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Pourquoi le populisme est-il si populaire ?

Gérard Mauger

— 3 mai 2017

À l’encontre des idées reçues sur l’électorat « populaire » du FN, moins de 15 % des ouvriers votent pour Marine Le Pen. Loin d’être un bloc cohérent, l’électorat frontiste est un conglomérat plus fragile qu’il n’y paraît.

Marine Le Pen en 2012, photo par Ndfrayssinet pour Wikimedia

Sans méconnaître les problèmes que soulève l’usage de notions comme celles de « populisme1 » ou de « populaire2 », on essaiera de les contourner en prenant le parti de reformuler la question posée en la limitant au cas du Front National en France : « pourquoi le Front National trouve-t-il aujourd’hui un tel écho auprès des classes populaires ? ».

Avant de tenter d’y répondre, trois préalables me semblent nécessaires : le premier concerne l’identification du Front National, le deuxième l’ampleur de l’écho qu’il trouve auprès des classes populaires, le troisième s’interroge sur « ce que voter veut dire ». On s’efforcera alors de rendre compte de l’écho trouvé auprès des classes populaires par quatre thématiques de prédilection du Front National et de mieux cerner ainsi ce que, dans leur cas, voter FN veut dire : l’animosité déclarée à l’égard du « système » et des « élites », l’hostilité ouverte à l’Europe et à la « mondialisation néolibérale », la stigmatisation des « assistés » et des « délinquants », les diatribes « anti-immigration ».

Gérard Mauger est sociologue et directeur de recherche au CNRS

Identification du FN

Créé en 1972, le FN échoue à rassembler les 500 signatures nécessaires pour pouvoir se présenter aux élections présidentielles de mai 1981 et ne rassemble que 0,4 % des suffrages exprimés lors des élections législatives du mois de juin3. Mais, si lors de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, les scores du FN sont encore ceux d’un groupuscule, aux élections régionales de 2015, il arrive en tête au premier tour dans la moitié des régions et il obtient 6,82 millions de voix au second tour, soit 30 % des suffrages : le FN apparaît alors comme « le premier parti de France ».

Comment le qualifier politiquement ? En mai 1981, son label « d’extrême droite » n’était guère discutable : le FN d’alors, antisémite, sinon négationniste, anticommuniste, raciste et hostile à la démocratie, se recrutait chez d’anciens pétainistes, miliciens retraités, collaborateurs et vétérans de la Légion des volontaires français, chez des anciens de l’OAS et leurs sympathisants, rassemblant des transfuges du royalisme, des poujadistes, des néonazis, des catholiques intégristes, etc4. Mais le FN d’aujourd’hui est-il identique à celui de 1981 ? Le problème posé est celui dit de la « normalisation » du FN. À cet égard, s’il est vrai que, dès son apparition, le FN tente de s’affranchir du label d’ « extrême droite », Marine Le Pen a consolidé cette entreprise de « dédiabolisation5 » depuis son élection à la tête du parti en 2011, en s’interdisant, par exemple, les « dérapages » de Jean-Marie Le Pen, jusqu’à participer à l’exclusion de son père6 » et, plus spécifiquement, sur l’usage fait, en l’appliquant au FN, du label « populisme », « au plus bas de la dignité politiques de ismes7 », tout en atténuant la dénonciation du « fascisme » ou de « l’extrême droite », plus proche, selon Annie Collovald, d’une nouvelle « insulte politique » ou d’une « injure polie », que d’un concept8. Normalisation réelle ou dédiabolisation de façade ? Si la question renvoie à l’étude des rapports de force internes à l’appareil du FN9, on ne peut ignorer enfin que la thèse de la continuité entre le groupuscule d’extrême droite des années 70 et le parti de Marine Le Pen fonde l’argument du « vote utile » : la peur de « l’épouvantail » est, en effet, indispensable à la validation de l’appel à « faire barrage au FN », ultime argument électoral de « partis de gouvernement » discrédités.

Le FN « premier parti ouvrier de France » ?

« Premier parti de France » (par le nombre de voix) depuis les élections régionales de 2015, le FN serait aussi devenu « le nouveau parti de la classe ouvrière » depuis l’élection présidentielle de 1995. À propos de « l’électorat FN10 », tacitement perçu comme un groupe homogène, adhérant uniformément au programme du Front National, Daniel Gaxie fait remarquer qu’il s’agit plutôt d’un « conglomérat », « ensemble circonstanciel et jamais identique à lui-même, rassemblant symboliquement, l’espace d’un jour d’élection […] un ensemble d’hommes et de femmes dont il faut décrire simultanément en quoi ils diffèrent et se ressemblent aussi bien que ce qui les rassemble et les oppose11 ». Dans la même perspective, Patrick Lehingue considère que « l’électorat FN n’existe pas12 » : en raison à la fois de sa volatilité et de la dispersion sous tous rapports (genre, lieu de résidence, diplôme, profession et statut) de ses électeurs dans l’espace social13. « Plus l’entreprise partisane frontiste grossit et enfle électoralement, plus elle devient interclassiste, grignotant des parts de marché dans des segments sociaux qui étaient jusqu’ici très rétifs à son égard », relève Patrick Lehingue14.

