Article

Le roi est nu

Abel Prieto

— 29 avril 2020

Hans Christian Andersen revisité. Aujourd’hui, l’inhumanité du capitalisme et de sa version la plus obscène, le néolibéralisme, a été mise à nu par le coronavirus.

Hans Christian Andersen nous conte l’histoire de deux escrocs qui, se faisant passer pour des tailleurs, promettent à un empereur le plus beau costume que l’on puisse imaginer.

Ce sera une tenue qui laissera tout le monde admiratif, lui affirment-ils, sauf les incapables et les idiots pour qui elle sera invisible. Lorsque l’empereur, flanqué de ses courtisans, va essayer son nouveau costume, personne, pas même lui, ne le peut le voir. Mais, gagnés par l’angoisse d’être considérés comme des idiots, tous s’empressent de louer avec force effusions le vêtement imaginaire et le génie de ses créateurs.

Abel Prieto est écrivain, professeur de littérature et ancien ministre de la Culture de Cuba. Il est également ancien conseiller présidentiel.

Le jour de la grande fête, l’empereur, paré de son « costume », déambule fièrement dans les rues sur son cheval. Les villageois, honteux et persuadés d’être indignes de discerner le miraculeux costume, restent bouche bée. Jusqu’à ce qu’un enfant innocent crie que le roi est nu et parvienne, sans le vouloir, à faire éclater la vérité aux yeux du monde.

Avec le cri de l’enfant, la vaste supercherie est mise à nu comme par enchantement.

Aujourd’hui, la nature inhumaine du capitalisme et de sa version la plus obscène, le néolibéralisme, a été mise à nu par le coronavirus. Son visage diabolique a été dévoilé au grand jour, sans masque ni fard. De profondes fissures sont apparues dans la grande illusion créée par la fabrique de l’information et de la culture dominantes.

Fidel a répété à maintes reprises que le capitalisme et le néolibéralisme conduisent le monde entier au génocide. Et il l’a dit avec une insistance particulière lorsque le socialisme s’est effondré en Europe et que le chœur triomphant de la droite a célébré l’avènement du règne absolu du marché comme synonyme de « liberté » et de « démocratie », alors qu’une grande partie de la gauche battait en retraite dans le monde, démoralisée.

Les analystes avisés (à l’exception des porte-parole de l’empire et de l’extrême droite) sont unanimes sur le fait que le coronavirus a brutalement levé le voile sur la prétendue prospérité néolibérale et mis à nu sa barbarie et ses abysses d’injustice et d’inégalité.

La pandémie a fonctionné comme un révélateur qui expose, démasque et nous confronte à la réalité de la façon la plus crue.

Au nombre des travers du système mis au jour par la pandémie, il y a notamment le dilemme éthique qui a vu des médecins, confrontés aux pénuries de respirateurs, de médicaments essentiels, de lits d’hôpitaux et d’unités de soins intensifs, être contraints de choisir entre patients « sauvables » et patients « non sauvables », à savoir les personnes plus âgées, plus fragiles, avec de plus grandes complications.

Ce triage d’une cruauté indicible part d’une conception purement marchande et commerciale des services de santé et de l’industrie pharmaceutique, où il est question non plus de patients mais de clients.

En 2013, le ministre des Finances japonais a invité les personnes âgées de son pays à se faire hara-kiri pour alléger les charges excessives pesant sur le budget. Ces propos ont plus récemment trouvé un écho en la personne du vice-gouverneur du Texas, Dan Patrick. C’est monstrueux, mais il faudrait les remercier pour leur franc-parler.

En vertu de la doctrine néolibérale, l’État réduit son rôle au minimum et se place au service des entreprises, tandis que le marché, par le biais de la concurrence, divise l’humanité en une minorité de « gagnants », c’est-à-dire de « sauvables », et une grande masse de « perdants » « non sauvables ».

La pandémie faisait déjà rage quand la première réaction de certains hommes politiques néolibéraux, comme Trump ou Bolsonaro, a consisté à en minimiser la gravité et à détourner le regard, notamment pour ne pas affecter l’économie. Évidemment, selon leur logique, le coronavirus s’acharnerait sur la « populace », sur la population « jetable », sur les races « inférieures », qu’elles soient migrantes ou non, sur ceux dont la vie et la dignité ne valent rien, sur ceux qui devraient finalement se faire hara-kiri. Or, comme nous le savons, l’épidémie est allée plus loin que prévu, et il leur a fallu, non sans opportunisme, changer leur fusil d’épaule.

Selon la néoliberalisme, le marché doit diviser l’humanité en « sauvables » et « perdants » – même pendant une pandémie.

Ceci dit, le discours des élites qui proclament que le coronavirus « nous rend égaux » dès lors qu’il s’attaque de la même manière aux riches et aux pauvres est tout aussi démagogique et fallacieux.

Les riches, souligne Ingar Solty1, peuvent se payer des soins médicaux 24 heures sur 24. Qui plus est, « […] ils peuvent accéder aux tests de dépistage du virus même s’ils ne présentent aucun symptôme, aux concentrateurs d’oxygène, aux respirateurs artificiels, etc. Alors que les travailleurs présentant les symptômes du coronavirus doivent se démener pour obtenir un test et sont ensuite tenus de payer la facture ».

