans la politique parlementaire et le réformisme, et l’expérience socialiste, largement limitée au développement urbain, s’est brutalement interrompue en 1934, lorsque le parti nazi est arrivé au pouvoir et a interdit le SDAP.
La Nouvelle politique économique (NEP) en Union soviétique
L’expérience sociale réformiste de la Rotes Wien peut servir de point de référence. Elle permet de réexaminer la «retraite stratégique» de Lénine au printemps 1921, lorsqu’il a abandonné le communisme de guerre en faveur de la Nouvelle politique économique (NEP). Ce changement a non seulement modifié fondamentalement les conceptions marxistes traditionnelles du socialisme, mais il a également donné une nouvelle orientation au mouvement socialiste.
La pensée de Lénine a connu des changements majeurs vers la fin de sa vie, lorsqu’il a déclaré: «Force nous est de reconnaître […] que tout notre point de vue sur le socialisme a radicalement changé5.» Pour de nombreuses raisons, Lénine a apparemment abandonné la transition immédiate vers le socialisme en faveur d’une voie plus détournée – se retirant vers une position de capitalisme d’État et passant d’une tactique d’assaut à une tactique d’assiégé. Il convient de noter que si ces expériences historiques offrent une multitude de perspectives et d’interprétations, elles négligent souvent une question essentielle: pour un gouvernement soviétique qui existait depuis à peine trois ans et qui avait encore du mal à trouver ses marques, la mise en œuvre d’un changement aussi radical de la stratégie révolutionnaire était une pratique hautement expérimentale. La série de reculs de Lénine, visant à réaliser une transition vers le socialisme avec des détours peut, dans une large mesure, être considérée comme une série d’expériences.
La Commune de Paris, en 1871, a mis en place le premier gouvernement ouvrier et a introduit une série de réformes, avant d’être noyée dans le sang par une répression brutale.
D’ailleurs, si on veut bien la considérer dans une perspective plus large, la révolution d’Octobre 1917 était elle-même une expérience révolutionnaire. Réaliser une révolution prolétarienne dans un pays agricole arriéré, non industrialisé et encore enraciné dans le servage, était considéré comme impossible du point de vue de la théorie marxiste classique. Cette expérience s’écartait totalement des expériences du prolétariat européen du XIXe siècle. Cette divergence théorique explique pourquoi les théoriciens de la Deuxième Internationale ont rejeté la théorie de Lénine selon laquelle la révolution devait commencer par le maillon le plus faible du système capitalisme mondial. Ces théoriciens ont toujours adopté une attitude négative à l’égard de Lénine et des bolcheviks. Même parmi les marxistes qui soutenaient largement la stratégie de Lénine, nombreux sont ceux qui ont adopté une position critique en raison d’incertitudes quant à ses pratiques spécifiques.
Les débats idéologiques et théoriques suscités par ces questions ont perduré pendant plus d’un siècle. En Chine, des débats similaires ont fleuri, en particulier depuis le début de l’ère de réforme et d’ouverture, lorsque les discussions sur l’histoire de la révolution d’Octobre sont devenues un domaine d’étude dynamique. Pourtant, même dans les discussions en Chine, le caractère expérimental inhérent à la direction de la révolution russe par Lénine n’a reçu qu’une attention limitée. Cette lacune a restreint notre compréhension du changement tactique opéré par Lénine en 1921. Par conséquent, les difficultés et les dangers de cette retraite tactique, et les profonds défis théoriques et pratiques qu’elle a posés sont souvent sous-estimés ou négligés.
Lénine a exposé clairement ces défis dans des ouvrages clés rédigés au cours des dernières années de sa vie (1921-1923). Dans ces écrits, Lénine passe en revue l’histoire de la mise en œuvre de la NEP avec une introspection et une autocritique sérieuses, tirant les leçons des échecs passés. Il prévient également à plusieurs reprises que le gouvernement soviétique sera confronté à des difficultés et à des défis encore plus grands dans la construction du socialisme.
Dans L’impôt en nature, un document particulièrement critique à l’égard de la NEP, Lénine déclare explicitement que nul «…n’attendait qu’elle donnât sans encombres, tranquillement, aisément et simplement le socialisme « intégral’6». En outre, il critique vivement l’argument selon lequel les conditions économiques et politiques de la Russie ne remplissaient pas les prérequis historiques à une révolution socialiste et que, par conséquent, les bolcheviks n’auraient pas dû s’emparer du pouvoir. À cela, Lénine répond: «…qu’il n’y aura jamais de « proportion », qu’il ne saurait y en avoir dans l’évolution de la société, ni dans celle de la nature; qu’il faut une série de tentatives, dont chacune, prise à part, sera unilatérale et souffrira d’une certaine disproportion, pour créer le socialisme victorieux par la collaboration révolutionnaire des prolétaires de tous les pays7.»
Les idées de Lénine, combinées à ses autres écrits sur le thème global d’une transition vers le socialisme avec des détours, forment un corpus de pensée riche et complexe. D’un point de vue pratique, un élément clé ressort: la construction du socialisme doit abandonner le rêve de réaliser immédiatement un «socialisme intégral». Cette idée consistant à éviter les tentatives dogmatiques de réalisation directe d’un «socialisme intégral» représentait une avancée significative dans l’approche de Lénine en matière de révolution et de construction socialistes.
