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« Racisme institutionnel »

Florian Gulli

— 1 juillet 2020

Le concept de « racisme institutionnel » a le mérite de réorienter le regard antiraciste vers des phénomènes plus difficiles à percevoir. Pour transformer ces institutions, il faut également inclure ces perspectives dans un cadre de classe.

Le concept de racisme institutionnel fait son apparition en 1967 dans le livre Black Power – Pour une politique de libération aux États-Unis, écrit par Stokely Carmichael et Charles Hamilton1. Mais c’est en Angleterre que le concept connaîtra son plus grand succès, dépassant le cadre académique et militant qui l’a vu émerger. Au début des années 1980, il est mobilisé dans le très officiel rapport Scarman chargé de faire la lumière sur les émeutes de Brixton dans le sud de Londres. On le retrouve au début des années 2000, dans un autre rapport officiel, le rapport Macpherson, commandé après le meurtre d’un adolescent noir, Stephen Lawrence.

Que nous dit ce concept ?

Le concept sert à décrire le racisme dans des sociétés qui ne sont plus « ouvertement racistes » (George M. Fredrickson, Racisme, une histoire), dans des sociétés qui ont mis fin à la discrimination légale. Le concept de « racisme institutionnel » ne décrit donc pas un « État raciste », comme l’Afrique du Sud de l’apartheid, les États-Unis des lois Jim Crow ou la France de Vichy. Inutile donc de rappeler à celui qui manie ce concept les différences entre ces États du passé et les nôtres. Il s’agit justement de saisir le racisme à l’heure du reflux des discours et des idéologies racistes.

Florian Gulli est philosophe. Il est professeur agrégé au lycée Jules-Haag de Besançon.

Le concept a le mérite de réorienter le regard antiraciste. Celui-ci peut avoir tendance à se focaliser sur les discours, les insultes, les doctrines scientifiques. Le concept de racisme institutionnel dit qu’une grande partie du racisme se passe ailleurs, dans des phénomènes plus difficiles à percevoir. Soit l’exemple de Carmichael et Hamilton dans leur livre de 1967 : l’attentat dans une église noire, à Birmingham, dans l’Alabama, fait immédiatement la une des journaux et est immédiatement condamné comme un acte de racisme individuel intolérable. Mais la surmortalité infantile chez les Noirs est un fait qui ne saute pas aux yeux, on n’y accède que grâce aux statistiques. Il ne suscite aucune véritable condamnation. Le concept oriente le regard vers le fonctionnement concret d’institutions, ouvrant ainsi des programmes de recherche sur la question du racisme dans la police, dans l’attribution de logements sociaux ou dans l’accès à l’emploi. L’idéologie et les représentations individuelles, les intentions et motivations, ne sont plus nécessaires à la définition du racisme ; seules comptent les conséquences hiérarchisantes. Le racisme peut se définir de façon totalement objective comme l’ensemble des mécanismes qui produisent une hiérarchie entre « Blancs » et « Non-Blancs », une domination des premiers sur les seconds.

Autre intérêt enfin. En visant le fonctionnement de certaines institutions, l’antiracisme évite un écueil : celui d’accabler les classes populaires en les rendant responsables en bloc du racisme, ajoutant aux multiples dominations qu’elles subissent le blâme moral. Les élites instrumentalisent en effet depuis plusieurs décennies les luttes féministes, les luttes contre le racisme et l’homophobie, pour stigmatiser ceux d’en bas. On se souvient des gilets jaunes presque immédiatement accusés d’être racistes et antisémites.

Quelles sont les limites de ce concept ?

Le concept peut faire l’objet d’usages généralisants incontrôlés.

Au lieu de l’invitation à ne pas généraliser, à se focaliser sur des mécanismes institutionnels précis, l’idée de racisme institutionnel est parfois (souvent ?) mobilisée pour dépeindre a priori une structure sociale tout entière. Un pays tout entier est alors qualifié de raciste sans qu’aucune démonstration en soit proposée : la république par exemple, requalifiée en pouvoir blanc, malgré la diversité de ses traditions.

Le concept tend à confondre des formes de discriminations pourtant incomparables.