C’est après l’élection présidentielle de 1995 que le FN serait devenu « le premier parti des ouvriers ». Pascal Perrineau avance alors la thèse du « gaucho-lepénisme15 » que Nonna Mayer rectifie en « ouvriéro-lepénisme16 ». Et c’est ainsi que, « cause à défendre », « le peuple » est devenu « un problème à résoudre17 », que le label « populiste » accolé au FN est venu sanctionner « une image répulsive du “populaire en politique”18 » et que le think tank Terra Nova, considérant que le FN était désormais « le parti des classes populaires travailleuses », en vint à proposer au Parti socialiste de substituer à « la coalition historique de la gauche centrée sur la classe ouvrière », une nouvelle alliance « plus jeune, plus diverse, plus féminisée, plus diplômée, urbaine et moins catholique »19. Sans nier la réalité de la poussée électorale du FN dans les classes populaires, Patrick Lehingue établit que, lors des élections régionales de 2105 (où le FN a atteint son étiage le plus haut avant les élections présidentielles de 2017), le score du FN était de 43 % dans la CSP ouvriers et de 36 % chez les employés. Mais, si l’on tient compte du fait que l’abstention atteignait 61 % chez les ouvriers (58 % chez les employés), la proportion de votes FN chez les ouvriers n’est plus que de 17 % (13 % chez les employés), soit un ouvrier inscrit sur six. Et en tenant compte, par ailleurs, de la non-inscription des ouvriers sur les listes électorales qui atteint 14 % (12 % chez les employés), le vote FN concerne finalement moins d’un ouvrier sur sept20. C’est l’abstention qui était alors — et de très loin — le « premier parti ouvrier ».

Reste que la composante populaire est majoritaire au sein du « conglomérat FN » : « il est très probable que plus de la moitié de l’électorat frontiste est composé d’ouvriers, d’employés ou de retraités ex-ouvriers ou employés », écrit Patrick Lehingue21. Si ce vote des classes populaires en faveur du FN ne surprend pas ceux qui les assimilent indistinctement à des « beaufs », machistes et homophobes, racistes et xénophobes, etc., il interpelle tous les autres, en particulier ceux qui y voient un paradoxe du même genre que celui qu’a étudié Thomas Frank aux États-Unis — Pourquoi les pauvres votent à droite ?22 — et qui repose en définitive sur la tendance à « accorder au peuple la connaissance infuse de la politique23 ».

Le vote FN concerne finalement moins d’un ouvrier sur sept. C’est l’abstention qui était alors — et de très loin — le « premier parti ouvrier ».

Ce que voter veut dire

S’interroger sur « ce que voter veut dire » conduit à rompre avec la convention de sens commun qui voudrait que le vote exprime le « choix » d’un programme et que les électeurs pensent ce que pensent leurs représentants24. L’enquête montre, en effet, que la connaissance des programmes, du personnel et des idées politiques est très inégalement distribuée, y compris chez ceux qui participent aux élections. De ce point de vue, l’abstention pose le problème des conditions sociales de possibilité d’une « opinion politique », c’est-à-dire de la compétence sociale et technique que suppose la participation à la vie politique25 ; ainsi met-on en évidence une logique censitaire de fait26. En effet, l’enquête montre non seulement l’inégale distribution de la participation électorale et des compétences politiques, mais aussi celle de « l’intérêt » pour la politique27. Plus précisément, elle établit la relation très étroite entre le capital scolaire et les chances d’avoir une opinion. En fait, la propension à prendre la parole est proportionnelle au sentiment d’avoir droit à la parole28 : elle suppose à la fois une « compétence technique », c’est-à-dire la capacité de comprendre le discours politique, mais aussi une « compétence sociale », c’est-à-dire le sentiment d’être statutairement fondé à s’occuper de politique. En outre, la professionnalisation du métier politique — maîtrise d’un corpus de savoirs spécialisés et d’un lexique (qui emprunte de plus en plus souvent à la « science » économique) et d’une rhétorique spécifiques — implique une dépossession politique croissante des classes populaires. C’est dire qu’on ne peut pas déduire, par exemple, du vote FN d’un ouvrier ou d’une femme de ménage leur adhésion au programme du FN. Si ces votes FN n’ont évidemment pas « rien à voir avec le FN », il faut tenter de cerner leurs représentations du vote FN dont le degré de conformité au programme du FN peut être très approximatif : que veut dire celui ou celle qui vote FN ? Un ouvrier qui vote FN est-il un « ouvrier raciste » ? Et que signifie « raciste » dans son cas ?

Ce que voter FN veut dire dans les classes populaires

La réception partielle, épisodique, chaotique, « oblique29 », exposée à « l’à peu près », aux malentendus et aux quiproquos, des discours politiques par des habitus populaires (sans grandes compétences ni intérêts politiques), invite à s’interroger sur l’écho que peuvent y trouver quelques thèmes (ou « éléments de langage ») colportés par une rumeur diffuse30 : l’hostilité déclarée au « système », à l’Europe et à la « mondialisation néolibérale », mais aussi l’indignation affichée à l’égard des « assistés », des « délinquants » et de l’ « immigration ». Prises une à une ou cumulées, ces aversions permettent de comprendre les votes FN dans les classes populaires en faisant l’économie des thèses sous-tendues par un essentialisme psychologique plus ou moins explicite où affleure le « racisme de classe31 », mais toujours vivaces, sur « la psychologie de masse du fascisme32 », « la personnalité autoritaire33 » ou « l’autoritarisme de la classe ouvrière34 ».

