Si une même notion peut s’appliquer aussi bien à la gauche radicale qu’à l’extrême droite, en passant par le centre, cela pose problème. Le politicologue Arthur Boriello analyse dans son ouvrage « Le mal nommé » le populisme, ces origines et les différences avec le fascisme et le marxisme.

« Trump, un dangereux populiste ». Combien de fois n’a-t-on pas entendu ce terme pour qualifier l’actuel pensionnaire du bureau ovale ? Pour le chercheur Arthur Borriello, professeur de sciences politiques à l’Université de Namur, spécialiste du discours politique, du populisme et de la place du conflit en démocratie, les commentateurs se fourvoient en décrivant ainsi le président des États-Unis. Dans son dernier livre Populisme. Le mal nommé, il donne de nombreux exemples des usages selon lui fallacieux du terme dans les médias comme dans le champ académique.
Pour Arthur Borriello, les écueils des définitions du populisme pratiquées par la pensée dominante sont nombreux : association avec les idées d’extrême droite, mise sur le même plan de partis opposés sur le plan idéologique, caractéristiques confuses pouvant être appliquées à quasi n’importe qui parmi le personnel politique et trahison par rapport à la signification originelle du terme.
C’est pourquoi le titre du livre est à prendre dans son double sens. Le mal nommé signifie la mauvaise définition et application du terme dans le champ médiatique et universitaire. Mais il signifie aussi que le populisme représente, pour la grande majorité des commentateurs politiques, le mal incarné dans la politique contemporaine, synonyme de démagogie, de rejet de l’autre et d’autoritarisme. Être « populiste », ce serait flatter les bas instincts d’un peuple supposément, par nature, inapte à comprendre la complexité du réel et enclin à des penchants xénophobes.
Contre cette vision, Arthur Borriello réhabilite le terme en racontant le projet égalitariste des premiers mouvements populistes. Il revient aussi sur la vague populiste qui a émergé en Europe après la crise économique de 2008. Surtout, il met en garde contre les dangers démocratiques de la définition normative du populisme, en montrant comment ses mésusages peuvent en réalité renforcer l’extrême droite que nombre de commentateurs prétendent pourtant combattre. En ce sens, il s’agit d’un ouvrage salutaire pour appréhender, avec un regard neuf, les enjeux de la politique contemporaine.
Augustin Renier. Pourquoi faire un livre sur le populisme aujourd’hui, alors que le terme est moins en vogue dans le débat qu’il y a dix ans ? Est-ce, au fond, parce que vous en avez assez d’entendre qualifier de « populistes » des figures comme Meloni, Trump, Le Pen ou Bouchez ?
Arthur Boriello. Il est vrai que nous ne sommes plus dans le moment de « hype » populiste qu’il y a eu au milieu des années 2010, et plus particulièrement en 2016-2017, avec la première élection de Donald Trump, le second tour Macron-Le Pen ou encore le Brexit, qui ont constitué un moment d’apogée dans l’usage du terme.
Cependant, j’avais le sentiment que l’on n’avait pas suffisamment dressé le bilan, de ce concept et des phénomènes qu’il servait à désigner. Or, nous sommes entrés, selon moi, dans un autre cycle politique, que ce soit aux États-Unis, en Argentine ou dans plusieurs pays européens, marqués par la montée globale d’une extrême droite de plus en plus radicale et inquiétante. Il me semblait donc nécessaire de revenir sur ce concept, sur ce qu’il permettait de dire de la décennie passée, mais aussi sur sa capacité — ou son incapacité — à éclairer les évolutions actuelles.

La seconde raison est qu’il continue d’être employé dans le débat public, qu’il s’agisse des discussions politiques ou du discours médiatique, pour désigner des phénomènes auxquels il ne devrait pas s’appliquer. Lorsqu’on parle, par exemple, d’un parti comme l’AfD en Allemagne en le qualifiant de populiste, je pense que l’on commet des erreurs importantes, tant sur le plan intellectuel que politique.
Le livre répond aussi à une situation très concrète : je suis systématiquement sollicité pour parler de l’extrême droite au nom de mon expertise sur le populisme. Très souvent, lorsqu’un journaliste me contacte, c’est parce que mon université me présente comme un spécialiste de cette notion, et l’on me demande alors de commenter les derniers résultats électoraux de tel ou tel mouvement d’extrême droite.
