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Le gène de la division

Stuart A. Newman

— 1 octobre 2018

L’idée d’un gène tout puissant est scientifiquement dépassée. Il est pourtant alarmant qu’elle gagne du terrain idéologiquement et favorise la privatisation du vivant

Le gène de la division

Depuis plus d’un siècle, le concept de gène domine la science biologique dans les pays du Nord. Construite sur des milliers d’années de culture de végétaux et d’élevage d’animaux, ce qui constitue la biologie expérimentale d’origine, elle-même précédée par les centaines de milliers d’années de biologie observationnelle des chasseurs-cueilleurs, l’ascension de la génétique a été à la fois une fenêtre sur le fonctionnement intérieur des systèmes vivants et une prise de contrôle hostile de toutes les connaissances biologiques qui l’ont précédée.

Mais malgré son emprise sur la culture scientifique des sociétés riches, le règne du gène en tant que supposé « secret de la vie » touche à sa fin. Plus nous en apprenons sur les systèmes naturels plus il devient clair que les gènes ne sont que l’une des causes du développement ( c’est-à-dire des changements qui transforment les embryons en plantes et en animaux entièrement formés ) et de l’évolution ( qui est la transformation d’organismes simples en organismes plus complexes au cours de l’histoire de la vie). Mais ce qui est alarmant, c’est que même si la notion de gène tout-puissant perd de sa pertinence scientifique, elle gagne en revanche en importance idéologique dans l’appropriation et la privatisation des ressources, ce qui contribue à favoriser l’inégalité entre les ethnies et les classes socio-économiques. Comment cela s’est-il produit, et que peut-on faire pour enrayer ce phénomène, tel est le sujet de cet article.

Mais malgré son emprise sur la culture scientifique des sociétés riches, le règne du gène en tant que supposé « secret de la vie » touche à sa fin.

En 1931, Boris Hessen, historien des sciences soviétique, a montré comment les lois du mouvement d’Isaac Newton, qui semblaient pourtant être des repères universels dans notre compréhension du monde physique, ont été en réalité produites en partie pour répondre aux besoins techniques de l’industrie anglaise émergente du XVIIe siècle. En conséquence, la théorie était imprégnée de l’idéologie de l’époque et sa vision statique du monde était un obstacle à de nouveaux progrès. Hessen a montré comment l’analyse scientifique non mécanique de la matière ( il s’est concentré sur la thermodynamique, mais ses arguments concernent également la chimie et la biologie ) a été entravée par le paradigme newtonien. Même le concept de conservation de l’énergie, conséquence mathématique simple des lois du mouvement de Newton, n’a pu s’exprimer qu’après la mort de celui-ci. Il s’agissait probablement d’un effet du caractère non dialectique de la théorie newtonienne dans laquelle seules les masses ponctuelles étaient prises en compte, alors que la dissipation ( la dégradation de l’énergie ) et les pratiques productives non mécaniques, telles que la métallurgie ou la vapeur d’eau, étaient exclues.

Les agriculteurs et le père de la génétique

Depuis Hessen ( et par extension, depuis Karl Marx et Friedrich Engels, dont la philosophie a inspiré l’analyse), il n’est plus possible pour les observateurs honnêtes de la science d’ignorer sa dimension idéologique. Et cela s’applique justement au gène. Lorsque Gregor Mendel a mené ses expériences de sélection végétale en Moravie au XIXe siècle, il a employé les mêmes méthodes que celles utilisées par les agriculteurs pendant des millénaires. En enregistrant ses résultats quantitativement, il a découvert des associations constantes de « facteurs » ( que l’on appelle aujourd’hui les « gènes » ) portés par les semences des plantes avec des choix exercés plus tard dans le développement entre des caractères alternatifs, tels que les tiges longues ou courtes, les gousses enflées ou flétries. Une simple réflexion indique que ceux qui ont produit pour la première fois du maïs à partir d’herbes de la famille des téosintes, au Mexique il y a environ 9 000 ans, n’ont pas fait les choses au hasard mais ont procédé à peu près de la même manière que Mendel : reproduction par sélection et hybridation tout en surveillant attentivement les résultats, probablement en utilisant les systèmes d’enregistrement méso-américains en cours à cette époque-là dans les calendriers, l’astronomie et les grands projets civils et d’ingénierie.

