Bien que fréquentes et cruciales, les mobilisations des femmes sont laissées de côté par les récits dominants. Apolline Dupuis s’est entretenue avec l’historienne Fanny Gallot sur leur place centrale dans la lutte des classes.
De la figure de la « ménagère » des Trente Glorieuses, à celle des Rosies dans les manifestations contre la réforme des retraites, l’historienne féministe Fanny Gallot revisite le passé des luttes sociales depuis 1945. L’auteure de Mobilisées, une histoire féministe des contestations populaire (2024, Seuil) montre comment les modalités d’action et les revendications ont pu évoluer au fil des décennies, sous l’influence des mouvements féministes et de l’écho qu’ils ont rencontré auprès des organisations syndicales.
Pour Fanny Gallot, la question du « travail reproductif » est au cœur de ces luttes. Le travail reproductif est un élément central des mécanismes de reproduction sociale, laquelle peut être définie comme l’ensemble des conditions nécessaires au renouvellement et à la pérennité des sociétés capitalistes. Dans ce cadre, le travail reproductif contribue à maintenir les êtres humains en vie, notamment par le soin aux personnes, la cuisine, l’éducation, etc. Ce travail est indispensable à la survie, au bien-être et au renouvellement de la force de travail. Au sein d’une société capitaliste, ce travail reproductif – peu valorisé, notamment en comparaison au travail productif qui produit des biens ayant une valeur monétaire – est majoritairement effectué gratuitement par des femmes.
Que l’on dénonce sa « déqualification » lorsqu’il est exercé dans le domaine professionnel ou son « invisibilisation » quand il désigne les tâches domestiques accomplies quotidiennement, le travail reproductif est au centre des débats, des revendications et des actions. Tenter d’en discerner les contours est un puissant levier d’action pour les luttes passées, présentes et à venir.
Impliquée dans la recherche, les mouvements féministes et syndicaux, Fanny Gallot cherche à créer des ponts entre ces mondes qui discutent trop peu et dont, pourtant, les forces sont nécessaires pour construire un monde plus solidaire. « Opposer le mouvement féministe et le mouvement syndical nous coupe les jambes, dit-elle. Il y a un enjeu à envisager ces éléments sur une base matérielle pour créer du commun. Le travail reproductif me semble être un outil pour y parvenir. »
Apolline Dupuis : Pour commencer, j’aimerais revenir sur l’une de vos récentes prises de parole : « Une grève, si elle est générale, est d’office féministe. » Pouvez-vous développer ?
Fanny Gallot : C’est l’idée de désandrocentrer la contestation, c’est-à-dire sortir d’une vision masculine de la contestation. « Androcentré », cela veut dire que l’on ne se fixe que sur le salariat, qui est une part de la classe aujourd’hui, mais cela n’inclut pas tout le monde, loin de là. Cela vient d’une conception historiquement masculine, puisque l’on ne considère pas que ce qui est fait dans la sphère domestique relève du travail… Je reprends le concept que la sociologue française Maud Simonet a élaboré à propos du travail. L’idée de « désandrocentrer le travail » implique nécessairement aussi de désandrocentrer la contestation, c’est-à-dire sortir d’une vision masculine de la contestation.

L’idée selon laquelle seule une grève féministe peut être générale, c’est Véronica Gago qui le développe à partir de l’exemple argentin. Elle explique que si on se contente de faire une grève générale classique, finalement, on n’entraîne que les salariés et par conséquent, on laisse de côté tout le travail gratuit et domestique qui est effectué et qui est nécessaire à la reproduction de la force de travail, soit le travail reproductif.
Généralement, les secteurs considérés comme stratégiques par les organisations syndicales sont des secteurs qui touchent au porte-monnaie. Mais, le secteur domestique et son travail reproductif, du domestique non rémunéré à l’associatif en passant par le privé marchandisé, ne devrait-il pas lui aussi être considéré comme un secteur stratégique ?
Tout ce qui se rapporte au travail reproductif a en commun le fait d’être féminisé, dévalorisé, sans pouvoir être délocalisable ou bénéficier d’un sentiment d’utilité sociale important, ce qui va de pair avec un soutien fort de la population. Ces éléments permettent d’envisager, à partir du travail reproductif, des alliances fortes pour la grève.
Vous avez sorti un ouvrage intitulé Mobilisées ! Une histoire féministe des contestations populaires Vous y retracez, de 1945 à nos jours, le passé des luttes sociales et la place qu’y ont occupé les femmes dans les mobilisations, les foyers, les organisations syndicales, les campagnes. Quel vide littéraire avez-vous souhaité combler en rédigeant cet ouvrage ?