En même temps, il y a dans cette démarche un côté un peu donquichottesque, car cela fait maintenant une dizaine d’années que je travaille sur le concept de populisme et que j’essaie d’en proposer une lecture différente de celle qui domine, à la fois dans le débat public et dans une large partie de la littérature scientifique.
On pourrait considérer que le concept est tellement détourné et déformé qu’il vaut mieux l’abandonner et ne plus l’employer. Mais renoncer au concept reviendrait à laisser le champ libre à des usages que je considère comme non pertinents.
Une autre option serait de se résigner à l’état actuel des choses et d’utiliser le concept tel qu’il s’est imposé, mais cela conduit à de nombreuses impasses intellectuelles et, je le crois aussi, à des défaites politiques, au sens large du terme. Reste donc à faire un usage critique du concept.
Augustin Renier. Vous expliquez que ceux qui utilisent le terme de populisme à mauvais escient passent en réalité à côté d’explications pertinentes de phénomènes qui sont pourtant réellement inquiétants pour la démocratie. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement d’une bataille sémantique : pour vous, cela a des effets bien réels sur la manière de lutter pour une démocratie véritable.
Arthur Boriello. Il y a en effet un aspect assez paradoxal. Le terme de populisme est censé être péjoratif. il sert souvent d’arme pour disqualifier des adversaires politiques ou pour désigner des phénomènes jugés inquiétants, voire menaçants pour la démocratie.

Mais, en même temps, il demeure moins négatif que d’autres qualificatifs. Il vaut toujours mieux être traité de populiste que de fasciste, par exemple. De nombreuses personnalités d’extrême droite l’ont bien compris. C’est pourquoi le terme a été en partie retourné, selon un mécanisme bien connu en sociologie, celui du renversement du stigmate. Des figures comme Marine Le Pen — et déjà Jean-Marie Le Pen avant elle — ont pu s’approprier cette étiquette, l’endosser et s’en revendiquer, en jouant sur la part de connotation positive qu’elle peut contenir : l’idée d’être la voix du « petit peuple ».
Paradoxalement, l’usage de ce terme peut ainsi finir par conférer une forme d’onction de légitimité populaire à des mouvements d’extrême droite. De ce point de vue, lorsqu’il s’agit de lutter contre eux, c’est en quelque sorte se tirer une balle dans le pied.
Par ailleurs, je pense que ce n’est pas une description adéquate de ces phénomènes. Or, lorsqu’on décrit mal un phénomène, on le comprend mal, et l’on se donne par conséquent de mauvais outils pour le combattre.
Augustin Renier. Le politologue Federico Finchelstein estime que le populisme possède un contenu propre. Il distingue ainsi quatre formes de populisme : un populisme néolibéral, incarné par exemple par Silvio Berlusconi ; un populisme classique, comme celui de Perón en Argentine ; un populisme néoclassique de gauche, de Chávez jusqu’à Podemos et Syriza ; et un populisme néoclassique de droite, dont relèveraient le Front national, l’AfD ou encore le Vlaams Belang. Il soutient également que le populisme comporterait un contenu « anti-Lumières », contrairement au marxisme et au libéralisme, ce qui le rapprocherait en cela du fascisme. Qu’en pensez-vous ?
Arthur Boriello. Je ne suis absolument pas d’accord avec cette conception. À mes yeux, elle reste en réalité assez compatible avec les approches dominantes en science politique, notamment celle de Cas Mudde, qui définit le populisme comme une « idéologie mince ». Dans ce cadre, l’un des arguments avancés — et qui rejoint cette idée d’un contenu anti-Lumières — est que le populisme, parce qu’il reposerait sur une vision homogénéisante du peuple, serait fondamentalement anti-pluraliste et anti-libéral.
Je pense surtout que cette interprétation est erronée sur le plan historique. Il me paraît difficile, par exemple, de qualifier d’« anti-Lumières » des mouvements comme le People’s Party américain ou les Narodniki russes. Bien au contraire : le socialisme romantique en Russie, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, a constitué l’une des voies par lesquelles les idées des Lumières occidentales ont pénétré la société russe. Quant au People’s Party, il se réclamait des valeurs fondatrices de la République américaine .
L’idée selon laquelle les mouvements regroupés sous l’étiquette de populisme seraient fondamentalement réactionnaires me semble donc passer à côté des premiers cas historiques auxquels ce terme a été appliqué. Elle est également discutable dans le cas du péronisme.
