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Envisager les femmes comme une classe à part

Saliha Boussedra

— 25 mars 2019

Savoir en quoi Marx considérait les femmes comme une classe sociale à part concerne toute la pratique du mouvement ouvrier et du mouvement des femmes.

Envisager les femmes comme une classe à part

La question de savoir si les femmes forment ou non une classe sociale est un enjeu qui tire ses origines de problèmes à la fois théoriques et politiques. Cette question fait déjà son apparition chez Engels dans L’Origine de la propriété privée, de la famille et de l’État puis à nouveau dans les années 70, dans le mouvement social des femmes, en France notamment. Dans le contexte social et politique de ce mouvement, apparaissent un certain nombre de théoriciennes, qui prendront le nom de «féministes matérialistes», comme Christine Delphy, Nicole-Claude Mathieu, Colette Guillaumin, Paola Tabet, pour ne citer que les principales1. Ces penseuses seront conduites à reprendre le concept de classe sociale pour penser les femmes comme une autre classe, distincte de celle des hommes. Pour rendre compte de la position théorique et politique des féministes matérialistes, il convient de la resituer dans leur histoire politique: elle naît directement du contexte de luttes sociales et politiques où apparaît le Mouvement de Libération des Femmes.

Ces théoriciennes, engagées dans ces luttes (et c’est tout à leur honneur), cherchent à donner une cohérence théorique au mouvement et à rendre compte des communes conditions que partagent la majorité des femmes. Mais elles cherchent également à faire reconnaître sur le plan social et politique les problèmes spécifiques que rencontrent les femmes en considérant que, dans la théorie marxiste classique comme dans les organisations de gauche, l’émancipation des femmes reste un problème «secondaire». C’est dans ce cadre qu’elles sont amenées à s’approprier le terme de «classe», apparenté à la pensée marxiste, et conduites à considérer que les femmes forment une classe sociale. À partir de cette position théorique, elles sont logiquement conduites à revendiquer une autonomie politique du mouvement des femmes. Autrement dit, elles sont conduites à considérer que les femmes doivent quitter les organisations de gauche (les partis et les syndicats) pour former leur propre mouvement parce que, selon elles, les femmes n’ont plus un intérêt commun de classe avec les hommes, les deux sexes formant deux classes sociales distinctes et en lutte. Pour résumer leur position, elles considèrent que la théorie marxiste ne fait pas une juste place aux femmes et conduit à en faire un problème secondaire.

Cette secondarité des femmes se retrouverait alors dans les organisations de gauche, incapables, selon elles, de traiter des problèmes que rencontrent les femmes. En reprenant le terme de «classe» à la théorie marxiste, pour poser que les femmes relèvent d’une autre classe que celle des hommes, elles pensent être à même d’éclairer leurs problèmes et de légitimer la revendication d’une autonomie politique de leur mouvement. Néanmoins, faute d’une définition rigoureuse dans leurs théories, ce terme reste un terme générique. Il pourrait renvoyer soit vers le concept de «classe», mais sans que ce dernier soit rigoureusement défini, soit vers l’idée de «groupe», soit vers celle de «catégorie» comme la «catégorie de sexe» par exemple. En réalité, ces trois termes, classe, groupe et catégorie, sont utilisés comme des synonymes dans le féminisme matérialiste2.