Un examen systématique des mouvements de recul de Lénine dans les années 1920 révèle des tactiques variées: mise en œuvre d’un impôt en nature pour les agriculteurs, restauration de petites industries et de petites entreprises paysannes, réintroduction de l’échange de marchandises et de la circulation monétaire, encouragement des économies de marché et du libre-échange… Toutefois, ces reculs tactiques peuvent être compris comme faisant partie d’un compromis stratégique plus large. Ils ont pris en compte les forces spontanées des petites économies paysannes et des éléments du capitalisme commercial, le capitalisme privé et le capitalisme d’État. Ils ont constitué des étapes concrètes dans la mise en œuvre d’une stratégie globale visant à éviter la réalisation idéaliste et prématurée d’un «socialisme intégral».
Mais ces reculs ont eu de graves conséquences politiques, suscitant des critiques et des oppositions de toutes parts, y compris de la Deuxième Internationale et de ses affiliés, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Otto Bauer, le leader du SDAP, a accusé les bolcheviks de «battre en retraite vers le capitalisme» et a taxé la révolution d’Octobre de «révolution bourgeoise8». Même au sein du parti bolchevik, il y avait un manque d’unité et de nombreux membres s’opposaient à ces reculs. Certains vétérans ont protesté directement auprès de Lénine: «Pourquoi parler de commerce d’État? Personne ne nous a jamais appris à faire commerce quand nous étions en prison!» Au sein du Comité central, les débats théoriques et stratégiques entre Lénine, Trotski, Boukharine et Zinoviev étaient houleux. Et ces conflits internes ont créé d’importants obstacles à la mise en œuvre de la NEP.
La célèbre Rotes Wien (Vienne la Rouge) a également constitué une expérience révolutionnaire avec, comme réforme la plus remarquable la construction de logements sociaux destinés à la classe ouvrière viennoise.
À ces défis internes s’ajoutait l’état désastreux de la Russie qui, après la guerre civile, était «comme une personne à moitié battue à mort». Les crises intérieures abondaient: stagnation industrielle, baisse de la production agricole, grave famine et troubles paysans croissants déclenchés par l’opposition au système de la Prodrazvyorstka9, qui, dans certaines régions, ont même dégénéré en insurrections. Pendant ce temps, les révolutions prolétariennes en Europe, sur lesquelles Lénine et de nombreux marxistes avaient placé leurs espoirs, avaient échoué, laissant la révolution russe isolée. Dans ces circonstances difficiles, Lénine et les bolcheviks ont pris la décision audacieuse de mettre en œuvre une série de réformes économiques majeures, sans précédent dans la théorie marxiste traditionnelle et les mouvements socialistes. Ce qui a constitué des défis théoriques et engendré des risques pratiques importants.
Le caractère expérimental de cette approche sinueuse de la construction d’une nouvelle voie vers le socialisme, marquée par des dangers et des difficultés extraordinaires, ne doit pas être négligé. Lénine était pleinement conscient des immenses risques encourus et prévoyait même la possibilité d’un échec, mais il a su unir le parti pour relever ces défis et surmonter les crises liées à la mise en œuvre pratique de ces politiques.
Le 21 avril 1921, Lénine écrivait dans Sur l’impôt en nature: «…que ce n’est pas sans raison que les maîtres du socialisme ont parlé de toute une période de transition du capitalisme au socialisme; que ce n’est pas sans motif qu’ils ont insisté sur les « longues douleurs de l’enfantement » de la nouvelle société, cette dernière étant, elle aussi, une abstraction incapable de devenir une réalité autrement qu’à la suite d’une série de tentatives concrètes, variées et imparfaites, pour fonder tel ou tel État socialiste.»
Le 14 octobre 1921, dans son discours à l’occasion du quatrième anniversaire de la révolution d’Octobre, Lénine a souligné le lien entre la révolution bourgeoise démocratique et la révolution prolétarienne socialiste, et expliqué: «La première se transforme en la seconde. La seconde résout, en passant, les problèmes de la première. La seconde consolide l’œuvre de la première. La lutte, et la lutte seule, décide dans quelle mesure la seconde réussit à surpasser la première10».
Deux semaines plus tard, les 3 et 4 novembre 1921, dans son rapport sur la nouvelle politique économique présenté à la Septième conférence du parti de la province de Moscova, Lénine a encore insisté sur le caractère non linéaire de la voie menant à la victoire en temps de guerre: «Cela vaut pour les guerres ordinaires, mais qu’en est-il des guerres qui décident du sort de toute une classe, qui décident de la question du socialisme ou du capitalisme? Peut-on raisonnablement penser qu’une nation qui tente de résoudre ce problème pour la première fois puisse trouver immédiatement la seule méthode correcte et infaillible? Quelles sont les raisons qui permettent de le supposer? Il n’y en a aucune! L’expérience enseigne le contraire. Parmi les problèmes que nous avons abordés, aucun n’a été résolu du premier coup; tous ont dû être examinés une deuxième fois. Après avoir essuyé une défaite, nous avons réessayé, nous avons tout recommencé11.»