En se coupant de toute référence aux représentations, motivations et intentions, le concept tend à confondre des phénomènes sociaux très différents, en particulier différentes formes de discriminations. Cette confusion ne serait pas grave si elle n’empêchait pas d’engager une lutte efficace contre les discriminations. Ainsi, par exemple, la discrimination raciste est très différente dans sa logique de la discrimination statistique. Soit l’exemple « du chauffeur de taxi d’une grande ville américaine qui ignore systématiquement les appels de main des piétons noirs ». Le fait-il « en raison d’une hostilité particulière à leur égard ou d’une crainte que ces clients soient en eux-mêmes menaçants » ? Il s’agirait alors d’une discrimination raciste fondée sur l’évaluation négative d’un groupe à partir de la couleur de sa peau. Ou alors, le fait-il en jugeant « la probabilité plus importante qu’ils lui demandent de les conduire dans une zone d’habitation dangereuse » ? Ce qui serait une discrimination statistique, motivée non par un préjugé raciste mais « par la reconnaissance du fait qu’une caractéristique A facilement identifiable des individus composant un groupe donné [ici le fait d’être noir] est positivement mais imparfaitement corrélée avec une caractéristique B, difficilement identifiable et considérée comme préjudiciable à la réalisation d’une finalité sociale ou personnelle légitime [le fait d’habiter dans une zone d’habitation dangereuse] »2.

Le concept oriente le regard vers le fonctionnement concret d’institutions, ouvrant ainsi des programmes de recherche sur la question du racisme dans la police, dans l’attribution de logements sociaux ou dans l’accès à l’emploi.

De même, cette approche réunit sous le vocable de « racisme » la discrimination raciste comme la discrimination indirecte. Dans le premier cas, la représentation raciste est au principe de l’inégalité de traitement et c’est elle qu’il faut combattre. Dans le second cas, la pratique, dans ses motivations, ne renvoie jamais à aucune représentation raciale ou raciste, mais elle a pour conséquence une différence de traitement. « Un exemple archétypal de la discrimination indirecte est le cas, dans une entreprise donnée, de l’embauche préférentielle des enfants des cadres de l’entreprise pour le remplacement des congés des personnels durant l’été. Ce critère, neutre a priori, donnera préférentiellement un recrutement inégalitaire, si par ailleurs les personnes d’origine étrangère sont sous-représentées parmi les cadres, ce qui est classiquement une caractéristique sociale dans la plus grande majorité des entreprises françaises […] : on constatera alors dans la pratique une discrimination à l’embauche des jeunes d’origine étrangère durant l’été par rapport aux autres jeunes dans cette entreprise, sans qu’il y ait aucune intention de le faire. Cette absence d’intention est une caractéristique centrale de la discrimination indirecte »3.

Il semble donc nécessaire de distinguer racisme et discrimination. D’abord pour des raisons analytiques, les deux termes ne se recouvrant pas, le domaine des discriminations étant bien plus large que celui du racisme à proprement parler. Ensuite pour des raisons pratiques d’efficacité dans la lutte contre les discriminations. À l’inverse, choisir de nommer « racisme » l’ensemble de ces phénomènes, c’est dilater de façon arbitraire un terme qui, dans son usage courant, renvoie toujours à un moment ou à un autre, sans s’y réduire pour autant, à des représentations de type raciste.

Parler de “racisme institutionnel” pour expliquer les différences de réussite scolaire revient à occulter la dimension de classe.

Le concept peut conduire à surestimer le poids du facteur racial et à marginaliser les questions de genre et de classe.

L’idée de racisme institutionnel est souvent illustrée par des comparaisons et des statistiques. La mortalité infantile chez les Noirs est supérieure à la mortalité infantile chez les Blancs (c’est l’exemple de Carmichael et Hamilton) ; l’échec scolaire est plus important chez les « Non-Blancs » que chez les Blancs ; l’espérance de vie moins élevée chez les premiers que chez les seconds ; la violence policière plus importante lorsqu’il s’agit des premiers, etc.

Ces comparaisons sont très souvent problématiques. Que compare-t-on en effet lorsqu’on compare les « Non-Blancs » et les Blancs ? Un groupe composé de façon écrasante par des catégories populaires, « les Non-Blancs », d’une part ; et un groupe qui inclut classes populaires, classes intermédiaires et bourgeoisie, d’autre part. Prenons l’exemple de l’échec scolaire. À quoi va-t-on comparer les résultats des élèves noirs en Angleterre4 ? Aux résultats de tous les Blancs du pays ? À ceux de la même zone géographique ? À ceux dont les parents appartiennent aussi à la classe ouvrière ? Les résultats à chaque fois seront différents. La dernière comparaison indique des résultats quasi équivalents, montrant le caractère déterminant de la classe dans l’institution scolaire. Parler de « racisme institutionnel » pour expliquer les différences de réussite scolaire revient à occulter la dimension de classe.

Le concept de “racisme institutionnel” est utile à condition de lui accorder “une place restreinte” comme moyen de scruter des cultures institutionnelles et des habitudes de fonctionnement.