L’hostilité au « système »

Le « système » que dénonce Marine Le Pen est d’abord celui que forment les partis politiques « de gouvernement », perçus à la fois comme interchangeables — « l’UMPS35 » — et corrompus : « tous les mêmes ! » et « tous pourris ! ». On ne s’attardera pas sur « les affaires » — de Cahuzac à Fillon — et le discrédit moral qu’elles font peser sur le personnel politique36. Mais force est de prendre au sérieux « l’UMPS » qui correspond à l’expérience de ceux qui constatent que d’alternances en cohabitations rien ne change, sinon pour s’aggraver, dans leur condition37. Le fait est qu’au cours des trente dernières années, les partis « de gouvernement », qu’ils soient « de gauche » (à l’exception de « frondeurs » plus ou moins réticents et marginalisés) ou « de droite » (à l’exception de « gaullistes » qui entendaient combattre « la fracture sociale »), se sont alignés progressivement sur les canons néolibéraux et que « nous vivons la phase terminale d’une dynamique longue, entamée il y a plus de trente ans38 ». Si la dénonciation du « système » vise prioritairement cet état du champ politique39, « le système » inclut, par extension, les journalistes qui le mettent en scène et, de façon générale, les « élites » (« qui nous méprisent40 »), de sorte qu’elle fait écho à la vision dichotomique du monde traditionnelle des classes populaires, « eux/nous41 » et induit la tentation de voter pour « ceux qu’on n’a pas encore essayés » et de « faire flipper un peu »…

Mais force est de prendre au sérieux « l’UMPS » qui correspond à l’expérience de ceux qui constatent que d’alternances en cohabitations rien ne change, sinon pour s’aggraver, dans leur condition.

Photo par Philipp Hertzog pour Wikimedia

L’hostilité à l’Europe et à la « mondialisation néolibérale »

Comme le rappellent utilement Bruno Amable et Stefano Palombarini, rien ne prédestinait le FN à s’ériger en adversaire de la construction européenne, des réformes néolibérales qu’elle induit et en défenseur des services publics et de la protection sociale42. Ultralibéral en économie et se démarquant alors ainsi de la tradition gaulliste, « arc-bouté sur la défense du petit commerce et de l’artisanat43 », aligné sur Reagan et Thatcher, « le FN des années 80 voyait dans l’Europe (comme d’autres depuis) un possible accélérateur des “nécessaires réformes”44 », une protection contre « les effets néfastes de la mondialisation » (« immigration » et « importations sauvages ») et, jusqu’en 1989, un rempart contre le « bolchevisme ». C’est donc au prix d’un revirement complet45 que Marine Le Pen condamne en 2011 « l’Europe de Bruxelles [qui] a imposé partout les principes destructeurs de l’ultralibéralisme et du libre-échange, au détriment des services publics, de l’emploi, de l’équité sociale » et invite à « rebâtir l’État46 ». Amorcée par Jean-Marie Le Pen avec sa dénonciation de l’Europe « cosmopolite et mondialiste » de Maastricht, cette volte-face (plus ou moins fragile) du « nouveau FN », lui a permis de s’assurer « un quasi-monopole de la lutte contre “l’Europe de Bruxelles”47 » jusqu’au référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen (TCE). Or, l’hostilité à une Europe que vénèrent « les élites » au nom du cosmopolitisme, du libéralisme culturel et des bourses Erasmus, rencontre celle de classes populaires qui considèrent qu’elle « n’a jamais rien apporté de bon48 » : 58 % des ouvriers votèrent non à Maastricht en 1992 et l’opposition populaire, treize ans plus tard, à la ratification du TCE fut encore plus massive. Pour rendre compte de cette opposition, il faudrait, comme le suggère Patrick Lehingue, montrer comment ces électeurs « parvinrent, au terme d’un processus d’appropriation sélective nécessairement complexe, à identifier dans le texte proposé [Traité de Maastricht ou TCE] la source de tout ou partie de leurs difficultés ou raisons de craindre, d’espérer et de croire49 ». Mais, plus simplement, on peut supposer que, dans un contexte de chômage de masse, l’expérience répétée de « délocalisations » (comme celle annoncée aujourd’hui de Whirlpool en Pologne) ou de la concurrence de « travailleurs détachés », c’est-à-dire celle de la mise en compétition systématique des « ouvriers de tous les pays » sur le marché du travail, n’incite guère à l’enthousiasme en faveur de la « construction européenne ». De même, les politiques d’austérité imposées par l’Union européenne impliquent une concurrence généralisée pour l’accès aux aides raréfiées de l’État50.