Par ailleurs, cette manière d’aborder le concept tend à en étendre indéfiniment le domaine d’application, ce qui est, à mes yeux, le signe d’un concept qui fonctionne mal. Si une même notion peut s’appliquer aussi bien à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite, en passant par le centre de l’échiquier politique, cela pose problème. Il existe peu de concepts politiques dont le champ d’application soit aussi vaste.
Le concept finit donc par s’appliquer à une multitude d’acteurs très différents et tend à désigner, de manière assez vague, ceux que les défenseurs de la démocratie libérale considèrent comme des adversaires ou des dangers. Il devient alors un concept englobant, ce qui me paraît être une erreur, à la fois intellectuelle et politique.
Cela signifie-t-il que le populisme serait totalement étranger à des formes d’autoritarisme ou à des évolutions pouvant, dans certains cas, conduire vers des formes de fascisme ? Évidemment non. Ce serait absurde de le nier si l’on considère certains traits du régime péroniste. Mais je ne crois pas que la meilleure manière d’analyser ces phénomènes consiste à considérer le populisme comme une sorte de proto-fascisme.
Augustin Renier. Revenons sur une idée dominante dans le champ intellectuel : le « péril populiste » pour la démocratie, et la crainte, parfois presque panique, du peuple que cette notion peut véhiculer.
Arthur Boriello. Les théories dominantes sur le populisme tendent non seulement à minimiser le danger propre à l’extrême droite, mais aussi, inversement, à étendre les connotations négatives du terme à presque tout mouvement de contestation un tant soit peu massif. Derrière cela subsiste toujours une même suspicion : celle d’un mouvement potentiellement intolérant, xénophobe, autoritaire, en attente d’un nouveau César. Cette idée est présente dès les premiers travaux sur le populisme.
Les penseurs Ernesto Laclau et Antoine Chollet montrent que certaines critiques contemporaines du populisme pathologisent les mouvements de masse quels qu’ils soient et qu’une partie de la critique du populisme puise dans des présupposés issus d’une pensée conservatrice, méfiante à l’égard du populaire dès lors qu’il fait irruption.
À force de présenter la vie politique comme une opposition entre démocrates libéraux et populistes, on tend à structurer effectivement le champ politique autour de cette ligne de fracture, au bénéfice des deux pôles ainsi désignés.
La séquence politique marquée par l’opposition entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen en offre une illustration : la polarisation entre un camp dit progressiste et un camp nationaliste a progressivement supplanté l’ancien clivage entre droite et gauche. Dans cette configuration, populisme et antipopulisme tendent à fonctionner comme des pôles complémentaires, se reconnaissant mutuellement comme adversaires légitimes.
La gauche, dans ce cadre, apparaît souvent perdante, dans la mesure où cette polarisation marginalise une lecture du champ politique structurée autour des conflits sociaux et économiques traditionnels. La montée en puissance de cette opposition contribue ainsi à invisibiliser d’autres lignes de fracture, et à renforcer, parfois paradoxalement, les forces que la critique du populisme prétend combattre.
Augustin Renier. On a beaucoup parlé de ce que le populisme n’est pas. Selon vous, qu’est-ce que le populisme ? On peut citer Federico Tarragoni, auteur de L’Esprit démocratique du populisme. Ce que vous semblez partager, c’est l’idée que le populisme procède fondamentalement d’un projet égalitaire et démocratique.
Arthur Boriello. Ce que Federico Tarragoni cherche à démontrer dans son livre, c’est qu’il existe bel et bien un contenu idéologique propre au populisme, qui n’est ni secondaire ni superficiel, mais constitue au contraire une véritable idéologie. Celle-ci est fondée sur ce que l’on pourrait appeler le sens commun démocratique, c’est-à-dire la foi dans les vertus démocratiques du « petit peuple ».
Il ne s’agit pas d’en appeler à n’importe quelle représentation du peuple, mais à l’idée qu’il faut étendre le contrôle populaire sur les décisions politiques, autrement dit renforcer la capacité du peuple à se gouverner lui-même, ce qui correspond au principe démocratique dans son sens le plus fondamental, ainsi qu’à l’égalité entre les personnes qui composent ce peuple.