Dans un premier temps, c’est parce qu’au sein de la littérature en sciences sociales, les femmes dans les mouvements sociaux étaient peu visibles. Dans le cadre de mes recherches, j’ai remarqué qu’à chaque fois qu’une grève de femmes se produisait, il y avait une surprise généralisée, comme si c’était rare, comme si ça n’arrivait jamais.
Pourtant, au fur et à mesure de mes recherches sur les ouvrières, tout me démontrait que des mobilisations de femmes étaient au contraire très fréquentes dans l’histoire : les luttes agricoles après la seconde guerre mondiale par la Jeunesse agricole catholique féminine (JACF), celles post-mai 68 pour de meilleures conditions de travail et d’existence ou encore la participation massive des femmes aux grèves de 1995 contre les politiques néolibérales1
Lorsque les femmes Gilets Jaunes se mobilisent parce qu’elles ne savent pas acheter un cadeau pour les enfants, on est en pleine crise de la reproduction sociale.
Au moment des mobilisations des Gilets jaunes, un journaliste souhaitait que j’écrive un papier sur les femmes des classes populaires dans les luttes. Ce petit papier s’est progressivement transformé en un article plus long qui a été traduit en de nombreuses langues. C’est alors que m’est venue l’idée d’écrire Mobilisées .
Actuellement en France, peu d’historiennes se revendiquent féministes. Ce positionnement assumé donne lieu à des critiques : quand tu parles des classes populaires ou des femmes, dans le contexte de contre-offensive, on considère que tu n’es pas tout à fait une vraie chercheuse mais que tu es plutôt une militante. Moi, j’assume. Je ne suis pas seulement féministe ; je produis une histoire féministe, une histoire qui ambitionne – comme le dit l’historienne américaine Joan Scott – de « déstabiliser le présent ». Une histoire qui ne veut pas seulement visibiliser les femmes dans l’histoire, mais avoir une portée transformatrice2.
Mobilisées répond à certains vides historiographiques. En France, en historiographie et en sociologie, on connaît une période d’effervescence féministe dans les années 1970 durant laquelle des chercheuses pensent ensemble les questions du travail domestique non rémunéré, du travail professionnel, des bas salaires, etc. Ensuite, au cours des années 1980 à 2000, les sciences sociales ont surtout tendance à se concentrer sur le monde professionnel et à envisager les carrières des femmes par rapport à celles des hommes. Dans Mobilisées, je renoue avec la tradition des années 1970. Dans le sillage de la sociologue marxiste-féministe Lise Vogel, j’utilise le travail reproductif comme un cadre d’analyse qui permet de penser ensemble, dans un continuum, le travail domestique non rémunéré et le travail professionnel déqualifié, dans différentes sphères professionnelles. Finalement, je cherche à démontrer que les mouvements sociaux participent à redéfinir la partition de ce travail reproductif dans sa dimension rémunérée et non rémunérée depuis 1945.
On parle souvent des « luttes de femmes » comme des luttes improbables. Dans Mobilisées, vous démontrez en réalité que dans chaque grand mouvement de lutte de 1945 à nos jours, les femmes étaient présentes, mais que leur présence a été effacée ou diminuée. Que pouvez-vous dire du rôle qu’ont occupé les femmes au sein des luttes, non seulement féministes, mais aussi plus larges ?
Leur rôle a été important. Je montre qu’elles ont participé à ces luttes en tant que travailleuses domestiques non rémunérées, en tant que mères ou en tant qu’épouses. C’est un enjeu qui a souvent été invisibilisé par l’historiographie, à quelques exceptions près. Par exemple, au moment de la désindustrialisation, le rôle des épouses de grévistes dans la continuation de la grève est très peu étudié jusqu’à aujourd’hui : des femmes de mineures qui se couchent sur les voies ferrées des mines en 1881, des tâches d’épluchage dans le cadre des soupes communistes, du ravitaillement en nourriture du père ou du mari ou de l’accueil d’enfants de grévistes. J’envisage leur rôle en tant que personnes qui réalisent un travail reproductif, c’est-à-dire qui favorisent la reproduction de la force de travail, en fait, de leur mari et de leurs enfants3.

