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America First: l’impérialisme selon Donald Trump

Olivier Goessens

— 21 juin 2019

Bien que l’America First de Donald Trump contraste avec la politique étrangère d’Obama, elle n’en ont cependant pas moins un objectif commun: faire face à la menace posée par la montée de la Chine.

L’Empire romain a pris fin, mais le peuple romain n’a pas pris fin, alors je vois l’Empire américain prendre fin tout comme d’autres empires ont pris fin.
—Howard Zinn

Au cours des dix dernières années, la politique étrangère des États-Unis d’Amérique a connu un double changement. En 2010, le président Barack Obama a annoncé son «Pivot to Asia» ou son virage vers l’Asie: le déplacement de l’attention militaire et diplomatique, de l’Europe et du Moyen-Orient, vers l’Asie orientale et la Chine en particulier. Hillary Clinton, la ministre des Affaires étrangères et fidèle soutien d’Obama, a exposé cette stratégie dans un article paru dans la revue Foreign Policy sous le titre prometteur «America’s Pacific Century». Les caractéristiques principales de cette politique étaient la relocalisation de 60% de la flotte de guerre américaine dans la mer du Sud chinoise et un important accord multilatéral de libre-échange avec divers pays du Pacifique et des alentours. Ce partenariat transpacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP) avait le même objectif que la présence militaire accrue: encercler la Chine.

La vision de Donald Trump des relations extérieures peut être résumée de façon concise par l’expression «impérialisme unilatéral».

Un deuxième tournant a été l’élection de Donald Trump en 2016. À l’époque, Trump représentait une position minoritaire dans l’establishment américain qui ne voulait rien savoir de l’approche multilatérale qui a permis aux États-Unis de maintenir leur hégémonie pendant 70 ans. Parce que la victoire de Trump sur Hillary Clinton a été très inattendue pour de nombreux analystes, il leur a été très difficile de qualifier le changement d’orientation de Trump. Beaucoup d’opposants politiques de Trump ne savaient pas non plus par où le prendre. Des mots comme «protectionnisme» ou «isolationnisme» apportent souvent plus de confusion que de clarté. Le débat animé sur d’éventuels «liens avec la Russie» détourne l’attention de la véritable stratégie de Trump à l’égard de la Russie. L’assurance donnée par Trump au cours des premiers mois de son mandat que le changement d’orientation «serait indolore» s’est également révélée être de courte durée.

La vision de Donald Trump des relations extérieures peut être résumée de façon concise par l’expression «impérialisme unilatéral». Cela se manifeste principalement dans les trois domaines suivants:

Commerce. Bien plus que ses prédécesseurs, Trump est préoccupé par la balance commerciale négative des États-Unis. L’argument classique selon lequel les États-Unis attirent chaque année suffisamment de capitaux étrangers pour couvrir toute perte financière ne le convainc pas. Trump veut ramener aux États-Unis autant de production industrielle que possible. Pour ce faire, il est le premier président depuis Ronald Reagan à remettre en cause la politique américaine de libre-échange et de mondialisation. Dès son arrivée à la Maison-Blanche, Trump a annulé la ratification de l’accord de libre-échange Trans-Pacific Partnership (TPP) négocié par Obama et Clinton. Quelques mois plus tard, des négociations ont commencé avec le Mexique et le Canada pour remplacer le traité de libre-échange de l’ALENA, que Trump déteste tant, par un nouveau traité. En janvier2018, Trump a augmenté les droits d’importation sur les panneaux solaires et les machines à laver. Plus tard dans la même année, une nouvelle taxe de 25% sur l’acier importé et de 10% sur l’aluminium est entrée en vigueur, au grand dam des alliés américains en Europe, en Amérique latine et en Asie. Toutefois, les mesures visent principalement la Chine. Trump a également introduit des tarifs douaniers spécifiques pour 1700produits chinois. «Les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner», s’est réjoui le président sur Twitter.

Politique militaire. Trump s’oppose au coût élevé des centaines de bases militaires américaines dans le monde. Il veut limiter ces dépenses en exigeant plus d’efforts des alliés des États-Unis. Lors de l’ouverture du nouveau siège de l’OTAN à Bruxelles en mai2017, Trump a tenu des propos menaçants lorsqu’il a réitéré l’exigence américaine que chaque État membre de l’OTAN augmente ses dépenses militaires jusqu’à 2% du PIB. En 2018, Trump a réussi à faire pression sur le Japon pour qu’il augmente son budget de défense plus rapidement que prévu, notamment en achetant des avions de chasse F-35 de fabrication américaine. En février 2019, Trump a conclu avec la Corée du Sud un accord de nouvelle répartition des coûts du déploiement permanent de 28500soldats sur la péninsule afin que Séoul contribue davantage. Trump demande à ses alliés non seulement de dépenser plus pour leurs armées, mais aussi de les utiliser davantage. Trump veut que les États-Unis cessent d’avoir à faire partout le sale boulot eux-mêmes. Lors de sa première visite à l’étranger en Arabie saoudite et en Israël, il a demandé aux deux pays de prendre, à la place des États-Unis, l’initiative dans la lutte contre l’ennemi commun qu’est l’Iran. Enfin, Trump veut se concentrer plus qu’Obama sur le principal ennemi qu’est la Chine. Cela explique pourquoi il aurait souhaité refroidir les hostilités avec la Russie et même coopérer avec la Russie contre l’EI au Moyen-Orient.

Diplomatie. Enfin, Trump a une dent contre les nombreuses négociations multilatérales auxquelles les États-Unis participent. Il n’est absolument pas d’accord avec la mission autoproclamée des États-Unis de prendre la tête de la diplomatie internationale à tout moment et partout en tant que «nation indispensable». Selon lui, dans le passé, les États-Unis ont dû faire beaucoup trop de concessions pour unifier toutes les parties autour de la table, au lieu de conclure chaque fois simplement le meilleur accord possible pour les États-Unis dans des négociations bilatérales séparées. Trump a donc promis de mettre fin à cette approche et même de réduire à rien certaines des récentes négociations multilatérales. Six mois après le début de sa présidence, il a commencé par se retirer de l’Accord de Paris sur le climat. En mai 2018, Trump a fait sauter l’accord nucléaire avec l’Iran, qui, trois ans plus tôt, avait été conclu avec beaucoup de difficultés sous Obama entre les États-Unis, l’Iran, la Chine, la Russie, la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Union européenne. Selon Trump, c’était «le pire accord de tous les temps». À peine une semaine plus tard, les États-Unis ont déplacé unilatéralement leur ambassade en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem, causant la colère des Palestiniens et la désapprobation de presque tous les alliés des États-Unis. Trump a également annoncé le retrait unilatéral des États-Unis de l’UNESCO et du Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

Bien que les visions de Trump et d’Obama s’opposent clairement, les deux points de basculement ont une cause commune. Le pivot to Asia d’Obama et l’America First de Trump ont tous deux pour objectif principal de faire face à la menace posée par l’essor de la Chine.