Or, du point de vue marxiste, la relation entre la théorie et le politique n’est pas négligeable. Si la théorie est confuse dans ses conceptions, elle risque de conduire à une forme d’idéologie et d’entraver ainsi, non pas la lutte politique, mais la stratégie politique. Il est donc temps aujourd’hui d’ouvrir à nouveau ce débat et de faire un retour sur l’œuvre de Marx pour voir si elle est en mesure de nous éclairer sur ces questions. Dans L’Idéologie allemande, Marx semble s’orienter vers l’idée selon laquelle les femmes constitueraient une classe à part. Procédant dans cet ouvrage à une histoire de la formation des classes sociales, Marx pose qu’elles naissent de la division du travail et de la propriété privée. Pour lui, l’origine de la division du travail étant dans la division sexuelle du travail et la famille étant la toute première forme de propriété privée, les femmes seraient donc une classe à part. Cette idée semble se confirmer aussi chez Engels lorsque, dans L’Origine de la propriété privée, de la famille et de l’État, il établit une analogie entre le rapport de l’ouvrier à son patron et le rapport de la femme à son mari. Pourtant, dans le livre I du Capital, où il fait un usage massif de données concernant les femmes, Marx ne les envisage jamais comme une classe sociale. Comment, dans ces conditions, comprendre la place qu’il accorde aux femmes dans son analyse? Faut-il considérer que, contrairement à ce qu’il écrit dans L’Idéologie allemande, il considère dans le livre I du Capital les rapports entre les sexes comme secondaires par rapport à la classe sociale?

Nous verrons qu’en réalité Marx ne s’oriente ni vers une «secondarité» des rapports entre les sexes, ni vers la constitution d’une classe sociale des femmes. Dans ce cadre, nous tenterons alors de comprendre comment l’analyse marxiste peut éclairer d’un regard nouveau les luttes pour l’émancipation des femmes.

Les femmes dans L’Idéologie allemande

Pour poser la question de savoir si les femmes constituent une classe sociale, il convient de revenir brièvement sur la façon dont Marx tente d’élaborer le concept de classe sociale dans L’Idéologie allemande. Pour lui, les classes sociales n’étant pas une réalité anhistorique, elles ont donc une naissance et une fin. C’est à ce processus de genèse logique que s’attelle Marx en prenant appui sur l’étude historique de différentes sociétés humaines à différentes périodes. Pour cela, il reprend plus particulièrement les concepts de division du travail et de propriété privée.

Tout d’abord, pour lui, ces deux termes semblent se distinguer mais en réalité ils désignent la même chose. Seulement, l’un permet de comprendre le mouvement, l’activité humaine, l’autre permet de saisir le résultat, le produit de cette activité humaine. Pour lui, «la division du travail et la propriété privée sont des expressions identiques – dans la première, on énonce, en relation avec l’activité, la même chose que ce qu’on énonce dans l’autre concernant le produit de l’activité.»3

C’est d’abord dans l’«acte sexuel» que Marx situe l’une des toutes premières formes de division du travail. La division du travail prend naissance sur la base de la différence sexuelle en ce que cette dernière pose le problème de la procréation: «La division du travail, […] originellement, n’était rien d’autre que la division du travail dans l’acte sexuel, avant de devenir la division du travail qui se fait d’elle-même ou de manière “naturelle-spontanée »en vertu des dispositions naturelles (par exemple la force corporelle), des besoins, des hasards, etc.»4 Comme division du travail et propriété privée ne vont pas l’une sans l’autre, c’est également dans la famille que Marx situe la première forme de propriété privée: «La propriété […] a déjà son germe, sa première forme, dans la famille, où la femme et les enfants sont les esclaves de l’homme. L’esclavage dans la famille, qui est certes encore très brut et latent, est la première propriété, qui du reste correspond ici déjà complètement à la définition des économistes modernes, selon laquelle elle consiste dans le fait de disposer de la force de travail d’autrui.»5

Cette dernière citation, limpide en apparence, nous porte à croire que, du fait de cette division du travail, les femmes constituent une classe sociale. Il va même plus loin puisqu’il avance que les femmes, tout comme les enfants, sont une force de travail à la disposition du maître autrement dit du père et mari propriétaire. Cette division du travail, fondée sur la différence sexuelle, pose d’un côté un maître, nécessairement et exclusivement jouisseur, de l’autre une femme (et des enfants), forces de travail à la disposition du maître propriétaire. Ainsi semble se confirmer la proposition d’Engels selon laquelle: «Dans la famille, l’homme est le bourgeois, la femme joue le rôle du prolétariat.»6

