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Marx, Darwin et le darwinisme social

Dirk Van Duppen

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Johan Hoebeke

— 1 juillet 2018

Marx et Engels voyaient des analogies entre la théorie de l’évolution de Darwin et leur matérialisme historique. En contradiction avec le darwinisme social ils voyaient l’homme comme « prosocial ».

Dans cet essai, nous évoquons l’estime éprouvée par Marx et Engels pour l’œuvre de Darwin, sa méthode d’étude matérialiste scientifique de la nature organique qui a abouti à la théorie de l’évolution. Une méthode que Marx et Engels ont également utilisée dans l’étude de la société, à partir de laquelle ils ont développé le matérialisme historique. Nous décrivons également leurs remarques critiques. En particulier à propos de la vision sociale darwinienne de l’homme en tant qu’être individualiste enclin de nature à la concurrence. Depuis des siècles, cette vision de l’homme a été défendue par des philosophes politiques influents comme Thomas Hobbes (XVIIe siècle), Thomas Malthus (XVIIIe siècle) – qui, pour Charles Darwin, furent néanmoins une source d’inspiration pour le développement de sa théorie de l’évolution – et Herbert Spencer (19e siècle). Alors que, grâce au néolibéralisme, cette dernière image de l’homme domine pour une part importante l’opinion publique de nos jours, on dispose actuellement d’une quantité impressionnante de preuves scientifiques en faveur d’une vision de l’homme tout à fait opposée. Une vision « prosociale », par laquelle on entend un penchant naturel au comportement social, telle que Marx, Engels, et Darwin, l’ont défendue il y a cent cinquante ans déjà.

Le 17 mars 1883, au cimetière de Highgate, à Londres, Friedrich Engels prononçait un bref éloge funèbre en l’honneur de Karl Marx, décédé trois jours plus tôt. Dans ce discours, Engels esquissait les deux principales découvertes de Marx, qu’il comparait aux mérites de Darwin :

De même que Darwin a découvert la loi du développement de la nature organique, de même Marx a découvert la loi du développement de l’histoire humaine, C’est-à-dire ce fait élémentaire voilé auparavant sous un fatras idéologique que les hommes, avant de pouvoir s’occuper de politique, de science, d’art, de religion, etc., doivent tout d’abord manger, boire, se loger et se vêtir : que, par suite, la production des moyens matériels élémentaires d’existence et, partant, chaque degré de développement économique d’un peuple ou d’une époque forme la base d’où se sont développés les institutions d’État, les conceptions juridiques, l’art et même les idées religieuses des hommes en question et que, par conséquent, C’est en partant de cette base qu’il faut les expliquer et non inversement comme on le faisait jusqu’à présent1.

Dans l’évolution culturelle de l’homme, dit Engels, le développement de la base économique et de ses rapports sociaux est déterminant. Ensuite, ajoute Engels, dans l’évolution de cette base économique, la production et la répartition de la plus-value constituent « la loi particulière du mouvement » : « Marx a également découvert la loi particulière du mouvement du mode de production capitaliste actuel et de la société bourgeoise qui en est issue. La découverte de la plus-value a, du coup, fait ici la lumière… »

Cet éloge funèbre eut lieu en présence d’une quinzaine d’amis intimes de Marx. Parmi ceux-ci, il y avait Sir E. Ray Lankester, un biologiste de l’évolution qui, plus tard, allait devenir le directeur du très renommé Musée d’Histoire naturelle de Londres. Sa présence illustre à quel point le réseau de Marx et Engels s’étendait également à des spécialistes des sciences naturelles.

Juste en face de la sépulture du père du marxisme, au cimetière de Highgate, se trouve la tombe du père du darwinisme social, Herbert Spencer (1820-1903). Le darwinisme social est une idéologie qui donne une justification pseudo-scientifique du racisme, partant du « droit du plus fort » et de l’existence de « peuples supérieurs et inférieurs ». Selon cette idéologie, la compétition entre individus ou entre groupes, avec comme résultante « saine » l’élimination des plus faibles, constitue la situation naturelle de la société humaine et, cette situation, il convient de la protéger.

Le buste massif de Karl Marx regarde littéralement de haut la tombe de son antagoniste Herbert Spencer. C’est selon toute vraisemblance un hasard historique, mais sur le plan symbolique, C’est très remarquable. l’utilisation abusive des idées de Darwin par la bourgeoisie, sous forme du darwinisme social, fit l’objet dès le début d’une mise en garde de la part de Marx et Engels. l’adjectif « social » est ici utilisé dans le sens de « qui a trait à la société », et non dans le sens moral du terme. Selon cette dernière signification, le darwinisme social est l’idéologie la plus asociale qui soit et Darwin en personne y était opposé. Par ailleurs, Marx et Engels parlaient plutôt de « darwinisme bourgeois ».

Le « voyage du Beagle » d’Engels

Le père d’Engels était un magnat du coton originaire de Wuppertal, à l’époque l’une des régions industrielles les plus modernes d’Europe. C’est ainsi que, dès sa plus tendre enfance déjà, le jeune Friedrich entra en contact avec le monde de la technologie. Engels accomplit son service militaire comme candidat officier dans l’artillerie, où il continua à développer ses connaissances scientifiques. Pour l’isoler de ses compagnons révolutionnaires, son père l’envoya à Manchester. En même temps, en Angleterre, il allait pouvoir acquérir une expérience commerciale au sein de l’entreprise familiale. Il se retrouva dans une ville industrielle qui était un foyer de radicaux anglais et de pionniers du suffrage universel. Mais, à Manchester, il partagea également l’amour et les souffrances de Mary Burns, une ouvrière du textile d’origine irlandaise.