Le déclin des États-Unis est-il proche?

Les États-Unis sont le leader incontesté du monde capitaliste depuis 1945. Le pays a émergé de la Seconde Guerre mondiale comme le grand vainqueur, à côté de l’Union soviétique socialiste. L’hégémonie américaine repose sur quatre piliers: (1) sa suprématie économique en tant que plus forte économie et plus grande nation commerçante du monde, avec le dollar comme monnaie internationale; (2) sa suprématie militaire avec l’armée la plus puissante, la mieux armée et la plus expérimentée de l’histoire de l’humanité et une série d’alliances militaires dont l’OTAN; (3) sa suprématie diplomatique dans un certain nombre d’organisations internationales telles que les Nations unies, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, qui d’ailleurs ont toutes leur siège aux États-Unis; (4) sa domination culturelle, des biens de consommation américains, de la musique pop et des films hollywoodiens aux universitaires et think tanks qui cherchent à dominer le débat idéologique et politique dans le monde.

Le pivot to Asia d’Obama et l’America First de Trump ont tous deux pour objectif de faire face à l’essor de la Chine.

Avec la disparition du bloc socialiste après 1989, les États-Unis étaient la seule superpuissance qui restait et leur sphère d’influence capitaliste couvrait presque tout le globe. À Washington, on rêvait clairement d’un monde unipolaire dirigé de manière définitive par la superpuissance américaine «bienveillante». La guerre menée contre l’Irak a cependant rendu les États-Unis particulièrement impopulaires. Cette guerre a en outre démontré que l’armée américaine n’était pas si invincible qu’il y paraissait. Il était devenu soudain moins évident que le 21e siècle serait à nouveau placé sous le signe des États-Unis d’Amérique.

La sonnette d’alarme a vraiment retenti lorsque la crise financière a éclaté en 2007-2008. La crise a ébranlé la confiance qu’inspirait le système financier dominé par les États-Unis. Elle a durement frappé l’économie américaine et celle de ses alliés. Mais un challenger est aussi entré en scène. Malgré l’effondrement du commerce capitaliste mondial et la croissance négative des États-Unis, la Chine est sortie relativement intacte de la crise. Selon le précepte «Mieux vaut cacher ses forces et attendre son heure» de Deng Xiaoping, la Chine a très discrètement réalisé une ascension fulgurante ces dernières années. En 2001, le pays adhérait à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ce qui lui donnait accès au marché mondial. Sous le Président Clinton, Washington avait elle-même œuvré en faveur de cette mesure dans l’hypothèse où les multinationales américaines reprendraient l’économie chinoise de l’intérieur. Cette stratégie a toutefois entraîné un choc en retour sur les États-Unis. De nombreuses multinationales ont déplacé leur production en Chine, qui, en contrepartie, demandait de bénéficier d’un transfert du savoir-faire technologique. Les autorités chinoises ont ensuite utilisé et amélioré ces connaissances pour permettre aux entreprises chinoises de concurrencer efficacement l’Occident. En 2008, le déficit commercial américain avec la Chine atteignait le chiffre record de 268 milliards de dollars. En 2010, il apparaissait clairement que le pays détrônerait les États-Unis et remporterait le titre de première puissance économique et commerciale du monde.

Certains faucons du Pentagone et de la Maison-Blanche sont particulièrement préoccupés par la montée en puissance rapide et apparemment irrésistible de la Chine. Selon Peter Navarro par exemple, l’un des plus fidèles conseillers de Trump, le commerce avec la Chine est la cause du déficit commercial américain et des pertes massives d’emplois industriels aux États-Unis. Avec la nécessaire rhétorique anticommuniste, il accuse la Chine de détruire délibérément l’économie américaine et de vouloir conquérir le monde d’une manière malhonnête. L’un des think tanks les plus anciens et les plus puissants, le Council on Foreign Relations, a même écrit dans son rapport sur la Chine de 2015: «Seul un effondrement fondamental de l’État chinois libérerait Washington de l’obligation de maintenir un équilibre systématique avec Beijing, car même l’alternative d’un léger revers chinois ne supprimerait pas les dangers pour les États-Unis en Asie et au-delà1.» L’essor de la chine représente-t-il réellement une menace existentielle pour les États-Unis?

La montée en puissance de la Chine

L’Occident a sous-estimé l’importance de l’essor de la Chine principalement en raison d’un parti pris idéologique.2 Le «Rêve chinois», slogan de l’actuel président Xi Jinping désignant la reconstruction de la nation chinoise et son émergence en tant que puissance mondiale, repose sur une tout autre logique que celle du néolibéralisme occidental. Presque chaque année depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC, les économistes, les chercheurs de renom et les grands journaux économiques américains ont prédit un crash rapide de l’économie chinoise. La consommation serait trop faible, les investissements trop téméraires, la croissance trop rapide, la dette trop élevée et, surtout, le secteur public excessif. Mais à chaque fois, les prévisions s’avèrent infondées. Ce qui n’empêche pas l’Occident de critiquer la Chine avec la régularité d’une horloge. Les think tanks américains proposent des «solutions» sorties tout droit des recettes néolibérales, non pas pour aider l’économie chinoise, mais pour contribuer à faire avancer les multinationales américaines. Si l’Occident a sous-estimé la montée en puissance de la Chine, il a également véhiculé de nombreux mythes, préjugés et désinformation sur le pays. Pour séparer les faits de la fiction, nous développons ici quelques critères importants à ce sujet.

Croissance économique

La Chine est le champion historique absolu de la croissance économique. En 1978, Deng Xiaoping a introduit le «socialisme aux caractéristiques chinoises», c’est-à-dire une combinaison d’économie planifiée socialiste et d’économie de marché capitaliste sous la direction du gouvernement et du Parti communiste. Depuis lors, le pays a été en mesure de présenter des chiffres de croissance nettement supérieurs aux moyennes occidentales. De 1979 à 2010, l’économie chinoise a connu une croissance moyenne de 10% par an3, une performance dont aucun autre pays n’est proche. La chute du commerce mondial après la crise financière a quelque peu réduit ces chiffres de croissance, et peut-être la Chine atteint-elle aussi progressivement la fin de sa phase de croissance extensive4.

