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Congo souverain : le choix du multilatéralisme

Jonathan Mangala

—1 avril 2026

Au cœur des transitions technologiques et industrielles, le Congo impose sa souveraineté par le multilatéralisme. Analyser ces alliances exige désormais d’adopter un regard anti-impérialiste qui va au-delà du prisme occidental.

Les méthodes impérialistes occidentales sont encore très actuelles. L’accord de paix conclu par Trump entre la RDC, le Rwanda et le M23 — groupe rebelle armé à l’Est du Congo auteur de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité — n’est pas autre chose qu’une forme de racket organisé. « La paix en échange de minerais », voici le deal imposé par Trump. Les accords de Washington signés en décembre 2025 donnent un accès privilégié aux investisseurs américains à plusieurs projets miniers ainsi qu’aux minerais critiques.1 L’Occident a longtemps commercé avec le Rwanda pour obtenir des minerais pillés par le M232 et Washington utilise aujourd’hui le conflit pour sécuriser sa mainmise sur les chaînes de valeur minière et dépasser la Chine. Que ce soit à l’échelle mondiale ou sur le continent africain, l’hégémonie américaine vacille. Face à ce déclin, les Etats-Unis durcissent leur posture internationale : les leviers d’influence classiques s’essoufflent au profit d’une approche plus agressive, illustrée par ce retour en force des États-Unis au Congo.

L’érosion de l’hégémonie occidentale

Par ailleurs, alors que la Chine est souvent désignée comme le “nouveau colon” de la République Démocratique du Congo, les contrats de collaboration sino-africaine ne cessent de se multiplier ces dernières années, soulignant une perte d’influence de l’occident sur le continent africain. Cette montée en puissance bouscule l’ordre établi et redessine les rapports de force depuis plusieurs années. Toutefois, pour bien saisir les enjeux de ce basculement, il faut d’abord se replonger dans l’histoire tourmentée de la lutte du Congo pour sa véritable souveraineté. Trois événements ont mené à un rapprochement du Congo vers la Chine :

1) La production industrielle de la RDC quasiment à l’arrêt de 1998 à 2003, à cause de la 2ème guerre du Congo. Une guerre où les Etats-Unis ont financé et renforcé militairement les 2 principaux agresseurs : le Rwanda et l’Ouganda. Le conflit s’est principalement déroulé sur le territoire de la RDC ce qui a détruit une grosse partie des infrastructures et a eu impact dévastateur sur l’économie.

Jonathan Mangala a 26 ans. Il est étudiant en économie et activiste étudiant à l’ULB.

2) Le poids de la dette accumulé par l’ancien président Mobutu Sese Seko, porté au pouvoir par la Belgique et les États-Unis, atteint le montant de 13,27 milliards de dollars en 2001, soit 226% du PIB ; une dette insoutenable qui empêche le développement du pays. Cette dette est en grande partie détenue par les institutions occidentales, telles que le FMI et le Club de Paris, un forum de puissances occidentales qui utilise la dette comme levier de pression sur les pays du Sud.

3) La crise des subprimes de 2007 a poussé de nombreux investisseurs et banques occidentaux à se retirer de l’Afrique. Ce coup de frein est frappant en 2008 : les investissements directs étrangers (voir sorties IDE 2008) provenant de l’Union européenne et des États-Unis ont alors chuté brutalement, aggravant une situation économique déjà compliquée3

Le pragmatisme commercial

La Chine entre alors en scène avec un prêt de 8,5 milliards de dollars, donnant naissance au pacte sino-congolais “Sicomines”. C’est un accord de partenariat entre la République démocratique Congo et un consortium d’entreprises chinoises. Il a été constitué une co-entreprise minière, Sicomines, entre l’entreprise locale congolaise Gécamines qui détiendrait 32% de la co-entreprise et un consortium de 5 entreprises chinoises : China Railway group Ltd, Sinohydro Corporation, China Railway Sino-Congo Mining Ltd, Sinohydro Harbour Co Ltd, China Railway Resources Development Ltd.4