Un an plus tard, le 27 mars 1922, lors du onzième congrès du parti communiste russe (bolchevik), Lénine a réitéré: «Pour ce qui est du capitalisme d’État, il me semble que notre presse en général, et en général notre Parti, commettent la faute de verser dans le libéralisme, dans l’esprit propre à la gent intellectuelle; nous raffinons sur la question de savoir ce qu’on doit entendre par capitalisme d’État, et nous consultons de vieux livres. Or, ces vieux livres parlent de tout autre chose: ils traitent du capitalisme d’État qui existe en régime capitaliste; mais il n’y a pas un seul livre qui examine le capitalisme d’État en régime communiste. Même Marx ne s’est pas avisé d’écrire un seul mot à ce sujet, et il est mort sans avoir laissé une seule citation précise, une seule indication irréfutable. Aussi devons-nous aujourd’hui nous tirer d’affaire par nos propres moyens.»
En janvier 1923, alors que sa santé déclinait, Lénine a dicté De la coopération, un texte important qui traite de la nécessité d’une innovation institutionnelle. Il y a souligné: «Nos adversaires nous ont dit maintes fois que nous entreprenions une œuvre insensée, en voulant implanter le socialisme dans un pays insuffisamment cultivé. Mais ils se sont trompés: nous n’avons pas commencé par où il aurait fallu le faire selon la théorie (des pédants de toute sorte); la révolution politique et sociale chez nous a précédé la révolution culturelle qui maintenant s’impose à nous.»
En revisitant aujourd’hui l’argumentation de Lénine, on ne peut s’empêcher de la relier à l’histoire du mouvement socialiste après sa mort. Nous devons réexaminer les pratiques spécifiques de cette période historique et considérer combien de rebondissements, de virages et d’échecs de cette histoire sont liés à l’affirmation répétée de Lénine selon laquelle une transition directe vers un «socialisme intégral» est irréalisable. Si la construction du socialisme comporte des détours et des reculs, évite de poursuivre «la seule méthode correcte et infaillible» et s’abstient de «consulter de vieux livres» pour déterminer la voie et la direction à prendre, mais entreprend plutôt «une série de tentatives concrètes, variées et imparfaites», alors, dans la pratique, beaucoup de ces «tentatives concrètes» sont inévitablement de nature expérimentale. Cela signifie que l’expérimentation sociale continue est une composante indissociable de la construction socialiste.
La propriété mixte en Chine
Dans l’histoire socialiste de la Chine nouvelle après 1949, les liens et les relations entre les théories et les pratiques de Mao Zedong et de Lénine ont constitué un domaine important de la recherche marxiste. Bien qu’une littérature considérable existe déjà sur ce sujet, il reste de la place pour des explorations plus détaillées de la question de la transition vers le socialisme. Plus précisément, une analyse plus approfondie est nécessaire pour étudier comment Mao a élargi et développé de manière créative l’idée de Lénine selon laquelle le «socialisme intégral» ne peut pas être réalisé simplement et directement.
Si la réalisation immédiate d’un «socialisme intégral» n’est pas recherchée, c’est la question centrale de la propriété sous le socialisme – comment faut-il comprendre le concept de Lénine de «capitalisme d’État en régime communiste»? – qui doit inévitablement être soulevée. Comment mettre concrètement en œuvre ce concept léniniste? Quelle devrait être sa forme institutionnelle? Bien que Lénine ait abordé ces questions dans des textes tels que Sur l’impôt en nature, il n’a pas eu l’occasion de les mettre en œuvre, de les tester ou de les résoudre dans la pratique avant sa mort en 1924. Par la suite, le stalinisme s’est complètement écarté des idées et de l’approche de Lénine. Staline a élaboré un scénario tout à fait différent, orchestrant finalement la tragédie de l’échec complet de l’Union soviétique tout en laissant derrière lui des défis monumentaux pour le mouvement socialiste.
Les théories et les pratiques de Mao ont clairement hérité de la stratégie de Lénine dans le cadre de la NEP. Même si les deux révolutions étaient très différentes, il est nécessaire d’analyser la manière dont Mao a abordé et résolu le défi de la construction socialiste pour comprendre la révolution chinoise. Par conséquent, relever les défis laissés par Lénine devient évidemment un aspect essentiel pour appréhender la révolution chinoise et la politique de réforme et d’ouverture de la Chine.
Le fait d’éviter les tentatives dogmatiques de réalisation directe d’un «socialisme intégral» représentait une avancée significative dans l’approche de Lénine en matière de construction socialiste.
En mars 1949, lors de la deuxième session plénière du septième comité central du parti communiste chinois, Mao a proposé une structure de propriété comprenant cinq éléments: l’économie d’État, l’économie coopérative, l’économie individuelle, l’économie capitaliste privée et l’économie capitaliste d’État. Il a déclaré: «L’économie d’État est de nature socialiste et l’économie coopérative est semi-socialiste; ces secteurs, ainsi que le capitalisme privé, l’économie individuelle et l’économie capitaliste d’État dans laquelle l’État et les capitalistes privés travaillent ensemble, seront les principaux secteurs de l’économie de la république populaire et constitueront la nouvelle structure économique démocratique12.»