Dans son éloge funèbre de Marx, Engels comparait les mérites de son ami à ceux de Darwin.

Celle-ci le mit en contact avec les conditions misérables dans lesquelles vivaient les ouvriers. Ces conditions l’impressionnèrent tellement qu’il décida de leur consacrer un livre : La situation de la classe laborieuse en Angleterre2. Il n’avait alors que vingt-cinq ans, mais, de nos jours encore, cet ouvrage est resté un exemple d’étude socioéconomique et épidémiologique. Ce que signifia pour le jeune Charles Darwin, à 23 ans, le voyage à bord du Beagle de 1831 à 1836, pour Friedrich Engels, douze ans plus tard, mais au même âge, ce serait son périple au cœur de ces quartiers ouvriers. Durant son voyage sur le Beagle, Darwin rassembla le matériel grâce auquel il bâtit sa théorie de l’évolution. Similairement, durant sa visite dans les quartiers ouvriers, Engels rassembla le matériel grâce auquel il allait pouvoir décrire le développement de la société humaine sous le capitalisme.

Marx et Engels à propos de l’origine des espèces

Son intérêt scientifique amena Engels a acheter et lire l’origine des espèces3, l’ouvrage dans lequel Darwin fit connaître pour la première fois sa théorie de l’évolution par la sélection naturelle, quelques jours après sa parution.

Le 12 décembre 1859, il adressa à Karl Marx une lettre dans laquelle il parlait de son admiration pour ce livre. Engels était surtout enchanté par deux conceptions de Darwin. Primo, il faisait du petit bois de la conception théologique déiste de la nature, la conception selon laquelle l’être humain créé par Dieu constitue également le but final de toute la création. Et, secundo, Darwin a entrepris une tentative magnifique de « démontrer qu’il y a un développement historique dans la nature4 ».

C’est surtout ce dernier point qu’Engels et Marx estimaient très important, parce qu’ils étaient occupés à récrire l’histoire sociale de l’homme de façon scientifique.

Ce n’est que l’année suivante que Marx trouva le temps de lire le livre de Darwin. Lui aussi en fut impressionné et il écrivit à Engels : « Malgré le manque de finesse bien anglais du développement, C’est là le livre qui contient, sur le plan de l’histoire naturelle, le fondement de notre conception5. » Par ce « manque de finesse », Marx faisait allusion au manque de contexte philosophique et dialectique, lequel lui était devenu très familier du fait de son étude des œuvres d’Hegel.

Il commenta également le livre dans une lettre adressée à Ferdinand Lassalle, un socialiste prussien : « Le livre de Darwin est très important et me convient comme base en sciences naturelles pour la lutte des classes dans l’histoire6. »

C’est surtout l’application de la méthode scientifique à la nature organique que Marx pouvait fortement apprécier dans l’œuvre de Charles Darwin. Aussi Marx préconisait-il de faire preuve de la même rigueur scientifique dans l’étude de l’histoire humaine et de la société :

La science est la science de l’expérience et consiste dans l’application d’une méthode rationnelle7 au donné sensible. Induction, analyse, comparaison, observation, expérimentation, telles sont les conditions principales d’une méthode rationnelle, et cela vaut également pour l’analyse des questions de société […] l’œuvre de Darwin nous donne une base dans les sciences naturelles en vue de la compréhension de la lutte des classes historique.

Dans son Anti-Dühring, écrit plus tard, Friedrich Engels insistait à nouveau sur la contribution particulière de Darwin :

La nature est le banc d’essai de la dialectique et nous devons dire à l’honneur de la science moderne de la nature qu’elle a fourni pour ce banc d’essai une riche moisson de faits qui s’accroît tous les jours, en prouvant ainsi que dans la nature les choses se passent, en dernière analyse, dialectiquement et non métaphysiquement, que la nature ne se meut pas dans l’éternelle monotonie d’un cycle sans cesse répété, mais parcourt une histoire effective. Avant tout autre, il faut citer ici Darwin, qui a porté le coup le plus puissant à la conception métaphysique de la nature en démontrant que toute la nature organique actuelle, les plantes, les animaux et, par conséquent, l’homme aussi, est le produit d’un processus d’évolution qui s’est poursuivi pendant des millions d’années8.

Darwin dans Le Capital

Dans son ouvrage monumental, Le Capital, Marx cite l’œuvre de Charles Darwin dans la quatrième note du chapitre Machinisme et grande industrie :

Darwin a attiré l’attention sur l’histoire de la technologie naturelle, C’est-à-dire sur la formation des organes des plantes et des animaux en tant qu’instruments de production de la vie des plantes et des animaux. Mais l’histoire de la formation des organes productifs de l’homme social, de la base matérielle de toute organisation particulière de la société, ne mérite-t-elle pas la même attention ? Et ne serait-elle pas plus facile à exposer puisque […] l’histoire des hommes se distingue de l’histoire de la nature en ce que nous avons fait l’une et pas l’autre ? La technologie révèle le comportement actif de l’homme envers la nature, le procès immédiat de production de sa vie, donc aussi des conditions sociales de son existence et des conceptions intellectuelles qui en découlent9.