L’Occident a sous-estimé l’importance de l’essor de la Chine principalement en raison d’un parti pris idéologique.

En 2014, le président Xi Jinping a annoncé que la Chine devra s’habituer à la «nouvelle normalité» d’une croissance d’environ 7% par an. Les États-Unis et l’Union européenne ne peuvent que rêver de cela, avec des taux de croissance moyens de 2,1% et 1,7% respectivement sur la période 2010-2016. Entre 2007 et 2015, l’économie chinoise a triplé, tandis que celle des États-Unis n’a augmenté que de 20%.

Richesse et prospérité

Quand la Chine dépassera-t-elle les États-Unis pour devenir la plus grande économie du monde? Cela dépend de la définition utilisée. En termes de parité de pouvoir d’achat (PPA), le calcul le plus fiable pour la Banque mondiale, la Chine a déjà dépassé les États-Unis en 2014. Toutefois, la Chine elle-même n’accepte pas cet étalon. Mais même si l’on compare le produit intérieur brut (PIB) exprimé en dollars, il ne faudra pas longtemps avant que la Chine rattrape les États-Unis. Selon les projections de la banque britannique Standard Chartered, cela se produirait déjà en 20205. Si l’on tient compte de la grande différence de population (près de 1,4 milliard en Chine et 329 millions aux États-Unis), le tableau semble toutefois différent. En 2014, le PIB par habitant de la Chine s’élevait à 12880 dollars, soit à peine le quart des 54597 dollars des États-Unis. En termes de prospérité ou de pouvoir d’achat, il est peu probable que la Chine dépasse les États-Unis dans la première moitié de ce siècle.

Commerce

En 2009, la Chine est devenue le pays qui exporte le plus au monde. En 2013, elle est devenue la plus grande nation commerçante du monde, c’est-à-dire que la somme des importations et des exportations a depuis lors été plus importante en Chine qu’aux États-Unis. Depuis 2013, la politique de Pékin s’est concentrée sur le développement du marché intérieur (potentiellement le plus grand du monde) pour dépendre moins des exportations, mais en même temps, la Chine s’impose comme la nouvelle plaque tournante du commerce mondial, en particulier entre pays non occidentaux. C’est ainsi que la Chine a été l’un des moteurs de la Nouvelle banque de développement (NDB) créée en 2013 par les BRICS6 comme une alternative à la Banque mondiale et au FMI. Le siège de la NDB est situé à Shanghai. Avec la Belt and Road Initiative (BRI), également connue sous le nom de nouvelle route de la soie, la Chine tente de construire une infrastructure commerciale continue dans toute l’Asie et en Europe.

La Chine indique qu’elle veut passer de «l’atelier du monde» à une économie basée sur des biens et services de haute technologie.

En réponse à l’accord de libre-échange TPP, la Chine et l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) ont créé en 2012 le Partenariat économique régional global (RCEP), un accord commercial entre seize pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est qui regroupent près de la moitié de la population mondiale. Les négociations sur le traité n’ont pas encore abouti. Enfin, sur les marchés financiers, l’écart avec le dollar reste très important. Ce n’est qu’en 2009 que la Chine a commencé à ouvrir son renminbi7 au commerce international. En avril2016, le renminbi n’a été utilisé que pour 4% des transactions internationales, alors que le dollar représentait 87,6%8.

Production industrielle

Le cœur de toute économie est la production industrielle. Tous les autres secteurs en dépendent directement ou indirectement. Si un pays doit compter sur les importations pour s’approvisionner en machines et en marchandises, il est donc économiquement dépendant des pays industriels exportateurs. En 2007, la production industrielle de la Chine ne représentait encore que 61% de celle des États-Unis, mais en 2013, elle en avait déjà atteint 125% (et 335% de celle du Japon, 389% de celle de l’Allemagne). Le surnom d’«atelier du monde» est donc très approprié pour la Chine. Mais malgré le fort déclin industriel dans certaines régions, la situation aux États-Unis n’est pas encore aussi dramatique qu’on l’imagine parfois. En 2015, la Chine représentait 20% de la production industrielle mondiale, les États-Unis 18%9.

Technologie

La désindustrialisation partielle des États-Unis a été dans une certaine mesure un choix conscient. Pendant la crise des années 70, les États-Unis ont décidé de se concentrer sur les secteurs de haute technologie tels que la défense, l’aérospatiale, les technologies de l’information, l’industrie pharmaceutique et la bio-industrie. De cette façon, les États-Unis voulaient préserver leur avantage concurrentiel technologique sur le reste du monde. Cependant, la stratégie chinoise d’attirer les multinationales occidentales en échange d’un transfert de technologies a également porté ses fruits. En outre, le gouvernement et les entreprises chinoises investissent de plus en plus dans leur propres recherche et développement. Selon les chiffres de l’OCDE, entre 2012 et 2016, le budget chinois de R&D est passé de 34% à 44% du budget américain (exprimé en dollars). Converti en parité de pouvoir d’achat, il était déjà de 88% en 201610. La Chine est en train de combler le fossé en termes de financement et, de plus, l’échange de connaissances est beaucoup plus fluide en Chine, car il n’existe aucun droit de propriété intellectuelle. On connaît bien les nombreuses innovations dans le domaine des technologies de l’information qui se font dans la ville de Shenzhen, où se trouvent Huawei, OnePlus et des dizaines d’autres multinationales de haute technologie. Dans le rapport «Made in China 2025», la Chine indique qu’elle veut passer de «l’atelier du monde» avec main-d’œuvre bon marché à une économie basée sur des biens et services de haute technologie. L’objectif explicite du plan est de devenir leader mondial d’ici 2025 dans dix secteurs de haute technologie tels que la pharmacie, la bio-industrie, la robotique, l’intelligence artificielle, l’analyse de données et les voyages spatiaux.

Rapports de force militaire

C’est clair: sans accidents, la Chine dépassera bientôt les États-Unis en tant qu’économie la plus développée et la plus performante du monde. Cela met sous forte pression le premier et le plus important pilier de l’impérialisme américain. Cependant, les autres piliers restent intacts pour l’instant. L’armée américaine reste beaucoup plus forte et mieux armée. Entre 1990 et 2013, les États-Unis ont dépensé 12500 milliards de dollars pour la défense et la Chine un huitième de cela, soit 1600 milliards. Il ne semble pas que la Chine rattrapera son retard, car les dépenses de défense annuelles nouvelles de la Chine ne représentent encore qu’un tiers de celles des États-Unis. Le rapport de forces en armement nucléaire est également très en faveur des États-Unis, qui possèdent 9600 armes nucléaires, et de la Chine, qui n’en possède que 240.

