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Ce que le néolibéralisme fait au travail

Alexis Cukier

— 17 décembre 2018

Loin de n’avoir été qu’un processus économique de maximisation des profits pour le capital , le néolibéralisme a été une attaque violente contre les potentialités démocratiques du travail.

Dans les études académiques récentes , le « néolibéralisme » a le plus souvent été défini en des termes économiques , comme une phase de relance du processus d’extorsion de survaleur et de maximisation des profits pour les plus riches — qui étaient menacées dans les années 1970 — au moyen principalement de la financiarisation de l’économie. Par ce terme , on désigne les transformations structurelles de l’économie capitaliste , ces cinquante dernières années , qui ont permis aux « classes capitalistes alliées au top management , et particulièrement les managers financiers , de renforcer et d’étendre au niveau global leur hégémonie1 ». On peut les caractériser par trois facteurs principaux : les grandes entreprises du secteur productif ont acquis des capacités financières propres ; les banques ont intensifié leurs activités de prêt aux ménages et de spéculation sur les marchés financiers ; les ménages ont été impliqués de manière structurelle dans les activités du secteur de la finance à titre de débiteurs ou de détenteurs de titres financiers2. Cependant , d’un point de vue politique , cette financiarisation de l’économie ne doit être considérée que comme un vecteur , parmi d’autres , d’une nouvelle phase d’offensive capitaliste contre les risques – ayant émergé dans la période précédente , entre la Seconde guerre mondiale et les années 1970 – d’une expansion du pouvoir des travailleurs3.

En effet , si l’on peut soutenir , avec Wendy Brown , que le néolibéralisme constitue un projet de « dé-démocratisation4 » de la société , ce processus antidémocratique a visé à renforcer le pouvoir des capitalistes contre le pouvoir , non pas du « peuple » , mais des travailleurs. Comme l’a montré notamment David Harvey , le néolibéralisme constitue en effet un « projet politique initié par la classe capitaliste du fait qu’elle se sentait gravement menacée d’un point de vue politique comme économique à la fin des années 1960 et dans les années 1970. Ils voulaient , à tout prix , conduire un projet politique permettant de réduire le pouvoir du travail5.» Dans cette perspective , le processus spécifique de « dé-démocratisation » porté par le néolibéralisme consiste fondamentalement dans une attaque contre les potentialités démocratiques du travail.

Pour étayer cette thèse , cet article propose d’examiner — principalement dans l’Union européenne , et particulièrement en France — trois des principaux vecteurs de cette « dé-démocratisation du travail »: l’organisation néo-managériale du travail ( au niveau de l’entreprise ) , puis la dissolution du droit du travail au sein du droit de la concurrence , enfin la reconfiguration des rapports de classe , de sexe et de race au sein de la division internationale du travail. Ce faisant , il s’agit d’examiner ce que le néolibéralisme fait au travail ( et plus précisément à son organisation , à ses institutions et à sa division ) , pour envisager certaines des conditions d’une politique du travail alternative.

L’organisation néomanagériale du travail

Par organisation néomanagériale du travail , on peut entendre un ensemble de dispositifs ( pilotage par logiciels et/ou par projet et/ou par compétence , évaluation individualisée , normes de qualité totale , benchmarking , formation de développement personnel , etc. ) visant à imposer les normes financières au sein même de l’activité de travail. Il s’agit , d’une manière générale , d’organiser le travail selon des objectifs segmentés , à la réalisation desquels cadres et subalternes doivent participer activement , et en fonction desquels ils doivent adapter eux-mêmes leurs comportements et moduler leurs tâches. Or , on peut montrer que ces nouvelles formes d’organisation du travail ont pour conséquence d’empêcher la délibération des travailleurs , de rendre impossible leur décision collective et de désorganiser leur action collective. Envisageons quelques exemples.