Cet élément se retrouve dans l’ensemble des mouvements qui, historiquement, ont été qualifiés de populistes. Il constitue le cœur de la pensée populiste, autour duquel s’articulent les autres revendications. Les revendications économiques, par exemple, mais aussi culturelles, gravitent autour de ce point nodal qu’est la revendication démocratique.
On retrouve cette logique dans des cas très différents, depuis le People’s Party américain à la fin du XIXᵉ siècle jusqu’aux mouvements des places dans les années 2010, en Europe et aux États-Unis, comme Occupy Wall Street. Dans ces mobilisations, les revendications centrales étaient formulées en termes démocratiques : elles réclamaient une démocratie réelle, une démocratie pour les 99 %, et non pour le 1 %, selon des formules comme « for the many, not the few ».
Dès lors, la critique de la démocratie existante s’effectue au nom de cet idéal démocratique, qui suppose une extension du contrôle populaire réel sur les décisions politiques et qui, par conséquent, implique aussi des formes accrues de justice économique et sociale dans ses résultats.
Ce sont, ces éléments qui se trouvent au cœur des revendications populistes et de ce que l’on peut appeler, à proprement parler, l’idéologie populiste. C’est en cela aussi que qualifier de « populiste » des mouvements politiques comme l’AfD, le Vlaams Belang ou les Fratelli d’Italia, constitue un dangereux contresens : aucun de ces mouvements ne prône une extension du domaine de la souveraineté populaire au nom d’une conception égalitaire et inclusive de la citoyenneté, bien au contraire ! Il existe, en revanche, de nombreux concepts bien établis en science politique pour caractériser ces mouvements : droite radicale, extrême droite, droite réactionnaire, post-fascisme, etc. Chacune de ces étiquettes présente ses propres avantages et inconvénients, et l’enjeu définitionnel n’est jamais neutre ; elles présentent tout de même l’avantage de ne pas confondre ces acteurs avec des formations politiques qui en sont radicalement différentes, et de ne pas leur conférer le brevet de respectabilité qu’elles réclament à cor et à cri.
Augustin Renier. En quoi le populisme s’oppose de manière assez nette au marxisme ?
Arthur Boriello. Il existe en effet plusieurs différences importantes, qui sont à la fois d’ordre idéologique, sociologique et organisationnel. Sur le plan idéologique, d’abord, le populisme ne propose pas une analyse des contradictions du capitalisme comparable à celle qui existe dans la tradition marxiste. On n’y trouve pas l’idée selon laquelle le capitalisme serait voué à disparaître sous le poids de ses propres contradictions, ni celle de l’avènement nécessaire d’une société socialiste portée par un sujet révolutionnaire central, à savoir la classe ouvrière.
Cela signifie que la classe ouvrière n’occupe pas, dans la pensée populiste, la même position structurante que dans le marxisme. Les mobilisations populistes ont généralement un caractère beaucoup plus interclassiste. Elles reposent sur des alliances entre différentes fractions des classes populaires, mais sans que ces alliances soient théorisées de la même manière que dans certaines traditions marxistes — par exemple dans une perspective gramscienne, où la classe ouvrière est censée agréger autour d’elle d’autres groupes sociaux et les entraîner dans un projet politique dirigé par elle.
Dans le populisme, il n’y a pas véritablement de hiérarchie de ce type entre les classes. L’idée est plutôt que les classes populaires, au sens large, ont vocation à approfondir la promesse démocratique. C’est en ce sens que la différence est à la fois idéologique et sociologique, puisqu’elle concerne aussi la base sociale et la manière de concevoir le sujet politique du changement.
La troisième grande différence concerne le plan organisationnel, en particulier si l’on compare le populisme à la tradition marxiste-léniniste. Le léninisme s’est en partie construit en réaction à l’héritage du populisme russe, notamment sur cette question. Le populisme comporte une dimension spontanéiste importante, reposant sur la confiance dans la capacité d’auto-organisation populaire. On retrouve cela, par exemple, dans la démarche des Narodniki, avec leur volonté « d’aller au peuple » et de s’appuyer sur un sens commun démocratique et révolutionnaire qu’ils supposaient déjà présent dans les masses.
L’échec relatif de cette stratégie a justement conduit Lénine à élaborer le modèle du parti d’avant-garde, conçu comme le seul capable de porter un projet révolutionnaire.