C’était la première fois que Mao exprimait clairement l’idée que de multiples formes de propriété pouvaient coexister et fonctionner dans un système socialiste – un concept auquel les économistes ont souvent fait référence ces dernières années, dans le contexte de la réforme et de l’ouverture, sous le nom de «propriété mixte», appellation qui n’a pas la rigueur et la précision de la terminologie de Lénine, «capitalisme d’État en régime communiste». La formulation claire par Mao d’un système de propriété sociale avec cinq composantes économiques coexistantes lors de la fondation même de la Chine nouvelle a été un événement important. Même dans le cadre de l’histoire plus large du mouvement socialiste, il s’agissait d’un développement capital aux implications considérables.
En 1956, Chen Yun a présenté un rapport au huitième congrès national du Parti communiste chinois (PCC) intitulé Nouvelles difficultés apparues suite à l’achèvement de base de la transformation socialiste, dans lequel il a introduit le concept de «trois composantes principales, trois complémentaires13». Il a fait valoir que dans le cadre de la propriété publique et d’une économie planifiée, le développement du travail indépendant et des libres marchés pouvait compléter le système économique socialiste. Après la finalisation du deuxième plan quinquennal, Zhou Enlai a également proposé d’établir dans certaines régions des libres marchés sous la direction de l’État. Ces discussions ont souligné le fait que le concept de «propriété mixte» dans un système socialiste faisait l’objet d’une incubation, d’une délibération et d’un débat prolongés au sein du PCC. Cependant, la concrétisation de cette idée a connu de nombreux rebondissements.
À la fin des années 1950, le socialisme chinois a connu de graves revers. Après la deuxième session du huitième congrès du PCC, en mai 1958, le Parti a adopté la ligne générale suivante: «Il faut tout donner, viser plus haut et s’efforcer d’obtenir des résultats plus importants, plus rapides, économiquement meilleurs dans la construction socialiste14.» Cela a ouvert la voie à la campagne nationale du Grand Bond en avant et à la mise en place des communes populaires. Ces vastes campagnes, accompagnées de mouvements de masse, ont momentanément convaincu le PCC et la population de l’imminence du communisme. Cependant, en un peu plus d’un an, ces efforts ont échoué les uns après les autres. Par la suite, pendant la Révolution culturelle, Mao a tenté une autre expérience en établissant des Comités révolutionnaires, comme la Commune de Shanghai et la Commune de Pékin, sur le modèle de la Commune de Paris. Et cette dernière tentative s’est également soldée par un échec.
La compréhension de l’entremêlement des succès et des échecs de cette période historique, l’exploration de leurs causes et l’analyse de leur impact à long terme sur le mouvement socialiste sont devenus des points de débat majeurs dans l’histoire de la révolution chinoise et du mouvement socialiste mondial. La recherche sur ce sujet couvre de nombreux domaines théoriques et académiques, dans des perspectives de gauche comme de droite. Parmi ces débats, ce sont les échecs du Grand Bond en avant et du mouvement des communes populaires qui ont suscité le plus de discussions et les critiques les plus acerbes. Toutefois, ces interventions négligent souvent le fait que les premières critiques et réflexions sur ces échecs ont été formulées au sein même du PCC. Et, à l’instar du recul stratégique de Lénine et de la mise en œuvre rapide de la NEP après les échecs du communisme de guerre en 1921, le recul après l’échec du Grand Bond en avant a commencé dès 1960.
Dans la réflexion sur les pensées et pratiques de Mao au milieu des années 1950, en particulier les erreurs gauchistes tant critiquées, une perspective plus historicisée est nécessaire. Au cours de cette période, Mao lui-même n’adhérait pas pleinement à l’approche du développement de l’économie par la coexistence des cinq formes de propriété proposée lors de la deuxième session plénière du septième comité central du PCC. Au contraire, il a cherché à contourner cette approche en expérimentant le système des communes populaires comme voie alternative vers le socialisme. Un examen plus approfondi de la mise en place imprudente du Grand Bond en avant et du mouvement des communes populaires, ainsi que des considérations théoriques et des délibérations complexes reflétées dans leur mise en œuvre, nécessite de les relier à l’accent porté par Mao sur la lutte de classe idéologique à partir des années 1960.
Ses réflexions répétées sur la manière d’empêcher le capitalisme de miner et de subvertir le socialisme de l’intérieur sont profondément liées à son insistance sur la nature semi-coloniale et semi-féodale de la société chinoise, à son affirmation selon laquelle «la question paysanne est la question fondamentale de la révolution chinoise» et selon laquelle «l’essence de la révolution chinoise est d’être une révolution paysanne15». En outre, ces idées étaient sans aucun doute liées à la divergence idéologique entre le parti communiste de Chine et celui d’Union soviétique qui a commencé dans les années 1950 et a culminé dans des débats sino-soviétiques dans les années 1960. Tous ces facteurs historiques ont convergé pour créer l’environnement historique dans lequel les Trois bannières rouges et le Grand bond en avant ont vu le jour.