Prenons maintenant l’exemple de la violence policière. On peut la qualifier de « racisme institutionnel » en tant que violence s’exerçant contre des « Non-Blancs ». Mais on peut décrire cette violence autrement et tout aussi fidèlement. À en croire Cedric Johnson, aux États-Unis, « le prisme racial ne permet pas d’expliquer la crise de violence politique actuelle, dans laquelle les Noirs sont surreprésentés, mais ne forment pas la majorité des victimes. En 2015, 1 138 personnes ont été tuées par la police aux États-Unis, parmi lesquelles 581 Blancs, 306 Noirs, 195 Latinos, 24 Asiatiques ou autochtones des îles du Pacifique, 13 Amérindiens et 27 personnes dont l’origine ethnique reste inconnue. […] Les individus sans emploi ou sans domicile, ceux qui travaillent dans l’économie informelle ou qui vivent dans des zones où ce type d’économie domine sont les plus susceptibles d’être régulièrement surveillés, harcelés et arrêtés »5. Aux États-Unis, la plupart des meurtres commis par la police se sont produits dans des quartiers habités par les familles les plus pauvres du pays. La violence policière peut alors être comprise comme gestion néolibérale des populations pauvres lorsqu’elles sont insubordonnées6. La description de cette violence en termes de « racisme institutionnel » occulte complètement cette dimension de classe. Si le facteur racial joue un rôle (les Noirs sont surreprésentés), il n’y a aucune raison d’affirmer que la violence à l’égard des Noirs est pensable tout entière sous le vocable de « racisme ». Cette violence est aussi en partie étrangère au racisme, comme moyen de mettre les pauvres au pas.

Voir la violence policière sous le seul prisme du racisme, c’est aussi occulter la dimension sexuelle du problème.

On pourrait faire la même remarque à propos de la violence policière en France. L’épisode des gilets jaunes rend problématique l’idée de gestion policière coloniale des quartiers. Que le facteur racial joue est une évidence, tant les « bavures » sont nombreuses. Mais la longue liste des éborgnés et autres amputés montre qu’il s’agit aussi d’une violence à l’égard des classes populaires. Où apparaît l’une des limites politiques d’un certain usage du concept : rendre invisible l’identité de sort de plusieurs fractions des classes populaires.

Voir la violence policière sous le seul prisme du racisme, c’est aussi occulter la dimension sexuelle du problème. Dans Racism, a very short introduction, Ali Rattansi souligne que la focalisation sur le racisme tend à occulter la très problématique culture de la virilité à l’œuvre dans la police. Culture qui contraint les policiers à démontrer leur masculinité notamment en mobilisant un vocabulaire raciste. Ainsi, « les rencontres entre la police et les jeunes hommes noirs et asiatiques sont également des concours de masculinité ». Il ne suffit donc pas de lutter contre le racisme en milieu policier, il faut aussi chercher à transformer cette culture policière de la masculinité agressive qui accroît les tensions dans les relations entre les jeunes et la police. Ali Rattansi de conclure : « il y a une tendance dans les descriptions du racisme institutionnel à se concentrer exclusivement sur le racisme à l’exclusion d’autres facteurs tels que le sexe et la classe, en particulier ».

Il ne s’agit pas d’affirmer que le concept de « racisme institutionnel » est inutile. Il est opératoire à condition de lui accorder « une place restreinte »7 comme moyen de scruter des cultures institutionnelles et des habitudes de fonctionnement. Lui accorder une place restreinte, c’est d’une part l’articuler aux concepts de sexe et de classe et d’autre part renoncer à vouloir couvrir l’ensemble bien plus vaste des discriminations. À condition aussi, d’un point de vue politique, qu’il ne soit pas mobilisé pour effacer des expériences partagées par toutes les fractions des classes populaires.

Paru originellement dans Cause commune n° 17 • mai/juin 2020.

 

Footnotes

  1. Stokely Carmichael & Charles V. Hamilton, Black Power – Pour une politique de libération aux États-Unis, Payot, 1968.
  2. Marc Rüegger, « La discrimination statistique entre pertinence et arbitraire », Revue de philosophie économique, vol. 8, n° 1
  3. http://lmsi.net/Discrimination-directe-indirecte
  4. cf. Jenny Williams, « Redefining institutionnal racism », Ethnic and racial studies, 1985, 8 : 3
  5. Cité in Rick Fantasia, « La gauche cannibale, un syndrome universitaire », Le Monde diplomatique, n° 785, août 2019
  6. Adolph Reed, « How Racial Disparity Does Not Help Make Sense of Patterns of Police Violence », Nonsite.org.
  7. Valérie Sala-Pala, « Faut-il en finir avec le concept de racisme institutionnel ? », Regards sociologiques, 39, 2010.