En réalité, Engels part d’une analogie avec les rapports sociaux dominants (bourgeois/prolétaires) tels qu’ils existent dans le mode de production capitaliste. Il n’en va pas de même pour Marx. Pour mieux cerner la position de Marx , ce dernier passage de L’idéologie allemande, aussi précieux soit-il, n’est pas suffisant. En poursuivant au delà de ce seul passage sur les femmes l’analyse que mène Marx de la division du travail, nous découvrons que son cadre théorique est plus large qu’il n’y paraît. Autrement dit, si Marx pose dans ce qu’il appelle l’«acte sexuel» l’origine de la division du travail, cela ne veut pas dire que celle-ci est pleinement réalisée. Pour lui, l’histoire logique7 de la division du travail poursuit plusieurs étapes avant de se réaliser véritablement, c’est-à-dire avant de pouvoir être envisagée comme au fondement des classes sociales: entre la division du travail dans l’acte sexuel et la naissance des classes sociales s’intercale un certain nombre d’étapes que nous allons tenter d’appréhender afin de mieux comprendre à partir de quel moment il devient véritablement possible de parler d’une division du travail accomplie et donc de parler véritablement de classes sociales.

Un des premiers effets de la division effective du travail est qu’elle conduit à une forme d’«amputation» de l’individu.

La division du travail ne prend un caractère effectif, selon Marx, que lorsqu’il y a division entre d’un côté le travail matériel et de l’autre le travail intellectuel. Marx insiste sur le caractère fondateur de cette première forme effective de division parce qu’il tente de faire la genèse permettant de rendre compte du phénomène de l’«idéologie»8 ou d’une conscience qui se tient «la tête en bas». En effet, «la division du travail ne devient effectivement division du travail qu’à l’instant où entre en jeu une division du travail matériel et du travail intellectuel. Dès cet instant, la conscience peut effectivement s’imaginer qu’elle est autre chose que la conscience de la pratique existante, qu’elle représente effectivement quelque chose sans représenter quelque chose d’effectif – dès cet instant la conscience est en mesure de s’émanciper du monde et de passer à la formation de la “pure » théorie, de la théologie, de la philosophie, de la morale, etc.»9

Un des premiers effets de la division effective du travail est qu’elle conduit à une forme d’«amputation» de l’individu pour faire de ce dernier un être borné, un être seulement borné au travail manuel mais incapable de «conceptualiser», ou au contraire un être seulement borné au travail intellectuel mais incapable d’avoir une «conscience pratique». Puis, en plus des bornes qu’elle impose aux individus, la division du travail implique nécessairement de distribuer les instruments de la production. Dans le cadre de leurs activités productives, les individus ont un rapport avec la matière sur laquelle ils travaillent ou avec l’outil au moyen duquel ils la travaillent. En même temps qu’ils sont limités à un type spécifique d’activité, ils sont limités par rapport au type d’instrument dont ils font usage. En effet, «par la division du travail, est également déjà donnée d’emblée la division des conditions de travail, des outils et des matériaux.»10

Enfin, le mouvement de la division du travail aboutit à la formation des classes sociales lorsqu’il débouche sur la séparation de la ville et de la campagne. Dès lors qu’émergent des villes en opposition aux campagnes, nous assistons, à proprement parler, à la naissance des classes sociales. En effet, «la plus grande division entre le travail matériel et le travail intellectuel est la séparation de la ville et de la campagne. L’opposition entre la ville et la campagne commence avec le passage de la barbarie à la civilisation, de la tribu à l’État, de l’organisation locale à la nation, et elle s’étend à travers toute l’histoire de la civilisation jusqu’à nos jours […]. C’est ici que se fait jour en premier lieu la division de la population en deux grandes classes, laquelle repose directement sur la division du travail et sur les instruments de production.»11 Nous comprenons d’après ce passage que si la division du travail est bien au fondement de la formation des classes sociales, elle doit poursuivre un certain développement avant de faire apparaître des classes sociales aux intérêts clairement opposés. Si donc la division du travail prend bien son origine dans l’acte sexuel, ce moment dans l’histoire logique de la naissance et du développement de la division du travail ne suffit pas à lui seul à donner naissance aux classes sociales.

