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Comment l’impérialisme américain s’enlise dans le bourbier iranien

Peter Mertens

—6 mai 2026

Ce qui avait été dessiné à Washington comme une campagne éclair pour un changement de régime en Iran a dégénéré, pour Trump et Netanyahou, en un profond bourbier. Alors que la Maison-Blanche s’accroche à l’idée délirante qu’elle peut façonner le monde à sa guise, la réalité s’impose : l’ère de la puissance unipolaire est révolue.

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La guerre économique n’est jamais abstraite. Elle entaille toujours profondément la vie quotidienne des gens ordinaires. Pendant des décennies, les États-Unis ont utilisé des sanctions dévastatrices et des tarifs douaniers d’étranglement comme armes contre Cuba, le Venezuela, l’Iran et de nombreux autres pays. Mais en mars 2026, Washington reçoit la monnaie de sa pièce lorsque l’Iran ferme le détroit d’Ormuz. Le boomerang impérial revient à toute allure et porte un coup sans précédent aux chaînes d’approvisionnement mondiales.

Peter Mertens Peter Mertens est secrétaire général du PTB-PVDA. Il est député fédéral et auteur, entre autres, de « Mutinerie. Comment notre monde bascule » (EPO, 2023), et de « Les derniers jours de l’ancien monde » (à paraître en 2026).

Le pouls de notre économie mondiale est aujourd’hui déterminé par un goulot d’étranglement d’à peine trente-trois kilomètres de large. Là, dans le détroit d’Ormuz, transite quotidiennement un cinquième de la production mondiale de pétrole. Avant l’attaque illégale américano-israélienne, cette voie d’eau vitale fonctionnait presque sans accroc. Aujourd’hui, la situation a totalement dégénéré.

Les conséquences pour le marché mondial sont purement catastrophiques. Dans une grande partie de l’Asie, l’impact est dévastateur. Le Sri Lanka s’est vu contraint d’instaurer une semaine de travail de quatre jours et de rationner le carburant. Au Vietnam, le gouvernement demande aux citoyens de télétravailler afin d’économiser l’énergie. Des millions de familles en Inde et au Pakistan sont confrontées à des prix inabordables pour les produits de base comme l’huile de cuisson. Elles paient le prix du fait que Trump et Netanyahou font fi du droit international.

Pour les planificateurs de la marine américaine, la stratégie maritime iranienne représente un moment de désillusion. Leurs porte-avions et destroyers hors de prix s’avèrent soudain être des instruments lourds et obsolètes.

Mais comme toujours, les coups ne tombent pas partout de la même manière. Tandis que la classe travailleuse paie la note, les géants pétroliers jubilent. Dans les premiers jours du conflit, les cent plus grandes entreprises pétrolières et gazières ont gagné, selon les estimations, 30 millions de dollars de profit supplémentaire par heure (!) grâce aux prix dopés par la guerre.

Le vampire qui vit de la dette

Dans son documentaire Earth’s Greatest Enemy, la cinéaste américaine Abby Martin montre l’ampleur inimaginable de l’appareil de guerre américain. C’est un monstre qui dévore 270 000 barils de pétrole par jour, absorbe des milliards de dollars de capitaux qui pourraient être investis de manière productive ailleurs, et doit constamment attiser les conflits pour rester en vie. L’armée américaine est un glouton insatiable : plus elle absorbe de pétrole, de capitaux et de guerres, plus sa faim grandit.

Aucun État au monde ne peut s’endetter aussi profondément que les États-Unis. Washington peut le faire grâce à l’hégémonie du dollar. Au printemps 2026, la dette publique américaine a atteint la limite astronomique de 39 billions de dollars. Cette montagne de dettes invisible est le seul moyen de maintenir en marche la machine de guerre visible. Le poète allemand Peter Hacks a écrit un jour, avec justesse, que l’impérialisme est un vampire. « La bête est morte », remarquait-il, « et elle ne se maintient hors de la mort qu’aussi longtemps qu’elle peut continuer à sucer du sang frais ».

Le mythe de l’invincibilité

L’arrogance américaine s’est fracassée contre une dure réalité stratégique. L’hypothèse selon laquelle on pourrait désorganiser un pays de 92 millions d’habitants par des bombardements s’est révélée être une erreur de calcul. Au lieu de plier, l’Iran répond par une stratégie maritime asymétrique d’une efficacité redoutable. Les grands navires classiques de la marine iranienne ont encaissé des coups sévères, mais l’Iran continue de dominer le détroit d’Ormuz grâce à la tactique de l’essaim. Les patrouilleurs rapides, les missiles côtiers mobiles et les petits sous-marins s’avèrent pratiquement insaisissables.

Pendant ce temps, les dirigeants européens ne condamnent la violence en Asie de l’Ouest que du bout des lèvres, alors que leurs bases de l’OTAN tournent comme une machine logistique parfaitement huilée au service de l’effort de guerre américain.