L’hostilité à « l’assistanat » et à la délinquance

Comment comprendre l’écho trouvé auprès des classes populaires par les campagnes sécuritaires du FN (un temps relayées par Nicolas Sarkozy, mais déplacées aujourd’hui vers la menace terroriste) et la stigmatisation des « assistés » (dont Laurent Wauquiez s’est fait une spécialité51) ? La question de « l’insécurité » comme celle de « l’assistanat » renforcent un clivage, sinon un conflit, récurrent au sein des classes populaires. Au cours des quatre dernières décennies, « l’effritement » de la « condition salariale » l’extension du chômage de masse, la précarisation et « l’insécurité sociale » qui en résultent52 ont réactivé la menace de « déstabilisation des stables53 », de « retombée dans l’insécurité et la misère54 » et l’ « assistanat ». Opposant « prolétariat » et « Lumpenproletariat », « classes laborieuses » et « classes dangereuses », « established » et « outsiders » (chômeurs et précaires)55, « ouvriers pavillonnaires » et « ouvriers de cités », cette opposition engendre une vision « tripartite » du monde social56 qui tend à se substituer à la vision binaire « eux/nous »57 : « Nous » s’oppose à la fois à « ceux d’en haut » et à « ceux d’en bas ». Cette frontière sociale entre « le haut » et « le bas » des classes populaires est d’abord « morale » : elle oppose la « respectabilité » à l’ « indignité » et a pour enjeu la définition de « quelqu’un de bien » dans l’univers des classes populaires. De façon générale, « l’estime de soi », quelles que soient les transformations contemporaines intervenues dans le cadre des familles populaires, reste subordonnée aux jugements portés sur l’accomplissement des rôles familiaux58 : être « un bon père », « une bonne mère de famille59 ». Elle dépend de la reconnaissance de celles et ceux qui, participant au même jeu, souscrivent aux mêmes enjeux60 (à commencer par les membres de la famille élargie, les voisins, les amis) : un « bon père » est un « bon travailleur », ni chômeur, ni alcoolique et les mères sont jugées en fonction de leur capacité à « bien tenir » le foyer et les enfants (enfants « bien » ou « cailleras »)61. Dans cette « situation de procès » perpétuel où chacun est pris et partie prenante62, il s’agit de se démarquer du « pôle négatif » : celui, stigmatisé, des « assistés », des « cassoces » (« ceux qui vivent des allocs ») et/ou des familles « démissionnaires » (qui semblent déroger au principe « pauvres mais honnêtes »). C’est ce « souci de respectabilité63 » qui sous-tend la condamnation morale des « assistés » souvent associée à celle des parents de délinquants et, sinon toujours le vote, du moins « le tropisme FN64 ».

Photo de Marie-Lan Nguyen pour Wikimedia

L’hostilité aux « immigrés »

Vus de loin — ce qui est le cas pour la plupart des électeurs des classes populaires qui n’accordent souvent qu’une attention flottante à la politique et dont les compétences en la matière sont très limitées —, ces trois thèmes semblent très proches de la critique « de gauche »65 (d’autant plus sans doute que Marine Le Pen n’hésite pas à piller son lexique)66. En fait, le discours du FN ne s’en démarque clairement qu’à travers la référence obsessionnelle à l’immigration (qui se voit imputer le chômage, le « trou de la sécu » et l’insécurité) et l’exaltation nationaliste (dont tout porte à croire qu’elles servent de principe unificateur à des votes très dispersés dans l’espace social). Il faut alors s’interroger sur l’écho qu’elles trouvent auprès d’une fraction des classes populaires. Outre que l’exaltation nationaliste prodigue à chacun et à peu de frais une « identité » valorisée, l’aggravation de la concurrence sur le marché du travail et pour l’accès aux aides de l’État qu’implique l’extension des politiques néolibérales consubstantielle à la construction européenne, favorise la réception du mot d’ordre frontiste de « préférence nationale » (« Les Français d’abord ! »). Elle traduit, en effet, la « règle de l’ancienneté », inscrite dans la civilité commune, que Louis Pinto explicite en ces termes : « on devrait, au moins, admettre que les derniers venus sont aussi les derniers servis67 ». Parallèlement, dans la mesure où ces « derniers venus » — les immigrés — sont aussi les premiers à être licenciés, précarisés, paupérisés, spatialement ségrégés et regroupés, c’est aussi parmi eux que se recrutent prioritairement « assistés » et « délinquants ». La lecture de sens commun qui impute la détresse matérielle à la paresse et la délinquance à une défaillance morale, soutenue par la statistique spontanée qui les associe aux immigrés, favorise la réception d’une « lecture racialisée » plus ou moins explicite — à commencer par celle du FN — qui, dans les termes de la novlangue médiatique, « inscrit dans l’ADN68 » des Arabes ou des noirs, la paresse et la délinquance.

Le FN déplace le front de la lutte des classes qui oppose les classes populaires aux « élites » vers un conflit qui les oppose aux « immigrés ».

Ce faisant, le FN déplace le front de la lutte des classes qui oppose les classes populaires aux « élites » vers un conflit qui les oppose aux « immigrés », réactivant ainsi, en le « racialisant », le conflit récurrent entre classes populaires stables et classes populaires précarisées, tout en rassemblant « les Français » — classes populaires et « élites » confondues — opposés à l’étranger69.