Lorsque nous relions l’histoire et la réalité de cette façon, nous ne pouvons pas nous contenter de nous concentrer sur des erreurs gauchistes spécifiques. Nous devons également prendre en considération leur relation inhérente à la pensée et la théorie socialistes exceptionnelles de Mao. En outre, nous devrions placer ces questions dans le contexte plus large de l’histoire du mouvement socialiste mondial, en examinant comment elles sont liées au développement continu de la théorie et de la pratique socialistes.
Lorsque Lénine a déclaré que «pas un seul livre n’a été écrit sur le capitalisme d’État en régime communiste», il ne soulignait pas seulement que le socialisme n’avait pas de plan préétabli. Il avertissait également ceux qui viendraient après la révolution d’Octobre que les socialistes devraient partir de zéro, sans réponses toutes faites. La pratique a prouvé que ni la Russie ni la Chine ne pouvaient passer directement au «socialisme intégral» dans un environnement industriel sous-développé, mais qu’elles devaient passer par «… une série de tentatives concrètes, variées et imparfaites pour fonder tel ou tel État socialiste». Par conséquent, le socialisme est un mouvement expérimental par nature, et l’on pourrait affirmer que la réforme et l’ouverture de la Chine dans les années 1980 sont l’expression de cet esprit d’expérimentation.
La politique d’ouverture chinoise
En 1985, Deng Xiaoping a déclaré à des délégations algérienne et japonaise en visite que l’ensemble de la politique d’ouverture de la Chine était une grande expérience qu’on ne pouvait pas trouver dans des livres, que la question de savoir si la voie suivie était correcte ne trouverait sa réponse qu’avec le temps16. Henry Kissinger a déclaré un jour à Deng Xiaoping: «Personne n’a jamais tenté une réforme de l’ampleur de celle de la Chine. Aucun autre pays n’a tenté de combiner économie planifiée et économie de marché… Si vous réussissez, vous soulèverez des questions philosophiques pour les économies planifiée et de marché17.»
Rétrospectivement, il est désormais clair que le processus de réforme qui a débuté dans les années 1980 – expérience sans précédent dans l’histoire de l’humanité – n’était pas une explosion soudaine de la sagesse chinoise ou une simple recherche forcée d’une issue à la crise. Il s’agissait plutôt d’un développement logique du mouvement socialiste. C’est particulièrement évident dans le fait qu’après une série d’explorations et d’expériences, la Chine a établi un système économique de base avec la propriété publique comme pilier et la coexistence de multiples formes de propriété. Ce système a fait ses preuves à plusieurs reprises dans le cadre du miracle économique qui a duré des décennies, marquant ainsi le début d’une nouvelle phase dans l’histoire du mouvement socialiste.
Les premières critiques et réflexions sur les échecs du Grand Bond en avant et du mouvement des communes populaires émanaient du PCC lui-même.
Tout au long du XXe siècle, de nombreux pays socialistes ont entrepris des réformes. À partir du milieu des années 1950, la Pologne, la Hongrie, la République démocratique allemande, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie, la Roumanie, l’Albanie, la Yougoslavie et d’autres pays ont tous mis en œuvre diverses réformes. Bien que les objectifs immédiats de ces réformes aient été de s’affranchir du modèle soviétique et d’entrer dans le processus d’industrialisation déjà entrepris par les pays capitalistes occidentaux, ils ont tous dû inévitablement expérimenter de nouveaux systèmes de propriété politique et économique. La plupart de ces réformes fondamentales ont finalement échoué, entraînant l’effondrement du socialisme dans ces pays et un creux sans précédent pour le mouvement socialiste mondial.
La question qui se pose alors est de savoir pourquoi seule la réforme de la Chine a été couronnée de succès. Plus important encore, comment la Chine a-t-elle pu entrer dans les relations de production capitalistes mondiales dans les années 1990 sans changer fondamentalement les principales caractéristiques de son système idéologique, politique et économique? Au lieu de cela, la Chine a continué de constituer une nouvelle forme de socialisme, expérimentant des pratiques inédites dans l’histoire du mouvement socialiste, dans une période historique de divisions, de troubles et de restructuration.
Relier le processus de réforme entamé dans les années 1980 – processus émaillé de succès et d’échecs – à la nature expérimentale du mouvement socialiste, offre une perspective d’analyse plus complexe. Par exemple, en ce qui concerne la relation entre les réformes initiées dans les années 1980 et la NEP de Lénine, la Chine est clairement l’héritière de la pensée de Lénine. Cependant, en y regardant de plus près, les réformes chinoises diffèrent sensiblement de l’approche de Lénine. Concrètement, la manière dont les reculs ont été mis en œuvre, dont les détours ont été pris, et dont les réformes et les expériences ont été menées pour corriger les erreurs du passé, a naturellement conduit à des différences. Ces différences ont des causes historiques profondes. Les révolutions menées par Lénine et Mao différaient considérablement en termes de voies, de politiques, de méthodes et de stratégies. Ces différences ont historiquement contribué à la complexité de la révolution chinoise et font également partie intégrante de la complexité des réformes de la Chine contemporaine.
