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Témoignage devant le House Committee on Un-American Activities

Paul Robeson

—25 juin 2026

Jusqu’aux années 1950, Paul Robeson est l’une des stars américaines les plus connues du pays. Fils d’un ancien esclave, il fréquente l’université, devient footballeur, avocat, chanteur, puis acquiert une célébrité internationale grâce au cinéma. Pourtant, en quelques années, il sera black-listé de l’industrie culturelle et ses œuvres seront retirées du marché. La raison: son rapprochement avec le mouvement communiste et son soutien affiché à l’Union soviétique. Cet engagement ne surgit pas de nulle part. Dans les années 1920, Robeson participe à la Harlem Renaissance, ce mouvement culturel et politique afro-américain, qui cherche à populariser la culture noire tout en éclairant la réalité de la classe ouvrière. Sa politisation s’approfondit ensuite par ses voyages au Royaume-Uni, où il étudie les cultures africaines, en Irlande, en Union soviétique, et en Espagne.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il milite en défense de l’URSS après son invasion par l’Allemagne nazie, attirant l’attention du FBI. Le contexte d’après-guerre et la Red Scare font de lui une cible évidente du maccarthysme. Le FBI et la HUAC, comité créé en 1938 pour traquer les comportements jugés déloyaux et mener la chasse aux sorcières contre les militants socialistes, s’inquiètent de son influence considérable. En 1950, lorsqu’il refuse de renoncer à son soutien au régime soviétique, notamment dans ses publications pour le journal Freedom, le gouvernement lui confisque son passeport. Le FBI ira jusqu’à distribuer en Afrique un article diffamatoire pour salir sa réputation et réduire l’influence du communisme dans les pays colonisés. Par ailleurs, il fait partie des quelques centaines d’artistes black-listés de la période, aux côtés de Charlie Chaplin et Orson Welles. Sans se laisser arrêter, après avoir reçu le Prix international Staline de la part de l’Union soviétique, il publie en 1953 un article à la mémoire de Staline.

En 1956, convoqué devant la HUAC, Robeson refuse de signer un document niant son appartenance communiste, et dénonce, durant son interrogatoire au ton presque absurde, l’acharnement juridique et les pratiques de la HUAC. Ce sont des passages de cet échange qui constituent l’extrait présenté ici.

Robeson récupérera son passeport en 1958 et repartira immédiatement en tournée mondiale, sans jamais retrouver son statut de célébrité aux États-Unis. Aujourd’hui encore, il reste largement ignoré par les livres d’histoire.

 

M. ARENS: Êtes-vous actuellement membre du Parti communiste ?

M. ROBESON: Oh, de grâce, de grâce, de grâce.

M. SCHERER: Veuillez répondre, je vous prie, M. Robeson.

M. ROBESON: Qu’est-ce que le Parti communiste ? Pour autant que je sache, il s’agit d’un parti légal, au même titre que le Parti républicain et le Parti démocrate. Parlez-vous du parti de ceux qui se sont sacrifiés pour mon peuple, pour tous les Américains et pour les travailleurs, afin qu’ils puissent vivre dignement ? Parlez-vous de ce parti-là ?

M. ARENS: Êtes-vous actuellement membre du Parti communiste ?

M. ROBESON: Souhaitez-vous vous installer près de l’urne lorsque je voterai, en extraire mon bulletin et regarder ?

M. ARENS: Monsieur le Président, je suggère respectueusement qu’il soit ordonné et enjoint au témoin de répondre à cette question.

LE PRÉSIDENT: Il vous est enjoint de répondre à la question.

M. ROBESON: Je me prévaux du cinquième amendement de la Constitution américaine.

M. ARENS: Redoutez-vous sincèrement de répondre en toute vérité à cette commission ?

M. ROBESON: Je n’ai nullement l’intention d’envisager quoi que ce soit. J’invoque le cinquième amendement, et ce que je souhaite faire ne vous regarde pas; j’invoque le cinquième amendement. Et laissez tomber !

LE PRÉSIDENT: Il vous est ordonné de répondre à cette question.

M. ROBESON: J’invoque le cinquième amendement, ce qui constitue une réponse, n’est-ce pas ?

M. ARENS: Je suggère respectueusement qu’il soit ordonné et enjoint au témoin de répondre à la question de savoir s’il redoute sincèrement, en apportant une réponse véridique à cette dernière question principale, de fournir des éléments susceptibles d’être retenus contre lui dans le cadre de poursuites pénales.