En cherchant, comme je l’ai fait ici, à mieux cerner « les raisons » et « les causes » du vote FN dans les classes populaires, la sociologie s’expose au soupçon de rechercher des « excuses sociologiques » au vote FN (comme elle l’est à celui d’exonérer les délinquants de leur « responsabilité »). On peut certes récuser, comme Bernard Lahire, la confusion entre explication et jugement et revendiquer « l’irresponsabilité politique ou morale » des savants70: « penser que chercher les “causes” ou, plus modestement, les “probabilités d’apparition”, les contextes ou les “conditions de possibilité” d’un phénomène revient à “excuser”, au sens de “disculper” ou d’ “absoudre” les individus, relève de la confusion des perspectives », écrit-il71. Il serait en effet absurde d’accuser les sociologues qui s’efforcent de rendre compte sociologiquement du vote FN dans les classes populaires de vouloir le justifier. Reste que la pratique de l’enquête suppose, sinon un minimum d’empathie, du moins le parti de « prendre les gens comme ils sont ». On peut alors se demander si la pratique de l’enquête et la recherche d’explications sociologiques n’influencent pas le jugement du sociologue et, dans le cas présent, sinon sur le FN, du moins sur ceux qui, dans les classes populaires, votent ou ont voté FN. Tenter de porter au jour les raisons qui conduisent à ce type de pratiques, les « nécessiter » comme dit Bourdieu72, infléchit nécessairement le regard porté sur elles. Substituant aux représentations spontanées une représentation mieux informée et contrôlée, l’enquête soumet les préjugés à l’examen, contribue à rendre intelligibles des pratiques a priori incompréhensibles et parvient, au moins dans certains cas, à les « nécessiter »73. Ce faisant, parce que « de même qu’elle dénaturalise, la sociologie défatalise74 », on peut espérer qu’elle permet aussi de les combattre plus efficacement.