En dix lignes, Marx esquisse ici son matérialisme historique, en partant de Darwin. Il compare l’évolution biologique des organes en tant qu’instruments de production pour les plantes et les animaux avec l’évolution culturelle de la technologie et des outils en tant qu’instruments de production pour les êtres humains. Quant à l’homme et ses instruments de production, Marx les appelle les « forces de production ». Du fait du développement des forces de production, l’homme devient de plus en plus la force motrice de l’évolution. Ce développement détermine également la relation de l’homme à la nature, ainsi que ses rapports sociaux dans le processus de production et ses conditions de vie. Marx appelle cela les « rapports de production ». Ceux-ci déterminent à leur tour les représentations spirituelles ou concepts mentaux que l’homme échafaude, bref, sa pensée. Marx écrit : « Lorsqu’on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel des conditions de production économiques, constaté avec la rigueur des sciences de la nature, et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout10. »

Marx voyait un accord entre la société et la nature, mais il mettait également l’accent, dans la même première partie du Capital, sur la différence entre les technologies humaines et les activités animales :

Une araignée accomplit des opérations qui s’apparentent à celles du tisserand, et une abeille en remontre à maint architecte humain dans la construction de ses cellules. Mais ce qui distingue d’emblée le plus mauvais architecte de la meilleure abeille, C’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la cire11.

Ce fut finalement Engels qui, dans une dissertation peu connue, Le rôle du travail dans le passage du singe à l’homme (1876) approfondit le travail de façon dialectique : « Comment la forme de travail instinctive a évolué vers une forme de travail qui ne se rencontre que chez les êtres humains 12 ». L’affirmation d’une coévolution entre le cerveau de l’homme, ses mains, ses outils et son travail qu’Engels supposait dans cet essai est aujourd’hui confirmée expérimentalement13. La logique défendue par Engels, et selon laquelle l’homme en arrivera au point de coexister en harmonie avec la nature ou sera consciemment en état de détruire cette nature et finalement lui-même en tant qu’espèce, est de l’écologie avant la lettre et est d’une actualité brûlante. C’est ainsi que Stephen Jay Gould, le fameux scientifique de l’évolution, a qualifié le développement d’Engels d’exposé brillant, « la meilleure défense de la coévolution gènes-culture au XIXe siècle14 ».

Darwin et le darwinisme social

Une légende prétend que Marx voulut dédier Le Capital à Darwin et que ce dernier l’aurait refusé poliment. Mais C’est un malentendu. La prétendue lettre de Marx à Darwin fut en fait écrite par le gendre de Marx, Edward Aveling, qui avait rédigé une version athée de la théorie de l’évolution et qui avait voulu la dédier à Darwin. Le refus poli fut découvert plus tard parmi les lettres d’Eleanor Marx et interprété par erreur comme une lettre de Darwin à Karl Marx.

Karl Marx avait toutefois envoyé à Darwin un exemplaire signé de sa main de la deuxième édition du Capital (1873), et avait reçu en retour un petit mot de politesse : « Je vous remercie de l’honneur que vous me faites de l’envoi de votre grand ouvrage sur le Capital ; je désirerais sincèrement être plus digne d’en être le destinataire en pouvant mieux m ’orienter dans ce domaine profond et important de l’économie politique. » l’exemplaire de Marx fut retrouvé plus tard dans les archives de Charles Darwin, mais, en dehors des premières pages, Darwin n’avait pas ouvert plus avant le livre. Dommage, car si Darwin avait eu une meilleure compréhension de l’économie politique15, il se serait sans doute exprimé de façon plus critique sur les idées de Malthus et des futurs sociaux-darwiniens.

Bien que Darwin se fût essentiellement opposé aux sociaux-darwiniens de son temps, il se laissa parfois influencer aussi par eux. Le contraste entre la vision de Darwin et de Marx sur la problématique des migrants irlandais est très éclairant, à ce propos. Ainsi, dans son deuxième chef-d’œuvre, La descendance de l’homme (The Descent of Man), Darwin cita sans le critiquer le social-darwinien Greg :

Voici ce que dit à ce sujet M. Greg :

L’Irlandais, malpropre, sans ambition, insouciant, se multiplie comme le lapin ; l’Écossais, frugal, prévoyant, plein de respect pour lui-même, ambitieux, moraliste rigide, spiritualiste, sagace et très intelligent, passe ses plus belles années dans la lutte et dans le célibat, se marie tard et ne laisse que peu de descendants. Étant donné un pays primitivement peuplé de mille Saxons et de mille Celtes, au bout d’une douzaine de générations, les cinq sixièmes de la population seront Celtes, mais le dernier sixième, composé de Saxons, possédera les cinq sixièmes des biens, du pouvoir et de l’intelligence. Dans l’éternelle lutte pour l’existence, C’est la race inférieure et la moins favorisée qui aura prévalu, et cela, non en vertu de ses bonnes qualités, mais en vertu de ses défauts16.

Sur le même problème, par contre, Marx faisait une analyse de classe :

L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. […] Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. […] Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente17.