Dans son enquête sociologique sur les effets des dispositifs managériaux imposés depuis les années 1990 dans les agences de la Poste6 , Fabienne Hanique montre que l’une des premières conséquences de la réorganisation néomanagériale du travail concernait la possibilité de délibérer , et pour cela de communiquer et de s’entendre , dans le cours de l’activité pour régler collectivement les problèmes. Le constat des guichetiers ne cesse de revenir : « On ne s’entend plus » , on ne « peut plus compter les uns sur les autres » , les relations « se dégradent » et « maintenant , c’est chacun pour sa pomme6». Le chef d’équipe , lui , se plaint d’une sursollicitation pour des problèmes auparavant résolus par les guichetiers eux-mêmes : « je ne comprends pas : on dirait vraiment qu’ils ne savent plus travailler7 ». Est en cause la nouvelle organisation du travail , liée aux nouveaux objectifs financiers et imposée par le top management , qui coordonne l’activité en flux tendu et privilégie le contact direct avec les clients plutôt que la coopération entre guichetiers. C’est pourquoi « la modernisation a pour conséquence une altération des fonctionnements collectifs , la définition de ce qui se fait et ne se fait pas ne peut plus faire l’objet de délibérations8 ». Comme dans d’innombrables autres cas , la réorganisation managériale du travail a supprimé les supports nécessaires à la délibération collective sur l’activité.

C’est aussi la possibilité même d’une décision , qu’elle soit collective ou individuelle , qui est rendue difficile , voire impossible. Patrick Viveret , ancien conseiller à la Cour des comptes , rapporte une discussion avec un responsable budgétaire pressé de recevoir les indicateurs qui doivent résulter de son travail , à qui il répond que les délais sont trop courts et qu’il faut un temps pour l’étude , l’affinement des propositions et la décision :

« – Vous avez certainement raison , mais je suis quand même obligé de vous demander cela.

– Pourquoi ?

– Parce que sinon le système informatique se bloque »9.

La multiplication des contrôles informatiques et évaluations des travailleurs peut ainsi avoir simultanément pour conséquence une accélération des rythmes de la décision et une substitution des décisions par des prescriptions rigides , conduisant à des « logiques paradoxantes10 » telles que « soyez autonomes , mais ne prenez pas de décision ». Les salariés contestent alors , notamment , les normes de qualité totale , par exemple les outils managériaux de suivi de la qualité , de la traçabilité et de la maîtrise des coûts imposés à l’hôpital , qui deviennent progressivement des finalités au détriment des décisions collectives pour bien soigner11.

Enfin , le diagnostic d’une désorganisation de l’action collective et des collectifs de travail qui la permettent – dont les formes peuvent aller de l’individualisation du rapport au travail et d’une déqualification collective des travailleurs à une politique explicite de désyndicalisation12 – est désormais solidement étayé. Danièle Linhart a particulièrement insisté sur la rupture des solidarités de métier et , corrélativement , de la fierté ouvrière et syndicale : ainsi , dans un centre de mise en bouteille d’eau minérale , il est d’usage pour les plus anciens salariés de parler avec nostalgie des années 1970-1980 , car il y avait , comme l’exprime un ouvrier , « une grande participation collective avec une entente fabuleuse » , car « les syndicats étaient très puissants. On se serrait les coudes. Avant , on était tous à peu près copains. S’il y avait un problème , tout le monde intervenait13.» Mais cette destruction des solidarités ouvrières s’appuie le plus souvent sur un processus spécifique: au sein de l’organisation néomanagériale du travail , les objectifs des salariés ne cessent de diverger. L’imposition de la logique financière au sein des activités de service ( public ou privé ) , par exemple , ne se fait pas sans une disjonction entre les sens attribués à leurs activités par les subalternes et les cadres. À partir d’une enquête au sujet de la réorganisation du travail dans l’entreprise France Telecom , c’est ce que montre Philippe Zarifian , qui désigne cette différence en termes d’antagonisme entre la « compétence » des travailleurs et le « contrôle » des dispositifs néomanagériaux au sein de plusieurs « modèles de productivité » , qu’on retrouve dans de nombreux autres secteurs du service de masse. C’est le cas , par exemple , chez les opérateurs techniques , des critères de productivité mesurés par acte de travail spécifique qui s’opposent à la prise en compte « de la participation effective des agents du réseau à la délivrance du service14». Ici , l’activité est désorganisée par le fait que les opérateurs et les cadres ne s’appuient pas sur les mêmes normes pour évaluer un travail de qualité.

La réorganisation managériale du travail a supprimé les supports nécessaires à la délibération collective sur l’activité.