Lorsqu’ils examinent le socialisme aujourd’hui, de nombreux intellectuels ont tendance à négliger la complexité de la révolution chinoise et du processus de réforme et d’ouverture qui l’a suivie. Une étude exhaustive de cette complexité dépasse le cadre de cette intervention. Toutefois, à la lumière de la réalité actuelle de la Chine, et en particulier du fait que la réforme (y compris ses diverses expériences) n’a pas cessé et continue à se développer, il convient d’examiner certaines questions qui sont plus susceptibles de donner lieu à des erreurs ou à des malentendus.
L’un des problèmes est que de nombreuses personnes n’acceptent pas un facteur clé de la réforme en Chine, facteur hérité de la réforme de Lénine: l’idée qu’il ne faut pas chercher à atteindre un «socialisme intégral» par une transition directe. Non seulement, cette idée est souvent négligée, mais, en raison de préjugés établis de longue date, nombreux sont ceux qui considèrent encore le projet socialiste comme devant être un «socialisme intégral» – un socialisme idéal qui peut être réalisé par le biais de réformes qui respectent les normes dans tous les domaines. En conséquence, les réformes sont perçues comme la taille d’un arbre rebelle et imparfait – difficile, mais réalisable si les méthodes correctes sont suivies, pour finalement restaurer la vitalité de l’arbre socialiste.
Ainsi, nombreux sont ceux qui ne réalisent pas que la réforme d’aujourd’hui est essentiellement un retour à la coexistence et au développement des cinq secteurs économiques au sein d’un système socialiste. Par conséquent, face aux divers problèmes de la société actuelle qui ne correspondent pas à l’esprit et aux principes du socialisme – tels que la stratification croissante des classes, l’inégalité des revenus (le coefficient de Gini de la Chine a un jour dépassé celui des États-Unis), la répartition inégale des opportunités et des ressources, l’involution sociétale grave et l’attente constante de la réalisation d’un «socialisme intégral» – des doutes apparaissent18. Les gens commencent à se demander si la direction de la réforme est correcte, ou même si la Chine est toujours un pays socialiste.
La politique de réforme et d’ouverture menée par la Chine dans les années 1980 constitue une expression du socialisme en tant que mouvement expérimental par nature.
Nous ne pouvons pas simplement attribuer ces doutes à un malentendu. Dans Le Manifeste du parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels déclarent: «La bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productives plus nombreuses; et plus colossales que l’avaient fait toutes les générations passées prises ensemble19.» Cette déclaration reconnaît l’énergie créatrice libérée par une telle transformation. Par conséquent, lorsque ceux qui cherchent encore à atteindre immédiatement un «socialisme intégral» voient cette libération d’énergie créatrice en Chine mais remarquent également les graves contradictions entre ces nouveaux développements et les idéaux et valeurs que le socialisme s’efforce d’atteindre, leur confusion ne peut pas simplement être considérée comme une erreur. Ils sont témoins de faits objectifs et des changements réels qui se produisent dans la société chinoise. D’autre part, pour certains intellectuels qui connaissent les travaux de Friedrich Hayek ou d’autres critiques similaires du socialisme, et qui s’identifient à leurs théories néolibérales et à leurs idées d’«ordre spontané» et de liberté individuelle, la situation devient encore plus compliquée. Leurs inclinations idéologiques déterminent ce qu’ils voient ou ne voient pas; pour eux, les faits ne sont pas pertinents.
«Pour devenir riche, il faut d’abord construire des routes»
Sans aller trop loin dans la théorie économique, il convient de poser quelques questions plus pratiques et de bon sens sur le processus de réforme de la Chine. Notamment, qu’est-ce que le socialisme chinois d’après les réformes a accompli que le capitalisme d’aujourd’hui n’a pas pu ou ne pourrait pas accomplir? «Pour devenir riche, il faut d’abord construire des routes» est un dicton commun en Chine. Dans la pratique des réformes, le sens de cette phrase a constamment évolué pour englober la mise en œuvre de divers projets d’infrastructure à grande échelle. Par conséquent, la mise en œuvre et l’entretien de grandes infrastructures constituent un bon point de référence pour comparer les différences entre le socialisme chinois et le capitalisme de libre marché.
Les États-Unis exploitent actuellement un réseau ferroviaire de 293 564,2 km, soit près de deux fois la longueur du réseau ferroviaire chinois20. Cependant, la Chine a construit environ 36 100 km de lignes ferroviaires à grande vitesse, alors que les États-Unis n’en ont pas21. À première vue, il semble donc y avoir des forces et des faiblesses des deux côtés. Mais il existe une différence importante: les chemins de fer étatsuniens sont essentiellement privés, avec comme conséquence des accidents fréquents. Selon des données du US Bureau of Transportation Statistics, il y a eu en moyenne 1 704 déraillements de trains par an entre 1990 et 2021, soit en moyenne 4,7 déraillements par jour22. Le fait que les chemins de fer étatsuniens soient tellement sous-développés est dû à des conditions nationales spécifiques – un vaste territoire et une population clairsemée, qui ont fait du voyage aérien le mode de transport préféré. Cela explique en partie pourquoi les États-Unis comptaient, en 2018, 19 627 aéroports, dont 5 099 aéroports publics23.