Dans une lettre adressée à Engels en juin 1862, Marx y allait d’un commentaire critique sur l’origine des espèces : « Il est remarquable de voir comment Darwin reconnaît chez les animaux et les plantes sa propre société anglaise, avec sa division du travail, sa concurrence, ses ouvertures de nouveaux marchés, ses « inventions » et sa malthusienne « lutte pour la vie ». C’est le bellum omnium contra omnes [la guerre de tous contre tous] de Hobbes, et cela rappelle Hegel dans la Phénoménologie, où la société civile intervient en tant que « règne animal de l’esprit », tandis que chez Darwin, C’est le règne animal qui intervient en tant que société civile18. »

En écrivant cela, Marx enfonçait le clou pour de bon. Il insistait sur le fait que les idées économiques de l’époque de Darwin se trouvaient entremêlées à sa théorie scientifique de la nature.

Hobbes, Malthus et la sélection naturelle

L’image de l’homme et de la société telle que la percevait le philosophe politique anglais du XVIIe siècle, Thomas Hobbes, était celle-ci : « l’homme est un loup pour l’homme19 » et la société est « une guerre de tous les hommes contre tous les hommes20 ».

L’économiste politique anglais du XVIIIe siècle, Thomas Malthus, reprenait l’image de Hobbes et l’étayait à l’aide de sa théorie de la population : sans facteurs inhibiteurs, la population augmente géométriquement ou exponentiellement, mais les moyens d’existence n’augmentent qu’à un rythme arithmétique ou linéaire. De ce fait, la terre reste à jamais tourmentée par la surpopulation et la famine, la misère, la pauvreté et l’immoralité régneront toujours. Malthus en conclut qu’il y aura toujours un combat pour l’existence, dans lequel les plus forts survivront et se reproduiront et où les faibles seront éliminés. La charité et les caisses de bienfaisance sont une absurdité, parce qu’elles ne font que contribuer à maintenir en place la population superflue et même à l’accroître. Selon Malthus, il vaut mieux limiter le plus possible l’excédent de population.

Malthus expliquait sans sourciller que le droit de chaque être humain à des moyens d’existence est une pure absurdité. Malthus exprimait comme suit cette pensée, reconnaissable aujourd’hui aussi dans le débat de société :

Un homme qui est né dans un monde déjà occupé, s’il ne peut obtenir de ses parents la subsistance, et si la société n’a pas besoin de son travail, n’a aucun droit de réclamer la plus petite portion de nourriture, et en fait il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n’y a pas de couvert mis pour lui. Elle lui commande de s’en aller, et elle met elle-même promptement ses ordres à exécution s’il ne peut recourir à la compassion de quelques-uns des convives du banquet. Si ces convives se lèvent et lui font une place, d’autres intrus apparaissent immédiatement et réclament la même faveur. Le bruit qu’il y a de la nourriture pour tous ceux qui se présentent emplit la salle de nombreux demandeurs. l’ordre et l’harmonie de la fête sont perturbés, l’abondance qui régnait un peu plus tôt se mue en pénurie et le bonheur des convives est anéanti par le spectacle, partout dans la salle, de la misère et de la dépendance et par l’importunité braillarde de ceux qui, à juste titre, sont furieux de ne pas trouver la nourriture qu’on leur avait permis d’espérer. Les convives s’aperçoivent trop tard de leur erreur, en agissant contrairement à ces ordres stricts concernant tous les intrus et donnés par la grande maîtresse de la fête qui, espérant que tous les convives allaient avoir une nourriture abondante et sachant qu’elle ne pourrait nourrir un nombre illimité de personnes, avait refusé humainement d’accepter de nouveaux venus lorsque sa table était déjà totalement occupée21.

Aussi n’est-ce pas une surprise si, au milieu du XIXe siècle, la bourgeoisie anglaise s’en rapporta à la théorie de Malthus lorsqu’elle essaya de contrer au Parlement les premières lois sociales de protection des pauvres. Malthus écrivit également son essai dans le contexte de la Révolution française et en guise de réponse aux idées progressistes et révolutionnaires.

Pour sa théorie de l’évolution par la sélection naturelle proposée dans L’origine des espèces, Charles Darwin s’inspira des idées de Malthus. Il intégra à l’origine des éléments de la conception conservatrice malthusienne du monde, mais leur conféra toutefois une autre interprétation. La métaphore de Malthus à propos de la rareté des richesses naturelles est reprise par Darwin afin de décrire le monde biologique, mais avec une différence cruciale. Darwin se rend compte en effet que, dans le monde biologique, le repas de fête n’est pas statique et cela vaut aussi bien pour les mets que pour les convives. Les mets, ce sont les richesses naturelles et l’environnement, en perpétuel changement. Les convives, les espèces qui sont habituées à ces mets et qui ne peuvent s’adapter à de nouveaux mets, disparaissent de la table pour faire place à de nouveaux convives, les variantes qui, par hasard, peuvent se faire aux nouveaux mets. Eux aussi devraient céder la place aux nouveaux venus qui s’adapteront à des mets une nouvelle fois modifiés. Pour Darwin, ce sont donc la variabilité naturelle et le hasard qui se trouvent à la base de la créativité permanente de la nature. Cette dynamique va à l’encontre de la loi naturelle de l’équilibre de Malthus. C’est l’aspect dynamique de l’évolution qui conduisit Darwin à l’idée que, dans les mécanismes de la sélection naturelle, des changements interviennent aussi en permanence et que le struggle for life peut évoluer en passant de la compétition à la collaboration de groupe22.