Au-delà de ces exemples spécifiques , on peut montrer que les dispositifs néomanagériaux , dans leur inventive variété , ont toujours pour objectif de neutraliser le risque d’une prise de pouvoir des travailleurs sur leur activité , qui viendrait contrecarrer les objectifs des actionnaires relayés par le top management. Ainsi , l’évaluation individualisée des performances engage à traduire et enregistrer systématiquement les actes de travail sous formes de données informatiques en vue d’une estimation par la hiérarchie et organise la concurrence entre les travailleurs , entravant ainsi la délibération et la coopération dans l’entreprise. Les normes de qualité totale règlent les processus de travail au moyen de codes , règles et statistiques comptables , substituant ainsi la prescription d’actes standardisés et déliés de leur finalité pratique à la délibération collective sur l’activité. Le gouvernement par les flux , caractérisé par une hyper-segmentation et un pilotage des processus de travail par les flux d’informations , de stocks , de marchandises , en circulation permanente et au rythme accéléré desquels la production s’organise , empêche l’activité collective de réorganisation des processus de travail. Enfin , certaines formations au développement personnel et pratiques de coaching et de consulting , quand elles visent à contrer la « résistance au changement » des salariés , les contraint ou les incite à accepter des procédures et formes d’organisation qu’ils désapprouvent et à l’élaboration desquelles ils ne peuvent pas participer. C’est donc à chaque fois « au ras de l’activité » que l’organisation néomanagériale du travail entrave la possibilité d’une activité démocratique des travailleurs15.

Le démantèlement du droit du travail dans l’Union européenne

L’analyse des politiques sociales et économiques mises en œuvre par l’Union européenne ces trois dernières décennies permet également de saisir le projet de neutralisation des bases d’une possible démocratie du travail dans le néolibéralisme.

Les politiques européennes de l’emploi , depuis les années 1970 , n’ont pas seulement pour objectif de garantir des conditions d’extorsion de survaleur et d’accumulation mais aussi de rendre impossible un tel renforcement du pouvoir des travailleurs. C’est ce que visent notamment aujourd’hui les politiques d’ « activation » – qui permettent d’accroître la concurrence sur le marché du travail16 – , de « valorisation du travail » – qui incitent à augmenter la différence entre les revenus du travail et les minimas sociaux – , ou de « flexicurité » – qui articulent l’employabilité des travailleurs , l’octroi de droits minimaux de protection sociale et la flexibilité du marché du travail. Cette flexibilité peut elle-même prendre des formes « offensives » qui visent « la recherche , à travers la crise , d’un nouveau rapport salarial17 » , ou « défensives » , au moyen de la suppression des seuils légaux du droit du travail.

On ne pourra rappeler ici les étapes de cette remise en cause , puis du démantèlement effectif des droits sociaux nationaux par les traités européens et les « réformes structurelles » recommandées par l’Union européenne , en vue de construire un ordre concurrentiel contre-démocratique. On insistera cependant sur le fait qu’à partir des années 2000 , c’est le droit du travail qui devient la cible privilégiée du projet néolibéral européen : il s’agit de « moderniser le droit du travail pour relever les défis du XXIe siècle18 ». Pour parvenir à la « flexicurité » , il s’agit d’une part de généraliser et d’instituer les contrats de travail « non classiques » , notamment les contrats à durée déterminée et à temps partiel , les contrats « zéro heure » et intérimaires qui « font aujourd’hui partie intégrante des caractéristiques des marchés du travail européens19 ». D’autre part , il s’agit de niveler par le bas les contrats « classiques » et , dans cette perspective , « d’évaluer et , s’il y a lieu , de revoir le degré de flexibilité prévu dans les contrats standard en ce qui concerne les délais de préavis , les coûts et les procédures de licenciement individuel ou collectif , ou encore la définition du licenciement abusif20 ». Les autres recommandations de ce document concernent notamment les « transitions professionnelles » ( devant faciliter les licenciements ) ; les « relations de travail triangulaires » ( devant assurer que le travail intérimaire et le statut des travailleurs détachés soient bien conformes à la « libre prestation des services dans le marché intérieur » ) ; ou l’aménagement du temps de travail ( qui demeure un point de blocage dont le Livre Vert souhaite qu’il soit « provisoire » ). Ces objectifs constituent des recommandations pour les réformes nationales , mais aussi les principes d’arrêts permettant de , « au nom de la liberté du commerce , limiter l’action syndicale et les droits des salariés21 » émis par la Cour de justice de l’Union européenne.