Les élites, selon un article du New York Times, se font construire leurs propres installations, isolées, tout confort, dotées d’équipements et de personnel médical spécialisés ; elles se déplacent en yacht ou en avion privé vers des endroits que le virus n’a pas encore atteints, et se perdent en caprices et extravagances les plus outrageuses. Il y a des célébrités qui achètent du gel désinfectant de marque et des masques chirurgicaux hors de prix (et prennent des selfies dans l’espoir qu’ils deviendront viraux sur les réseaux sociaux). Les uns craquent pour le look élégant du « masque antipollution Urban » de la société suédoise Airinum, avec cinq couches de filtration et une « finition ultra lisse idéale pour le contact avec la peau ». Les autres lui préféreront le Cambridge Mask Co, une société britannique qui utilise « de multiples couches de filtration de particules et un carbone de qualité militaire ».

Aux antipodes de ces millionnaires, se trouvent les groupes qui, selon Boaventura de Sousa Santos2, « ont en commun une vulnérabilité particulière qui précède et est aggravée par la quarantaine » : femmes, travailleurs précaires et informels, vendeurs de rue, habitants des banlieues miséreuses des grandes villes, personnes âgées, populations des camps de réfugiés,  migrants, populations déplacées, personnes handicapées. En bref, la quarantaine renforce « l’injustice, la discrimination, l’exclusion sociale et la souffrance ».

Sousa Santos se pose (et nous pose) des questions qu’il décoche tel des traits : « Comment sera la quarantaine pour les sans-abri ? Des personnes […] qui, dans tant de villes du monde entier, passent la nuit sous des ponts, dans des stations de métro ou des train désaffectées, dans des tunnels d’évacuation des eaux pluviales ou […] dans les égouts. Aux États-Unis, on les appelle les tunnel people. À quoi ressemblera la quarantaine dans les tunnels ? »

La quarantaine renforce l’injustice, la discrimination, l’exclusion sociale et la souffrance.

Il y a, cependant, une autre question qui circule sur la planète, au milieu de l’incertitude, de la peur, de l’avalanche croissante du nombre de morts et de personnes infectées, et des images glaçantes de cadavres dans les rues : que se passera-t-il après l’épidémie ?

Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a lui-même déclaré : « […] nous ne pouvons pas revenir à la situation antérieure […] avec des sociétés inutilement vulnérables aux crises. La pandémie nous a rappelé, de la manière la plus brutale possible, le prix à payer pour les faiblesses des systèmes de santé, des protections sociales et des services publics. La pandémie a mis en évidence et exacerbé les inégalités. »

Atilio Borón3, dans la réflexion la plus lucide qui ait été écrite sur cette crise, affirme que « la première victime fatale [de la pandémie] a été la version néolibérale du capitalisme » : « Un cadavre encore dépourvu de sépulture mais impossible à ressusciter. »

En revanche, comme l’a dit Lénine : « Le capitalisme ne tombera pas tant qu’il n’y aura pas de forces sociales et politiques pour le faire tomber. » Il a survécu à la grippe espagnole et à l’effondrement mondial de la Grande Dépression. Il a fait preuve d’une résilience hors du commun pour traverser les crises et, même, en sortir renforcé. En l’occurrence, les « forces sociales et politiques » auxquelles Lénine fait allusion ne sont actuellement perceptibles ni aux États-Unis ni en Europe et la thèse d’un effondrement imminent du système capitaliste semble peu réaliste.

Atilio nous propose comme hypothèse de travail un monde post-pandémique avec « beaucoup plus d’État et beaucoup moins de marché », des masses populaires plus conscientes et politisées – grâce aux terribles leçons du virus et du néolibéralisme – et aussi « plus enclines à rechercher des solutions solidaires, collectives et même socialistes ». Le tout dans un contexte géopolitique nouveau, face à un impérialisme américain discrédité, manquant de leadership et dépouillé de tout prestige international.

Le scénario post-pandémique, selon Atilio, représente un « défi formidable » pour « toutes les forces anticapitalistes de la planète », et « une opportunité unique et inattendue qu’il serait impardonnable de manquer ». Nous devons « sensibiliser, organiser et lutter, lutter jusqu’au bout. »

Et il évoque Fidel lors d’une réunion du Réseau pour la défense de l’humanité en 2012 : « S’ils viennent vous dire : soyez assuré que la planète est en train de s’éteindre et que cette espèce pensante est en voie d’extinction, qu’allez-vous faire, vous mettre à pleurer ? Je pense que nous devons nous battre, c’est ce que nous avons toujours fait. »

Atilio a raison de se souvenir de Fidel face à la crise, à l’incertitude, à l’horreur et au spectacle du néolibéralisme nu et ridicule, comme l’empereur de la fable. Mais aussi au vu des espoirs qui pourraient éclore. Grâce à ses idées et à son œuvre, Cuba met son développement scientifique, son système de santé et tout le potentiel de l’État au service des êtres humains, et en particulier des plus vulnérables. Si nous voulons réfléchir sérieusement à un monde futur plus juste, nous devons nous souvenir, comme Atilio, de Fidel et de Cuba.

Nos médecins et infirmières internationalistes anticipent, jour après jour, cette utopie dont beaucoup rêvent désormais.

Initialement paru en espagnol sur Granma.cu

Footnotes

  1. Ingar Solty est chargé de recherche en politique étrangère, paix et sécurité à l’Institut für Gesellschaftsanalyse de la Fondation Rosa Luxemburg à Berlin (NdT).
  2. Boaventura de Sousa Santos est docteur en sociologie du droit de l’université Yale et professeur d’université à la Faculté d’économie de l’université de Coimbra. Il est directeur du Centre d’études sociales de cette université (NdT).
  3. Atilio Borón est un sociologue marxiste argentin (NdT).