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Quelle société sommes-nous en train de construire ?

Ignacio Ramonet

—8 octobre 2026

Il y a des moments dans l’histoire où le présent cesse d’apparaître simplement comme le présent. Les événements s’accélèrent, les certitudes disparaissent, les structures qui semblaient solides commencent à vaciller et ce qui avait été considéré comme normal pendant des décennies révèle soudain son caractère inhabituel et éphémère. C’est l’un de ces moments que Peter Mertens tente de raconter et de mettre en lumière à travers cet essai passionnant.

Les Derniers Jours de l’ancien monde n’est pas un livre sur Donald Trump, bien que ce dernier y soit omniprésent. Ce n’est pas non plus un ouvrage qui traite uniquement de l’Europe, bien que celle-ci en constitue le cadre principal. Et ce n’est même pas, au sens strict, un livre sur la guerre, l’économie, l’intelligence artificielle, les monopoles ou la crise de la démocratie. Il s’agit plutôt d’une œuvre qui traite du lien profond qui unit l’ensemble de ces questions. Son véritable objectif est la transformation d’un système de pouvoir qui s’est longtemps présenté comme immuable et qui commence aujourd’hui à montrer ses limites. C’est là sa principale qualité.

Une vision d’état-major

Nous vivons une époque marquée par des événements qui se succèdent à un rythme effréné. Une menace militaire fait suite à une crise énergétique, une guerre bouleverse les marchés, une décision de Washington modifie la politique européenne, une innovation technologique transforme des industries toutes entières, une crise climatique perturbe l’ensemble d’un continent, une élection propulse l’extrême droite aux portes du pouvoir, une réforme des pensions déclenche une vague de grèves, une entreprise annonce des bénéfices records tout en licenciant des salariés… L’actualité se présente à nous comme une succession interminable d’épisodes isolés. Peter Mertens réfute toutefois cette fragmentation.

Ignacio Ramonet est l’ancien directeur du mensuel Le Monde diplomatique et président de l’Association Mémoire des luttes. Il a enseigné la théorie de la communication à l’université Paris-VII.

Sa méthode consiste à rétablir les liens entre ces événements. Il propose une vision d’état-major. Car derrière une école allemande qui ne peut être rénovée, un hôpital soumis à des coupes budgétaires, un travailleur contraint de prolonger sa carrière, une usine qui ferme, un agriculteur qui ne parvient pas à vendre sa récolte et l’énorme budget consacré au réarmement, se cache une seule et même question : quelle société sommes-nous en train de construire, et quelles devraient être les priorités ?

L’exemple qui ouvre le livre possède une force presque allégorique. Peter Mertens nous apprend qu’existent en Allemagne des écoles dont les bâtiments se détériorent alors que l’État débloque des sommes colossales pour le réarmement. Une école primaire coûte moins cher que certains systèmes d’armement. C’est de là que découle une phrase qui résume tout le raisonnement : si notre école était un char d’assaut, elle serait déjà sauvée.

La question n’est donc pas un manque d’argent mais de savoir à quoi sert cet argent. Cette distinction est essentielle. Pendant des décennies, on nous a expliqué que les pensions étaient trop généreuses, que les soins de santé coûtaient trop cher, que l’éducation devait se soumettre à l’austérité, que les services publics devaient apprendre à se contenter de moins. Et soudain, quand apparaît la nécessité de financer une nouvelle course aux armements, les restrictions budgétaires sautent.

Ce que Peter Mertens met en lumière, c’est un choix politique. Et ce choix traverse le livre de part en part.

L’Europe cherche sa place dans un monde en mutation

La première partie se consacre à l’Europe à l’ère de Donald Trump. Mais la considérer uniquement comme une analyse des relations transatlantiques serait une erreur. Peter Mertens soulève une question plus profonde : quelle Europe est en train de naître de la crise de l’ancien ordre occidental ?

Pendant des décennies, l’Union européenne a évolué sous l’égide stratégique, économique et politique des États-Unis. Cette relation a apporté de la stabilité, mais elle a également engendré une dépendance qui devient de plus en plus visible et agaçante. La guerre, l’énergie, la technologie, les matières premières et les chaînes d’approvisionnement ont fait de cette dépendance un problème stratégique. L’Europe se retrouve ainsi face à un paradoxe. Elle souhaite devenir une puissance autonome, mais elle dépend militairement des États-Unis. Elle aspire à développer sa propre industrie, mais est technologiquement tributaire des grandes entreprises étasuniennes. Elle veut protéger son économie, mais ses marchés financiers sont profondément intégrés à Wall Street. Elle désire garantir sa sécurité énergétique, mais elle a remplacé une dépendance par une autre.