Diplomatie et politique culturelle

Dans un discours qu’il a prononcé en 2015, Xi Jinping est revenu sur la coopération «gagnant-gagnant», un autre concept fondamental de la politique étrangère chinoise: «Pour construire une communauté [mondiale] avec un avenir commun, nous devons aspirer à une coopération gagnant-gagnant et à un développement commun. […] La vieille mentalité du jeu à somme nulle doit faire place à une nouvelle approche basée sur le bénéfice mutuel et la coopération, permettant à toutes les parties de gagner. […] La vision d’une coopération gagnant-gagnant s’applique à l’économie, mais également à la politique, à la sécurité, à la culture ainsi qu’à de nombreux autres domaines».

Dans le domaine de la diplomatie internationale, Xi Jinping tente de combler le vide laissé par Trump en tant que chef d’orchestre des relations internationales multilatérales, par exemple en ce qui concerne les négociations climatiques. Toutefois, il est encore trop tôt pour juger si vraiment les États-Unis perdront au profit de la Chine leur rôle de leader diplomatique. Enfin, la politique culturelle chinoise ne vise pas la domination, mais le respect mutuel. L’inconvénient est que le néolibéralisme des think tanks américains, au grand désappointement de Xi, s’infiltre jusque dans les universités chinoises, ce qui, en sens inverse, ne peut être dit du «marxisme aux caractéristiques chinoises».

L’échec des vieilles tactiques

Comment est-il possible que l’économie américaine, autrefois puissante, se soit laissée dépasser de cette façon? La mondialisation était un projet mis sur pied par les États-Unis dans l’intention délibérée que des multinationales américaines dominent l’ensemble de l’économie mondiale11. Et maintenant, ce sont précisément les grandes entreprises américaines qui paraissent victimes de cette mondialisation. Pourquoi n’ont-elles pas réussi à maintenir leur avance? La Chine elle-même, bien sûr, répond à cette question en soulignant la supériorité de son économie partiellement planifiée. Quoi qu’il en soit, la Chine n’est pas le premier ou le seul pays à contester l’hégémonie des États-Unis. L’Allemagne et le Japon tentent de faire de même, tandis que les autres pays des BRICS tentent de devenir de grandes puissances dans leur propre région.

Selon la théorie économique de Marx, le développement des différentes économies capitalistes est inévitablement inégal. En raison de l’anarchie inhérente à toute économie de marché, où les entreprises en concurrence visent une part de marché toujours croissante, les entreprises, les secteurs et les pays ne peuvent se développer également. Selon Lénine, le développement inégal est encore plus prononcé au stade suprême du développement du capitalisme, qu’il appelait impérialisme. Selon Lénine, cette phase se caractérise par une augmentation d’échelle, la création de monopoles et la financiarisation. «… des millions de “patrons” petits, moyens et même une partie des grands sont en fait entièrement asservis par quelques centaines de financiers millionnaires12.» Le développement technologique de plus en plus rapide permet, d’une part, aux pays en retard de faire d’énormes bonds en avant tandis que, d’autre part, la domination de l’«oligarchie financière» dans les pays du centre est propice au parasitisme et à la stagnation. Ainsi, à la fin du 19e siècle, l’Allemagne et les États-Unis ont pu rapidement dépasser les anciennes superpuissances capitalistes anglaise et française.

Selon la théorie économique de Marx, le développement des différentes économies capitalistes est inévitablement inégal.

À la lumière du marxisme, la suprématie économique des États-Unis devrait donc prendre fin tôt ou tard. Selon Trump, cependant, la montée en puissance de la Chine aurait pu être stoppée si les États-Unis avaient construit leur empire différemment. À savoir unilatéralement, plutôt que multilatéralement. Depuis les années 1980, alors qu’il était déjà un homme d’affaires connu et flamboyant, Trump proclame que les États-Unis devraient dépenser moins pour la protection de leurs alliés et oser parfois prendre des mesures protectionnistes pour protéger l’industrie américaine. À l’époque, c’est le Japon qui inondait le marché américain de voitures bon marché. En 1987, Trump a acheté une pleine page dans le New York Times pour dénoncer le déficit commercial avec le Japon et sa coûteuse protection militaire. Mais dans la décennie de Ronald Reagan et de la percée de l’hégémonie culturelle néolibérale, ces revendications sont tombées dans l’oubli.

Avec son «tournant vers l’Asie», Obama a, quant à lui, essayé de changer les priorités – sans toutefois rompre avec les anciens paradigmes idéologiques et stratégiques comme l’a fait Trump.

Obama a dénoncé les avantages commerciaux de la Chine, mais a continué de défendre l’adhésion de la Chine à l’OMC. Obama a déplacé la flotte en Asie et a voulu se retirer du Moyen-Orient dès que possible, mais n’a pas pu s’empêcher de participer aux guerres en Libye et en Syrie. Obama aurait sans doute préféré voir se réduire les tensions avec la Russie afin de ne pas favoriser l’axe Pékin-Moscou, mais l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine et la guerre en Syrie a fait que la Russie et les États-Unis se sont à nouveau affrontés. De plus, la logique d’austérité néolibérale a incité Obama, malgré une période tumultueuse, à limiter les dépenses de défense à un plancher historique de 3,3% du PIB en 2015. Obama a demandé aux États membres de l’OTAN d’augmenter leurs dépenses militaires, mais ils étaient dans la même situation économique et idéologique que les États-Unis (crise et économies). Et en négociant le TPP, les États-Unis ont dû accepter tellement de concessions que même Hillary Clinton semblait finalement ne plus vouloir signer le traité. Tout cela n’a fait que renforcer Trump dans la conviction qu’il était temps pour un nouveau paradigme, qui, selon son slogan de campagne bien connu, rendrait à l’Amérique sa toute-puissance.

America First

Le discours prononcé par Donald Trump le 20janvier2017 sur les marches du Capitole lorsqu’il a prêté serment en tant que 45e président des États-Unis marque la plus grande rupture idéologique de l’histoire politique américaine récente.