Un second élément d’analyse permet de comprendre pourquoi les femmes ne relèvent pas d’une classe sociale distincte. La relation entre les sexes et entre les générations au sein de la famille est effectivement fondée sur un type de division du travail. Dès lors, elle s’accompagne nécessairement d’un type de propriété privée. Dès que sont posés les concepts de division du travail et de propriété privée, il faut alors envisager que les individus engagés dans ce processus ont des relations qui correspondent au type de propriété privée dont ils relèvent. Dès qu’il y a division du travail, et donc propriété privée, cela implique d’une part que les individus subissent une forme d’amputation et, d’autre part, que ces relations sont gouvernées par des formes de ce que nous pouvons appeler des rapports de domination. Mais, la forme que prend la division du travail dans la relation entre les sexes et entre les générations au sein de la famille et la nature spécifique de ce type de propriété privée n’implique pas d’emblée que se forment là des rapports de classes.

En effet, dans le cadre de la famille, femmes, hommes et enfants forment une «communauté» de vie. Dans ces conditions, les femmes s’identifient à l’intérêt communautaire de la famille. Elles peuvent, tout comme les enfants, se trouver dans un rapport de domination avec leur conjoint, et néanmoins, gouvernées par l’intérêt matériel de la famille, être relativement déterminées (par les conditions matérielles) à s’identifier à cet intérêt. De ce point de vue, Marx se montre relativement proche de Hegel. Si Marx et Hegel n’ont absolument pas les mêmes analyses par rapport au mariage et à la famille, ils ont, en revanche, une certaine proximité sur la question de la négation de la personnalité des individus au sein de la famille. Dans les Principes de la philosophie du droit (troisième partie consacrée à l’«éthicité», première section intitulée «La famille»), Hegel écrit que «le point de départ objectif [du mariage] est le libre consentement des personnes, en l’occurrence le consentement à constituer une seule personne, à renoncer à leur personnalité naturelle et singulière dans cette unité-là, […] il est, à cet égard une autorestriction.»12

En ce sens, si, d’après Marx la relation de propriété privée implique, en effet, un rapport de domination masculine, en revanche, au sein de la famille, c’est l’ensemble des membres de cette communauté qui voient leur personnalité niée en tant qu’individu. Au fond, dans le cadre de cette forme spécifique de propriété privée que constitue ce que nous pouvons appeler la famille patriarcale, aucun des membres n’existe véritablement en tant qu’individu. C’est l’ensemble des membres qui, en tant qu’«unité», constituent une «personnalité». En effet, selon Hegel, «en tant que personne13, la famille a sa réalité extérieure dans une propriété en laquelle elle n’a l’être-là de sa personnalité substantielle qu’en tant que [réalisé] dans une richesse14

Pour Hegel, le mariage suppose la négation des personnalités individuelles, qui sont subsumées dans la communauté de vie et la fondation d’une famille implique la propriété. Contrairement à Hegel, Marx critique la division du travail dans l’acte sexuel puisqu’il prône l’abolition de la division du travail et de la propriété privée. En revanche, il est proche de Hegel pour considérer, qu’au sein de la famille, les différents individus, quels que soient leur sexe ou leur âge, n’existent pas véritablement «en tant qu’individus». Cette forme d’existence communautaire empêche les femmes, au sein de la propriété privée familiale, de se constituer véritablement en classe sociale. Par ailleurs, pour que les femmes deviennent une classe sociale à part entière, il faudrait qu’elles soient rassemblées sous des conditions matérielles communes qui leur permettent de dégager un intérêt commun dans le cadre de luttes communes qui les opposeraient aux chefs de famille. Or, les femmes, dans le cadre de la propriété privée familiale, ont plutôt tendance à s’identifier à l’intérêt communautaire de la famille plutôt qu’à leur intérêt en tant qu’individu membre d’une classe de femmes.