Augustin Renier. Quand vous parlez des stratégies populistes des années 2010 quelles ont été, selon vous, les forces de ces mouvements, mais aussi les causes de leurs faiblesses actuelles ? Syriza est devenu une forme de sociale-démocratie grecque, Podemos a quasiment disparu, et si La France insoumise peut encore peser électoralement, on l’imagine difficilement accéder au pouvoir.
Arthur Boriello. Tel que je l’emploie, le populisme est un concept qui désigne un moment plutôt qu’un type de mouvement figé. Un mouvement politique peut épouser une forme de mobilisation et un langage populistes à un moment donné, sans que cela le définisse pour toujours comme « populiste ». L’idée est que le populisme correspond à un moment particulier de la démocratie elle-même : un type de crise spécifique qui suscite des formes de mobilisation elles aussi particulières. Ces mobilisations peuvent ensuite éventuellement s’institutionnaliser et, parfois, exercer le pouvoir.
À l’échelle mondiale, il est toujours possible que des moments populistes apparaissent ici ou là. Mais le cycle populiste des années 2010 avait, lui, une ampleur assez globale. Il faisait suite à un autre moment populiste, celui de la « vague rose » latino-américaine des années 2000. Puis il y a eu, en Europe et en Amérique du Nord, un moment populiste qui s’est exprimé à travers les partis que nous avons évoqués, mais aussi le corbynisme au Royaume-Uni ou encore l’aile gauche du Parti démocrate autour de Bernie Sanders, dans le sillage des mobilisations comme Occupy. Très souvent, ces moments politiques étaient précédés ou accompagnés par des mouvements sociaux qui en constituaient en quelque sorte la préfiguration.
Mais, par définition, il s’agit d’un moment circonscrit dans le temps. À ce titre, oui, je pense que ce moment s’est, dans une large mesure, refermé. Les différents mouvements politiques qui, au milieu des années 2010, ont adopté une forme de mobilisation et un langage populistes se sont progressivement reconfigurés dans des coordonnées politiques plus classiques, notamment autour de l’axe gauche-droite.
Augustin Renier. Est-ce que ces limites tiennent à leur modèle d’organisation ?
Arthur Boriello. Un premier point me paraît important : je ne pense pas que le mode d’organisation soit un critère distinctif du populisme. Dans l’histoire, les formes organisationnelles des mouvements populistes ont été extrêmement diverses. Le People’s Party américain était un mouvement de masse structuré autour de grandes coopératives agricoles et de syndicats ouvriers — on était très loin des mouvements « gazeux » d’aujourd’hui. De même, le péronisme ou le chavisme reposaient sur des infrastructures organisationnelles très denses, profondément enracinées dans les couches populaires.
Les caractéristiques organisationnelles des mouvements populistes des années 2010 reflètent avant tout les transformations de l’époque dans laquelle nous vivons. Nous sommes dans une période marquée par une forte désintermédiation : un déclin des corps intermédiaires et des organisations de masse — partis, syndicats, Églises, associations — qui, autrefois, assuraient la médiation entre les individus et l’État. Les mouvements populistes contemporains évoluent dans ce même écosystème.
Ils ont donc adopté des formes organisationnelles plus verticales et plus souples, fortement appuyées sur les réseaux sociaux, avec peu de règles formalisées et un ancrage territorial souvent limité. Le Mouvement Cinq étoiles ou La France insoumise représentent des cas particulièrement marqués sur ce plan. Le rôle du leader charismatique y est central, à la fois pour produire de l’unité dans un espace politique hétérogène et parce que la vie politique contemporaine est extrêmement médiatisée et personnalisée.
Dans ces mouvements, la figure du leader tend en quelque sorte à remplacer les mécanismes d’intermédiation internes qui existaient dans les partis plus traditionnels — ces structures pyramidales avec des sections locales et des échelons intermédiaires. À l’inverse, les organisations populistes ont cherché à se doter de structures plus légères, moins complexes, en partie grâce aux réseaux sociaux.
Cela s’explique pour plusieurs raisons. D’abord, des raisons stratégiques : à court terme, il est plus simple d’exploiter les opportunités offertes par la conjoncture politique et l’arène médiatique que de construire patiemment une organisation de terrain. Comme Podemos qui a saisi l’opportunité représentée par le désarroi des partis traditionnels dans le sillage de la crise de la zone euro.