LE PRÉSIDENT: Il vous est enjoint de répondre à cette question, M. Robeson.

M. ROBESON: Messieurs, tout d’abord, partout où je me suis rendu dans le monde, que ce soit en Scandinavie, en Angleterre ou ailleurs, les premiers à tomber dans la lutte contre le fascisme ont été les communistes, et j’ai déposé de nombreuses gerbes sur leurs tombes. Cela n’a rien de criminel, et le cinquième amendement n’a aucun rapport avec la criminalité. Le président de la Cour suprême, M. Warren, a été très clair à ce sujet dans de nombreux discours: le cinquième amendement ne permet en aucun cas d’inférer une quelconque culpabilité criminelle. J’invoque le cinquième amendement. (…)

Mon père était esclave et mon peuple a donné sa vie pour bâtir ce pays; je compte bien y rester et obtenir ma part, tout comme vous. Et aucun individu aux tendances fascistes ne m’en chassera.

M. SCHERER: Le témoin parle d’une voix forte lorsqu’il se lance dans un discours, mais quand il invoque le cinquième amendement, je ne l’entends plus.

M. ROBESON: J’ai invoqué le cinquième amendement d’une voix parfaitement intelligible. Vous savez bien que je suis acteur et que j’ai reçu des prix d’élocution. Oh, messieurs, je croyais être convoqué ici pour une affaire de passeports.

M. ARENS: Nous y viendrons dans un instant.

M. ROBESON: Tout ceci est d’une absurdité totale.

LE PRÉSIDENT: Cette procédure est légale. Elle est non seulement légale, mais courante. Par un vote unanime, cette commission a été chargée d’accomplir cette tâche fort ingrate.

M. ROBESON: À qui ai-je l’honneur de m’adresser ?

LE PRÉSIDENT: Vous vous adressez au président de cette commission.

M. ROBESON: À M. Walter ?

LE PRÉSIDENT: Oui.

M. ROBESON: Le Walter de Pennsylvanie ?

LE PRÉSIDENT: C’est exact.

M. ROBESON: Le représentant des ouvriers de la sidérurgie ?

LE PRÉSIDENT: C’est exact.

M. ROBESON: Des mineurs de charbon, et non de la United States Steel, par hasard ? Un grand patriote.

LE PRÉSIDENT: C’est exact.

Avocat, athlète, chanteur, acteur: Paul Robeson est tout cela à la fois, mais militant par-dessus tout. Défenseur du communisme soviétique et combattant de la ségrégation américaine, il est convoqué devant le HUAC en 1956. Son passeport lui est alors confisqué pendant huit ans. Figure internationale, il est célébré en URSS et en Chine populaire, pendant qu’il est ignoré et persécuté dans son propre pays.

M. ROBESON: Vous êtes l’auteur de toutes ces propositions de loi visant à interdire l’accès du territoire à toutes sortes de personnes respectables.

LE PRÉSIDENT: Non, seulement aux personnes de votre acabit.

M. ROBESON: Des personnes de couleur comme moi, originaires des Antilles et de partout ailleurs. Et vous ne laisseriez entrer que la souche anglo-saxonne teutonique.

LE PRÉSIDENT: Nous nous efforçons également de faciliter l’expulsion des gens de votre acabit.