Footnotes

  1. Voir Gérard Mauger, Repères pour résister à l’idéologie dominante, Bellecombe-en Bauges, Éditions du Croquant, 2013, p. 108-121 et « “Populisme”, itinéraire d’un mot voyageur », Le Monde Diplomatique, juillet 2014.
  2. Voir Pierre Bourdieu, « Vous avez dit populaire ? », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, no 46, 1983, p. 98-105.
  3. Pascal Perrineau, « Les étapes d’une implantation électorale (1972-1988) », dans Nonna Mayer et Pascal Perrineau (dir.), Le Front National à découvert, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1996, p. 37-62.
  4. Voir Jean-Yves Camus, « Origine et formation du Front National (1972-1981) », dans Nonna Mayer et Pascal Perrineau (dir.), Le Front National à découvert, op. cit., p. 17-36 et Valérie Igounet, Le Front National de 1972 à nos jours : Le parti, les hommes, les idées, Paris, Éditions du Seuil, 2014.
  5. Voir Alexandre Drézé, « « La dédiabolisation : Une nouvelle stratégie ? », dans Sylvain Crépon, Alexandre Drézé, Nonna Mayer (dir.), Les Faux-semblants du Front National : Sociologie d’un parti politique, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2015, p. 27-50.
  6. Le 17 novembre 2016, le tribunal de grande instance de Nanterre a validé l’exclusion de Jean-Marie Le Pen, décidée le 20 août 2015, qui « demeure investi » de sa fonction de président d’honneur (Olivier Faye, « Jean-Marie Le Pen de retour dans les instances du Front National », Le Monde, 19 novembre 2016). Selon Grégoire Kauffmann, « le passage de Jean-Marie Le Pen à Marine Le Pen ne constitue pas seulement un changement de génération […] ; il s’agit d’une complète redéfinition stratégique » (Le Nouveau FN : Les vieux habits du populisme, Paris, Éditions du Seuil et La République des Idées, 2016, p. 9).note]. Par ailleurs, les dirigeants de la droite UMP, en reprenant à leur compte des thèmes centraux du FN comme « l’insécurité » (Nicolas Sarkozy), « l’assistanat » (Laurent Wauquiez) ou « l’immigration » (Jean-François Coppé), ont objectivement contribué à leur « banalisation ». Dans cette perspective, il faudrait également s’interroger sur « la naissance d’une expertise en menaces démocratiques[note]Voir Annie Collovald, Le « populisme du FN », un dangereux contresens, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2004, p. 41.
  7. Ibid., p. 52.
  8. Ibid., p. 10, p. 33.
  9. Grégoire Kauffmann souligne ainsi l’opposition entre « deux lignes politiques » : « non plus le père et la fille, mais la tante et la nièce, Marine et Marion » : « anticapitalisme national anti-immigrés » d’un côté, « néo-maurrassisme », de l’autre (Le Nouveau FN, op. cit., p. 100). Pour se faire une idée de « l’entourage » de Marine Le Pen, voir Olivier Faye, « L’entourage hétéroclite de Marine Le Pen », Le Monde, 27 avril 2017 et Martine Turchi, « Les cercles d’influence de Marine Le Pen », Mediapart, 30 avril 2017. Reste qu’on ignore l’état des rapports de force internes à l’appareil du parti.
  10. De façon générale, « l’électorat d’un parti est tout à la fois une collection d’individus, un artefact statistique et un rassemblement de groupes mobilisés » (Michel Offerlé, « Le nombre de voix : Électeurs, partis et électorat socialistes à la fin du XIXe siècle en France », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, nos 71-72, 1988).
  11. Voir Daniel Gaxie, « Des penchants vers les ultra-droites », dans Annie Collovald et Brigitte Gaïti (dir.), La Démocratie aux extrêmes : Sur la radicalisation politique, Paris, Éditions La Dispute, 2006, p. 223-245 et « Front National : Les contradictions d’une résistible ascension », dans Gérard Mauger et Willy Pelletier (dir.), Les Classes populaires et le FN : Explications de votes, Vulaines sur Seine, Éditions du Croquant, 2016, p. 43-66.
  12. Voir Patrick Lehingue, « L’électorat du Front National : Deux ou trois idées reçues », dans Gérard Mauger et Willy Pelletier (dir.), Les Classes populaires et le FN, op. cit., p. 19-42 et, antérieurement, « L’objectivation statistique des électorats : que savons-nous des électeurs du Front National ? », dans Jacques Lagroye (dir.), La Politisation, Paris, Éditions Belin, p. 247-278.
  13. À cet égard, la « petite production marchande » (artisans, commerçants, agriculteurs, professions libérales) et certains de ceux qui s’y rattachent d’une façon ou d’une autre, d’une part, et les professionnels du maintien de l’ordre, d’autre part, constituent une clientèle électorale traditionnelle et fidèle.
  14. Ibid., p. 28.
  15. Pascal Perrineau, « La dynamique du vote Le Pen : Le poids du “gaucho-lepénisme” », dans Pascal Perrineau, Colette Ysmal (dir.), Le Vote de crise : L’élection présidentielle de 1995, Paris, Presses de Sciences Po, 1995, p. 243-261.
  16. Voir Nonna Mayer, Ces Français qui votent FN, Paris, Flammarion, 1999, p. 96-97.
  17. Voir Annie Collovald, Le « populisme du FN », un dangereux contresens, op. cit., p. 18.
  18. Ibid., p. 163.
  19. Les citations sont extraites de Terra Nova, Projet 2012. Contribution No 1, Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? Sur ce sujet, voir Gérard Mauger, Repères pour résister à l’idéologie dominante, op. cit., p. 121-129.
  20. Voir Patrick Lehingue, « L’électorat du Front National : deux ou trois idées reçues », art. cit., p. 34-37.
  21. Ibid., p. 37-38.
  22. Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite ?, préface de Serge Halimi, Marseille, Agone, 2008 [2004].
  23. Pierre Bourdieu, La Distinction : Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979, p. 463.
  24. Patrick Lehingue attire l’attention sur « l’alchimie » qui transmue « tous les votes émis en jugements politiques informés » (voir « L’objectivation statistique des électorats : que savons-nous des électeurs du Front National ? », art. cit.).
  25. Voir Céline Braconnier, Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l’abstention : Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, Paris, Éditions Gallimard, 2007.
  26. Voir Daniel Gaxie, Le cens caché : Inégalités structurelles et ségrégation politique, Paris, Éditions du Seuil, 1978.
  27. Voir Patrick Lehingue, Le Vote : Approches sociologiques de l’institution et des comportements électoraux, Paris, Éditions La Découverte, 2011.