En contrepartie de ce prêt à 8,5 milliards, un contrat d’exploitation de ressources minières a été accordé à la Chine. Pour une période de 25 ans, la Sicomines devra produire près de 10 millions de tonnes de cuivre et 600 000 tonnes de cobalt d’une valeur de 12 milliards. La Chine, elle, devra en échange investir et venir construire des infrastructures telles que : transport ferroviaire (3 milliards de dollars) et routier (2 milliards de dollars), des projets sociaux dont 2 universités, 32 hôpitaux, 5000 logements sociaux (758 millions de dollars).5

Le contrat conclu entre le Gouvernement congolais et le Groupement d’entreprises chinoises a attisé la fureur des pays occidentaux au point où la Banque mondiale et le FMI conditionnent l’allègement de la dette de la RDC à la réduction de 50% du montant prévu pour les infrastructures. Le pays a ainsi perdu 3 milliards de dollars pour des travaux d’infrastructures.À cause de l’interventionnisme des institutions occidentales, une grosse partie des infrastructures promises ne verront pas le jour.

Sur les 3 milliards restants destinés aux infrastructures, l’Inspection Générale des Finances révèle que seulement 822 millions ont été décaissés.6

Malgré les blocages financiers et les critiques sur la gestion certains gros projets voient le jour : Hôpital du cinquantenaire, Centrale hydroélectrique de Busanga, Construction et équipement de l’Institut Technique de Kapata et de plusieurs écoles primaires dans les zones minières. Cela a surtout permis une relance du moteur économique du pays : le secteur minier.7

On peut également observer deux stratégies commerciales divergentes entre la Chine et les États-Unis notamment vis-à-vis du continent africain. D’un côté, la Chine a annoncé supprimer totalement les taxes douanières qui s’appliquent à 100% des produits pour 53 pays africains, dont la RDC8 dès le 1 er mai 2026. Pour un commerçant congolais, c’est simple : la suppression des taxes douanières rend ses produits moins chers pour les consommateurs chinois, sans qu’il ait à baisser ses propres prix.

Les contrats de collaboration sino-africaine ne cessent de se multiplier, soulignant une perte d’influence de l’occident sur le continent africain. Cette montée en puissance bouscule l’ordre établi et redessine les rapports de force.

Côté américain, l’exportateur congolais avance en terrain miné. Depuis 2025, une taxe de 10 % ferme la porte à la plupart des produits, sauf ceux que Washington juge indispensables. Le décret du 24 février 20269 agit comme un filtre : il laisse passer librement le cobalt, le cuivre ou le lithium, car l’industrie américaine en a un besoin vital, mais il taxe tout le reste. C’est le paradoxe de la politique de Trump : l’Amérique ne veut pas du commerce congolais dans sa globalité, elle veut simplement s’assurer que les richesses du sous-sol de la RDC servent ses propres intérêts dans sa grande confrontation avec la Chine.

Même si les accords Sicomines sont critiquables, ils s’éloignent des méthodes impérialistes : la Chine privilégie le pragmatisme commercial sans l’ingérence politique ou l’asphyxie financière imposées par le passé. Face à cela, la diplomatie et la politique commerciale agressive des USA ne sont rien d’autre qu’un aveu de faiblesse. Cela révèle la perte de vitesse de l’Occident sur le continent africain : incapable de rivaliser sur le terrain de la coopération économique, Washington n’a plus que le chantage sécuritaire, la guerre commerciale ou militaire pour tenter de freiner son déclin économique.

La lutte pour la souveraineté

Pour légitimer leurs oppositions aux relations sino-congolaises, les institutions financières internationales ont diffusé un mythe au moment de la signature du contrat de 2008 : l’augmentation de la dette de la RDC. L’histoire nous montre que cet argument était bien fallacieux.

L’analyse du portefeuille de la dette congolaise révèle que la pression financière provient principalement des institutions multilatérales comme le FMI et la Banque mondiale en tête plutôt que de la coopération bilatérale, bien que cette dernière soit dominée par la Chine et l’Inde.

Les accords Sicomines s’éloignent des méthodes impérialistes : la Chine privilégie le pragmatisme commercial sans l’ingérence politique ou l’asphyxie financière imposées par le passé.

