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Editorial Lava 37

Ruben Ramboer

—25 juin 2026

Les anniversaires importants figurent en bonne place dans le calendrier éditorial. Non pour rédiger une carte de vœux ou par nostalgie, mais pour se souvenir et dresser le bilan, le regard tourné vers l’avenir. Pas le bilan officiel des discours solennels et des annales journalistiques. Mais l’autre, celui de la réalité vécue des gens «ordinaires» et de leur lutte pour une existence meilleure.

Le 4 juillet 2026, les États-Unis d’Amérique fêtent leurs 250 ans. Ce bilan est sans appel. Le pays s’est construit sur un génocide et a été fondé par des propriétaires d’esclaves. En 250 ans, le pays a été impliqué dans des guerres et des conflits militaires pendant plus de 230 ans. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont mené plus de 300 interventions militaires à l’étranger, causant 54 millions de morts. Dans le même temps, ils se trouvent en queue de peloton des nations riches en matière de pauvreté, d’inégalités, de mortalité infantile, de sans-abrisme et d’accès aux soins de santé. Et si ce jubilé ne fournit pas déjà assez de matière, la Maison-Blanche est occupée par un président qui combine une répression brutale à l’intérieur de ses frontières et une agression décomplexée dans le reste du monde. Comment aborder la question ? Quel angle choisir ?

Chaque magazine est aussi un cimetière d’idées et d’articles qui n’ont pas survécu à la publication — arrivés trop tard, manque de place, doublons, trop vagues ou politiquement non pertinents. Ce qui subsiste n’est pas un assemblage fortuit, mais une véritable composition d’analyses complémentaires, où la théorie critique sert d’oxygène à la lutte politique. Cette composition, ces choix font tout le charme du métier de rédacteur, de la conception d’une publication. Le cimetière de ce numéro est, cette fois, particulièrement bien rempli. Au cours de notre recherche de textes adéquats, nous sommes tombés à plusieurs reprises sur de véritables filons; de quoi alimenter encore deux ou trois numéros.

Ruben Ramboer est rédacteur en chef de Lava.

Les premières idées pour ce numéro spécial s’étaient orientées vers une approche centrée sur les 45ᵉ et 47ᵉ présidents, traquant les racines du racisme MAGA, de la terreur de l’ICE et du paradoxe de l’interventionnisme «America First» sous bannière isolationniste. Si nous avons finalement décidé de changer de cap, c’est en grande partie en raison du message de Howard Zinn, historien et militant pacifiste américain, dont l’ouvrage A People’s History of the United States (paru en français sous le titre Une histoire populaire des États-Unis et en néerlandais sous le titre Geschiedenis van het Amerikaanse Volk aux éditions EPO) est devenu la référence de l’histoire américaine vue d’en bas.

L’histoire des États-Unis n’est pas celle de quelques mauvais présidents, et certainement pas uniquement du dernier en date. Le héros de Zinn n’était pas Theodore Roosevelt, «qui aimait la guerre et félicita un général après le massacre de villageois philippins», mais Mark Twain, «qui dénonça le massacre et tourna l’impérialisme en dérision».

Tel est devenu le nouveau projet de ce numéro spécial: donner à voir cette autre histoire. Des personnes réduites en esclavage qui se révoltent, des ouvrières du textile et des mineurs qui occupent les usines, des femmes exigeant que la démocratie ne soit pas un club d’hommes, des étudiants noirs s’asseyant aux tables réservées aux Blancs, des éboueurs en grève, des soldats jetant leurs médailles, des mères déterrant des barils de déchets toxiques, des militants installant leurs tentes à Wall Street. Les droits des femmes et Seneca Falls, le 1ᵉʳ mai et Haymarket, le mouvement des droits civiques et Selma-Montgomery, le mouvement LGBTQ+ et Stonewall, l’American Indian Movement et Wounded Knee, le mouvement écologiste et Love Canal, et aujourd’hui, les rues de Minneapolis.

Cette histoire s’est écrite à travers des discours, des pamphlets, des poèmes, des interrogatoires et des essais, grâce aux personnes qui se sont battues pour l’émancipation et la démocratie, non pour quelques-uns, mais pour tous. Zinn appelait cela la lutte pour «faire des idéaux de la Déclaration d’indépendance une réalité face aux barons voleurs et aux faiseurs de guerre». Cette lutte constitue le fil rouge de ce numéro. C’est cet anniversaire que nous célébrons.