Des luttes pour des ouvertures de garderies et de crèches, comme toutes les implications des femmes dans les luttes pour les services publics, sont des luttes pour la redistribution et la répartition des richesses. À un niveau très local, dans certains quartiers populaires de Paris, j’explique que des femmes s’organisent autour des machines à laver et de leur partage en commun. Puis, qu’au fur et à mesure de leur lutte, elles en arrivent à demander l’ouverture d’une crèche dans la cité, ce qui implique que l’on embauche les femmes et que l’on professionnalise les tâches qu’elles faisaient jusqu’ici gratuitement. En tout cas, il y a une redistribution qui marque un changement dans la partition du travail reproductif.
Dans Mobilisées, vous abordez également les luttes contre la « déqualification ». Pouvez-vous développer ?
L’idée de la déqualification, c’est la naturalisation des compétences, c’est-à-dire que les femmes ont des bas salaires dans le monde professionnel parce que l’on considère qu’elles ne sont pas qualifiées, puisque ce serait le prolongement naturel du rôle de mère. Donc, quand les femmes se mobilisent pour l’amélioration des conditions de travail, ou pour la reconnaissance des qualifications, ou pour la revalorisation des métiers à prédominance féminine, dans tous les cas cela veut dire que les femmes se mobilisent aussi pour une forme de redistribution. Les agricultrices, par exemple, n’existent pas jusqu’aux années 1980 ; elles ne sont pas reconnues comme telles.
Les femmes dans le monde professionnel ont des bas salaires parce qu’on considère qu’elles ne sont pas qualifiées, puisque que c’est le prolongement du rôle de mère.
Ce que j’essaie aussi de mettre en avant, sur la base de ce travail domestique – et là encore il est question d’enjeux de redistribution – c’est tout ce qui se rapporte à la vie chère. Par exemple, lorsque les femmes Gilets jaunes se mobilisent parce qu’elles ne vont pas pouvoir acheter un cadeau de Noël pour les enfants, on est en pleine crise de la reproduction sociale. Les femmes Gilets jaunes s’interrogent sur la pérennité des sociétés capitalistes et la valorisation de leur travail reproductif. Aujourd’hui, les mesures d’austérité, la marchandisation, la précarisation, etc., font qu’il est difficile de garder l’espoir que nos enfants vivront mieux que nous et que nos parents. À nouveau, on est en plein dans l’idée de cette crise de la reproduction sociale : on ne peut plus, on n’arrive plus à joindre les deux bouts.
C’est pour cette raison que je replace les mobilisations contre la « vie chère » dans des mobilisations du travail, notamment du travail domestique non rémunéré. C’est un phénomène qui n’est pas du tout nouveau. Certaines historiennes expliquaient déjà ce phénomène au 19ème siècle à partir des ménagères. Les femmes, ménagères, alors « ministres des finances de la famille », s’aperçoivent que là, cela ne tient plus. Elles entrent alors en mouvement. D’autres historiennes en parlaient également, cette fois concernant le 18ème siècle, lors des « émeutes » frumentaires, anti-seigneuriales. Le prix du pain augmente, et les femmes entrent en lutte. On oublie aussi, pour citer un autre exemple, que les soulèvements de 1917 en Russie sont initiés par les ouvrières de Pétrograd, également contre la vie chère. C’est parce qu’elles sont ouvrières mais également qu’elles ont une famille à nourrir qu’elles se rebellent contre la vie chère. Il y a mille exemples de ce phénomène, mais ce sont des exemples qui ont été invisibilisés par la mémoire militante, car on a longtemps considéré que les luttes contre la vie chère étaient des luttes de « bonnes femmes », alors qu’elles sont en fait au cœur d’un certain nombre de contestations.
Dans Mobilisées, concernant la période post-2010, vous écrivez : « La nouvelle dynamique féministe produit une reconfiguration des mouvements sociaux, qui semble être un tournant dans l’histoire des contestations populaires. »4
En France, à partir des années 2010, on observe une visibilité accrue des luttes des femmes, notamment des femmes racisées et de secteurs dont la mobilisation était considérée improbable : des mobilisations des manucures, des femmes de chambre, etc. Il y a un effet du renouvellement de la contestation féministe dans le développement de ces mobilisations-là, qui s’accentue encore avec le Covid. La pandémie a produit une conscience politique et une multiplication de mobilisations de ces femmes aux « métiers essentiels » pour revendiquer de meilleures conditions de travail.
Au moment des Gilets jaunes, on pouvait encore entendre cet étonnement : « Si les femmes s’y mettent, c’est que la situation est très, très grave. » Mais depuis les Gilets jaunes et le Covid, ce type de commentaire a disparu, justement parce qu’il y a une visibilisation accrue de ces contestations.