Les premiers agriculteurs ont donc découvert et adapté les facteurs de Mendel bien avant l’existence de celui-ci et de la civilisation européenne. Cependant, dans l’agriculture traditionnelle, ce sont les propriétés des organismes entiers ( comme les plants de maïs ) et leurs conditions de culture qui étaient en jeu. Les variations des conditions extérieures, telles que la température, l’humidité ou la qualité du sol, peuvent engendrer des phénotypes disparates, que ce soit dans les structures ou les fonctions, tout comme le font les variations génétiques. De plus, les formes favorables se sont propagées socialement, par le biais des familles et des populations, plutôt que commercialement ( comme c’était de plus en plus le cas dans le Nord), et cela dans de multiples variétés, plutôt que comme dans les monocultures imposées par la standardisation industrielle. Parmi les peuples qui ont donné naissance à ces cultures, la préservation des variétés « écophénotypiques » ( c’est-à-dire la gamme des phénotypes dans leurs différents milieux écologiques ) était la valeur scientifique primordiale. Ils avaient donc peu de raisons d’attribuer la nature vitale du maïs aux éléments cachés à son stade de développement le plus réduit et le plus latent.

Il n’est donc pas surprenant que les travaux de Mendel n’aient d’abord guère attiré l’attention des scientifiques et des agriculteurs. Bien que cet accueil plutôt froid soit souvent attribué aux implications radicales et provocatrices de ses idées, il est probable que cela était plutôt dû au fait que la notion selon laquelle les facteurs latents dans les semences végétales ( ou les œufs et le sperme des animaux ) influencent le caractère de l’organisme développé était familière et remontait à des temps anciens. Et si les découvertes de Mendel sur les ratios numériques d’héritage étaient en effet nouvelles, elles n’étaient généralement pas applicables. En effet, bien que la « génétique mendélienne » soit finalement devenue la base de l’hérédité, seul un faible pourcentage des traits biologiques est hérité selon les lois de Mendel : il a lui-même trouvé des exceptions à sa « loi relative aux pois ». Les traits qui se comportent d’une façon mendélienne classique sont souvent des curiosités ou des pathologies, bien que certains, comme les groupes sanguins, soient d’une grande importance médicale.

Galton et l’aristocratie génétique

À la fin du XIXe siècle, les industriels européens et américains ont été de plus en plus confrontés aux demandes de travailleurs politiquement éveillés réclamant une part équitable de la richesse qu’ils avaient eux-mêmes créée. Les esclaves avaient enfin gagné leur liberté et, en droit sinon dans les faits, pris leur place dans la société en tant que citoyens égaux. Les femmes s’étaient organisées pour obtenir le droit de vote et avaient cherché à se défaire des contraintes patriarcales. C’est dans ce contexte de résistance croissante des groupes opprimés que le statisticien britannique Francis Galton élabore le concept d’eugénisme, un programme censé améliorer biologiquement l’espèce humaine en jouant sur l’hérédité. Pour la première fois, un scientifique de renom évoque les êtres humains en des termes auparavant réservés aux cultures et au bétail. Bien que Galton ait commencé son travail sur des caractéristiques quantifiables comme la taille, le poids et la longueur des membres, il a rapidement commencé à spéculer sur l’hérédité de l’intelligence et de la beauté. Bien sûr, la croyance en l’inégalité raciale, la sélection et la « reproduction » des êtres humains était inséparable des systèmes d’esclavage et de domination coloniale. Mais les élites de l’époque de Galton, qui considéraient l’esclavage, alors aboli en Grande-Bretagne, comme une honte, pouvaient maintenant rationaliser la hiérarchie sociale dont elles bénéficiaient et la considérer comme un droit naturel lié à leur appartenance présumée à une aristocratie génétique.

Les élites de l’époque de Galton, pouvaient maintenant rationaliser la hiérarchie sociale et la justifier par leur appartenance à une aristocratie génétique.

Comme Mendel, dont il n’a jamais connu le travail, et comme tous les sélectionneurs de plantes et d’animaux qui l’ont précédé, Galton a suivi la transmission des variations d’une génération à l’autre en utilisant pour sa part des méthodes statistiques sophistiquées. Mais contrairement à Mendel, il était plus préoccupé par une variation continue ( modifiée seulement légèrement à chaque génération ) que par une variation discontinue ( modifiée brutalement). Cela rendit les idées de Galton compatibles avec la théorie évolutionniste de son cousin Charles Darwin, qui était convaincu que les variantes animales et végétales rares et irrégulières ( que les agriculteurs britanniques appelaient les « mutations » ) avaient peu de rôle à jouer dans la création de nouvelles formes de vie.