À titre de comparaison, en 2018, la Chine ne comptait que 814 aéroports. Les aéroports privés représentent donc la majorité des aéroports étatsuniens et seules quelques centaines d’aéroports proposent des services d’achat de billets en ligne. De plus, la plupart de ces aéroports sont vétustes et ont un besoin urgent de rénovation, tout comme les équipements et les infrastructures qui soutiennent les compagnies aériennes. Plus inquiétant encore, depuis la pandémie de COVID-19, l’industrie aéronautique étatsunienne est en crise, avec de fréquents accidents qui ont fait la une des journaux. Ces situations sont devenues tellement courantes qu’elles sont désormais considérées comme normales, alors que, comme pour les chemins de fer, elles auraient dû être résolues depuis longtemps. Si la situation est si mauvaise, c’est parce que la plupart des entités impliquées dans l’industrie aéronautique sont des entreprises privées qui, face aux pressions pour réaliser des bénéfices, aux réductions des coûts, à la concurrence et autres forces du marché, n’ont pas de solution globale aux problèmes et sont souvent impuissantes à les résoudre.
Les États-Unis se sont construits autour de l’automobile. Or, leur système routier n’échappe pas à la critique. Une statistique est révélatrice: les États-Unis comptent 617000 ponts, dont 42% ont été construits il y a plus de 50 ans. Outre les ponts, l’ensemble du système d’infrastructure est obsolète car la plupart des infrastructures ont une durée de vie d’environ 50 ans et doivent être réparées ou reconstruites. Selon l’American Society of Civil Engineers (ASCE), le déficit de financement des infrastructures aux États-Unis dépassera les 2000 milliards de dollars d’ici 202524. La situation financière actuelle des États-Unis devrait susciter des inquiétudes quant à savoir où trouver ces 2000 milliards de dollars.
La mise en œuvre et l’entretien de grandes infrastructures constituent un bon point de référence pour comparer les différences entre le socialisme chinois et le capitalisme de libre marché.
Ce compte rendu de problèmes récents du système de transport étatsunien fournit une toile de fond comparative et contextuelle pour discuter de la stratégie chinoise selon laquelle «pour devenir riche, il faut d’abord construire des routes». Cette comparaison met en évidence une question essentielle: l’incapacité de pays dits «avancés» et de superpuissances riches comme les États-Unis à construire et à entretenir des infrastructures à grande échelle. Quand on examine les ambitieux projets d’infrastructure de la Chine, il devient plus facile de comprendre pourquoi les États-Unis ne peuvent pas atteindre ces objectifs.
Le premier exemple qui mérite d’être étudié est celui de la construction du réseau ferroviaire chinois à grande vitesse. Celui-ci nécessite des investissements énormes. Non seulement le coût de la seule construction des chemins de fer se situe entre 120 millions et 150 millions de yuans par kilomètre, mais ses coûts d’exploitation sont également élevés. En outre, de nombreux itinéraires traversent des régions économiquement sous-développées, ce qui ne permet pas d’escompter des retours sur investissements rapides et substantiels. Du point de vue de l’économie de marché pure, le réseau ferroviaire à grande vitesse semble irrationnel et contredit les principes du marché. Toutefois, la Chine a résisté à ces critiques et a continué à investir dans l’expansion du réseau malgré des perspectives de rentabilité limitées.
Le deuxième exemple, qui pourrait être considéré comme encore plus irrationnel, est la construction de ponts dans le Guizhou. Au cours des dernières années, le Guizhou a construit 28 023 ponts routiers, reliant 210000 km d’autoroutes. La moitié des 100 ponts les plus hauts du monde, et quatre des dix premiers, se trouvent dans le Guizhou. Cette région est depuis longtemps connue comme l’une des plus pauvres et des plus sous-développées de Chine, et le dicton «pas de terrain plat pendant trois li, pas de ciel dégagé pendant trois jours» reflète ses conditions difficiles25. Ces ponts pourraient peut-être avoir une justification géopolitique, compte tenu de la proximité stratégique du Guizhou avec l’Asie du Sud-Est. Toutefois, ce seul argument n’est pas suffisamment convaincant compte tenu de la taille et de l’ampleur de l’investissement en jeu, et du risque d’absence de rentabilité.
Les exemples ci-dessus présentent une profonde contradiction: bien que le développement de l’économie de marché soit la politique de base de la réforme chinoise et une stratégie économique nationale, une grande partie du travail pratique de développement ne s’est pas alignée sur les principes d’une économie de marché purement axée sur le profit. À différents niveaux et à divers endroits, ces expériences ont impliqué de nouvelles combinaisons de facteurs économiques, de production et de ressources. Les effets objectifs de ces expériences se sont déjà propagés bien au-delà des limites de ces projets, atteignant des zones métropolitaines, des écosystèmes industriels et même des quartiers résidentiels. Étant donné que la Chine joue un rôle important dans le développement économique mondial, notamment par le biais de l’initiative de la Nouvelle route de la soie, ces expériences acquièrent une nouvelle signification: elles offrent une grande vision de la restructuration et de la réorganisation de l’économie mondiale à plus grande échelle, conformément aux principes socialistes.