Il y avait aussi, chez certains, une véritable conviction idéologique : l’idée qu’un nouveau modèle organisationnel, plus horizontal et plus numérique, serait mieux adapté à la société contemporaine. Cette réflexion était particulièrement développée au sein du Mouvement Cinq étoiles.
Mais il existait également des dimensions plus opportunistes. Ces structures donnaient aux leaders un contrôle très important sur l’orientation du mouvement. Beppe Grillo a longtemps conservé un contrôle étroit sur le Mouvement Cinq étoiles. Mélenchon, de son côté, avait été marqué par son expérience du Parti socialiste, notamment par les affrontements entre courants, puis par son passage au Parti de gauche, où sa ligne avait failli être mise en minorité lors d’un congrès. Un fonctionnement plus souple permettait d’éviter ces mécanismes internes de confrontation et de vote.
Ce modèle organisationnel a produit des résultats tangibles à court terme, mais il explique aussi, en partie, les difficultés rencontrées par ces mouvements pour se pérenniser. Une fois passé le moment politique qui avait favorisé leur émergence, la nécessité d’une structuration plus solide s’est imposée : construire une identité durable, développer une présence territoriale, former des cadres, disposer d’une organisation qui ne repose pas uniquement sur des élus.
Paradoxalement, certains de ces partis sont devenus très rapidement des partis d’élus. Faute d’une structure extérieure aux institutions, l’essentiel de leurs ressources humaines se trouvait parmi les parlementaires ou les élus locaux. Or, pour traverser des périodes moins favorables, une organisation politique a besoin d’une infrastructure autonome, capable de faire le dos rond.
Cela a constitué un problème majeur, par exemple, pour le Mouvement Cinq étoiles. Mais, au fil du temps, chacun de ces mouvements a en partie tiré les leçons de cette expérience et a cherché, progressivement, à formaliser davantage son fonctionnement interne et à renforcer son organisation. Le Mouvement Cinq étoiles s’est doté de véritables statuts avec fonctionnement interne plus formalisé et d’une structure territoriale réelle. Podemos a également évolué : le parti a abandonné l’adhésion gratuite en un clic sur Internet pour revenir à des formes plus classiques d’engagement.
Augustin Renier. Que réponds-tu à ceux qui, dès le départ, juste après les mouvements des places, critiquaient déjà la stratégie populiste ? Ils soutenaient notamment que les mouvements qui invoquent le « peuple » comme sujet émancipateur sont voués à l’inefficacité, et qu’il faudrait au contraire mettre en avant le rôle central des travailleurs comme acteurs politiques.
Arthur Boriello. Pour ma part — et en suivant ici notamment les travaux de Federico Tarragoni — je préfère parler de « moment populiste ». Ce type d’interpellation idéologique et d’organisation correspondait à une forme particulière de mobilisation, qui s’est exprimée dans les rues et sur les places à cette période.
Des mouvements comme Occupy ou les Indignés étaient, en effet, très interclassistes dans leur composition. Ils ne reposaient pas principalement sur les « usual suspects » des manifestations — les organisations syndicales ou les mouvements de la gauche radicale, c’est-à-dire des militants déjà politisés et déjà insérés dans des clivages idéologiques structurés. On y a vu affluer des fractions de la petite classe moyenne, un prolétariat très désaffilié et peu politisé, et beaucoup de personnes qui manifestaient pour la première fois. La composition sociale de ces mobilisations était donc à la fois hétérogène et inhabituelle.
Dans ce contexte, tenter de capter ces mobilisations à partir des symboles, des mots d’ordre et des revendications traditionnelles de la gauche revenait, en partie, à passer à côté de ce qui faisait leur spécificité — et risquait même de susciter l’hostilité d’une partie des participants. Le mérite des formations populistes a été de comprendre cela. Elles ont épousé ces mobilisations telles qu’elles étaient, avec ce qu’elles pouvaient avoir de plus large, de plus ambigu, parfois de plus naïf, et souvent moins centrées sur l’analyse des rapports de production que sur une critique de la trahison démocratique.
Si l’on regarde les années 2010, les mobilisations les plus massives et les plus déstabilisantes pour les pouvoirs en place — les Gilets jaunes en sont un exemple frappant — se sont souvent développées en dehors des organisations historiques de la gauche.
En ce sens, le mérite des mouvements populistes a peut-être été de contraindre une partie de la gauche à sortir de certaines certitudes et à reposer des questions qu’elle croyait tranchées sur la capacité de mobilisation et les mécanisme d’identification politique.