«À partir de ce jour, une nouvelle vision gouvernera notre pays. À partir de maintenant, ce sera l’Amérique d’abord. Toutes les décisions sur le commerce, sur les taxes, sur l’immigration, sur les affaires étrangères seront prises dans l’intérêt des travailleurs américains et des familles américaines. […] L’Amérique va recommencer à gagner, comme jamais auparavant. […] Nous suivrons deux règles simples: acheter américain et employer des Américains. Nous rechercherons l’amitié et l’entente avec les nations du monde — mais nous le ferons en sachant que toutes les nations ont le droit de faire passer leurs propres intérêts en premier.»

—Donald Trump

Presque toutes les certitudes de la politique étrangère américaine — l’exceptionnalisme américain (l’idée que les États-Unis ne sont pas un pays comme les autres, mais qu’ils ont pour mission historique de répandre leurs valeurs dans le monde entier), l’interventionnisme, le libre-échange et la diplomatie multilatérale — ont été abandonnées en faveur d’une absolutisation de ce principe unique, qui jusque-là se faisait jour silencieusement dans tous les autres: que les intérêts des États-Unis doivent toujours avoir la priorité. America First, l’Amérique d’abord.

Bien que Washington n’ait jamais été insensible à la realpolitik, de telles déclarations seraient impensables dans la bouche de tout politicien traditionnel aux États-Unis. Et pourtant, en marge de l’establishment américain, il existe depuis longtemps un courant qui prône un tel «isolationnisme» ou «non-interventionnisme» (ces termes figurent entre guillemets étant donné qu’ils n’excluent pas l’idée d’expansionnisme). Le terme «isolationnisme» fait référence à un courant qui a traversé le Parti républicain dans les années 20 à 50. Dénommé «Old Right» à partir des années 1930, celui-ci s’opposait à l’abandon de la doctrine Monroe13, à la participation des États-Unis aux deux guerres mondiales et à l’adhésion des États-Unis à la Société des Nations, puis aux Nations Unies. L’«Old Right» s’opposait non pas au fait que l’Amérique conquérait le monde, mais à la façon dont elle s’y prenait pour le faire. Elle a remporté sa dernière victoire en 1950 en entravant la création de l’OMC. Après la défaite du leader républicain Robert Taft contre le futur Président Eisenhower lors des élections républicaines de 1952, l’Old Right finit par disparaître. Au cœur de la guerre froide, presque personne au sein de l’establishment américain ne doutait de la nécessité de tisser diverses alliances multilatérales pour éliminer le bloc socialiste. De 1992 à 2000, Pat Buchanan a tenté, en vain, de relancer l’«Old Right». «J’avais juste le sentiment qu’une fois que la guerre froide serait terminée, les États-Unis devaient revenir à une politique étrangère non interventionniste, plus traditionnelle», a-t-il déclaré.

Dans le domaine de la diplomatie internationale, Xi Jinping tente de combler le vide laissé par Trump en tant que chef d’orchestre des relations internationales multilatérales «non-interventionnisme».

Depuis la fin des années 1980, Donald Trump a écrit plusieurs livres et articles dénonçant la politique étrangère américaine. S’inspirant très clairement de Taft et de Buchanan, il critique la diplomatie multilatérale, les coûts élevés des alliances militaires et l’adoption inconditionnelle du libre-échange et de la mondialisation – même lorsque le Japon ou la Chine en profitent davantage que les États-Unis. Mais pour vendre son impérialisme unilatéral, il avait besoin de l’aide d’un autre type d’intellectuel: le stratège d’extrême droite Steve Bannon. Avec Bannon, Trump a donné corps à un récit nationaliste cohérent qui connaît principalement trois ennemis: (1) l’establishment de la «gauche libérale», qui sape les valeurs conservatrices traditionnelles et défend à tort le libre-échange et la mondialisation (2) l’islam, considéré comme un danger pour la culture chrétienne et la sécurité des Américains, et (3) la Chine, qui menace l’économie et la suprématie des États-Unis.

Trump a commencé comme un outsider politique dans la bataille électorale, mais peu à peu, il a été en mesure de convaincre de plus en plus de groupes du Capital. La Steel Manufacturers Association, par exemple, était sensible à la promesse de Trump d’introduire des droits d’importation sur l’acier chinois. Dan DiMicco, un cadre supérieur du secteur de l’acier, a écrit sur son blog pendant l’élection présidentielle: «Hillary Clinton a affirmé que les politiques commerciales de Trump déclencheraient une “guerre commerciale”, mais elle ne voit pas que nous sommes déjà dans une telle guerre. Trump le voit clairement et il agira pour mettre fin à la “guerre commerciale mercantiliste de la Chine”! Une guerre qu’elle mène contre nous depuis près de deux décennies!» Plus tard, il est devenu conseiller au sein du gouvernement Trump. Trump a également reçu pour sa campagne électorale le soutien des secteurs dits FIRE (finance, assurance et immobilier). Enfin, le secteur des énergies fossiles voyait favorablement un retrait de l’accord de Paris sur le climat et a également choisi le camp de Trump. Ce soutien et bien sûr la coopération avec la célèbre société d’analyse de données Cambridge Analytica du milliardaire Robert Mercer ont suffi à Trump pour devenir contre toute attente président des États-Unis.

Deep State, Gleichschaltung et Culture Wars

Ainsi Trump était bien président, mais avait-il pour autant le pouvoir? C’est un secret de Polichinelle que les principaux conseillers de la Maison-Blanche, les services de sécurité et le Pentagone, ainsi que les importants généraux de l’armée et les chefs d’administration, ont presque autant à dire à Washington que le président lui-même. «C’est une idée de premier ordre», aurait un jour répondu John F. Kennedy à une suggestion d’un diplomate. «Reste à voir si nous pouvons convaincre le gouvernement de l’accepter.» Cet ensemble de réseaux informels au sein de l’appareil d’État est appelé parfois l’État profond. Contrairement à la théorie traditionnelle de l’État libéral, les personnages clés de l’appareil d’État sont rarement «neutres». Presque tous ont des liens avec de grandes entreprises, des partis politiques, des think tanks, clubs ou associations. Et bien sûr, ils entretiennent de bonnes relations avec les autres échelons de la bureaucratie, l’armée et les services de sécurité. Un exemple bien connu est ce que le président Eisenhower a appelé le «complexe militaro-industriel»: l’enchevêtrement des chefs de l’armée et des hauts responsables de la défense avec les grandes entreprises qui produisent du matériel militaire. Selon Eisenhower, c’était l’apparition d’un «État dans l’État», sans aucune forme de contrôle démocratique.