Le gradualisme de Darwin n’a pas résisté aussi bien que certaines de ses idées. Au XXIe siècle, il y a consensus dans la biologie du développement évolutionniste pour considérer que les transformations soudaines et progressives ont façonné les organismes tout au long de leur évolution. L’origine du maïs de téosinte n’est qu’un exemple de la façon dont des nouveautés abruptes ont été incorporées par l’homme dans le répertoire phénotypique de différentes variétés, et de nombreuses preuves suggèrent que le même processus se produit au cours de l’évolution naturelle. Contrairement à la théorie de Darwin sur la sélection naturelle, les organismes phénotypiquement nouveaux n’apparaissent pas toujours sur plusieurs générations par la compétition entre des individus légèrement différents au sein d’une même population. Souvent, une nouvelle sous-population se met à prospérer en inventant de nouveaux modes de vie dans des niches écologiques qui n’existaient pas auparavant.

Cette alternative au darwinisme, appelée « mutationnisme » , a été largement discutée au début du XXe siècle, mais n’a pas réussi à s’imposer. Cela est en partie dû à l’aversion des intellectuels bourgeois et de leurs mentors pour toute théorie sociale ou scientifique mettant l’accent sur un changement radical. Mais l’école biométrique de Galton n’étant pas en mesure de concevoir un mécanisme d’hérédité basé sur des déterminants continus, le mendélisme avec ses facteurs discrets ( « particulaires » ) est devenu le courant dominant.

Le gène égoïste ?

Pour forger un lien avec la biométrie et la théorie darwinienne populaire de l’évolution, le modèle de Mendel a cependant dû être revu, au point d’être presque méconnaissable. Cette assimilation s’est faite en plusieurs étapes. Le premier changement, initiant ce que l’on appelait la « synthèse moderne » , était d’affirmer que les caractères considérés par Darwin étaient influencés par de nombreux gènes. Des travaux ultérieurs ont montré que c’était bien le cas, bien qu’il n’y ait rien de discret ou de particulaire dans la façon dont ces influences sont exercées. La deuxième étape consistait à prétendre que les caractères étaient déterminés exclusivement par ces gènes. Ce qui est faux : presque tous les caractères sont dus à des déterminants aussi bien non génétiques que génétiques. Par exemple, la plupart des traits morphologiques proviennent de propriétés physiques inhérentes aux tissus vivants ( de la même façon que les ondes sont inhérentes à l’eau ) qui sont libérées et raffinées par l’action des gènes, mais qui ne sont pas causées par cette action. La troisième étape, après l’invention de l’informatique moderne au milieu du XXe siècle, consistait à postuler que les organismes se développent sous la direction de « programmes génétiques » à la façon des logiciels. Cette notion est également très trompeuse : aucun programme de ce type n’a jamais été identifié. De plus, pour simplifier à outrance, d’après les connaissances les plus récentes sur la façon dont la structure des protéines ( produits par lesquels les gènes exercent la plupart de leurs fonctions ) dépend des protéines qui les entourent, il est impossible pour les gènes d’agir ensemble de façon semblable à un programme.
Bien que ces idées fausses aient gagné en influence parmi les scientifiques dans la seconde moitié du XXe siècle, le gène a pris vie dans l’imaginaire collectif. Des auteurs comme Richard Dawkins ont persuadé de nombreuses personnes que les caractéristiques des organismes ont évolué simplement pour servir de véhicules « égoïstes » aux gènes pour qu’ils se propagent.

La pensée eugéniste sera utilisée pour justifier les restrictions fondées sur l’ethnicité en matière d’immigration et des programmes de stérilisation forcée aux États-Unis et en Europe.

Lorsque le concept de gène, en partie empirique et en partie idéologique, a été façonné à la fin du XIXe siècle et jusqu’au XXe siècle, les empires coloniaux européens étaient à leur apogée. Alors qu’ils commençaient à s’effriter dans les décennies qui suivirent la Première Guerre mondiale, des chercheurs universitaires, de plus en plus appuyés par les gouvernements et par le secteur privé, ont trouvé des moyens d’utiliser la génétique pour limiter leurs pertes. Cela signifiait qu’il leur fallait s’opposer aux revendications des populations autochtones et d’autres populations locales marginalisées, dont un nombre croissant de travailleurs agricoles et industriels, et qu’il leur fallait s’adapter à la capacité réduite des grandes puissances à piller les ressources des anciennes colonies.