M. ROBESON: Vous refusez donc l’immigration de toute personne de couleur ?

LE PRÉSIDENT: Poursuivez…

M. ROBESON: Puis-je préciser que la raison de ma présence ici aujourd’hui, de l’aveu même du Département d’État, est la suivante: on estime que je ne devrais pas être autorisé à voyager parce que je lutte depuis des années pour l’indépendance des peuples colonisés d’Afrique. C’est à cette œuvre que je me consacre depuis de nombreuses années, et je puis affirmer avec modestie que mon nom est profondément honoré dans toute l’Afrique en raison de mes combats pour son indépendance. Une indépendance semblable à celle que Sukarno a obtenue pour l’Indonésie. À moins que nous ne fassions preuve de duplicité, ces efforts dans l’intérêt de l’Afrique s’inscrivent exactement dans la même logique. L’autre motif de ma présence aujourd’hui, toujours selon le Département d’État et les procès-verbaux de la Cour d’appel, tient au fait que, lors de mes séjours à l’étranger, je dénonce les injustices que subit la population noire dans ce pays. J’ai adressé un message à la conférence de Bandung, entre autres actions. Voilà pourquoi je suis ici. C’est le fond du problème. Ce n’est pas mon appartenance éventuelle au communisme que l’on juge ici, mais mon combat pour les droits de mon peuple, dont les membres demeurent des citoyens de seconde zone dans ces États-Unis d’Amérique. Ma mère est née dans votre État, M. Walter; elle était quaker, et à l’époque de George Washington, mes ancêtres cuisaient le pain pour ses troupes lorsqu’elles ont traversé le Delaware. Quant à mon propre père, il était esclave. Je me tiens devant vous, luttant pour que mes pairs soient reconnus comme citoyens à part entière dans ce pays. Or, ce n’est pas le cas. Ils ne le sont pas dans le Mississippi. Ils ne le sont pas à Montgomery, en Alabama. Et ils ne le sont pas à Washington. Ils ne le sont nulle part, et c’est la raison de ma présence aujourd’hui. Vous voulez réduire au silence tout Noir qui a le courage de se lever et de se battre pour les droits de son peuple, pour les droits des travailleurs; et j’ai moi-même pris part à de nombreux piquets de grève aux côtés des ouvriers de la sidérurgie également. Et voilà pourquoi je suis ici aujourd’hui…

M. ARENS: Avez-vous effectué un voyage en Europe et en Union soviétique en 1949 ?

M. ROBESON: Oui, j’ai fait un voyage. En Angleterre. Et j’y ai chanté. J’ai fait une longue tournée de concerts en Angleterre, au Danemark et en Suède, et j’ai également chanté pour le peuple soviétique, qui constitue l’un des publics les plus mélomanes au monde. Lisez donc ce qu’ont déclaré les membres de la troupe de Porgy and Bess. Ils n’avaient jamais entendu de tels applaudissements de leur vie. C’est l’un des peuples les plus doués pour la musique au monde, qui possède de grands compositeurs et de grands musiciens, un peuple d’une immense culture, celle de Tolstoï et—

LE PRÉSIDENT: Nous savons tout cela.

M. ROBESON: Ils ont enrichi notre propre culture et nous avons beaucoup à apprendre d’eux. (…)

M. ARENS: Pendant votre séjour à Stockholm, avez-vous prononcé un petit discours ?

M. ROBESON: J’ai prononcé toutes sortes de discours, oui.

M. ARENS: Permettez-moi de vous en lire un extrait. «Je n’hésite pas une seule seconde à déclarer de manière claire et univoque: j’appartiens au mouvement de résistance américain qui lutte contre l’impérialisme américain, tout comme le mouvement de résistance s’est battu contre Hitler.» Avez-vous tenu ces propos ?

M. ROBESON: Je ne m’en souviens pas. En revanche, ce qui est parfaitement clair aujourd’hui, c’est que neuf cents millions d’autres personnes de couleur vous ont fait savoir qu’elles s’y refuseraient. Quatre cents millions d’individus en Inde, et des millions d’autres partout dans le monde, vous ont signifié précisément que les populations de couleur ne mourront pour personne d’autre que pour leur propre indépendance. Ce n’est pas à quinze millions de personnes de couleur que nous avons affaire, mais à des centaines de millions. En Russie, je me suis senti pour la première fois un être humain à part entière. Aucun préjugé racial comme dans le Mississippi, aucun préjugé racial comme à Washington. C’était la première fois que je me sentais traité en être humain. Un endroit où je ne ressentais pas le fardeau de ma couleur de peau comme je le ressens au sein de cette commission aujourd’hui.

Si je suis ici aujourd’hui, c’est pour m’opposer à la cause néofasciste que je vois poindre au sein de ces commissions.

M. SCHERER: Pourquoi ne restez-vous pas en Russie ?

M. ROBESON: Parce que mon père était esclave, que mon peuple a donné sa vie pour bâtir ce pays et que je compte bien y rester et obtenir ma part, tout comme vous. Et aucun individu aux tendances fascistes ne m’en chassera. Est-ce clair ? Je suis pour la paix avec l’Union soviétique, et je suis pour la paix avec la Chine; en revanche, je ne suis ni pour la paix ni pour l’amitié avec le fasciste Franco, pas plus que je ne suis pour la paix avec les nazis fascistes d’Allemagne. Je suis pour la paix avec les gens respectables.