Parmi les autres exemples marquants, on peut aussi citer le moment où Sophie Binet, à la tête de la CGT, décide de mettre toute la Confédération en soutien de la mobilisation des Vertbaudet à Marquette-lez-Lille, dont les travailleuses entrent en grève en raison des conditions de travail difficiles et des faibles salaires, qui ne permettent plus de tenir face à l’inflation5. Cela produit des effets. Des victoires sont obtenues, notamment des revalorisations salariales ainsi qu’une refonte de la grille des salaires.
En résumé, après 2010, une alchimie s’opère entre le renouvellement de la contestation féministe autour de la grève, le mouvement #Metoo, la question des violences sexistes et sexuelles ainsi que le développement de toutes ces mobilisations. D’ailleurs, il y a eu des convergences au moment des Gilets jaunes, comme lors des mobilisations contre la réforme des retraites et celles des Rosies.
Le champ syndical et le champ féministe se sont longtemps critiqués, le premier reprochant au mouvement féministe de délaisser les enjeux de redistribution, le second critiquant le mouvement syndical de ne s’occuper que de la dimension économique. Aujourd’hui, peut-on parler d’une voie de réconciliation ?
Il y a en tout cas de plus en plus de dialogue. Par exemple, le collectif Les Inverti·e·s, qui est un collectif marxiste « trans-pédé-gouines » incarne ce dialogue avec le travail reproductif6. Parmi les derniers ouvrages publiés, on peut aussi faire référence au dernier livre de Sophie Noyé, Pour un féminisme matérialiste et queer7. Opposer les deux, cela nous coupe les jambes. Il y a un enjeu à envisager ces éléments sur une base matérielle pour créer du commun, je pense. Dans Mobilisées, je ne parle pas de la reconnaissance du point de vue identitaire mais de la reconnaissance professionnelle. Dans la reconnaissance professionnelle, il y a un lien avec les enjeux de redistribution. On ne peut pas séparer les deux.
On oublie que les soulèvements de 1917 en Russie sont initiés par les ouvrières de Pétrograd, également contre la vie chère.
Ce qui me paraît aussi fondamental, c’est d’intégrer, sans uniformiser bien sûr, à la fois les questions ethno-raciales, les questions LGBTQIA+, comme il faut envisager l’organisation du travail et la manière dont elle modèle les expériences en créant du commun. L’analyse du travail reproductif me semble être un outil pour y parvenir. Il y a des ponts qui existent aujourd’hui. Après, est-ce que le mouvement tend vers cela ? Globalement, c’est difficile à estimer.
Dans la littérature, de nombreuses autrices ont étudié l’apport fondamental du mouvement féministe au mouvement syndical. Mais à l’inverse, qu’est-ce que le mouvement syndical apporte aux mouvements féministes ?
Il faut sans doute commencer par dire que le mouvement féministe des années 1970, en tout cas français, a émergé dans un premier temps dans le sillage de la gauche radicale, qui était plus ou moins impliquée dans le mouvement syndical. Cela a donné lieu, dans le mouvement féministe, à des tendances, à des sensibilités, par exemple, la tendance « lutte de classes » qui réalise vraiment un travail syndical, dans les entreprises. Le quotidien de cette tendance syndicale c’est – dans la mesure où elles articulent capitalisme et patriarcat d’un point de vue plus théorique –, revient concrètement à organiser les femmes dans les quartiers et dans les boîtes. Cela a donné lieu au Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) dans certaines usines, par exemple chez Renault Billancourt.
Un croisement s’opère des deux côtés. Récemment en France, la Syndicale a été créée dans cette optique. Il s’agit d’un syndicat du travail reproductif, entre autres lancé par Nina Faure. C’est aussi le produit du fait que les organisations syndicales peinent à intégrer une approche en termes de travail reproductif.
Il y a un décalage entre les militantes féministes et les militant·es syndical·es. Or, l’alliance, c’est tout l’enjeu, parce que si tu veux faire une grève féministe de masse, tu ne peux pas la faire sans les organisations syndicales. Les organisations syndicales restent aujourd’hui des organisations de masse, véritablement. Si elles mettent tout leur poids dans l’organisation de la grève féministe, c’est un soutien très important. Dans un précédent livre, Féminismes dans le monde : 23 récits d’une révolution planétaire–, on revient avec Pauline Delage sur plein d’expériences féministes, comme en Suisse, où la grève féministe vient même des syndicats au départ, des féministes-syndicalistes8.