La pensée eugéniste chez les élites instruites, utilisée pour justifier les restrictions fondées sur l’ethnicité en matière d’immigration et les programmes de stérilisation forcée aux États-Unis et en Europe ( certains ayant duré jusque dans les années 1970), a également eu comme effet secondaire de miner la solidarité entre les travailleurs, qui ont appris dans les écoles et les médias populaires que certains groupes étaient intrinsèquement inférieurs aux autres. Les partisans des projets d’élimination de l’Allemagne nazie lors de la Seconde Guerre mondiale ont librement reconnu leur dette envers les écrits eugénistes nord-américains et britanniques du début du XXe siècle, dont certains étaient malheureusement des biologistes éminents de la gauche.

Agrobusiness

Après la guerre, l’eugénisme affiché est passé de mode, mais une philosophie plus subtile de « conseil génétique » a émergé, selon laquelle les familles étaient dissuadées de transmettre certains gènes à leurs descendants potentiels. Les domaines académiques de la sociobiologie et de la psychologie évolutionniste ont également donné lieu à des récits évolutionnistes qui assignaient une base génétique aux rôles subalternes des femmes sur le plan social, ce que les biologistes marxistes Stephen Jay Gould et Richard Lewontin comparaient aux fantaisistes « histoires ad hoc » pour enfants de Rudyard Kipling1 Pendant ce temps, la génétique agricole a été un levier pour les agro-industries des pays développés. À la fin des années 1960, par exemple, 90 % du maïs cultivé aux États-Unis était constitué d’une seule variété hybride brevetée. Mais cette monoculture a provoqué un désastre : en 1970, l’helminthosporiose du maïs a anéanti 15 % de la récolte du pays. D’autres stratégies fondées sur les gènes pour accroître la production agricole dans les pays du Sud ont eu des conséquences négatives prévisibles, étant donné leur subordination aux besoins de l’économie politique capitaliste. Les « super semences » de la révolution verte, par exemple, ont souvent augmenté de façon spectaculaire les rendements des cultures, atténuant ainsi la faim dans les pays qui les ont semées. Mais les coûteux engrais et pesticides requis par ce modèle agricole ont conduit, dans le cadre de régimes orientés vers les besoins des entreprises, à la privatisation des terres communales et des fermes de subsistance. En conséquence, des formations sociales agraires ont été détruites, des millions de personnes ont été déplacées et la pauvreté rurale a considérablement augmenté.

Dans le domaine agricole, les brevets protégeant les OGM peuvent contraindre les agriculteurs à acheter des semences exclusives à un coût exorbitant.

À partir des années 1970, les scientifiques ont acquis la capacité de déterminer l’ordre précis des sous-unités de molécules d’ADN ( le « génie génétique » ) et, dans les années 1980, de modifier l’ADN chez les plantes et les animaux multicellulaires. Au cours de la dernière décennie, l’essor des techniques de génie génétique de haute précision CRISPR/Cas9 a permis certaines applications bénéfiques, à commencer par la production bactérienne de protéines utilisées dans le traitement de certaines maladies et, plus récemment, par l’utilisation de « gènes marqueurs » pour faciliter la sélection de variantes des cultures naturelles et améliorer les réponses immunitaires cellulaires contre le cancer. Mais l’ampleur de ces réalisations est mineure par rapport à l’utilisation de plus en plus agressive de la génétique et des idéologies centrées sur les gènes, dont le but est de prendre le contrôle des ressources biologiques du monde, y compris le génie génétique concernant les êtres humains, en se basant sur l’hypothèse néo-eugéniste selon laquelle l’échec ou le malheur est attribuable à une composition biologique inférieure.