Si notre école était un char d’assaut, elle serait déjà sauvée.

Peter Mertens utilise une expression délibérément provocatrice : les dirigeants européens sont devenus des « vassaux consentants ». Ce n’est pas la provocation qui est intéressante ici mais la question qui se cache derrière : une souveraineté politique peut-elle exister sans souveraineté économique, énergétique, technologique et militaire ? Cette question revêt une importance encore plus grande du fait que Washington ne semble plus désireux de préserver les anciennes formes de l’Alliance atlantique. Donald Trump exprime ouvertement ce qui était auparavant formulé dans un langage diplomatique fondé sur un « socle de valeurs communes ». Le pouvoir s’affiche désormais avec une franchise brutale : territoires, matières premières, routes commerciales, marchés, industries, bases militaires.

La langue évolue parallèlement au rapport de forces.

Peter Mertens observe également que l’Europe tente de répondre à cette transformation par une nouvelle centralisation du pouvoir. L’épisode d’Alden Biesen, décrit avec une attention particulière, se révèle particulièrement important. C’est dans ce château teutonique situé en Flandre que se sont réunis, en février 2026, des dirigeants politiques européens, de grands chefs d’entreprise et des représentants des principaux groupes de pression industriels. L’objectif déclaré était de construire une Europe plus forte et plus compétitive. Mais Peter Mertens lance un avertissement : une Europe plus intégrée n’est pas nécessairement une Europe plus démocratique ni plus sociale.

C’est pourquoi la question décisive n’est pas de savoir si l’on veut « plus ou moins d’Europe », mais « quelle Europe » ? Une Europe construite pour protéger ses citoyens, ses services publics et son autonomie face aux grandes puissances serait une chose. Une Europe conçue avant tout pour créer de grands champions industriels, assouplir les réglementations, favoriser les fusions d’entreprises et rivaliser militairement avec d’autres puissances serait toute autre. C’est là que réside l’un des conflits fondamentaux abordés dans cet ouvrage.

La doctrine du choc

Peter Mertens reprend une notion popularisée par Naomi Klein : la « doctrine du choc ». Les grandes crises peuvent se transformer en moments d’accélération politique. Lorsqu’une société est effrayée, désorientée ou bouleversée, des mesures radicales qui, dans des circonstances normales, susciteraient une forte résistance, peuvent apparaître comme « inévitables ». Cet argument est particulièrement important, car le livre montre que ce choc ne revêt pas uniquement une dimension militaire. Il peut être d’ordre économique, énergétique, technologique, sanitaire ou encore géopolitique. Et il peut devenir une opportunité pour ceux qui attendent depuis longtemps l’occasion de changer les règles du jeu.

La résistance a besoin de structures, de syndicats, d’associations, de mouvements sociaux, de solidarité, de temps. (..) En d’autres termes, il convient de construire un contre-pouvoir.

Ainsi, la crise de compétitivité européenne sert de prétexte pour réclamer davantage de dérégulation. La guerre sert à justifier le réarmement. La concurrence technologique contribue à renforcer le pouvoir des grands monopoles, et la crise budgétaire sert à réduire l’État social. Le résultat peut se révéler paradoxal : une crise provoquée ou aggravée par les contradictions du système finit par être utilisée pour renforcer précisément les structures qui sont à l’origine de ces mêmes contradictions. Mais c’est là qu’apparaît l’un des aspects les plus intéressants du raisonnement de Peter Mertens : le choc peut également susciter une prise de conscience. La crise ne concerne pas uniquement ceux qui gouvernent. Elle peut aussi ouvrir les yeux de ceux qui, jusque-là, avaient accepté comme allant de soi certains rapports de pouvoir.

L’Amérique ne se résume pas à Donald Trump

La deuxième partie de cet essai passionnant porte son attention sur les États-Unis. L’auteur procède alors à un opération intellectuelle importante : il détache le phénomène Trump du contexte historique qui l’a rendu possible. Donald Trump n’apparaît pas comme une anomalie surgie de nulle part mais comme l’expression extrême de tendances antérieures. Concentration des richesses, pouvoir croissant des monopoles, influence directe des milliardaires sur les institutions, destruction des mécanismes traditionnels de protection sociale, polarisation culturelle, militarisation, méfiance à l’égard des institutions, crise de représentation, érosion de la démocratie, etc.

L’image de la cérémonie d’investiture présidentielle, où l’on voit Donald Trump entouré des grands patrons de la « Big Tech », est particulièrement éloquente. Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Sundar Pichai et d’autres géants de la technologie apparaissent aux côtés du pouvoir politique. Peter Mertens n’interprète pas cette scène comme une simple question de protocole mais comme la représentation visible d’une réalité structurelle : la fusion croissante entre pouvoir économique et pouvoir politique. Le terme qu’il utilise est fort : ploutocratie. Et il convient de le prendre au sérieux.