Marx, Engels et le darwinisme social

Dès le début, Marx et Engels ont eu une attitude critique fondamentale à l’égard des théories de Hobbes et de Malthus. En 1843, dans son livre, La situation de la classe ouvrière en Angleterre, Engels avait déjà dénoncé la « loi naturelle » de Malthus :

« La théorie de la population de Malthus et la loi sur les pauvres qui en découle constituent une déclaration de guerre ouverte de la bourgeoisie au prolétariat. » Engels écrit que la crise n’est pas une crise de surpopulation, mais bien une crise de surproduction : « Et Malthus […] a lui aussi raison à sa manière quand il prétend qu’il y a toujours une population excédentaire, toujours trop d’individus sur terre. Il a simplement tort d’affirmer qu’il y a constamment plus d’hommes sur terre que n’en peuvent nourrir les subsistances disponibles. La population excédentaire est au contraire engendrée par la crise de surproduction : la concurrence que se font les travailleurs entre eux […]. Le rendement de chaque ouvrier porté au maximum par la concurrence des ouvriers entre eux, la division du travail, l’introduction du machinisme, l’utilisation des forces naturelles mettent en chômage une foule d’ouvriers. Mais ces chômeurs sont perdus pour le marché ; ils ne peuvent plus acheter et par conséquent, la quantité de marchandises qu’ils demandaient ne trouve plus preneur, n’ont donc plus besoin d’être produits ; les ouvriers antérieurement occupés à les fabriquer sont mis à leur tour en chômage ; ils disparaissent eux aussi du marché et ainsi de suite, toujours selon le même cycle […]23. »

C’est surtout l’application de la méthode scientifique à la nature organique que Marx avait fortement apprécié dans l’œuvre de Darwin.

En 1843, ici, déjà avant qu’il ne connaisse bien Karl Marx, Friedrich Engels avait décrit la contradiction fondamentale qui aboutit à la crise capitaliste de surproduction.

Marx lui aussi s’en prit vertement aux idées de Malthus. Selon lui, la bourgeoisie utilisait Malthus tant pour apaiser sa conscience que pour reporter sur les victimes mêmes la faute de leur misère. En sociologie moderne, cela s’appelle blaming the victim, la culpabilisation de la victime. Dans Travail salarié et capital, de 1849, le jeune Marx écrivait : « Cependant la théorie citée plus haut, appelée volontiers une théorie naturelle, que la population s’accroît plus vite que les moyens de subsistance, a été accueillie par le bourgeois avec d’autant plus de faveur qu’elle a tranquillisé sa conscience, qu’elle a fait de sa dureté de cœur un devoir moral, transformé des conséquences sociales en conséquences naturelles, et qu’elle lui a fourni enfin l’occasion de regarder sans remuer le petit doigt la disparition du prolétariat par la famine avec la même tranquillité que d’autres événements naturels, et, d’autre part, de considérer et de punir la misère du prolétariat comme étant de sa faute à lui. Le prolétariat n’a qu’à mettre un frein, n’est-ce pas, par sa raison, à l’instinct de la nature et empêcher par son contrôle moral la loi naturelle de prendre un développement pernicieux24. »

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Le philosophe social victorien Herbert Spencer, très prisé en son temps, fut le premier à formuler le concept de survival of the fittest, de la survie du plus apte. C’était au début des années 1850 et bien dans le cadre de la théorie malthusienne du progrès via l’élimination des faibles. Charles Darwin allait remplacer le concept de natural selection, de sélection naturelle par celui de survival of the fittest dans son Origine des espèces et ce, dans la cinquième édition de l’ouvrage.

De Spencer, l’on dit qu’il est le père du darwinisme social. Il détourna également les idées de Darwin pour élaborer une justification pseudo-scientifique du racisme. Au XIXe siècle, l’époque des Lumières, du progrès scientifique et technologique et de l’industrialisation, les arguments bibliques justifiant le racisme n’étaient plus guère crédibles. Une justification (pseudo-) scientifique tombait donc à point nommé, pour la bourgeoisie.

Darwin partait des faits qu’il avait constatés en tant que spécialiste de la nature pour en distiller ses idées sur l’évolution. Herbert Spencer, par contre, n’utilisait pas de méthode empirique. Son ouvrage de base, Statics (La statique sociale), de 1851, était une tentative d’inscrire le libre échange dans une loi naturelle. Le titre renvoie de façon assez téméraire aux lois statiques naturelles en suggérant que ses lois du libre échange seraient une donnée aussi acquise, aussi définitive que les lois de la physique. Il méprisait l’aristocratie foncière qui ne prenait que ses propres intérêts à cœur et qui, pour cette raison, par exemple, mettait tout en œuvre pour contrer l’importation de blé à bon marché. Dans cette défense du libre échange, Spencer adoptait un point de vue progressiste, mais, en même temps, il était opposé à toute législation favorable à la classe ouvrière montante. Selon Spencer, les pauvres étaient eux-mêmes responsables de leur pauvreté. Aussi l’ingérence de l’État en vue d’améliorer leur sort était-elle à proscrire. Ce mode de pensée était propre à la classe anglaise des industriels, qui voulaient se libérer de la vieille aristocratie, mais tout en voulant se prémunir également contre la montée du mouvement ouvrier. Ce mélange de radicalisme libéral et de conservatisme réactionnaire était très bien accueilli.