Augustin Renier. Pour parler plus spécifiquement de la Belgique, tu ne cites pas le PTB lorsque tu évoques les exemples de populisme contemporain. Or, les résultats de ce parti sont aujourd’hui impressionnants, surtout si on les compare à ceux des autres forces radicales en Europe. Est-ce que cela signifie, selon toi, que le PTB n’est pas tombé dans les écueils du populisme ?
Arthur Boriello. Très clairement, le Parti du travail de Belgique (PTB) n’est pas tombé dans les écueils du populisme, mais il n’a pas non plus tiré parti de certains des avantages ou des enseignements que le moment populiste a pu apporter. Cela demande une réponse un peu développée.
La première chose, c’est que, contrairement à ce que beaucoup affirment, le PTB n’est, de mon point de vue, pas populiste du tout. Qualifier ce parti de populiste me paraît être un contresens. Beaucoup le décrivent comme tel en s’appuyant sur une approche minimaliste, qui réduit le populisme à une simple rhétorique anti-élites. Or, que le PTB ait adopté, au cours des dix ou quinze dernières années, certains éléments de ce registre discursif ne suffit pas à le ranger dans cette catégorie.
Le populisme renvoie à quelque chose de beaucoup plus profond, qui comporte des dimensions idéologiques et organisationnelles. Et, sur ces différents plans, le PTB a plutôt pris le contre-pied du moment populiste européen, et cela de manière consciente. Plusieurs responsables du parti, dont Raoul Hedebouw, l’ont expliqué explicitement : l’expérience de La France insoumise a été observée avec intérêt, mais elle n’a pas été considérée comme une voie à suivre. Le choix stratégique a été différent : organiser et mobiliser prioritairement la classe travailleuse, puis agréger d’autres composantes autour d’elle. Ce diagnostic et ce mode d’organisation s’inscrivent clairement dans une tradition marxiste-léniniste.
Il faut également voir le contexte. Ce n’est sans doute pas un hasard si, en Belgique, c’est un parti comme le PTB qui a émergé, plutôt qu’un mouvement populiste au sens strict. Le pays reste marqué par des clivages historiques fortement institutionnalisés, notamment à travers les « piliers » et l’existence d’organisations de masse relativement solides. Le poids des syndicats, par exemple, demeure très important en comparaison avec ce que l’on observe en France ou en Italie. Cette structuration sociale limite, dans une certaine mesure, l’espace dans lequel pourraient se développer des formes plus « gazeuses » d’organisation politique.
Un autre élément a pu entretenir la confusion : la montée en puissance électorale du PTB est contemporaine de celle d’autres forces qualifiées de populistes en Europe. Mais il ne faut pas oublier que le PTB est un parti ancien, doté d’une implantation militante et organisationnelle construite sur le temps long.
De ce point de vue, le PTB a évité un certain nombre d’écueils qui ont affecté d’autres mouvements. Il n’a pas connu cette trajectoire de croissance électorale fulgurante reposant essentiellement sur la visibilité médiatique, sans infrastructure organisationnelle solide pour soutenir l’élan après les élections. Son développement a été plus lent, mais aussi plus structuré, ce qui lui a permis de consolider son implantation et de durer.
Augustin Renier. On pourrait dire que le PTB a visé le temps long, quand les partis populistes visaient plutôt un temps court ?
Arthur Boriello. Très clairement, il y a une conception de la temporalité qui est extrêmement différente. D’ailleurs, c’est quelque chose dont nous parlions avec le politiste Anton Jäger dans notre livre sur le sujet : on parle d’un moment populiste, mais cela n’aurait pas de sens de parler d’un « moment communiste » ou d’un « moment socialiste ».
Ainsi, à la fois sur le plan idéologique et sur le plan organisationnel, le PTB a pris une tout autre direction. Cela lui permet de disposer d’une assise beaucoup plus importante dans la société, d’une base électorale stable et loyale, et de s’inscrire dans le long terme. Mais, à mon avis, cela maintient aussi un certain nombre de plafonds de verre que la stratégie populiste était précisément censée faire exploser. Les avantages de chaque approche ont leur revers.
Augustin Renier. De manière un peu provocante, mais intellectuellement stimulante, tu conclus le livre en affirmant que les tenants du populisme de gauche ont moins mis en pratique la théorie gramscienne de l’hégémonie culturelle que les forces d’extrême droite. Pourquoi, selon toi, et quelle leçon la gauche doit-elle en tirer en vue des prochaines échéances électorales ?