Les dispositifs néomanagériaux ont toujours pour objectif de neutraliser le risque d’une prise de pouvoir des travailleurs.

Rappelons également que l’amputation du Code du travail prévue et réalisée par une série de réformes législatives depuis 2016 en France était explicitement préconisée dans une « recommandation » du Conseil de la Commission européenne du 14 juillet 2015 : « la France devrait prendre des mesures résolues pour supprimer les seuils réglementaires prévus par le droit du travail » , afin de « réduire le coût du travail et améliorer les marges bénéficiaire des entreprises22 ». Ces objectifs convergent avec la technique juridique européenne d’« insertion d’un statut dans un contrat » , permettant d’effacer ce qui pouvait , dans les législations nationales , relever de la protection de formes spécifiques de travail concret ( pénibilité , risques , durée de travail , etc ) , qui contribuent aussi à « étendre l’empire du travail abstrait , en favorisant l’unification du statut du travailleur salarié et la disparition progressive des distinctions assises sur la prise en considération de l’objet concret de la prestation de travail23 ». Autrement dit , le « droit social » européen est construit comme une machine de guerre contre les droits du travail nationaux – et spécifiquement contre ce qu’ils comportaient d’appuis non seulement à la limitation de l’exploitation économique , mais aussi à la participation des travailleurs à la décision dans l’entreprise et dans l’ensemble de la vie économique.24

La destruction des législations nationales du travail , soutenue par l’Union européenne ( institutionnalisation des « Zero Hours contracts » au Royaume-Uni , « Agenda 2010 » et Lois Hartz en Allemagne , destruction du système de négociation collective dans les mémorandums en Grèce , « Jobs Act » en Italie , Lois Macron , Rebsamen et El Khomri en France , etc. ) est donc indissociable de l’invention de la « gouvernance européenne »25 , qui « réduit la vie publique au management ou à l’administration en éliminant la politique , le conflit et la délibération sur les valeurs communes ou les fins »27 , par laquelle s’établissent les inégalités et dominations dans l’accès à l’emploi , l’assignation à des métiers , les conditions de travail et la place dans la hiérarchie de l’organisation du travail. Examinons deux phénomènes étroitement liés , qui permettent de saisir les effets politiques de la division néolibérale du travail: la féminisation des migrations économiques et la subalternisation des travailleuses du care.

Le néolibéralisme « coïncide avec un processus spécifique de féminisation des migrations à l’échelle internationale et de “ création ” d’une force de travail femmes-migrantes28 » , qui a été rendu possible notamment par la marchandisation du secteur des services à la personne , dans le contexte d’une hausse de la demande en travail ménager et en travail du care des classes moyennes et supérieures blanches dans les villes les plus insérées dans la mondialisation néolibérale. Ces processus ont fait l’objet d’un grand nombre de recherches sociologiques récentes , notamment aux États-Unis , au Brésil , au Japon et en France29 , qui soulignent que le travail du care constitue aujourd’hui une condition vitale de la reproduction dans les sociétés néolibérales et un des principaux révélateurs de la nouvelle imbrication des rapports sociaux de sexe , de classe et de race.

La congruence entre catégorisations raciales et hiérarchisations professionnelles concerne certes aussi les hommes et d’autres secteurs d’activité30. Mais une telle division raciale se combine cependant aussi avec la division sexuelle du travail dans le cas du travail du care , très fortement féminisé , comme l’illustre cette typologie des hiérarchies professionnelles dans un établissement hospitalier aux États-Unis : en haut de la hiérarchie , les médecins sont des hommes blancs , puis viennent les infirmières agréées ( des femmes blanches ) , puis les infirmières auxiliaires ( majoritairement des femmes racisées ) enfin , au bas de la pyramide , le personnel d’entretien ( surtout des hommes racisés ) ainsi que les aides-soignantes et gardes-malades ( en grande majorité des femmes racisées )31. En Europe , cette imbrication prend des formes particulières en fonction des histoires coloniales de chaque pays.