Dans ces conditions, la nature du lien qui relie une femme à un homme ainsi qu’aux enfants dans le cadre de la famille patriarcale n’a, selon nous, rien à voir avec celle qui relie l’ouvrier à son patron. Le premier est de nature «personnelle», le second de nature «impersonnelle». L’ouvrier ne forme, en aucun cas, une «communauté d’intérêt» avec le patron. Autrement dit, il ne défend pas, en général, l’intérêt de son patron et, s’il se met en grève, c’est par exemple pour augmenter son salaire. Contrairement à la relation qu’une femme entretient avec son conjoint, le rapport de l’ouvrier à son patron n’est pas un rapport «affectif», c’est un rapport impersonnel au sens où l’ouvrier est relativement indifférent à la personne du patron. Il a un patron aujourd’hui, demain il en aura probablement un autre et ainsi de suite.

Dans le soin que les femmes apportent aux différents membres de la famille, aux enfants en particulier, de même que dans le travail domestique, elles peuvent entretenir avec ces différentes activités «un rapport de servitude affectif», il n’en demeure pas moins que ce type de rapport n’a lieu que parce qu’elles ne sont pas tenues séparées des conditions dans lesquelles elles effectuent ces activités. Parce qu’elles s’identifient à l’intérêt communautaire, elles sont portées par un sentiment d’appartenance à la propriété privée familiale. Elles nomment les produits de leur procréation «leurs» enfants. En revanche, l’ouvrier ne qualifie pas les marchandises, qui sont pourtant le fruit de son travail, comme «ses» produits ou bien «ses» marchandises.

Les femmes dans le livre I du Capital

Nous avons vu que, dans L’Idéologie allemande, Marx reconnaît pleinement une division sexuelle du travail qui fait des femmes et des enfants une «force de travail» et des êtres dominés. Nous avons vu également que cette division du travail au sein de la famille n’atteignait pas un degré de développement suffisant pour permettre de faire véritablement des femmes une classe sociale. Comment cette question évolue-t-elle dans la pensée de Marx? Pour y répondre, il convient d’aller voir directement du côté du livre I du Capital où il aborde largement la question des rapports entre les sexes et où il rassemble des quantités prodigieuses de données concernant les femmes. Si ces données n’ont pas une valeur purement documentaire mais qu’elles font bien l’objet d’une analyse par Marx, où cette analyse le conduit-elle exactement? L’ampleur des données concernant les femmes permettrait-elle de faire des femmes une classe sociale à part entière? Ce n’est pas la voie que choisit Marx.

Dans le livre I du Capital, les femmes ne sont pas une classe sociale, en revanche elles sont une catégorie de salariés. Cela conduit-il à ce que la question des rapports entre les sexes devienne secondaire par rapport aux questions de classes? Pour Marx, les rapports entre les sexes sont pleinement intégrés à l’analyse de la classe ouvrière dans son ensemble. Seulement la classe ouvrière, la masse des travailleurs et travailleuses, ne forme pas d’emblée un tout uni ou bien un tout qui s’unifierait de façon mécanique. Au contraire, elle est divisée en catégories dont certaines, comme le sexe et l’âge, sont à la fois naturelles et historiques. Le propre du capital est de tirer profit de divisions naturelles et historiques pour en faire des catégories économiques. Les femmes, selon la division entre les sexes, deviennent pour le capital une catégorie économique, une catégorie spécifique de salariés pour laquelle il est possible de dresser des constantes, de trouver des régularités. Sous le joug du capital du XIXe siècle, il en est de même, selon la division entre les âges, pour les enfants. C’est à partir de ce schéma que démarre l’analyse de Marx et qu’il nous dresse le tableau des trajectoires contradictoires de ces différentes catégories de salariés, divisées entre elles.