Les critiques d’Engels à l’encontre de Darwin

Dans une lettre au révolutionnaire russe Lavrov, datée du 12 novembre 1875, Engels récapitulait une fois encore ses principales critiques contre les idées de Charles Darwin : « Toute la doctrine darwiniste de la lutte pour la vie est simplement la transposition de la société dans la nature animée, de la doctrine de Hobbes sur le bellum omnium contra omnes et de la doctrine économico-bourgeoise de la concurrence, jointe à la théorie démographique de Malthus25. » Dès le début, Marx et Engels s’opposèrent à l’image hobbesienne, malthusienne et social-darwinienne de l’homme :

« La lutte pour la vie […] se transforme donc en une lutte pour les plaisirs, non plus pour de simples moyens d’existence, mais pour des moyens de développement, moyens de développement produits socialement […]26. » Chez l’homme, la lutte pour l’existence est une lutte pour les moyens d’existence et les outils. Une fois que l’homme a été en mesure de produire plus qu’il ne lui en fallait pour survivre et se reproduire, la lutte pour l’existence est devenue une lutte pour la production et la redistribution de cette plus-value. Ou, autrement dit : C’est la lutte des classes qui constitue la force motrice de l’histoire humaine. Jusqu’à Darwin, les gens précisément qui aujourd’hui ne voient partout que lutte pour la vie (Vogt, Büchner, Moleschott, entre autres) étaient ceux qui mettaient en avant la conjugaison des forces dans la nature organique […]27. À mon avis, l’instinct social a été l’un des leviers les plus essentiels au développement de l’homme à partir du singe28.

Tout au long de l’évolution, la nature a sélectionné chez l’homme de solides instincts sociaux.

Nulle part nous ne trouvons d’indication que Marx ou Engels aient lu le deuxième ouvrage important de Darwin, The Descent of Man. C’est compréhensible, vu que le livre a été publié en 1871, à une époque où Marx et Engels étaient intensément concentrés sur la Commune de Paris. Dans ce livre, Darwin combat essentiellement, à quelques exceptions près, les idées sociales darwiniennes de son temps et il y insiste grandement sur l’importance de la collaboration, de la sélection de groupe et des instincts sociaux dans l’évolution de l’homme. C’est pourquoi les deux dernières critiques de Darwin formulées par Engels dans sa lettre à Lavrov ne nous semblent pas fondées.

Les instincts sociaux de l’homme

Dans The Descent of Man, Darwin tente finalement d’appliquer sa théorie de l’évolution à l’homme. Ici, il essaie très ouvertement toutes les hypothèses. Ainsi, il s’oppose explicitement aux idées de son petit-cousin, le statisticien et social-darwinien Francis Galton : « Quant à nous, hommes civilisés, nous faisons, au contraire, tous nos efforts pour arrêter la marche de l’élimination ; […] les membres débiles des sociétés civilisées peuvent donc se reproduire indéfiniment. Or, quiconque s’est occupé de la reproduction des animaux domestiques sait, à n’en pas douter, combien cette perpétuation des êtres débiles doit être nuisible à la race humaine29. »

Mais d’ajouter aussitôt que notre empathie pour les moins fortunés est elle-même un produit de la sélection naturelle et que nous violerions ce qu’il y a de plus noble en nous si nous ne les aidions pas : « Notre instinct de sympathie nous pousse à secourir les malheureux ; la compassion est un des produits accidentels de cet instinct que nous avons acquis dans le principe, au même titre que les autres instincts sociables dont il fait partie. La sympathie, d’ailleurs, pour les causes que nous avons déjà indiquées, tend toujours à devenir plus large et plus universelle. Nous ne saurions restreindre notre sympathie, en admettant même que l’inflexible raison nous en fit une loi, sans porter préjudice à la plus noble partie de notre nature30. »

Dans ce passage, Darwin arrache la théorie de l’évolution des mains du darwinisme social. En effet, avec l’homme, l’évolution a subi un changement.

Déjà en 1871, Charles Darwin écrivait aussi que l’évolution culturelle chez l’homme contribue bien plus à la formation de ses facultés morales que l’évolution biologique par la sélection naturelle. Darwin conclut La descendance de l’homme par un passage dont chaque mot a son poids : « Si importante que la lutte pour l’existence ait été et soit encore, d’autres influences plus importantes sont intervenues en ce qui concerne la partie la plus élevée de la nature humaine. Les qualités morales progressent en effet directement ou indirectement, bien plus par les effets de l’habitude, par le raisonnement, par l’instruction, par la religion, etc., que par l’action de la sélection naturelle, bien qu’on puisse avec certitude attribuer à l’action de cette dernière les instincts sociaux, qui sont la base du développement du sens moral31. »

Un glissement dans l’image de l’homme

Aujourd’hui, nous connaissons un glissement d’une image de l’homme et de la société encore essentiellement hobbesienne, vers une vision de l’homme en tant que super-collaborateur social avant tout, même s’il est en état, il est vrai, de passer au pire. Cette image hobbesienne de l’homme avait donc déjà été rejetée en leur temps aussi bien par Marx et Engels que par Darwin.

De nouvelles découvertes scientifiques dans divers domaines de recherche étayent ce glissement dans la vision de la nature humaine. Cette preuve scientifique récente, nous l’avons résumée dans notre ouvrage, supersamenwerker32. Une étude comparative permet de voir que de tous les mammifères, l’homme vient au monde comme le plus prématuré et le plus dépendant. Il ne peut survivre que grâce aux soins d’autrui. C’est pourquoi, tout au long de l’évolution, la nature a sélectionné chez l’homme de solides instincts sociaux.