Selon Lénine, l’enchevêtrement du sommet des affaires et du sommet de l’appareil d’État est un élément essentiel du capitalisme impérialiste. Marx pensait déjà qu’un État ne peut jamais être vraiment «neutre», et que l’État capitaliste moderne des années 1840 «n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière14». Plus d’un demi-siècle plus tard, Lénine décrivait comment, dans chaque pays capitaliste développé, une «union personnelle» s’était développée entre les représentants des grandes banques et des groupes industriels et les politiciens et fonctionnaires à tous les niveaux de l’appareil d’État. Tout en haut, ce sont les plus grandes entreprises qui règnent. «Or, les monopoles introduisent partout leurs méthodes: l’utilisation des “relations” pour des transactions avantageuses […].» Après leur carrière politique, les grands hommes d’État, par exemple, pouvaient compter sur un emploi attrayant dans une entreprise puissante, ou bien de hauts fonctionnaires étaient recrutés directement dans les conseils d’administration des grandes banques. Déjà Lénine en vint à la même conclusion.

Donald Trump était également convaincu que l’appareil d’État est partisan. Avec le slogan «drainer le marais», également emprunté à Pat Buchanan, Trump promettait de mettre un terme à la corruption de ce qu’il appelait «l’establishment libéral» à Washington. Ce n’est pas tant l’enchevêtrement avec les grandes entreprises qui le tracassait — après tout, il est lui-même milliardaire à la tête d’une multinationale — que la loyauté de l’«État profond» d’alors aux valeurs libérales comme le multilatéralisme et le libre-échange. Pour changer de cap, Trump savait qu’il avait besoin d’administrations et de services de sécurité qui ne s’opposent pas à lui, mais qui au contraire le soutiennent. En raison du manque de cadres intermédiaires fiables, Trump a d’abord nommé directement de nombreux oligarques dans ses cabinets, comme Rex Tillerson, directeur général d’ExxonMobil, ou Steven Mnuchin, banquier de Goldman Sachs. Dans la première composition du gouvernement Trump, les ministres possédaient ensemble plus de richesses qu’un tiers de la population américaine. Il est difficile d’appeler ça «drainage du marais». Jamais auparavant l’oligarchie financière n’avait gouverné aussi ouvertement.

Les premiers mois de la présidence de Trump ont été caractérisés par une lutte constante pour avoir prise sur ses services et les administrations. Trump a subi là un certain nombre de défaites. C’est ainsi qu’après 25 jours seulement, Michael Flynn a dû démissionner de son poste de conseiller à la Sécurité nationale. En avril 2017, Trump a dû retirer son chef de campagne et conseiller Steve Bannon du Conseil de sécurité nationale. Chaque fois, cela a été précédé par une tempête médiatique sur les liens présumés entre Trump et ses fidèles, et la Russie de Vladimir Poutine. Les nombreux opposants politiques de Trump (pas seulement les démocrates, mais aussi les opposants républicains comme le sénateur John McCain et les opposants au sein de l’armée et des services de sécurité) s’en tenaient obstinément à la nécessité d’endiguer la Russie et n’avaient absolument aucune confiance dans la nouvelle stratégie de Trump.

Commencer une guerre contre la Chine semble téméraire pour l’instant, mais pouvons-nous complètement écarter cette éventualité?

Petit à petit, la position de Trump s’est améliorée. Le décès de John McCain a marqué symboliquement la fin de l’opposition interne au sein du parti républicain. Avant même la publication du rapport Mueller, l’obsession persistante concernant la Russie commençait à perdre sérieusement en intensité. Avec beaucoup de difficultés et après de nombreuses réorganisations de son gouvernement, de ses administrations et de ses services, Trump a trouvé à la fin de 2018 une équipe pour travailler sur sa «nouvelle vision pour gouverner le pays». Avec Mike Pompeo comme ministre des Affaires étrangères, John Bolton comme conseiller à la Sécurité nationale, Larry Kudrow comme directeur du National Economic Council et Peter Navarro comme directeur de l’Office of Trade and Manufacturing Policy, Trump a nommé à des postes clés dans la politique militaire et économique quatre faucons anti-Chine en qui il a personnellement confiance.

Les nombreux changements profonds de personnel à tous les niveaux de la bureaucratie américaine conduisent John Bellamy Foster à comparer avec la Gleichschaltung de l’Allemagne nazie15. Cette expression renvoie à la manière dont les nazis, à partir de 1933, ont bouleversé l’appareil d’État allemand pour nommer partout des personnes qui obéiraient au nouvel ordre politique. Comme dans les années 1930, cette Gleichschaltung a lieu non seulement au sein de l’État, mais aussi dans les secteurs de la justice, de l’éducation, des médias et de la culture. Selon Foster, on pourrait même qualifier le régime de Donald Trump de néofasciste. Ce n’est pas la même chose que le fascisme du 20e siècle, qui a aboli la démocratie bourgeoise, violemment éliminé les syndicats, les communistes et les socialistes et finalement mené à la guerre et au génocide. Mais tout autant, cependant, une rupture avec le capitalisme libéral en faveur d’un régime très autoritaire et extrêmement nationaliste, basé sur une rhétorique raciste et ne reculant devant aucun moyen de faire prévaloir dans le monde entier les intérêts de l’oligarchie financière nationale.

La Gleichschaltung peut également être considérée comme faisant partie d’une lutte plus large pour imposer à la société dans son ensemble le nouveau paradigme idéologique de Trump. Chez les membres de l’élite économique, cela semble passer de mieux en mieux; la plupart des capitalistes sont assez pragmatiques pour essayer de tirer parti des nouvelles circonstances. En punissant les médias qui lui sont défavorables, en utilisant au maximum ses propres moyens de communication et en stimulant l’éducation privée (souvent religieuse), Trump essaie aussi de faire normaliser sa vision aux yeux du grand public. Pour ce faire, il peut toujours compter sur de nombreux sites de droite et d’extrême droite qui mènent inlassablement toutes sortes de guerres culturelles contre certaines valeurs, institutions ou personnalités publiques considérées comme trop libérales ou trop à gauche. Pour Trump et Bannon, l’enjeu est de remplacer par leurs idées ultranationalistes l’ancienne hégémonie culturelle libérale. Ce n’est qu’alors qu’ils pourront mobiliser la nation pour une éventuelle guerre contre la Chine.

Va-t-on vers une guerre?