En effet, dans le livre I du Capital, le travailleur concret, réel, a toujours et de façon systématique un sexe et un âge (et Marx ajoute également la qualification car elle joue un rôle dans la division catégorielle des salariés). Ces catégories présentent des constantes dans le domaine empirique relativement aux individus qu’elles subsument. Par exemple, le salaire des catégories de travailleurs qui relève du sexe féminin et de l’âge adulte est en moyenne de moitié inférieur au salaire des travailleurs adultes de sexe masculin. De même, les individus subsumés sous une catégorie peuvent présenter des constantes qui transcendent la classe sociale: par exemple, une loi du Code civil Napoléon soumet l’ensemble des femmes mariées à l’autorité de leur mari. Il n’en demeure pas moins que les femmes de la classe ouvrière, les seules à être l’objet de l’analyse de Marx dans le livre I du Capital, relèvent bien de la classe ouvrière dans son ensemble.

Les femmes sont une catégorie socio-économique au cœur de la contradiction entre propriété privée familiale et propriété privée capitaliste

La particularité de la catégorie des salariés adultes de sexe féminin est qu’elle se trouve au cœur de la contradiction entre deux types de propriété privée. Dans l’analyse de Marx, les femmes adultes ne sont pas séparées entre leur vie au foyer et leur vie à l’usine, au contraire elles sont saisies dans ce va-et-vient, dans cette trajectoire contradictoire entre les deux, en tenant compte des effets que cela produit sur les différents membres de la famille mais également sur le salariat. La catégorie des femmes prolétaires relève d’abord d’un tout qu’est la famille ouvrière. Au sein de ce tout, les femmes subissent la division sexuelle du travail tout comme les enfants subissent la division générationnelle. Chaque composante de ce tout est envisagée de façon dialectique dans sa trajectoire entre le foyer et l’usine, trajectoire à laquelle se mêlent bien sûr les luttes ouvrières. C’est ainsi que se dessine une violente contradiction entre deux types de propriété privée: la famille et l’usine. Si la féodalité, qui affecte les rapports sociaux au sein de la famille, est un héritage plus ancien que l’histoire capitaliste, il n’en demeure pas moins que l’arrivée du capitalisme touche de plein fouet la famille et affecte la division du travail qui caractérise cette forme de propriété privée.

Dans l’histoire du développement de la division du travail, Marx ne détache pas celui qui se produit au sein de la famille (et qui est accéléré par l’arrivée du mode de production capitaliste) de celui qui se produit au sein du marché du travail. Il tient les deux bouts des rapports contradictoires entre ces deux types de propriété privée et de division du travail, les deux bouts de ces institutions sociales que sont la famille et l’usine parce que ce qui se passe dans l’une a des conséquences au sein de l’autre. Les conséquences sur la division du travail au sein du foyer peuvent à leur tour se transformer en luttes ouvrières, pour interdire par exemple le travail de nuit des catégories de salariés que sont les femmes adultes. Il est impossible ici de revenir sur toutes les conséquences pour la famille et pour le salariat engendrées par l’entrée massive des femmes (ainsi que des enfants et adolescents des deux sexes) dans le marché du travail, à l’arrivée de la grande industrie. Néanmoins, nous pouvons voir que la question des rapports entre les sexes ne relève ni d’une question secondaire ni d’une question prioritaire mais d’un important problème d’une part de division catégorielle au sein même de la classe ouvrière et d’autre part d’un rapport contradictoire entre les deux types de propriété privée que sont la famille et l’usine.

La perspective politique

Après avoir tenté d’éclairer ces questions d’un point théorique chez Marx, il s’agit maintenant de tenter d’envisager ces questions dans une perspective politique. En ne commençant pas par une définition rigoureuse du concept de classe, les féministes matérialistes n’avaient alors pas les moyens de penser les femmes comme étant également des salariées. Leur conception permettait de penser le travail domestique des femmes et leur travail en direction des enfants mais il laissait dans l’impasse leur rapport au capital en tant que salariées. De plus, cette absence de définition rigoureuse du concept de classe les avait conduites à confondre les femmes en tant que catégorie de sexe et les femmes en tant que catégorie socio-économique relevant d’une classe sociale. À cause de cette confusion, la lutte féministe s’est trouvée réduite à n’être plus qu’une lutte d’identité. Faute de mettre en place les concepts adéquats, les féministes matérialistes se sont trouvées en difficulté pour penser le moment historique qu’elles traversaient mais elles ont fini également par être en difficulté pour penser à plus long terme l’émancipation des femmes.