Cette « division hiérarchique du travail selon la race et le genre32 » ne doit cependant pas être considérée seulement comme un principe de répartition des individus et groupes entre les différents métiers , mais elle se noue aussi autour d’enjeux quotidiens dans les relations de pouvoir entre salariés. C’est ce que montre par exemple Pascale Molinier à propos d’une maison de retraite en Île-de-France : les catégorisations racistes des « femmes blanches qui dirigent des femmes noires et des femmes maghrébines33 » , selon lesquelles par exemple « les Maghrébines sont des forte têtes , des meneuses et manquent de respect vis-à-vis de la hiérarchie , alors que les Noires seraient soumises et gentilles34 » , sont congruentes avec l’inégal accès aux ressources permettant de contrôler l’organisation du travail. Dans un contexte organisationnel différent , celui des travailleuses à domicile employées par des associations en région parisienne , Christelle Avril met également en relief l’utilisation des stéréotypes racistes dans la division du travail mise en œuvre par les employeuses blanches , mais aussi la manière dont le contexte professionnel libère la parole raciste chez les aides à domicile elles-mêmes35. Les nouvelles imbrications entre rapports de sexe , de race et de classe fonctionnent ainsi comme des facteurs de neutralisation des solidarités entre les travailleuses.

La division genrée et raciale du travail constitue un facteur décisif de « dé-démocratisation » du travail.

La division genrée et raciale du travail constitue un facteur décisif de « dé-démocratisation » du travail , dans la mesure où elle délie les solidarités politiques qui pourraient se construire entre les travailleuses et travailleurs à partir du travail. Ainsi , Evelyn Nakano Glenn montre-t-elle que , souvent , du fait de cette imbrication entre rapports de sexe et de race , « le conflit entre hommes et femmes est réorientée vers des clashs entre femmes » au sujet de la charge de travail , de la distribution des tâches et des conditions de travail , comme il apparaît manifestement dans les organisations sanitaires où « la division raciale du travail permet qu’une partie de ces tensions soit réorientée de telle façon que des frictions apparaissent entre les infirmières agréées et les aides-soignantes quant à l’attribution de certaines tâches et la supervision36.» Cette division néolibérale du travail divise ainsi la classe des femmes , les femmes blanches trouvant dans la délégation du travail domestique et du care , et sa dévalorisation économique , un moyen d’émancipation dans le rapport d’antagonisme avec la classe des hommes. Au contraire , du fait que « la division entre “ emplois qualifiés ” et “ non-qualifiés ” se joue précisément là où se situe la division raciale » , la contestation de la division raciale et genrée du pouvoir rendrait nécessaire de s’attaquer aussi à la division capitaliste du travail :

s’attaquer aux problèmes rencontrés par les femmes de couleur travaillant dans le secteur des services impliquerait une critique radicale du concept de hiérarchie des valeurs ; cela impliquerait de revendiquer le droit de tous les travailleurs à un revenu digne de ce nom , indépendamment des compétences ou des responsabilités37.

C’est précisément ce potentiel démocratique de la critique des multiples rapports de domination au travail que les renouvellements de la division raciale et genrée du travail dans le néolibéralisme visent à neutraliser. Et c’est aussi la raison pour laquelle les femmes racisées sont les premières cibles des politiques néolibérales : non seulement parce qu’elles constituent « le segment de la main d’œuvre le plus important pour le système d’accumulation néolibéral et la réalisation concrète du travail »38 mais aussi parce que leur situation dans la division néolibérale du travail les place de fait en première ligne de l’invention de formes alternatives de rapport entre travail salarié , travail domestique et travail militant39.