Ainsi, de tous les mammifères, l’Homo sapiens a-t-il la plus longue enfance, durant laquelle l’enfant de l’homme est dépendant de ses parents et de la communauté. Cela va de pair avec une forte pulsion vers l’éducation et l’apprentissage auprès de la mère et les autres membres de la communauté. Comparé aux autres primates, l’homme a une éducation coopérative de longue durée. « Il faut être deux pour faire un enfant, mais il faut tout un village pour qu’il devienne grand », dit un proverbe africain. Au contraire des autres primates, l’être humain, après la ménopause, a encore une longue espérance de vie. De ce fait, chez l’homme, les grands-parents jouent un rôle crucial dans la survie et le développement des petits-enfants.

L’écrasante majorité des gens considèrent l’égalité et la solidarité comme des valeurs essentielles.

De plus, des anthropologues ont montré que, dans l’histoire, non seulement les sociétés de chasseurs-cueilleurs, mais aussi aujourd’hui les gens du monde entier et de toutes les cultures disposent d’un sentiment de justice. l’écrasante majorité des gens considèrent l’égalité et la solidarité comme des valeurs essentielles. Des économistes comportementalistes ont également montré que les gens sont spontanément plus altruistes et sont disposés à collaborer davantage que l’image néolibérale de l’Homo economicus ne nous le prétend. Des psychologues ont eux aussi fourni la preuve que les petits qui rampent encore et les enfants en bas âge ont spontanément un comportement fortement porté sur l’aide, sans pour autant qu’ils doivent en être récompensés. Même une étude du comportement des petits bébés de moins de six mois permet de voir qu’ils font spontanément la distinction entre ceux qui sont gentils et ceux qui sont méchants.

Et des neuroscientifiques ont découvert que notre cerveau est programmé pour ressentir la douleur et le chagrin d’autrui, et pour nous faire sentir bien quand nous-mêmes sommes bons envers autrui. Ils ont constaté que les neurohormones donnent aux gens des sentiments de confiance, incitent au partage et à la collaboration et créent une solidarité avec autrui, semblable à celle qui existe entre la mère et son enfant. Au cours de l’évolution, chez les mammifères, la plus longue voie nerveuse de notre système nerveux involontaire, le nervus vagus, a développé une branche principale. Cette branche nerveuse est reliée à nos sens via les centres cérébraux. Elle se charge des contacts oculaires, des signes émanant du visage, de l’intonation de la voix ou encore pour affûter l’ouïe. Chez tous les mammifères, mais surtout chez l’homme, cette voie nerveuse crée l’ouverture mutuelle, l’attrait et la liaison. Des scans du cerveau montrent qu’une grande partie des composantes cervicales les plus récentes sur le plan de l’évolution – qu’on appelle le néocortex – sont orientées sur nos relations avec autrui. Au moins dix circuits neurologiques de la partie la plus récente de notre cerveau sur le plan de l’évolution sont liés à l’empathie. Notre peau elle aussi, avec son réseau très dense de petites branches nerveuses, est un organe social par excellence. Toucher, caresser, embrasser, sentir, donner une petite tape sur l’épaule, câliner ou tout simplement donner la main : ce sont tous des gestes d’interaction sociale. l’architecture de notre système nerveux est orientée sur l’autre. l’intelligence humaine, la propriété la plus réussie dans l’évolution darwinienne, est pour tout un résultat de la capacité humaine d’apprentissage social, de ce qui découle soi-même de toutes ces caractéristiques prosociales qui sont présentes de façon dominante dans la nature humaine.

L’Homo sapiens peut ainsi devenir un Homo supersapiens s’il laisse s’épanouir en lui l’Homo socialis. Aussi, récemment, l’un des principaux spécialistes contemporains de l’évolution, Martin Nowak, de Harvard, a-t-il dit de l’homme qu’il était un « super-collaborateur »32. L’étude sociopsychologique contemporaine de ce qui motive les gens et les rend heureux et de l’impact négatif de l’inégalité sur le bien-être humain est la preuve par neuf des résultats de toutes ces observations récentes33. Selon nous, dans l’histoire des sciences, l’on connaît peu de glissements semblables qui soient étayés par une aussi grande quantité de preuves, et qui soient apparus, en si peu de temps et en un aussi grand nombre de disciplines scientifiques les plus diverses et dans des domaines de recherche aussi variés que les neurosciences, la psychologie évolutionniste, la paléoanthropologie, la dynamique évolutionniste, la sociologie, l’économie comportementale et l’épidémiologie.

Mais, tout aussi surprenant, il y a le fait qu’une grande partie de ce glissement dans l’image humaine a déjà été décrit par Darwin, Marx et Engels au XIXe siècle. « Mais l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier. Dans sa réalité, C’est l’ensemble des rapports sociaux34 », écrivait Marx. Et encore : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, C’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience35. »

Les conditions sociales déterminent pour une part importante si C’est le côté positif de notre nature, comme la tendance à l’empathie, à l’altruisme, à la solidarité et à la collaboration, ou, au contraire, les vieux instincts évolutionnaires comme l’égoïsme, la pulsion concurrentielle, l’agression et la domination, qui prendront le dessus. Ces nouvelles idées scientifiques alimentent une contre-hégémonie culturelle face à la vision néolibérale de la nature humaine qui prétend que, dans tout, chez l’homme, ce sont l’individualisme et la concurrence égoïste qui dominent. L’écrivain et lauréat du prix Nobel de littérature José Samarago l’exprimait comme suit, en citant Marx et Engels : « Si l’homme est formé par les circonstances, il faut former les circonstances humainement36. »