La question la plus importante est peut-être de savoir si le tournant vers la Chine et l’idéologie America First de Trump constituent une menace pour la paix. De nombreux analystes ont déjà souligné les dangers de la guerre commerciale de Trump avec la Chine. Il n’est pas rare en effet que des conflits commerciaux dégénèrent en conflits armés. La guerre est «l’état naturel» des États-Unis qui, en 243 ans d’existence, n’ont connu que 16années sans guerre. Mais jusqu’à présent, les États-Unis n’ont jamais encore provoqué de guerre mondiale. La première mesure militaire prise par Trump n’augure rien de bon: une augmentation sans précédent des dépenses de défense de 54 milliards de dollars. Et le ton que Steve Bannon a adopté pendant la campagne laisse encore moins de place à l’imagination: «Nous allons entrer en guerre dans la mer de Chine méridionale dans cinq à dix ans. Il n’y a aucun doute là-dessus.» Commencer une guerre contre la Chine semble téméraire pour l’instant, mais pouvons-nous complètement écarter cette éventualité?

Selon Lénine, le développement monopolistique du capitalisme dans sa phase impérialiste conduit tôt ou tard à la guerre. «Si les capitalistes se partagent le monde, ce n’est pas en raison de leur scélératesse particulière, mais parce que le degré de concentration déjà atteint les oblige à s’engager dans cette voie afin de réaliser des bénéfices16.» À un moment donné, en raison du développement inégal, les pays émergents se trouvent défavorisés par l’ancienne répartition des sphères d’influence économiques dans le monde, qui est toujours en faveur des anciennes puissances, stagnantes depuis. Pour les grandes entreprises des deux camps, le contrôle sur les pays moins développés est crucial en tant que débouché supplémentaire et source de matières premières bon marché. L’ancienne puissance ne peut pas s’en passer, la puissance émergente ne peut pas continuer à croître sans s’en emparer. C’est pourquoi le développement inégal conduit inévitablement à une épreuve de force, armée ou non.

Ce que dit Lénine est illustré par l’Allemagne qui déclenche en1914 une guerre mondiale pour dépouiller l’Angleterre, la France et la Russie de leurs colonies. Mais le même raisonnement s’applique-t-il aujourd’hui avec la montée en puissance de la Chine et le déclin relatif des États-Unis? La mondialisation a rendu le commerce international beaucoup plus dynamique. Et, jusqu’à nouvel ordre, la Chine n’est pas un pays capitaliste ou impérialiste, mais un pays à l’économie socialiste mixte qui recherche très explicitement la «coexistence pacifique17». Il est impossible de prédire ce que l’avenir nous réserve, mais sur la base des décisions prises par Trump au cours de la première moitié de son mandat, nous pouvons déjà voir trois nuages de guerre apparaître.

Guerre froide contre la Chine

Dans son impressionnant livre The US vs China: Asia’s new Cold War? (2017), l’historienne britannique et experte de la Chine, Jude Woodward, écrit qu’«il n’y a aucune preuve que des décideurs politiques américains influents, même les néoconservateurs les plus extrêmes tels que Donald Trump et ses conseillers envisagent sérieusement de lancer une guerre contre la Chine; un tel conflit entre puissances nucléaires pourrait causer une catastrophe d’une ampleur inacceptable.» Woodward reconnaît plutôt les caractéristiques d’une nouvelle guerre froide, une répétition de la stratégie d’endiguement et de la course aux armements avec lesquelles les États-Unis ont mis l’Union soviétique à genoux. «Le cœur de la stratégie américaine consiste à entourer la Chine d’une série impressionnante d’alliances militaires en fait et en droit avec les voisins de la Chine, à encourager ceux-ci à se réarmer et à les y aider, et à alimenter des conflits locaux avec la Chine. La finalité est un nœud coulant que l’on peut tirer pour opposer à la Chine un veto, la punir, la menacer ou faire pression sur elle, militairement, économiquement et diplomatiquement, et pour limiter les options de la Chine dans un certain nombre de problèmes.»

Restauration de la doctrine Monroe

John Bolton a prononcé le 1er novembre 2018 un discours dans lequel il a décrit Cuba, le Venezuela et le Nicaragua comme une «troïka de la tyrannie». Il a annoncé qu’à partir de maintenant, les États-Unis se donneront pour objectif de renverser les régimes de ces pays. Cuba, le Venezuela et le Nicaragua se considèrent comme des nations anti-impérialistes parce qu’elles contestent l’hégémonie des États-Unis. C’est ainsi qu’en 2004, Cuba et le Venezuela ont été à l’avant-garde de l’ALBA, une coopération régionale de dix pays d’Amérique latine afin de pouvoir se développer de manière plus autonome par rapport aux États-Unis. Les trois pays entretiennent également des relations commerciales et diplomatiques tant avec la Russie qu’avec la Chine. Trump veut d’abord s’attaquer au maillon le plus faible, à savoir le Venezuela, qui est en pleine crise profonde. Pour cela, il fait appel au leader de l’opposition Juan Guaidó, qui a étudié aux États-Unis et s’est proclamé président par intérim du Venezuela en janvier 2019, avec le soutien de Washington. Une première tentative d’invasion par des troupes américaines en février a échoué, car l’armée vénézuélienne reste pour l’instant fidèle au président élu Nicolás Maduro. Le résultat est encore incertain, mais il est déjà clair que l’interventionnisme américain en Amérique latine commence à prendre des proportions jamais vues depuis la guerre froide. Elle s’inscrit parfaitement dans le retour de la doctrine Monroe, qui affirme que l’ensemble du continent américain est l’arrière-cour des États-Unis.

Guerres par procuration

En dehors de l’Amérique latine, Trump ne se voit pas engager encore beaucoup l’armée américaine. Encore plus fermement qu’Obama, Trump veut retirer les troupes du Moyen-Orient et de l’Afrique et investir autant de moyens que possible dans la course aux armements avec la Chine. Malheureusement, cela ne signifie pas pour autant que les États-Unis déclencheront moins de guerres à l’avenir. Comme on l’a dit, Trump s’attend à ce que les alliés prennent désormais eux-mêmes en charge autant d’interventions que possible dans la région. C’est pourquoi il est important pour les États-Unis que les alliés augmentent leurs dépenses militaires. La tactique par laquelle une superpuissance «sous-traite» une guerre à des alliés régionaux est appelée guerre par proxy ou guerre par procuration. Déjà sous Obama, la France, par exemple, a de plus en plus pris en charge les missions de l’OTAN en Afrique de l’Ouest, où le pays a une histoire coloniale. L’Arabie saoudite mène une guerre sanglante contre le Yémen voisin depuis 2015, après que la population eut chassé les présidents proaméricains Saleh et Hadi. La prochaine étape, si ça dépendait de Trump, est une guerre de coalition entre Israël et l’Arabie saoudite contre l’Iran.

