Les années 1970 ont constitué un tournant durant lequel l’idée d’une « Europe sociale » était défendue, en réponse à la crise du capitalisme. Ce terme a ensuite été récupéré et dévoyé, au profit du dogme néolibéral.

Fin 2023, l’homme politique français Jacques Delors décédait à l’âge de nonante-huit ans. Delors a surtout marqué son temps comme président de la Commission européenne, un mandat au cours duquel il avait jeté les bases de la monnaie unique par le biais du traité de Maastricht.
Le concept d’« Europe sociale » est aussi l’une des principales idées qui lui restent associées. Le terme trouve son origine dans la crise du capitalisme mondial des années 1970, au moment où les partis de gauche et les syndicats cherchent une alternative radicale au statu quo. Mais lorsque Delors et sa commission reprennent le slogan d’« Europe sociale », celui-ci a perdu sa connotation originale pour finalement servir d’alibi au cadre néolibéral de la zone euro, avec des conséquences encore bien présentes aujourd’hui.
Daniel Finn : Avant que l’on ne commence à parler de l’idée d’une « Europe sociale » dans les années 1970, quelle était la nature du
projet européen tel qu’il s’était développé depuis le traité de Rome jusqu’à l’entrée d’États comme
la Grande-Bretagne, l’Irlande et le Danemark au milieu des années 1970 ?
Aurélie Dianara : Dans le discours officiel de l’Union européenne, l’intégration européenne d’après-guerre est généralement présentée comme un projet de paix suite à la Seconde Guerre mondiale – le projet de quelques visionnaires, Pères de l’Europe, comme Jean Monnet, Alcide De Gasperi et Konrad Adenauer. En réalité, il s’agissait surtout d’un projet économique mené par des forces politiques conservatrices, démocrates-chrétiennes et libérales. Les forces socialistes ont été marginales dans les premières années de ce processus d’intégration, tandis que les partis communistes ont été absents des institutions européennes jusqu’à la fin des années 1960, début des années 1970.

Le traité de Rome a été signé en 1957, établissant la Communauté économique européenne ( CEE), qui est le précurseur de l’Union européenne actuelle. Il a créé un marché commun et une union douanière entre les membres fondateurs, à savoir la Belgique, la France, l’Allemagne de l’Ouest, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. Le traité, adopté après de nombreuses discussions et travaux préparatoires, a marqué la victoire d’une vision libérale de l’intégration économique, au détriment d’autres visions plus sociales.
Seuls douze articles sur 248 étaient consacrés à la politique sociale, et parmi eux, nombreux étaient tout à fait hors de propos. Seuls trois articles étaient vraiment pertinents. L’un créait un Fonds social européen, dont le financement était très limité, du moins jusqu’à la fin des années 1960. Le second était un article important sur l’égalité de rémunération entre hommes et femmes au sein de la CEE, mais il n’a été appliqué qu’à la fin des années 1970. Le troisième portait sur la non-discrimination dans les conditions de travail et l’accès à la protection sociale pour les travailleurs se déplaçant entre différents États membres, mais là encore, il n’a été appliqué que bien plus tard.