Même si le contrat sino-congolais a permis une certaine croissance pour le Congo, il le mettait aussi en désavantage par rapport à la Chine mais aussi aux autres investisseurs étrangers. Il y a donc eu deux réformes du code minier : en 201810 et en 202411. Ces réformes ont permis une plus grande souveraineté sur les ressources. Grâce à ces réformes, la République démocratique du Congo a repris les rênes de son destin industriel en imposant des règles beaucoup plus strictes aux entreprises étrangères qui exploitent son sous-sol. En qualifiant ses ressources les plus précieuses de stratégiques, l’État s’assure désormais de capter une part juste des bénéfices dès que leurs cours mondiaux s’envolent. Cette nouvelle souveraineté oblige les miniers à transformer les matières brutes directement sur place plutôt que de les exporter telles quelles, tout en garantissant aux citoyens congolais une place centrale dans la gestion des grands projets miniers du pays.

Ce renforcement du rapport de force est d’ailleurs porté par une société civile dynamique organisant des mobilisations dans les villes minières pour plus de transparence et pour plus d’équilibre dans les contrats avec la Chine. Preuve que le peuple congolais est l’acteur principal de sa propre indépendance économique.

En mettant en concurrence les investisseurs mondiaux, qu’il s’agisse de puissances établies comme la Chine et l’Occident mais aussi de leaders africains tels que le Kenya, la Tanzanie12 ou l’Angola ,le Congo réaffirme sa souveraineté face à ses partenaires historiques. Cette rupture avec l’exclusivité européenne, qui n’a généré que l’endettement et l’exportation de ressources brutes vers le Nord , consacre l’essor d’un multilatéralisme pragmatique. Ce pivot, favorisant aussi le commerce sud-sud, devient ainsi le moteur d’une véritable transformation industrielle.

Footnotes

  1. Strategic Partnership Agreement Between the Government of the United States of America and the Government of the Democratic Republic of the Congo https://www.state.gov/strategic-partnership-agreement-between-the-government-of-the-united-statesof-america-and-the-government-of-the-democratic-republic-of-the-congo/
  2. Lettre datée du 27 décembre 2024, adressée à la Présidente du Conseil de sécurité par le Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo https://documents.un.org/doc/undoc/gen/n24/373/38/pdf/n2437338.pdf
  3. RAPPORT SUR L’INVESTISSEMENT DANS LE MONDE, 2009 https://unctad.org/system/files/official-document/wir2009overview_fr.pdf
  4. ENTREPÔT DES DONNÉES DU SECTEUR DES MINES DE LA REP. DEM DU CONGO https://datawarehouse.ctcpm.cd/emine/operateur/contrat/relatif/5/be
  5. Idem.
  6. CONCLUSIONS DE L’INSPECTION GÉNÉRALE DES FINANCES SUR LA CONVENTION DE COLLABORATION D’AVRIL 2008 ENTRE LA RDC ET LE GROUPEMENT D’ENTREPRISES CHINOISES https://www.igf.gouv.cd/resources/rapport/voirplus/CONCLUSIONS%20DE%20L%27INSPECTION%2 0G%C3%89N%C3%89RALE%20DES%20FINANCES%20SUR%20LA%20CONVENTION%20DE%2 0COLLABORATION%20D%27AVRIL%202008%20ENTRE%20LA%20RDC%20ET%20LE%20GROU PEMENT%20D%27ENTREPRISES%20CHINOISES%28CONTRAT%20CHINOIS%29
  7. Banque Centrale du Congo, Condensé d’informations Statistiques, Kinshasa, janvier 2020 https://www.investindrc.cd/fr/spip.php?article13
  8. Article Le monde sur l’économie africaine https://www.lemonde.fr/international/article/2025/06/14/la-chine-entend-supprimer-les-droits-de-douan e-pour-la-quasi-totalite-des-pays-africains_6612984_3210.html
  9. Décret présidentiel de la maison blanche https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2026/02/imposing-a-temporary-import-surcharge-to-a ddress-fundamental-international-payments-problems/
  10. ENTREPÔT DES DONNÉES DU SECTEUR DES MINES DE LA REP. DEM DU CONGO Mining-Datawarehouse -SICOMINES, LA SINO-CONGOLAISE DES MINES SA-Documents rélatifs
  11. Idem.
  12. EAC TRADE AND INVESTMENT REPORT 2024 https://trademarkafrica.com/wp-content/uploads/2025/10/EAC-Trade-and-Investment-Report-2024.pdf