L’émancipation politique ne suffit pas à réaliser ce que Marx appelle l’émancipation humaine ou l’émancipation sociale.

En réalité, selon nous, les années 70 constituent le point d’aboutissement du processus d’émancipation politique des femmes. Cela veut dire qu’au terme de ce processus, qui commence avec l’obtention du droit de vote, les femmes deviennent des sujets de droit, c’est-à-dire des citoyennes à part entière, comme le sont devenus en 1848 les ouvriers masculins français en obtenant le suffrage universel masculin. Les femmes deviennent un sujet de droit à la fois au sein de la famille et au sein de la société civile. Après avoir obtenu le droit de vote, elles obtiennent que la «puissance paternelle» se transforme en «autorité parentale». C’est parce que les femmes se sont d’abord engagées dans un processus d’émancipation politique qu’elles ont pu revendiquer une autonomie politique par rapport aux organisations politiques et syndicales ouvrières. En effet, dans ce cadre, les femmes de la classe ouvrière comme les femmes de la bourgeoisie avaient des intérêts communs. De même, en France, pendant toute une partie du XIXe siècle, les ouvriers se sont associés à la bourgeoisie pour réaliser l’émancipation politique et instaurer la République. Mais, si l’émancipation politique constitue un progrès non négligeable d’un point de vue marxiste, elle ne suffit pas à réaliser ce que Marx appelle l’émancipation humaine ou l’émancipation sociale. Car, en devenant des sujets de droit, ouvriers et ouvrières n’ont pas pour autant surmonté les rapports sociaux liés à la division du travail et à la propriété privée et restent enrôlés dans les rapports de ces deux types de propriété privée que sont la famille et l’usine.

Les organisations ouvrières ne parviennent pas à dégager une stratégie politique claire dès lors qu’il s’agit des femmes et de leur émancipation.

En outre, ces confusions conceptuelles entre catégorie de sexe et catégorie socio-économique, de même que les confusions entre émancipation politique et émancipation sociale, ont fini par se retrouver également du côté des organisations ouvrières elles-mêmes. Face à la revendication d’une autonomie politique du mouvement des femmes, en particulier dans les années 70 en France, les organisations ouvrières ont fini par intégrer les questions féministes à la fin du XXe siècle mais elles ont reconduit les confusions conceptuelles des théoriciennes du Mouvement de libération des femmes. Si nous voulons éclairer ce problème, il convient de comprendre que, en tant que catégorie de sexe, les femmes relèvent de ce que nous appelons «les droits de l’Homme», autrement dit ce sont des femmes envisagées comme des êtres humains et qui, à ce titre, sont en droit de revendiquer les droits fondamentaux de tous les êtres humains. Cela relève du processus d’émancipation politique universel des femmes.

En revanche, en tant que catégorie socio-économique, les femmes se divisent selon leur place dans les rapports de production capitalistes. Dans la mesure où pour Marx, premièrement les femmes ne relèvent pas d’une classe sociale mais sont une catégorie socio-économique, et deuxièmement que les rapports que les femmes entretiennent au sein de la famille sont conditionnés par les rapports entre le capital et le travail, alors leur intérêt en tant que catégorie socio-économique relève soit de l’intérêt de classe de la bourgeoisie, soit de l’intérêt de classe du prolétariat. Comme la place des femmes au sein de la propriété privée familiale ne suffit pas à faire d’elles une classe sociale à part, c’est la position qu’elles occupent, avec leur famille, dans les rapports de production capitalistes qui détermine leur position de classe.