Arthur Boriello. Je vais caricaturer un peu, mais il faut d’abord rappeler ce qu’est le concept d’hégémonie culturelle chez Gramsci et à quelle question il répond. L’interrogation gramscienne consiste à se demander pourquoi la révolution a eu lieu en Russie et, à l’inverse, pourquoi le moment révolutionnaire a échoué en Europe au lendemain de la Première Guerre mondiale, malgré les soubresauts observés en Allemagne, en Italie ou en Hongrie.
Gramsci observe que les sociétés d’Europe occidentale sont beaucoup plus complexes, dotées d’une société civile dense et organisée, dans laquelle la bourgeoisie — mais aussi les autres classes sociales — disposent de relais solides et durables. D’où l’idée d’hégémonie culturelle : en Europe occidentale, le sujet révolutionnaire ne peut pas l’emporter par une offensive rapide, mais doit mener une stratégie de temps long, un travail lent et patient consistant à conquérir progressivement des positions dans la société civile et à agréger autour de lui des forces sociales diverses. C’est ce que Gramsci appelle, en reprenant une analogie militaire, une « guerre de position » plutôt qu’une « guerre de mouvement ».
Or, dans les mouvements populistes de gauche, cette idée a parfois été reprise de manière un peu caricaturale. L’hégémonie culturelle a été réduite à la question de l’idéologie et de la communication — autrement dit, à l’attention portée au discours, aux symboles, au marketing politique — mais mise au service d’une stratégie de temps court. Cela ressemblait davantage à une guerre de mouvement menée sur les réseaux sociaux et les plateaux de télévision qu’à un patient travail d’implantation.
C’était d’ailleurs tout à fait assumé par certains mouvements, comme Podemos, qui parlait de « prendre le ciel d’assaut », une formule qui renvoyait explicitement à l’idée d’une offensive rapide dans le paysage médiatique et électoral pour accéder au pouvoir le plus vite possible.
Pendant ce temps, des penseurs comme Alain de Benoist, dans le cadre de la Nouvelle Droite, ont pris très au sérieux l’idée gramscienne d’hégémonie culturelle au sens fort : occuper le terrain intellectuel, éditorial, médiatique, influencer les catégories du débat public sur le temps long, indépendamment des échéances électorales immédiates.
Augustin Renier. Et selon toi, un parti de gauche devrait-il chercher à articuler dimension culturelle et dimension économique — prendre le meilleur du marxisme et le meilleur du populisme ?
Arthur Boriello. Il serait présomptueux de prétendre disposer d’une formule magique. Mais intuitivement, mon horizon stratégique ne va pas beaucoup plus loin qu’une forme d’hybridation. Il s’agirait de retenir des apports du moment populiste ce qu’il a eu de pertinent : la réflexion sur la construction d’un « peuple » politique au-delà des seuls militants convaincus ; la capacité à élargir le champ de mobilisation ; l’attention portée aux affects, au langage, aux symboles ;
la compréhension de la centralité du terrain médiatique. Mais il faut en même temps prendre au sérieux les écueils rencontrés par les expériences concrètes. Podemos et La France insoumise ont été des applications conscientes des thèses de Laclau et Mouffe : il y avait une véritable réflexivité stratégique. Pourtant, leurs trajectoires ont révélé des limites organisationnelles et structurelles importantes.
À l’inverse, un parti comme le PTB offre un modèle très différent, avec ses propres avantages et inconvénients : solidité idéologique, cohérence doctrinale, homogénéité interne, forte structuration organisationnelle — mais aussi, peut-être, une capacité plus limitée à briser certains plafonds électoraux. Ces stratégies reposent en réalité sur des matrices théoriques en partie irréconciliables. C’est tout le paradoxe : ce qui fait la force d’un mouvement — sa cohérence idéologique, sa clarté stratégique, sa discipline organisationnelle — peut aussi constituer une limite à sa capacité d’expansion rapide.
La question pour la gauche n’est donc peut-être pas de choisir entre économie et culture, entre marxisme et populisme, mais de parvenir à articuler durablement travail d’implantation sociale, bataille culturelle et revendications économiques — sans sacrifier la cohérence interne qui permet de tenir dans le temps.