Pour parvenir à cette alliance, il faut réussir, pour les groupes féministes, à aussi faire de la pédagogie auprès des syndicats, malgré des pratiques sexistes face auxquelles les syndicalistes sont d’ailleurs les premières à faire face.
Quelles perspectives dessinez-vous pour les femmes au sein des luttes sociales dans la séquence particulière que l’on traverse, entre l’austérité européenne, la montée de l’extrême droite, la militarisation et les guerres ou encore les attaques sur les droits des femmes par les gouvernements de droite ?
Si on désandrocentre la contestation, si on teste d’autres manières d’organiser le mouvement féministe et le mouvement syndical, il y a un enjeu à ce que l’on repense la classe. Il s’agit de repenser la classe pour soi sur la base des travailleurs et des travailleuses de la reproduction sociale. Repenser la classe, en tant que catégorie politique, sur cette base matérielle. Je ne pense pas que ça soit la solution – ce serait présomptueux – mais disons qu’il y a un enjeu à ce que cette idée fasse un peu plus son chemin.
Après 2010, une alchimie s’opère entre le renouvellement de la contestation féministe autour de la grève, autour de #Metoo et autour la question des violences sexistes et sexuelles.
Actuellement, c’est l’effervescence en France. Cet été, il y a eu une contestation très forte qui est vraiment montée de manière impressionnante, et qui appelait à « tout bloquer le 10 septembre » face au gouvernement Bayrou. Le plan Bayrou, c’est une énième attaque contre la reproduction sociale. Le mouvement féministe et le mouvement syndical doivent penser leur stratégie communément pour répondre de manière collective aux différentes attaques contre la reproduction sociale que l’on connaît partout dans le monde.
En Belgique, nous connaissons des mobilisations de grande ampleur contre les plans de réformes des coalitions gouvernementales Arizona, au niveau fédéral, et Azur, au niveau régional. Il y a notamment cette réforme visant à faire travailler les gens jusqu’à 67 ans, couplée à l’introduction d’un « malus pension », et donc l’allongement des carrières y compris pour des corps de métiers jusqu’ici reconnus comme pénibles. En France, en 2019, vous avez également connu des manifestations historiques contre la réforme des retraites. Quel y était le rôle des femmes ?
En 2019, quand le gouvernement français sort sa proposition de contre-réforme des retraites par points, ils mettaient en avant que le fait que les femmes en seraient « les grandes gagnantes ». C’était un mensonge de la classe politique qui a accéléré la mise en mouvement des femmes et des féministes.
Un premier grand meeting est organisé, dès le mois de décembre, par une large coalition composée des organisations syndicales, d’ATTAC [Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne], du Collectif national pour les droits des femmes, etc. C’est à partir de là aussi que les Rosies ont lancé leur première flash mob, sur base du collectif LasTesis, qui en réalisait afin de manifester contre les violations des droits des femmes au Chili – ce qui démontre par ailleurs une certaine circularité internationale des modalités d’action féministe.
Ce grand meeting et les actions qui ont suivi ont produit un changement de tonalité dans les manifestations en 2020, avec la mise en avant de la question féministe et l’impossibilité pour le gouvernement de défendre sa réforme comme une quelconque progression des droits des femmes.
Ensuite, il y a eu la crise du Covid et la visibilisation du travail essentiel des femmes. Mais en réalité, c’est depuis les années 2000 qu’il y a une montée en puissance de l’intervention féministe dans le cadre des projets de réforme des retraites des différents gouvernements français. En 2003, il y a eu une tribune contre la réforme des retraites publiée par les membres de l’intersyndicale Femmes : « Les femmes continueront à payer le prix fort ! » Et depuis, il y a eu une mise en avant à chaque fois plus forte des effets spécifiques sur les femmes de ces contre-réformes des retraites9.
Sauf que c’est assez récemment que l’importance de la question des femmes par rapport aux retraites a explosé. Depuis 2023, on connaît une montée en puissance de l’approche féministe sur la question de la réforme des retraites. En 2023, les questions féministes ont saturé le débat médiatique : la question des carrières hachées, la question des temps partiels, la question des 40% d’inégalités de pensions entre celles des femmes et des hommes. Cette présence accrue d’une approche féministe des retraites a permis de visibiliser une vision désandrocentrée du travail, parce qu’il était devenu explicite que ce qui portait préjudice aux femmes, c’était le travail domestique non rémunéré et les bas salaires. Tout ceci est évidemment lié à la logique capitaliste et patriarcale qui déqualifie le travail reproductif. C’est un premier élément significatif.