Le gène de la divisionDans le domaine agricole, les sociétés de biotechnologie ont fait pression pour obtenir des brevets protégeant les organismes génétiquement modifiés ( OGM), grâce auxquels elles peuvent contraindre les agriculteurs à acheter des semences exclusives à un coût exorbitant au moment des plantations. Les agriculteurs qui utilisent des semences conventionnelles transformées involontairement en OGM par pollinisation à partir de champs voisins sont menacés d’actions en justice. Les entreprises ont également tenté d’intimider des scientifiques dont les travaux ont jeté le doute sur la sécurité des aliments OGM ou des herbicides utilisés dans leur production. Certains scientifiques ont été licenciés ou ont vu leur financement interrompu sous la pression des entreprises, tandis que d’autres ont vu leurs articles dépubliés2. Le gouvernement américain, à la recherche d’une hégémonie mondiale pour les récoltes de ses entreprises clientes, a négocié des traités imposant l’acceptation d’aliments OGM et s’est engagé dans des pressions diplomatiques directes pour forcer les pays qui ont rejeté de tels produits, comme le Mexique et la France, à revenir sur leurs positions.
Dans le domaine de la biologie humaine, l’efficacité de la technique CRISPR/Cas9 a accentué les appels lancés par des scientifiques, des investisseurs en capital-risque et même des bioéthiciens pour la mise au point d’ embryons humains afin d’éviter des maladies ou, plus ambitieux, d’améliorer l’intelligence, la beauté ou d’autres facteurs de réussite économique. Ce qui ne semble pas encore avoir été réalisé, mais cela ne saurait tarder. Déjà, les procédures qui impliquent le transfert des gènes nucléaires ( le principal ensemble de gènes dans une cellule ) de l’œuf d’une femme vers celui d’une autre femme ont été faussement vendues au public en tant que « remplacement mitochondrial » ( qui met l’accent sur une caractéristique de l’œuf de la deuxième femme, ce qui reviendrait à appeler un déménagement « un changement de fenêtre » ). Cette manipulation est mise en œuvre dans le monde entier, plus récemment au Mexique par un médecin américain qui n’a pas pu obtenir la permission d’effectuer l’intervention dans son propre pays. Ce qui est rarement reconnu dans les discussions politiques sur le génie embryonnaire, c’est que même s’il vise à améliorer la qualité de vie, dans certains cas il mène inévitablement à des erreurs expérimentales. Quel sera le sort des enfants dont on a promis « plus » aux parents, mais qui ont reçu « moins » ?

Conclusion

L’idéologie et la science génétiques ont fait leur apparition simultanément dans les pays capitalistes d’Europe et d’Amérique du Nord, où les classes dirigeantes avaient récemment subi la perte de leurs systèmes esclavagistes et affrontaient la montée des mouvements ouvriers et de défense des droits des femmes. Bien qu’il ait fallu des décennies avant que la science ne se mette au service des moyens de production, son idéologie était dès le départ profondément influencée par le racisme et le sexisme, quel que soit leur code ou leur déguisement. Dans la période précédant la Seconde Guerre mondiale, les nations capitalistes étaient à couteaux tirés, en partie parce qu’un seul pays était en mesure de mettre en pratique les implications exterministes de cette idéologie génétique. Par la suite, comme la science génétique s’est réorientée vers l’amélioration des cultures, elle a été utilisée pour accélérer la destruction des formations sociales qui ont donné naissance à l’agriculture, et avec elles de l’abondance des variétés végétales qu’elles avaient développées au cours des millénaires.

Aujourd’hui, nous assistons au remplacement du concept de gène, qui reste une idée scientifique instable, par des notions plus sophistiquées d’héritage dans lequel de nombreux types de causes et de facteurs internes et externes agissent à la fois de concert et en contradiction. L’ancienne idéologie génétique perdure cependant sous la forme d’appels de plus en plus pressants à manipuler génétiquement nos aliments et nos enfants. Les citoyens du monde entier, surtout au Mexique, résistent à ces attaques contre leur mode de vie, en réclamant le maintien des interdictions existantes sur les cultures d’OGM et l’adoption de nouvelles interdictions sur les OGM. Ce n’est qu’en retirant la science biologique des intérêts des entreprises et en contrôlant ses utilisations que nous pourrons faire en sorte que notre patrimoine intellectuel collectif renforce l’autonomie de l’humanité au lieu de la diviser.

Cet article a été publié dans Monthly Review vol. 69, issue 06, novembre 2017.

Footnotes

  1. Stephen Jay Gould et Richard C. Lewontin, « The Spandrels of San Marco and the Panglossian Paradigm : A Critique of the Adaptationist Programme » , Proceedings of the Royal Society of London B 205 ( 1979 ) : 581–98.
  2. « Top Researchers Back Suspended Lab Whistleblower » , Guardian, 12 février 1999 ; Rex Dalton, « Ecologist Sues for Lost Tenure After Transgene Controversy » , Nature 434 ( 2005 ) : 945.