Nous avons conservé une idée du projet initial: comment faut-il appréhender Trump dans l’histoire des États-Unis ? Comme une exception, une rupture avec le passé ? Ou comme la logique même d’un système ? Nous avons posé la question à Brian Becker, membre du Party for Socialism and Liberation américain et animateur du podcast The Socialist Program. Son analyse montre à quel point les forces qui soutiennent Trump ont de profondes racines historiques: un capitalisme sauvage, le suprémacisme blanc et un impérialisme agressif.

Dans le reste du numéro, la parole est donnée à ceux qui ont mené la lutte — les militants, les dissidents, les intellectuels de gauche qui ont parlé, écrit et combattu pour la liberté, l’égalité, la solidarité et la paix. Faire un choix au sein de cette riche histoire n’allait pas de soi. Choisir, c’est renoncer. Par la force des choses, nous avons d’emblée limité notre sélection à des figures américaines. Exit, entre autres, José Martí, Hô Chi Minh, Thomas Sankara, Miriam Makeba, Hugo Chávez, Fidel Castro et consorts. Les critères étaient stricts: la sélection devait couvrir l’ensemble de la période tout en offrant une réelle diversité de thèmes, d’auteurs et de formats. La plupart des textes ont été condensés et édités pour en améliorer la lisibilité. Chaque texte est précédé d’une introduction qui en pose le contexte historique.

De 1811 à 2010, de Tecumseh à Bernie Sanders. Et au milieu de tout cela, citons notamment: Frederick Douglass se penchant sur la signification de la fête nationale pour l’esclave; Eugene Debsprononçant un discours pacifiste, conscient que chaque phrase peut le conduire en prison; Mother Jones qui, à l’âge de quatre-vingts ans, s’adresse aux mineurs alors que l’armée pilonne leurs tentes; Elizabeth Gurley Flynn soulignant la manière dont le grand capital américain a nourri le fascisme et le nazisme, et invitant les travailleurs, les femmes et les Noirs à le combattre ensemble; Albert Einsteindéfendant le socialisme au plus fort de la chasse aux sorcières anticommuniste; non pas le prévisible «I have a dream» de Martin Luther King, mais son réquisitoire contre la guerre du Vietnam; Angela Davis qui, dès sa libération d’une incarcération injuste, portée par une immense campagne de solidarité internationale, lance immédiatement la lutte pour la libération de millions d’autres personnes. La liste de ceux qui ont été écartés en cours de route de notre sélection est presque infinie; pour ceux qui auraient encore de l’appétit, mentionnons W.E.B. Du Bois, Emma Goldman, Noam Chomsky, Assata Shakur, Stokely Carmichael (Kwame Ture), Edward Said, Michael Parenti, ainsi que les Black Panthers Huey P. Newton, Bobby Seale et Fred Hampton. Lisez et jugez par vous-mêmes; dites-nous sur les réseaux sociaux de qui vous souhaitez vous souvenir.

Chaque édition de Lava est une œuvre collective. Vous trouverez dans l’ours ceux qui rendent Lava possible. Pour ce numéro, nous remercions tout particulièrement Abigail Frizon, étudiante en journalisme et stagiaire et Olivier Goessens, membre du comité de rédaction et passionné des États-Unis. Ils ont sélectionné et édité les textes, et rédigé les notes introductives. Les collaborateurs de Lava ont travaillé d’arrache-pied pour la correction des textes. L’intelligence artificielle a été un outil important pour la réalisation des nombreuses traductions. Il n’en reste pas moins que leur regard attentif et leur expérience est irremplaçable.

«Nos concitoyens sont fondamentalement décents et bienveillants», disait encore Howard Zinn. «Je veux que les jeunes comprennent que notre pays est magnifique, mais qu’il est tombé entre les mains de personnes qui n’ont aucun respect pour les droits de l’homme ou les libertés démocratiques.» Nous espérons que les Américains « ordinaires », en réalité extraordinaires, mis à l’honneur dans ce numéro spécial sauront vous en convaincre et, si besoin était, restaurer votre confiance dans le fait qu’aucune force au monde ne pourra éteindre cette tradition de 250 ans de résistance.