  28. Voir Pierre Bourdieu, « Questions de politique », Actes de la recherche en sciences sociales, no 16, septembre 1977, p. 55-89 ; « Culture et politique », dans La Distinction : Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979 (chapitre 8, p. 463-541) ; « La représentation politique : Éléments pour une théorie du champ politique », Actes de la recherche en sciences sociales, no 36-37, février-mars 1981, p. 3-24 ; « La délégation et le fétichisme politique », Actes de la recherche en sciences sociales, no 52-53, juin 1984, p. 3-14 ; Propos sur le champ politique, avec une introduction de Philippe Fritsch, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2000.
  29. Sur la « réception oblique » des classes populaires, voir Richard Hoggart, La Culture du pauvre : Etude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Traduction de Françoise et Jean-Claude Garcias et de Jean-Claude Passeron, Présentation et index de Jean-Claude Passeron, Paris, Les Éditions de Minuit, 1970 [1957], p. 287, p. 296.
  30. Seule l’enquête ethnographique peut tenter d’élucider « les raisons » — socialement diversifiées — du vote FN et d’en déceler « les causes », c’est-à-dire de rendre compte de l’ancrage — socialement différencié — de ces diverses « raisons » de voter FN.
  31. Le « racisme de classe », qui renvoie les classes populaires à l’inculture, à la nature, à la barbarie, dérive d’un ethnocentrisme fondé sur la « certitude propre à une classe de monopoliser la définition culturelle de l’être humain et donc des hommes qui méritent pleinement d’être reconnus comme tels » (Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, Le Savant et le Populaire : Misérabilisme et populisme en sociologie et littérature, Paris, Hautes études/Gallimard/Le Seuil, 1989, p. 32). Plus spécifiquement, le « racisme de l’intelligence » est « la forme de sociodicée caractéristique d’une classe dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d’intelligence » (Pierre Bourdieu, « Le racisme de l’intelligence », dans Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980, p. 264-268).
  32. Voir Wilhem Reich, La Psychologie de masse du fascisme, Paris, Éditions Payot, 1972 [1934].
  33. Voir Theodor W. Adorno, Else Frankel-Brunsick, Daniel Levinson, Nevitt Sanford, The Authoritarian Personality, New York, Harper and Row, 1950.
  34. Voir Seymour M. Lipset, L’Homme et la Politique, Paris, Éditions du Seuil, 1963, p. 110-146.
  35. Le sigle est issu de la confusion opérée entre « UMP » (Union pour un Mouvement Populaire, créé en 2002, rebaptisé « Les Républicains » en 2015) et « PS » (Parti socialiste).
  36. Du point de vue de la morale commune, la condamnation du détournement de fonds à des fins « politiques » n’équivaut sans doute pas à celle qui pèse sur des détournements à des fins d’enrichissement personnel.
  37. En 2012, 85% des Français considéraient que les responsables politiques s’intéressent « peu ou pas du tout » à leur avis, 52% et déclaraient n’avoir confiance ni dans la gauche, ni dans la droite pour gouverner le pays (CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, vague 4, 2013).
  38. Sur l’histoire de cette convergence et, en particulier sur le rôle qu’a joué pour le PS, avec le tournant de 1983, la « deuxième gauche » (celle de Jacques Delors et de Michel Rocard) en faisant de la construction européenne « un point non négociable du programme socialiste », voir Bruno Amable et Stefano Palombarini, L’Illusion du bloc bourgeois : Alliances sociales et avenir du modèle français, Paris, Raisons d’Agir Éditions, 2017.
  39. À l’aggiormamento social-libéral du PS au nom de la construction européenne correspondent la « troisième voie » de Tony Blair, le PSOE de Felipe Gonzalez, le SPD de Gerhard Schröder, la « grande coalition » d’Angela Merkel, le PASOK de Giorgos Papandreou, etc.
  40. Sur « la confrérie des gens arrivés », comme disait C. Wright Mills, voir François Denord et Paul Lagneau-Ymonet, Le Concert des puissants, Paris, Raisons d’Agir Éditions, 2016.
  41. Voir Richard Hoggart, La Culture du pauvre, op. cit.
  42. Voir François Ruffin, Pauvres actionnaires : Quarante ans de discours économique du Front National passés au crible, Amiens, Fakir Éditions, 2014.
  43. Voir Grégoire Kauffmann, « Les origines du Front National », Pouvoirs, no 157, 2016, p. 5.
  44. Voir Bruno Amable et Stefano Palombarini, L’Illusion du bloc bourgeois, op. cit., p. 131.
  45. Voir Gilles Ivaldi, « Du néo-libéralisme au social-populisme ? La transformation du programme économique du Front National (1986-2012) », dans Sylvain Crépon, Alexandre Drézé, Nonna Mayer (dir.), Les Faux-semblants du Front National, op. cit., p. 163-183.
  46. Marine Le Pen, Discours de Tours, 16 janvier 2011 (cité dans Bruno Amable et Stefano Palombarini, L’Illusion du bloc bourgeois, op. cit., p. 132-133)
  47. Voir Bruno Amable et Stefano Palombarini, L’Illusion du bloc bourgeois, op. cit., p. 132.
  48. Bruno Amable et Stefano Palombarini rappellent utilement que « seulement 6% des ouvriers ayant voté “non” donnent comme motivation “Je suis contre la construction européenne” ou “Je ne veux pas d’une Union politique européenne” » et qu’ « en revanche, 60% d’entre eux disent avoir voté “non” parce que le Traité “aura des effets négatifs sur la situation de l’emploi” et « 26% parce qu’il n’y a “pas assez d’Europe sociale” » (L’Illusion du bloc bourgeois, op. cit., p. 87-88).
  49. Voir Patrick Lehingue, « Le Non français au traité constitutionnel européen (mai 2005) : Sur deux lecture “polaires” du scrutin », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, no 166-167, mars 2007, p. 12-139.
  50. De façon générale, voir François Denord et Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Paris, Éditions Raisons d’agir, 2009.
  51. Voir, par exemple, Yves Faucoup, « Les démagogues volent en escadrille », Mediapart, 18/3/2016.
  52. Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale : Une chronique du salariat, Paris, Éditions Fayard, 1995 et L’insécurité sociale : Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Éditions du Seuil, 2003.
  53. Ibid.
  54. Selon Pierre Bourdieu, « la carrière qui s’offre aux ouvriers est sans doute vécue d’abord comme l’envers de la carrière négative qui conduit au sous-prolétariat ; ce qui compte, dans les promotions, c’est, avec les avantages financiers, les garanties supplémentaires contre la menace, toujours présente, de la retombée dans l’insécurité et la misère. La potentialité de la carrière négative est aussi importante pour rendre compte des dispositions des ouvriers qualifiés que la potentialité de promotion pour comprendre les dispositions des employés et des cadres moyens » (La Distinction : Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979, note 24, p. 459-460).