Conclusion

S’il est vrai que la logique politique du néolibéralisme est la dé-démocratisation du travail , alors un projet politique alternatif – anticapitaliste , antipatriarcal , antiraciste – doit viser le renforcement du pouvoir des travailleurs et travailleuses , d’abord sur l’établissement de travail , et à partir de là , sur l’ensemble des institutions de la vie en commun. Dans Le travail démocratique, j’ai cherché à montrer qu’un projet de « travail démocratique » , qui mettrait le travail au service , non pas de l’accumulation de profit , mais de la démocratisation de la société , est aujourd’hui socialement légitime et politiquement nécessaire si l’on veut s’opposer au néolibéralisme , mais aussi , par exemple , rendre possible une planification démocratique de la transition écologique. Pour ce faire il faut désormais envisager une série de propositions en vue d’une telle démocratisation du procès , de l’organisation et de la division du travail , parmi lesquelles l’institution d’un droit au travail ; la réduction drastique du temps de travail et , au sein du temps de travail , la diminution des temps de production au profit de temps de formation et d’activité démocratique ; la transformation de l’établissement de travail en une institution politique dans laquelle chaque membre en partagerait à part égale la souveraineté ; et l’invention de droits démocratiques pour les travailleurs , liés à de nouvelles institutions devant permettre aux « travailleurs-citoyens » de définir les conditions de travail ( dans des conseils d’entreprises ) , les objectifs coordonnés de la production ( dans des conseils économiques ) et la qualification des activités sociales , comme du travail ou non , ainsi que leurs finalités ( dans des conseils sociaux ).

La division entre « emplois qualifiés » et « non-qualifiés » se joue précisément là où se situe la division raciale.

Cependant , la première des conditions en vue de l’élaboration concrète d’une telle politique du travail – y compris dans ses dimensions stratégiques , qui n’ont pas été abordées ici – demeure l’enquête collective au sujet de la réalité du travail. Si les analyses présentées dans ce texte sont justes , alors l’une des priorités des collectifs de travail en lutte , des syndicats et des partis politiques anticapitalistes devrait devenir d’enquêter sur le procès , l’organisation et la division du travail , ainsi que sur les normes et pratiques existantes ( y compris dans les coopératives et collectifs de travail par exemple ) portées par des travailleurs et permettant de s’y opposer concrètement. Dans le sillage des pratiques d’enquêtes ouvrières et syndicales sur le travail , nombreuses depuis le XIXe siècle ; mais dont les méthodes et les résultats sont largement méconnus , ils pourraient ainsi élaborer des stratégies et des projets adéquats aux formes actuelles de la lutte des classes conduite par les promoteurs de la dé-démocratisation néolibérale.

Footnotes

  1. Gérard Duménil et Dominique Lévy , The crisis of neoliberalism , Cambridge , Harvard University Press , 2013 , p.
  2. Voir notamment Costas Lapavitsas , « Theorizing financialization » , Work , employment and society , n°25 , 2011.
  3. Ce texte reprend certains des arguments de mon article « Le néolibéralisme contre le travail démocratique » ( Contretemps , no 31 , 2016 , p. 30-44 ) ainsi que des deux premier chapitres de mon ouvrage Le travail démocratique ( Paris , Puf , « Actuel Marx Confrontation » , 2018 ).
  4. Wendy Brown , Les habits neufs de la politique mondiale , Paris , Les prairies ordinaires , 2007 , p. 115. Voir aussi Wendy Brown , Undoing the Demos : Neoliberalism’s Stealth Revolution , Cambridge , MIT Press , 2015.
  5. Fabienne Hanique , Le sens du travail. Chronique de la modernisation au guichet , Paris , Erès , 2004.
  6. Ibid. , p. 177.
  7. Ibid. , p. 179.
  8. Ibid. , p. 275.
  9. Cité dans Vincent de Gaulejac , Travail , les raisons de la colère , Paris , Seuil , 2011 , p. 281.
  10. Voir ibid. , p. 239 sq.
  11. Voir par exemple Marie-Anne Dujarier , L’idéal au travail , Paris , Puf , 2012 , p. 199.
  12. Voir Jean-Philippe Deranty , « Travail et expérience de la domination dans le néolibéralisme contemporain » , Actuel Marx , n° 49 , 2011 , p. 85-86.
  13. Danièle Linhart , Travailler sans les autres , Paris , Seuil , 2009 , p. 71.
  14. David Harvey , « Neoliberalism is a political project » , Jacobin , 23 juillet 2016. Voir également: Une brève histoire du néolibéralisme , Paris , Les prairies ordinaires , 2014 , p. 237 sq.
  15. Voir également Alexis Cukier , « Critique démocratique du travail » , in Anaïs Albert , Clyde Plumauzille , Sylvain Ville ( dir. ) , « Déplacer les frontières du travail » , Revue Tracés , n°32 , 2017 , p. 145-164.
  16. Voir Christine Ehrel , « Politiques de l’emploi : la tendance à l’activation donne-t-elle une place accrue à l’accompagnement ? » , Informations sociales , n°169 , 2012.
  17. Voir Emmanuel Mazuyer , « Les mutations du droit du travail sous influence européenne » , Revue de la Régulation , n°13 , 2013.
  18. Commission des Communautés européennes , « Moderniser le droit du travail pour relever les défis du 21ème siècle » , 2006.
  19. Ibid. , p. 8.
  20. Ibid. , p. 3-4.
  21. Voir Pierre Khalfa , « Le droit européen contre l’Europe sociale » , Libération , 15 avril 2008.
  22. Conseil de l’Union Européenne , « Recommandation du Conseil du 14 juillet 2015 concernant le programme national de réforme de la France pour 2015 et portant avis du Conseil sur le programme de stabilité de la France pour 2015 » , 2015.
  23. Alain Supiot , Critique du droit du travail , Paris , PUF , 2007 , p. 33-34.
  24. Voir aussi Alexis Cukier , « Exploitation , marxisme et droit du travail » , Contretemps , 13 octobre 2016.
  25. Voir Commission européenne , « Gouvernance européenne – Un livre blanc » , 2001.
  26. Pierre Dardot et Christian Laval , Ce cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie , Paris , La Découverte , 2016 , p. 128-129.[/note] économiques.