Car l’un des grands thèmes de cet ouvrage est précisément la transformation de la démocratie libérale en un système où la capacité à influencer les décisions collectives est de plus en plus déterminée par la concentration des richesses.

Mais Peter Mertens ne passe pas son temps auprès des élites. Il se rend à Minneapolis. Il écoute des syndicalistes, des militants, des citoyens et des artistes. Il voit comment une ville peut devenir un laboratoire de résistance. Et il découvre ce qui constitue l’une des idées politiques centrales de cet ouvrage éclairant : face à un pouvoir de plus en plus concentré, la réponse ne peut plus être seulement morale ou électorale. Elle doit être organisationnelle. La résistance a besoin de structures, de syndicats, d’associations, de mouvements sociaux, de solidarité, de temps. Elle doit apprendre des expériences des autres. En d’autres termes, il convient de construire un contre-pouvoir.

Du capital financier au complexe militaro-industriel

La troisième partie du livre élargit encore davantage le champ de vision. C’est peut-être là que réside la thèse économique la plus ambitieuse de Peter Mertens : celle qui porte sur la relation entre la concentration du capital, les monopoles, l’État et la militarisation. Son incursion dans l’univers de la pomme de terre belge peut sembler, à première vue, anecdotique. Ce n’est pourtant pas le cas. En effet : l’agriculteur qui produit et le grand transformateur qui contrôle le marché reflètent, à petite échelle, une dynamique bien plus large : la concentration économique transforme les rapports de pouvoir. La concurrence capitaliste entraîne une concentration. La concentration engendre des monopoles. Les monopoles acquièrent une capacité d’influence politique. Et l’État finit par intervenir pour protéger, favoriser ou sauver certaines structures de pouvoir.

On retrouve la même situation dans les secteurs de l’énergie, de l’alimentation, de la culture, de l’industrie chimique, de la technologie et, enfin, de l’armement. C’est là que le titre du livre prend tout son sens. Nous ne sommes pas simplement confrontés à une crise conjoncturelle. Nous assistons à l’effondrement d’un modèle historique. Le capitalisme contemporain entre dans une phase caractérisée par une concentration extrême des richesses, la concurrence entre grandes puissances, la militarisation de l’économie et la lutte pour le contrôle des matières premières, des technologies et des marchés.

Peter Mertens replace ce processus dans une perspective historique plus large. Il convient de garder à l’esprit que la disparition de l’Union soviétique en 1991 n’a pas simplement marqué le triomphe définitif d’un modèle économique. Elle impliquait aussi la disparition d’une contre-puissance qui avait limité la marge de manœuvre du capitalisme occidental pendant des décennies. Et une partie de l’État social européen doit également être considérée comme le résultat de ce rapport de forces. Lorsque ce contre-pouvoir a disparu, bon nombre de ces acquis sociaux ont commencé à s’effriter. Il s’agit là d’une thèse controversée, mais historiquement féconde. Parce qu’elle nous oblige à soulever une question délicate : quelles forces peuvent aujourd’hui limiter le pouvoir des grands capitaux ? Peter Mertens répond : un nouveau contre-pouvoir.

La Chine et le déplacement du centre de gravité

On ne peut pas non plus comprendre cet ouvrage sans tenir compte de son analyse des changements économiques mondiaux.

La Chine occupe ici une place essentielle. Peter Mertens constate que l’ancienne supériorité industrielle occidentale a été érodée par des décennies de délocalisation, tandis que la Chine a développé ses propres capacités industrielles et technologiques. L’exemple des véhicules électriques, des batteries, des terres rares ou des technologies numériques permet d’illustrer un phénomène plus large : le déplacement du centre de gravité de l’économie mondiale.

La concurrence capitaliste entraîne une concentration. La concentration engendre des monopoles. Les monopoles acquièrent une capacité d’influence politique.

Le paradoxe est évident. Les États-Unis se préparent à une confrontation stratégique avec la Chine alors que leur propre industrie militaire dépend, dans de nombreuses chaînes d’approvisionnement, de composants et de matières premières liés à leur principal rival. L’interdépendance économique n’a pas disparu. C’est devenu un terrain d’affrontement. C’est pourquoi Peter Mertens ne décrit pas le monde actuel comme une simple transition d’une hégémonie à une autre. Ce qui se dessine, c’est un scénario de concurrence impérialiste multiple, bien plus instable et dangereux que l’ancien ordre unipolaire. Et l’Europe se retrouve prise au milieu de ce conflit.