M. SCHERER: Vous êtes ici parce que vous promouvez la cause communiste.

M. ROBESON: Si je suis ici, c’est parce que je m’oppose à la cause néofasciste que je vois poindre au sein de ces commissions. Vos méthodes rappellent les lois sur les étrangers et la sédition (Alien and Sedition Acts). Thomas Jefferson pourrait être assis ici, tout comme Frederick Douglass ou Eugene Debs.

LE PRÉSIDENT: De quels préjugés parlez-vous donc ? Vous êtes diplômé de Rutgers et de l’Université de Pennsylvanie. On n’a fait preuve d’aucun préjugé à votre encontre.

M. ROBESON: Un instant. C’est une vision des choses que je conteste de manière très profonde et très sincère: l’idée que la réussite de quelques Noirs, dont moi-même ou Jackie Robinson, puisse compenser — et je m’appuie ici sur une étude de l’Université Columbia — un revenu annuel de sept cents dollars pour des milliers de familles noires dans le Sud. Mon père était esclave, j’ai des cousins qui sont métayers et je ne conçois pas ma réussite à l’échelle de ma seule personne. C’est pourquoi mon propre succès n’a pas eu la portée qu’il aurait dû avoir: j’ai sacrifié littéralement des centaines de milliers, voire des millions de dollars pour mes convictions. (…)

M. ARENS: Lors de votre séjour à Moscou, avez-vous prononcé un discours faisant l’éloge de Staline ?

M. ROBESON: Je l’ignore.

M. ARENS: Avez-vous affirmé, en substance, que Staline était un grand homme et qu’il avait énormément œuvré pour le peuple russe, pour toutes les nations du monde et pour tous les travailleurs de la terre ? Avez-vous tenu des propos de cette nature au sujet de Staline lorsque vous étiez à Moscou ?

M. ROBESON: Je ne m’en souviens pas.

M. ARENS: Vous rappelez-vous avoir fait l’éloge de Staline ?

M. ROBESON: J’ai beaucoup parlé du peuple soviétique, qui se battait pour les peuples de la terre.

M. ARENS: Avez-vous fait l’éloge de Staline ?

M. ROBESON: Je ne m’en souviens pas.

M. ARENS: Avez-vous récemment changé d’avis sur Staline ?

M. ROBESON: Quoi qu’il soit advenu de Staline, messieurs, cela relève de la compétence exclusive de l’Union soviétique, et je n’ai pas à débattre avec le représentant d’un peuple qui, pour bâtir l’Amérique, a détruit soixante à cent millions de vies parmi les miens, des Noirs arrachés à l’Afrique pour travailler dans les plantations. Vous et vos ancêtres êtes responsables de la mort de soixante à cent millions de Noirs dans les navires négriers et les plantations; ne me posez donc pas de questions sur qui que ce soit, je vous prie.

(…) M. ARENS: J’aimerais maintenant attirer votre attention, s’il vous plaît, sur l’édition du Daily Worker du 29 juin 1949, concernant une rencontre entre vous et Ben Davis. Connaissez-vous Ben Davis ?

M. ROBESON: C’est l’un de mes amis les plus chers, l’un des citoyens américains les plus remarquables que l’on puisse imaginer, issu d’une excellente famille, diplômé d’Amherst et un homme de grande valeur. Rien ne saurait me rendre plus fier que de le connaître.

M. ARENS: Dois-je comprendre que vous saluez son patriotisme ?

M. ROBESON: J’affirme qu’il est un Américain aussi patriote qu’on puisse l’être. En revanche, messieurs, votre place est aux côtés des partisans des lois sur les étrangers et la sédition (Alien and Sedition Acts); les antipatriotes, c’est vous, les anti-Américains, c’est vous, et vous devriez avoir honte de vous-mêmes.

LE PRÉSIDENT: Un instant, la séance est levée.

M. ROBESON: C’est bien le moins, je pense.

LE PRÉSIDENT: J’ai supporté tout ce que je pouvais endurer.

M. ROBESON: Puis-je donner lecture de ma déclaration ?

LE PRÉSIDENT: Non, vous ne pouvez pas la lire. La séance est levée.

M. ROBESON: J’estime qu’elle devait l’être, et vous devriez clore cette commission à tout jamais, voilà ce que j’ai à dire.

Nous avons coupé les passages de procédure, ainsi que certaines questions répétées et restées sans réponse. Ce texte, originellement une transcription littérale d’un échange chaotique, se concentre désormais sur les interventions politiques et idéologiques de Robeson.