Si on analyse correctement le processus de réforme et d’ouverture de la Chine, il faut remarquer que la construction d’infrastructures à grande échelle pilotée par l’État, en particulier avant la «Nouvelle ère» marquée par le XIXe Congrès national du PCC en 2017, n’a souvent pas reçu le même niveau d’attention que les réalisations du secteur privé telles que Taobao et Ant Financial (aujourd’hui Ant Group) de Jack Ma, ou Tencent Goldings de Pony Ma26. Cela a eu de graves conséquences: pour de nombreux Chinois, le sens de la réforme n’a pas été clair. Elle a pu être associée au plein développement de l’économie de marché, permettant à certains de s’enrichir, ou simplement être considérée comme une méthode visant à moderniser la Chine. Il s’agit de conceptions purement économiques de la réforme qui sont devenues très populaires en Chine ces dernières années. Plus le processus de réforme réussissait, plus cette vision économiste devenait populaire.
En fait, la réforme de la Chine marque le début d’une nouvelle phase historique pour le mouvement socialiste. L’intégration de l’économie de marché dans l’économie socialiste et leur restructuration dans un nouveau système économique n’est pas un acte purement économique. Dans la pratique, le processus de réforme est truffé de contradictions idéologiques. Des tendances idéologiques concurrentes s’efforcent de se réaliser à travers le processus de réforme.
Pour critiquer la vision économiste de la réforme et reconnaître la lutte idéologique intégrée dans le processus de réforme, les travaux de Louis Althusser peuvent constituer une ressource théorique précieuse. La pensée d’Althusser est particulière: tout en critiquant sévèrement la philosophie traditionnelle élitiste, il n’a cessé de souligner la nécessité de lier la théorie à la pratique. Dans la carte du marxisme contemporain, l’ouvrage d’Althusser Sur la reproduction occupe une place extrêmement importante27. Cet ouvrage reconstruit la théorie marxiste de l’État, en présentant pleinement la théorie des appareils idéologiques d’État et leur lien inséparable avec la reproduction des rapports de production.
Par rapport aux écrits de Marx et de Lénine sur l’État, Althusser introduit le concept clé d’idéologie. Après avoir analysé, critiqué et réinterprété divers concepts traditionnels liés à l’idéologie, y compris le concept marxiste classique, il présente une compréhension entièrement nouvelle – l’idéologie n’est pas une activité purement spirituelle ou une existence d’idées, mais une existence matérielle. L’idéologie existe toujours au sein des institutions, en particulier au sein de l’État ou de l’appareil d’État, et devient un élément structurel indispensable qui permet le fonctionnement de ce dernier. Il propose une métaphore célèbre à cet égard: si nous considérons l’État et la société comme un édifice, l’idéologie est le ciment qui les maintient ensemble.
Selon la théorie de l’État d’Althusser, la Chine socialiste, qui a mis en place un gouvernement révolutionnaire contrôlant les appareils idéologiques d’État, utilise naturellement ceux-ci pour assurer la reproduction des rapports de production socialistes. Toutefois, comme les politiques économiques de la Chine permettent la coexistence de différentes formes de propriété, il est tout à fait évident que ces formes de propriété participent également à la reproduction de certaines relations de production qui sont donc inévitablement en concurrence les unes avec les autres.
La Chine a mis en place un système économique de base avec la propriété publique comme pilier et la coexistence de différentes formes de propriété.
Cette concurrence a deux fonctions: premièrement, elle stimule l’économie, en créant de nouvelles opportunités de développement, de dynamisme et de transformation structurelle; deuxièmement, elle utilise également divers mécanismes étatiques, à l’exclusion de l’appareil politique (qui est fermement contrôlé par l’État socialiste), pour réaliser sa reproduction. Nous pouvons poser la question suivante: cette reproduction multicouche, multispatiale et multidirectionnelle est-elle une raison essentielle de la complexité du développement économique dans le processus de réforme? S’agit-il également d’une raison importante de l’existence de divers systèmes idéologiques et de connaissances opposés et conflictuels dans le cadre du processus de réforme actuel?
La difficulté à comprendre le socialisme chinois contemporain provient souvent d’une compréhension insuffisante de la complexité des réformes actuelles et de la nature expérimentale du mouvement socialiste. Cependant, la réforme chinoise prouve qu’il est nécessaire de faire face à ces complexités et de les reconnaître dans le cadre du développement historique de la théorie marxiste pour naviguer dans les réalités complexes des «grands changements inédits depuis un siècle», pour ainsi ouvrir de nouvelles possibilités de réaliser le socialisme28. La réforme chinoise n’est certainement pas une réforme purement économique, mais une série d’expériences sans précédent dans l’histoire du mouvement socialiste.