Footnotes

  1. Friedrich Engels, « Discours sur la tombe de Karl Marx », 17 mars 1883, dans Karl Marx, Bureau d’Éditions, Paris, 1935.
  2. Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre : d’après les observations de l’auteur et des sources authentiques, Éditions sociales, 1975
  3. Charles Darwin, The origin of species (1859).
  4. Friedrich Engels, « lettre à Karl Marx », Manchester, 11 ou 12 décembre 1859. Marx, Engels, Lettres sur les sciences de la nature, Éditions sociales, Paris, 1973, lettre 4, p. 19. Marx, Engels, Correspondance, tome 5, Éditions sociales, Paris, 1975, lettre 248, p. 445.
  5. Karl Marx,« lettre à Friedrich Engels », [Londres,] le 23 déc[embre] 1860. Marx, Engels, Correspondance, tome 6 (1860-61), Éditions sociales, Paris, 1978, lettre 114, pp. 247-249.
  6. « Lettre de Marx à Ferdinand Lasalle », 16 janvier 1861, Marx Engels Werke (MEW), vol. 30, p. 578.
  7. Karl Marx dans Marx et Engels, La Sainte famille (1845) [chapitre VI, 3, d) Bataille critique contre le matérialisme français], cité par Engels dans la préface de 1892 de Socialisme utopique et socialisme scientifique, Édition sociales, 1977, p. 25.
  8. Friedrich Engels, Anti-Dühring (Monsieur E. Dühring bouleverse la science), Éditions sociales, Paris, 1956, Introduction, chapitre 1. Généralités, pp. 54-55.
  9. Friedrich Engels, Anti-Dühring (Monsieur E. Dühring bouleverse la science), Éditions sociales, Paris, 1956, Introduction, chapitre 1. Généralités, pp. 54-55.
  10. Karl Marx, préface de la Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Éditions sociales, 1977, p. 3.
  11. Marx, Le Capital, Livre I (1867), chapitre 5. Éditions sociales 1983, p. 200.
  12. Friedrich Engels, De rol van de arbeid in de overgang van aap naar mens, (1876) www.marxists.org/nederlands/marx-engels/1876/1876aapmens.htm
  13. D. Robson, “The story in the stones. How did a simple ape become the smartest creature on Earth?”, New Scientist, 2014, nr. 221, p. 34-39.
  14. Stephen Jay Gould, Un Hérisson dans la tempête : Essais sur des livres et des idées, Grasset, Paris, 1994.
  15. Charles Darwin, « To Karl Marx », 1 October 1873, letter no. DCP-LETT-9080, Darwin Correspondence Project, University of Cambridge, www.darwinproject.ac.uk/letter/DCP-LETT-9080.xml.
  16. Charles Darwin, La descendance de l’homme et la sélection sexuelle, C. Reinwald & Cie, Paris, 1891, p. 150.
  17. Karl Marx, « lettre à Friedrich Engels », [Londres,] le 18 juin [18] 62. Marx, Engels, Correspondance, tome 7 (1862-64), lettre 24, Éditions sociales, Paris, 1979, pp. 51-52.
  18. En latin : homo homini lupus. Thomas Hobbes, De Cive (1642-1647).
  19. Thomas Hobbes, Le Léviathan (1651), première partie, chapitre 13, § 62. En anglais ; déjà en latin bellum omnium contra omnes dans le De Cive, préface, section 14.
  20. Thomas Robert Malthus, An Essay on the Principle of Population ; or A View of Its Past and Present Effects on Human Happiness ; with An Inquiry into Our Prospects Respecting the Future Removal or Mitigation of the Evils which it Occasions, J. Johnson, Londres, 1803, p. 531.
  21. P. Tort, L’effet Darwin : sélection naturelle et naissance de la civilisation, Éditions du Seuil, 2008, p. 77
  22. Friedrich Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre : d’après les observations de l’auteur et des sources authentiques (1845), Éditions sociales, 1960.
  23. Karl Marx, manuscrit sur le salaire ouvrier (Bruxelles, décembre 1847), publié en annexe de Travail salarié et capital, suivi de Salaires, prix et profits, Éditions sociales internationales, 1931, p. 73.
  24. Friedrich Engels, « lettre à Piotr Lavrov », Londres, 12-17 novembre 1875, dans Marx, Engels, Lettres sur les sciences de la nature, Éditions sociales, Paris, 1973, lettre 80, p. 83-87.
  25. Ibid.
  26. Ibid.
  27. Ibid.
  28. Charles Darwin, La descendance de l’homme et la sélection sexuelle, C. Reinwald & Cie, Paris, 1891, p. 144-145.
  29. Ibid., p. 145.
  30. Ibid., p. 677.
  31. Martin Nowak, Richard Highfield, Supercooperators. Evolution, altruism and human behaviour or why we need each other to succeed, Free Press, 2011.
  32. Richard Wilkinson et Kate Pickett, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Les petits matins, Paris, 2013.
  33. Sixième thèse dans Karl Marx, « ad Feuerbach », Bruxelles, probablement avril 1845, Carnet de notes 1844-47.
  34. Karl Marx, préface de la Contribution à la critique de l’économie politique (1859), Éditions sociales, 1977, p. 3.
  35. Karl Marx dans Marx et Engels, La Sainte famille (1845) [chapitre VI, 3, d) Bataille critique contre le matérialisme français].