Trump peut-il gagner?

Trump semble avoir raison sur certains points lorsqu’il critique la vision libérale surannée de la politique étrangère américaine. Le libre-échange avec la Chine favorise principalement les entreprises chinoises. L’adoption d’une position agressive à l’égard de la Russie a pour seul résultat de pousser celle-ci encore un peu plus dans le camp de la Chine. Les opérations militaires menées au Moyen-Orient et en Afrique pour y instaurer la «liberté et la démocratie» engendrent surtout le chaos et la violence et sont loin d’attirer la sympathie. La «protection» des alliés représente des dépenses colossales. Les institutions et la diplomatie multilatérales sont un leurre. Elles ne parviennent pas à dissimuler la domination américaine. Elles entraînent souvent des retards et débouchent sur des compromis.

En décrivant le monde comme un terrain d’affrontement sur lequel rivalisent les entreprises et les nations, Trump et ses acolytes confirment que le problème ne se limite pas à l’antagonisme entre le multilatéralisme et l’unilatéralisme. Dans le système capitaliste impérialiste, ce sont les entreprises monopolistiques qui mènent la danse. Leur système de concurrence dévastatrice débouche toujours sur des inégalités de développement, des conflits et des crises. Trump veut empêcher l’effondrement des États-Unis en exacerbant les disparités. Son action accélérera peut-être au contraire le naufrage américain.

Le fait que Trump fasse tout ce qui est en son pouvoir pour que l’oligarchie financière américaine ait la liberté de poursuivre ses intérêts ne signifie pas, bien sûr, que le reste du monde restera les bras croisés. Afin d’isoler la Chine, Trump doit avoir derrière lui une large alliance de pays. Ceci à un moment où la Chine établit des relations commerciales de plus en plus étroites avec ses voisins, avec des économies émergentes comme la Russie et l’Inde et même avec l’Union européenne. Si Trump n’est pas prudent dans ses guerres commerciales, ces pays pourraient se joindre à la Chine qui promet la paix et le libre-échange dans un monde multipolaire. De plus, à la suite du tournant à droite ces derniers temps, l’interventionnisme croissant des États-Unis en Amérique latine pourrait bien raviver la résistance sociale de la population, dans un continent qui a une longue histoire de rébellion et de luttes d’émancipation. Pour mener à bien sa nouvelle stratégie, Trump aura peut-être besoin d’un second mandat, ce qui n’est pas acquis. S’il remporte à nouveau les élections en 2020, la politique intérieure américaine restera un point sensible, étant donné qu’il alimente également les tensions sur le plan national. Bien que l’attitude de Bernie Sanders ou d’Alexandria Ocasio-Cortez à l’égard de l’impérialisme américain ne soit pas encore claire, la popularité de ces politiciens progressistes témoigne de l’évolution du climat politique aux États-Unis, en particulier parmi les jeunes, qui descendent d’ailleurs de plus en plus dans la rue pour un monde plus juste et égalitaire. Sur tous ces fronts, le va-t-en-guerre nationaliste Donald Trump risque d’être submergé par l’appel à un système alternatif basé sur la coopération, paix et la solidarité.

Footnotes

  1. Robert D.Blackwill dans Ashley J.Tellis, «Revising U.S. Grand Strategy Toward China», Council on Foreign Relations, Council Special Report No. 72, March 2015, p.5, https://cfrd8-files.cfr.org/sites/default/files/pdf/2015/04/China_CSR72.pdf.
  2. Les données de cette section proviennent des Nations Unies et de la Banque mondiale. Une grande partie de cet aperçu est tirée du livre de Jude Woodward (EPO, 2019).
  3. Croissance moyenne du produit intérieur brut de 9,91% entre 1979 et 2010, avec un pic de 15,2% en 1984 et un creux de 3,8% pendant la crise de 1990. Source: Office national de statistique de la Chine.
  4. La croissance extensive est la croissance économique par l’expansion des moyens de production et de la main-d’œuvre. La croissance intensive est la croissance par l’amélioration de la productivité des moyens de production et de la main-d’œuvre existants. L’expansion extensive de l’économie permet des taux de croissance beaucoup plus élevés qu’avec une croissance intensive seule, mais le potentiel de croissance extensive diminue fortement une fois qu’un pays est complètement industrialisé.
  5. Stephen Johnson, «China will overtake the U.S. as world’s top economy in 2020, says Standard Chartered Bank», Big Think, 14-1-2019, https://bigthink.com/politics-current-affairs/china-worlds-biggest-economy-2020.
  6. Le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud; les plus grandes économies émergentes du monde non occidental.
  7. Le renminbi signifie littéralement «monnaie du peuple» et est la monnaie nationale de la Chine. La devise correspondante est le yuan.
  8. Triennial Central Bank Survey: Foreign exchange turnover in April 2016, http://www.bis.org/publ/rpfx16fx.pdf.
  9. United Nations Conference on Trade and Development, 2015.
  10. Dennis Normile, «Surging R&D spending in China narrows gap with United States», Science, 10-10-2018, http://www.sciencemag.org/news/2018/10/surging-rd-spending-china-narrows-gap-united-states.
  11. Leo Panitch & Sam Gindin, The Making of Global Capitalism: The Political Economy of the American Empire (2012).
  12. Vladimir Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), Œuvres, tome22, p.214.
  13. Ce principe, du nom du président James Monroe, signifiait que les États-Unis s’opposeraient à toute ingérence européenne dans l’hémisphère occidental et n’interviendraient pas en Europe ou dans ses colonies en Asie et en Afrique. Au début du 20esiècle, le président Théodore Roosevelt a ajouté que les États-Unis s’accorderaient le droit d’intervenir dans le reste du continent américain.
  14. Karl Marx & Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848).
  15. John Bellamy Foster, Trump In the White House 2017.
  16. Lénine, op.cit., p.273.
  17. Les cinq principes de la coexistence pacifique ont été déjà rédigés par Chou En Lai en 1954 pour servir de base aux relations entre pays de régimes différents. Ce sont: 1) le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale; 2) la non-agression; 3) la non-ingérence dans les affaires intérieures; 4) l’échange sur la base de l’égalité et de l’intérêt collectif (win-win); 5) la coexistence pacifique.