Faute de distinguer la catégorie de sexe de la catégorie socio-économique, la question de l’émancipation des femmes est posée comme étant relative à la défense des minorités

Faute de lever le voile sur ces confusions théoriques, les organisations ouvrières ne parviennent pas à dégager une stratégie politique claire dès lors qu’il s’agit des femmes et de leur émancipation. En confondant émancipation politique et émancipation sociale, elles ne parviennent pas à penser l’intérêt de classe des femmes du prolétariat et sont conduites, en réalité, à les envisager seulement comme une catégorie de sexe. De même, lorsqu’elles reprennent les idées de certaines théoriciennes féministes selon lesquelles les femmes seraient une autre classe sociale, elles sont conduites à penser la question des femmes comme une question, certes importante, mais qui reste à côté des problèmes des femmes en tant que catégorie socio-économique et, par exemple, à mettre sur le même plan la question des luttes féministes avec la question de la lutte des classes, comme si les femmes se trouvaient en dehors des rapports entre le capital et le travail. En outre, lorsqu’elles ont à traiter des problèmes liés à la propriété privée familiale, elles envisagent à nouveau les femmes comme une catégorie de sexe et sont conduites à traiter ces problèmes comme une question sociétale relative à l’évolution des mœurs ou même une question identitaire qui relèverait des droits à la reconnaissance des minorités.

Envisager les femmes comme une classe à partOr, ces confusions politiques sont préjudiciables à l’intérêt de classe du salariat dans son ensemble et susceptibles de conduire à des impasses politiques. Faute de poser la centralité du concept de classe dans le cadre d’une perspective communiste, et faute de distinguer la catégorie de sexe de la catégorie socio-économique, les organisations ouvrières se retrouvent dans les méandres et les contradictions de la gauche, comme aux États-Unis où la question de l’émancipation des femmes est posée comme étant relative à la défense des minorités. Une défense des minorités où, le concept de classe ayant été évacué, les minorités apparaissent non seulement comme coupées ou séparées des questions sociales mais, bien pire encore, comme s’opposant aux intérêts des masses populaires. Ces confusions finissent par être préjudiciables à la fois aux organisations ouvrières mais aussi à la masse des femmes, dans la mesure où c’est bien du côté de la classe ouvrière que les femmes, en tant que catégorie de sexe et catégorie socio-économique sont les plus nombreuses.

En raison des problèmes à la fois théoriques et politiques posés par la manière dont sont envisagées les femmes à la fois du côté du mouvement féministe et du côté des organisations ouvrières, un large débat et de larges confrontations politiques seront nécessaires pour penser l’émancipation politique universelle des femmes en tant que catégorie de sexe et penser leur participation à la lutte des classes en tant que catégorie socio-économique.

Footnotes

  1. Selon Michèle Riot-Sarcey, «d’autres femmes construisent des systèmes de pensées qui, d’un point de vue épistémologique, perturbent l’empire du masculin. Parmi elles, et pour n’en citer que quelques-unes, Paola Tabet, Nicole-Claude Mathieu, anthropologues […], Colette Guillaumin, Christine Delphy, sociologues, Michèle Le Dœuff, philosophe.» M. Riot-Sarcey, Histoire du féminisme, Paris, La Découverte, 2002, p. 104.
  2. Penser le genre, Syllepse, 2009, pp. 296-297.
  3. K. Marx, F. Engels, J. Weydemeyer, L’Idéologie allemande, 1er et 2e chapitres, Paris, GEME, Éditions sociales, 2014, p. 75.
  4. Ibid., p. 71.
  5. Ibid., p. 75.
  6. Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Paris, Éditions sociales, 1954, p. 72.
  7. L’histoire «logique» veut dire ici que Marx se situe en dehors de la temporalité historique. Comme il ne peut pas remonter aux premiers temps humains, il est obligé de poser un modèle de départ qui permette de rendre compte de la manière dont a pu se former la division du travail et la propriété privée à l’origine.
  8. Nous ne nous occuperons pas ici du problème de l’«idéologie» qui n’est pas notre sujet, nous chercherons seulement à retracer la façon dont Marx élabore le concept de «classe sociale».
  9. K. Marx, F. Engels, J. Weydemeyer, op.cit. p. 71.
  10. Ibid., p. 225.
  11. Ibid., p. 149.
  12. G. W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, Paris, Gallimard, 1989.
  13. C’est nous qui soulignons.
  14. G. W. F. Hegel, op.cit., p. 268.