  55. Voir Norbert Elias et John L. Scotson, Logiques de l’exclusion, Paris, Éditions Fayard, 1997 [1965].
  56. Voir Annie Collovald et Olivier Schwartz, « Haut, bas, fragile : sociologie du populaire », Vacarme, no 37, 2006, p. 50-55 et Olivier Schwartz, « Vivons-nous encore dans une société de classes ? Trois remarques sur la société française contemporaine », La Vie des Idées, 22 septembre 2009. À propos des chauffeurs de bus de la RATP, Olivier Schwartz écrit : « Leur représentation, leur conscience du monde social était non pas bipolaire, mais triangulaire : ils avaient le sentiment d’être non pas seulement soumis à une pression venant du haut, mais aussi à une pression venant du bas, venant de plus bas qu’eux ».
  57. Voir Richard Hoggart, La Culture du pauvre, op. cit.
  58. À la portée de tou(te)s et universellement reconnus, ils sont aussi les seuls disponibles pour les plus démunis de ressources économiques, culturelles.
  59. « Plus les agents sociaux sont dotés d’une identité sociale consacrée, celle d’époux, de père ou mère de famille, etc., plus ils sont à l’abri de la mise en question du sens de leur existence (c’est-à-dire les mariés plus que les célibataires, les mariés chargé d’enfants plus que les mariés sans enfants, etc.) », note Pierre Bourdieu (Méditations pascaliennes, Paris, Éditions du Seuil, 1997, p. 283).
  60. Selon Pierre Bourdieu, « toute espèce de capital (économique, culturel, social) tend (à des degrés différents) à fonctionner comme capital symbolique (en sorte qu’il vaudrait peut-être mieux parler, en toute rigueur, d’effets symboliques du capital) lorsqu’il obtient une reconnaissance explicite ou pratique, celle d’un habitus structuré selon les mêmes structures que l’espace où il est engendré » (Méditations pascaliennes, op. cit., p. 285).
  61. On peut rapprocher ces dénonciations des « cassoces » de ces propos de Christian Corouge : « Vous avez des familles avec quatre grands enfants qui, tous, touchent le RSA et qui glandent toute la journée. Alors que, juste à côté, d’autres se lèvent le matin pour aller à l’usine et, au final, toutes ont à peu près les mêmes revenus ! Et, comme les conditions de travail sont déplorables, l’ouvrier qui ressort lessivé de ses huit heures de chaîne de montage, il voit ça d’un œil aigri, et même, souvent, ça le révolte. Mes voisins, par exemple, partent ainsi au Maroc trois fois dans l’année. Faut avoir le courage de dire qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Cela ne veut pas dire supprimer le RSA et d’autres formes d’aide […] D’un côté, il ne faut pas l’enlever, mais de l’autre, c’est certain que dans les familles au RSA, ça permet à certains de vivre mieux que celui qui bosse » (« Les valeurs ouvrières ne sont plus transmises », entretien avec Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Politis, 17/12/2015).
  62. Voir Gérard Althabe, « La résidence comme enjeu », dans Gérard Althabe, Christian Marcadet, Michèle de la Pradelle, Monique Selim, Urbanisation et Enjeux quotidiens : Terrains ethnologiques dans la France actuelle, Paris, Éditions L’Harmattan, 1993, p. 11-69.
  63. Sans doute fut-il pour beaucoup dans l’écho trouvé par Nicolas Sarkozy auprès des classes populaires lors des élections présidentielles de 2007.
  64. Voir Gérard Mauger, « Vote FN et souci de respectabilité », dans Gérard Mauger et Willy Pelletier (dir.), Les Classes populaires et le FN, op. cit., p. 171-181.
  65. Exception faite, pour le dernier, du « campus radicalism » qui porte à soutenir inconditionnellement « les plus pauvres d’entre les pauvres » — dans le registre caritatif de Mère Teresa (Xavier Zunigo, Volontaires chez Mère Teresa : « Auprès des plus pauvres d’entre les pauvres », postface de Jacques Maître, Paris, Éditions Belin, 2003) — ou à célébrer les « illégalismes populaires » — dans le registre « subversif » de Michel Foucault (Surveiller et Punir, Éditions Gallimard, Paris, 1975, p. 299-342.) —, trouvant là un moyen d’affirmer à bon compte sa distance à l’égard du sens commun et de la « common decency ».
  66. On peut évidemment regarder les programmes de plus près, souligner les contradictions internes du FN (entre Florian Philippot et Marion Maréchal-Le Pen) et s’efforcer de démystifier « les propositions dites sociales de l’extrême-droite » (voir, par exemple, VISA, Lumière sur les mairies brunes, Paris, Éditions Syllepse, 2015 et Face au FN et à toute l’extrême-droite, réponses et ripostes syndicales, Paris, 2016), mais on peut craindre que ce genre de démarche n’ait pas d’autre effet que de conforter les convaincus dans leurs convictions.
  67. Voir Louis Pinto, « La promotion d’un nouvel ordre moral », dans Gérard Mauger et Willy Pelletier (dir.), Les Classes populaires et le FN, op. cit., p. 67-74.
  68. Ceux qui emploient ce genre de locution ne mesurent sans doute pas la banalisation du racisme qu’elle véhicule explicitement.
  69. Comme le montre Julian Mischi, la socialisation « à gauche » des classes populaires fait obstacle au développement du vote FN (« Essor du FN et décomposition de la gauche en milieu populaire », dans Gérard Mauger et Willy Pelletier (dir.), Les Classes populaires et le FN, op. cit., p. 117-132). Ainsi peut-on comprendre, comme le note Florent Gougou, que « ce sont systématiquement les plus jeunes cohortes d’ouvriers qui votent le plus en faveur du candidat frontiste » (« Les ouvriers et le vote Front National. Les logiques d’un réalignement électoral », dans Sylvain Crépon, Alexandre Drézé, Nonna Mayer (dir.), Les Faux-semblants du Front National, op. cit., p. 339).
  70. Voir Bernard Lahire, Pour la sociologie : Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », Paris, Éditions la Découverte, 2016, p. 116. 
  71. Ibid., p. 36. Cette distinction entre point de vue scientifique et point de vue normatif trouve un prolongement dans la réaffirmation de l’écart professionnel entre « le savant » et « le politique ». Sur ce sujet, voir Gérard Mauger, « La sociologie est une science politique », Cités, 2012/3, no 51, p. 33-46.
  72. Pierre Bourdieu, « Au lecteur », dans La Misère du monde, Paris, Éditions du Seuil, 1993, p. 7-8.
  73. Voir Gérard Mauger, « Incitation à la bêtise : Sur “l’excuse sociologique” », Savoir/Agir, no 35, mars 2016, p. 133-144.
  74. Pierre Bourdieu, « Le sociologue en question », dans Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1980, p. 46.