Une grève générale classique qui n’entraine que les salariés laissent de côté tout le travail gratuit et domestique qui est nécessaire à la reproduction de la force de travail.
Le second élément significatif arrive en 2023 : différents groupes LGBTQIA+ – dont Les Inverti·e·s – s’approprient la question des retraites sur base de la notion de travail reproductif. Une tribune est publiée sur Médiapart à propos des effets de la contre-réforme des retraites de Macron sur les minorités de genre, étant donné leur insertion professionnelle difficile, leur travail reproductif lui aussi invisibilisé10. Cela a donné lieu à quelques Pink blocs lors des mobilisations en rue, avec pour message : « Nos identités sont matérielles. »
En référence à la séquence politique qui pousse actuellement à la militarisation, a-t-on des exemples historiques de mouvements de femmes qui ont résisté et qui ont joué un rôle notable en faveur de la paix ?
C’est un aspect que j’aborde un peu dans Mobilisées. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Union des femmes de France, le syndicalisme résidentiel et familial, ainsi que le catholicisme social jouent un rôle essentiel pour la paix. Leur message est alors de « protéger nos enfants ». Et ce n’est pas nouveau : c’est un des enjeux de la Grève des mères ou de la Grève des ventres avant 1914, soit refuser de produire « de la chair à canon »11.
C’est un enjeu qui est présent de manière assez fréquente dans l’histoire. Le 20 octobre 1961 en France, les femmes sortent dans la rue avec à nouveau l’idée de protéger les enfants. C’est la reproduction sociale qui fait qu’elles se mobilisent pour la paix.
L’autre aspect, c’est comment les guerres mobilisent le travail gratuit des femmes à une échelle de masse. Nous y revenons dans une recherche collective réalisée avec Giulia Mensitieri, Eve Meuret-Campfort et Maud Simonet, à propos de la production des masques pendant le confinement12.
L’ensemble des dimensions que nous venons d’évoquer me semble crucial actuellement. L’impossibilité à joindre les deux bouts, la déqualification mais également ce qui se rapporte à l’habitabilité de la planète sont des enjeux de reproduction sociale. Elles, sont au cœur des contestations actuelles et leur appropriation pourrait également s’avérer centrale dans la lutte contre l’extrême droite.
Footnotes
- Maud Navarre, « Fanny Gallot, Mobilisées ! Une histoire féministe des contestations populaires », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 28 juillet 2024, consulté le 24 décembre 2025. URL : http://journals.openedition.org/lectures/65197 ; DOI : https://doi.org/10.4000/123ri
- Joan W. Scott, « Le “lourd passé” du féminisme », in De l’utilité du genre, Paris, Fayard, 2012, p.210.
- Feinte, R. et Gallot, F. (2024). Des épouses solidaires ? Reproduire le travail gréviste en situation de désindustrialisation (1975-1980) Politix, 148(4), 69-92. https://doi.org/10.3917/pox.148.0069. et Fraser (L), « Femmes, genre et mouvement ouvrier en France aux XIXe et XXe siècles : bilan et perspectives de recherche », Clio, 3, 1996. et IHS CGT, « La solidarité en temps de grève », Le fil Rouge. Revue de l’IHS de Seine Maritime, 2021. et Loiseau (D.), Femmes et militantismes, Paris, L’Harmattan, 1996, p.143.
- Fanny Gallot, Mobilisées, p.267
- La nouvelle patronne de la CGT fait des Vertbaudet un symbole féministe et appelle au boycott – La Voix du Nord ; Solidarité avec les travailleuses du site Vertbaudet de Marquette qui sont en lutte pour arracher des conditions de travail dignes – Bas salaires et mépris du patron en prime – CGT Ville de Lille
- Les Inverti.e.s – Manifeste
- Pour un féminisme matérialiste et queer – LA DISPUTE
- Féminismes dans le monde : une révolution en cours – Cause commune
- « De 1995 à aujourd’hui : la place des femmes dans les mobilisations contre les réformes des retraites », Entretien avec Annick Coupé, réalisé par Rachel Silvera, dans Le genre au travail. Recherches féministes et luttes de femmes, sous la dir. de Nathalie Lapeyre, Jacqueline Laufer, Séverine Lemière, Sophie Pochic et Rachel Silvera, Syllepse, 2021. et Raphaëlle Besse Desmoulières, « Retraites : la voix des femmes résonne dans le mouvement social », le Monde, 9 mars 2020
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