Pour les planificateurs de la marine américaine, c’est un moment de désillusion. Leurs porte-avions et destroyers hors de prix s’avèrent soudain être des instruments lourds et obsolètes. Ils sont dégradés au rang de lest stratégique devant rester bien hors de portée du feu ennemi pour simplement pouvoir survivre. Nous avons déjà vu un scénario similaire en mer Rouge, lorsque les Américains ont dû baisser pavillon face aux Houthis, simplement parce que les stocks de munitions occidentaux, extrêmement coûteux, s’épuisaient.

Complicité européenne

Donald Trump a beau se plaindre bruyamment que les Européens n’en font pas assez pour le soutenir, la réalité en coulisses montre une image bien différente. Les dirigeants européens ne condamnent la violence en Asie de l’Ouest que du bout des lèvres, alors que leurs bases de l’OTAN tournent comme une machine logistique parfaitement huilée au service de l’effort de guerre américain. Les bombardiers, drones et navires de guerre américains sont continuellement ravitaillés, armés et dirigés depuis des ancrages militaires au Royaume-Uni, en Allemagne, au Portugal, en Italie, en France et en Grèce.

La base aérienne de Ramstein, en Allemagne, fonctionne comme le cœur battant de l’opération. Ainsi, les Européens sont pleinement complices de l’escalade en Asie de l’Ouest. Sans les installations européennes, tout le pont aérien américain vers la région du Golfe s’arrêterait irrévocablement.

L’ombre de Gaza sur le Liban

Le bourbier dans lequel Washington se perd est encore creusé par les actions de son allié génocidaire, Israël. Sous la bannière sombre de l’« Opération Ténèbres Éternelles », l’armée israélienne mène au Liban une guerre d’extermination qui copie fidèlement les tactiques atroces de Gaza. Le résultat est dévastateur : plus d’un million de Libanais ont été poussés à la fuite. Des milliers de civils ont perdu la vie dans des bombardements qui ne font plus de distinction entre cibles militaires, quartiers sûrs ou camps de réfugiés.

Nous voyons ici une stratégie délibérée visant à pulvériser des sociétés entières. Des analystes militaires soulignent les aspects génocidaires de cette doctrine : le modèle de Gaza devient le schéma directeur pour toute la région. C’est précisément cette approche impitoyable au Liban qui a fait échouer les tentatives précédentes de cessez-le-feu. Pour les faucons sionistes qui rêvent d’un « Grand Israël », la diplomatie n’est pas une option ; on vise la destruction absolue de tout contre-pouvoir iranien dans la région.

Une répétition générale avant l’abîme

Le géant de l’armement Lockheed Martin tourne à plein régime, mais ne parvient qu’au compte-gouttes à augmenter sa production. Ce goulot d’étranglement dans l’approvisionnement force le gouvernement de Washington à des choix drastiques : les livraisons militaires pour l’Asie de l’Ouest se font désormais nécessairement au détriment de l’approvisionnement de l’Ukraine, tout en épuisant rapidement les réserves stratégiques en Extrême-Orient.

Et c’est là que réside le cœur du problème. Car toute cette guerre contre l’Iran n’est, aux yeux des partisans de la ligne dure américaine, qu’une préparation, une répétition générale pour la véritable grande confrontation : celle avec la Chine. Et cette répétition s’avère épuisante. Le géant de Washington vacille sur ses pieds.

L’impérialisme s’étouffe sous ses propres dettes, s’embourbe dans une arrogance technologique et échoue moralement sur tous les fronts.

À Washington, on était fermement convaincu que l’économie russe imploserait en une semaine sous le poids des sanctions occidentales. La réalité s’est avérée plus coriace. On pensait briser l’ascension technologique chinoise en interdisant l’exportation de micropuces. Le contraire s’est produit : Pékin a accéléré le développement de sa propre industrie indépendante. Et l’on s’est bercé d’illusions en pensant que le régime iranien s’effondrerait après quelques frappes aériennes.

Aujourd’hui, tous les services de renseignement occidentaux doivent admettre qu’ils ont gravement sous-estimé les rapports de force. La guerre contre l’Iran ne nous montre pas la toute-puissance de l’empire américain, mais son incapacité ultime à s’adapter à un monde multipolaire. L’impérialisme s’étouffe sous ses propres dettes, s’embourbe dans une arrogance technologique et échoue moralement sur tous les fronts. Le détroit d’Ormuz est bien plus qu’un point de passage critique pour les pétroliers ; c’est le fond marin rocheux sur lequel l’ancien ordre mondial unipolaire s’est définitivement échoué.

Traduction d’un article originalement paru le 4 mai dans le journal britannique Morning Star sous le titre « How American imperialism is getting bogged down in the Iranian Quagmire »