    Sexe , race et classe dans la division néolibérale du travail

    Enfin , cette dé-démocratisation du travail se déploie au niveau de la reconfiguration contemporaine de l’imbrication des rapports sociaux de classe , de sexe et de race dans la division néolibérale du travail26Voir Jules Falquet , Héléna Hirata , Danièle Kergoat , Brahim Labari , Nicky Le Feuvre , Fatou Sow ( dir. ) , Le sexe de la mondialisation. Genre , classe , race et nouvelle division du travail , Paris , Presses de Sciences Po , 2012 ,

  27. Sara Farris , « Néolibéralisme , femmes migrantes et marchandisation du care » , Vacarmes , n°65 , 2013.
  28. Voir Nadya Guimarae , Helena Hirata , Kurumi Sugita , « Care et travail du care dans une perspective comparative : Brésil , France , Japon » , Regards croisés sur l’économie , n°15 , 2014.
  29. Voir Nicolas Jounin , « L’ethnicisation en chantiers. Reconstructions des statuts par l’éthnique en milieu de travail » , Revue européenne des migrations internationales , n°3 , 2004.
  30. Evelyn Nakano Glenn , « De la servitude au travail de service : les continuités de la division raciale du travail reproductif payé » , in Elsa Dorlin ( dir. ) , Sexe , race , classe. Pour une épistémologie de la domination , Paris , Puf , 2009 , p. 46-47.
  31. Ibid. , p. 46
  32. Pascale Molinier , Le travail du care , Paris , La Dispute , 2013 , p. 22-23.
  33. Ibid. , p. 22-23.
  34. Voir Christelle Avril , Les aides à domicile. Un autre monde populaire , La Dispute , Paris , 2014 , p. 158 sq.
  35. Evelyn Nakano Glenn , « De la servitude au travail de service : les continuités de la division raciale du travail reproductif payé » , art. cit. , p. 59.
  36. Ibid. , p. 63.
  37. Jules Falquet , « L’État néolibéral et les femmes » , de Jules Falquet , Héléna Hirata , Danièle Kergoat , Brahim Labari , Nicky Le Feuvre , Fatou Sow ( dir. ) , Le sexe de la mondialisation , op. cit.
  38. Voir aussi Alexis Cukier , « De la centralité politique du travail: les apports du féminisme matérialiste » , d’Annie Bidet-Mordrel , Elsa Galerand , Danièle Kergoat ( dir. ) , Analyse critique et féminisme matérialiste , Paris , L’Harmattan , 2016.