Cependant, cet ouvrage ne dresse pas un tableau pessimiste. Du début à la fin, Peter Mertens insiste sur un mot : espoir. Pas un espoir naïf. Il ne faut pas espérer que les contradictions vont se résoudre d’elles-mêmes. Ni que l’ancien système se réformera tout seul grâce à de bons arguments. Il s’agit d’un espoir fondé sur l’action collective. Une phrase sert de boussole à ce livre lumineux : celui qui comprend les forces qui relient les événements devient lucide ; ceux qui se mobilisent et s’organisent acquièrent une force collective.

Cette conception explique le parcours visiblement hétérogène de l’ouvrage. Les ouvriers belges, les agriculteurs, les étudiants, les travailleurs étasuniens, les mouvements écologistes, les syndicats, les mouvements contre la guerre et les luttes pour les services publics ne sont pas des chapitres distincts d’une même histoire. Il s’agit en effet de différentes manifestations d’une seule et unique quête : comment reconstruire un pouvoir collectif capable de contester l’avenir à ceux qui prétendent se l’approprier ?

Peter Mertens formule cette alternative avec une clarté rare : la question ne se résume pas à savoir si l’ancien monde est en train de disparaître. Il s’agit plutôt de déterminer qui occupera la place laissée vacante par son extinction. Les monopoles ? Le complexe militaro-industriel ? Les nouvelles oligarchies technologiques ? L’extrême droite ? Ou bien les majorités sociales organisées ? C’est là, en fin de compte, la véritable question posée par ce livre.

Les derniers jours….

Ce titre pourrait évoquer un livre crépusculaire. Ce n’est pourtant pas le cas. Il est question d’un crépuscule, c’est vrai. Mais aussi d’une aube. Peter Mertens termine en parlant des décombres. Et il le fait délibérément. Parce que les systèmes historiques ne disparaissent pas sans laisser de ruines. Les crises économiques entraînent chômage et inégalités, les guerres font des morts et des déplacés, les défaites politiques sont source de frustration, la concentration économique laisse des territoires à l’abandon, la destruction des services publics rend les sociétés plus vulnérables.

Mais les décombres ne marquent pas seulement la fin de quelque chose. Ils peuvent aussi constituer un point de départ à partir duquel sera construit quelque chose de nouveau. D’où l’image du printemps qui traverse les dernières pages du livre : sous l’automne interminable du système, une autre saison est en train de mûrir. L’espoir se trouve « sous les décombres ». Et cet espoir porte des noms bien précis : intelligence, enthousiasme et organisation. En ce sens, Les Derniers Jours de l’ancien monde s’inscrit dans une tradition intellectuelle qui refuse de dissocier l’analyse de la transformation.

Comprendre le monde ne signifie pas s’y résigner. Au contraire : appréhender ses mécanismes revient à découvrir que ce qui semblait inévitable était en réalité le résultat de décisions humaines et qu’il peut donc être transformé par d’autres décisions humaines. Peter Mertens écrit en partant de cette conviction. Il le fait depuis la Belgique, un petit pays qui, dans ces pages, revêt une dimension universelle inattendue. Depuis ses usines, ses syndicats, ses ports, ses campagnes et ses rues, l’auteur observe les grandes transformations de la planète. Et c’est précisément parce qu’il part du concret qu’il parvient à embrasser le global.

 L’ancien monde est peut-être en train de vivre ses derniers jours. Cela ne signifie pas pour autant que l’avenir appartienne nécessairement à ses héritiers.

C’est là aussi que réside tout le mérite de ce livre plein d’espoir. Il ne prétend pas que l’ancien monde va disparaître demain. Il nous apprend quelque chose de plus important : que la normalité qui l’a maintenu en place est déjà en train de disparaître. Et lorsqu’une normalité historique commence à craquer, la question décisive n’est plus de savoir combien de temps il reste à l’ancien ordre mais qui aura la capacité, l’imagination et la volonté de construire le nouveau.

Cet avenir n’est pas encore écrit. C’est pourquoi ce livre, malgré tout ce qu’il dénonce, n’est pas un livre sur la fin mais sur le possible. Sur la nécessité de retrouver la capacité d’agir. Sur l’urgence de s’organiser à nouveau. Et sur la certitude, enfin, qu’aucun ordre historique n’est éternel. L’ancien monde est peut-être en train de vivre ses derniers jours. Cela ne signifie pas pour autant que l’avenir appartienne nécessairement à ses héritiers. Il appartient sans aucun doute à celles et ceux qui, à la base, commencent déjà à construire un autre monde.

Préface à l’édition espagnole des Derniers jours de l’ancien monde, de Peter Mertens