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De la classe à la race

Todd Cronan

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— 1 octobre 2018

« Les péchés de Brecht ont été révélés pour la première fois après la prise du pouvoir par les nazis », écrit Hannah Arendt dans Vies politiques (1968). Ce sont les « classiques » marxistes qui « ne lui ont pas permis de reconnaître ce qu’Hitler a fait en réalité ».

En 1935 ou 1936, Hitler a liquidé la faim et le chômage ; ainsi, pour Brecht, scolarisé dans les « classiques », il n’y a plus de raison de détester Hitler. En cherchant cette raison, il aurait simplement refusé de reconnaître ce qui était évident pour tout le monde, à savoir que les personnes réellement persécutées n’étaient pas des travailleurs mais des Juifs, que c’était la race, et non la classe, qui comptait. Il n’y avait pas une ligne dans Marx, Engels ou Lénine qui traitait de cela, les communistes l’ont nié (ce n’était qu’un prétexte des classes dirigeantes, disaient-ils) et Brecht, refusant catégoriquement de « se faire sa propre idée », s’est aligné 1.

Il ne fait aucun doute que la capacité d’Adolf Hitler à assurer le plein emploi posait un énorme problème pour les théoriciens marxistes. Si la faim et le chômage étaient le pivot de l’action révolutionnaire, la satisfaction par le nazisme de ces exigences humaines de base (pas de famine, pas de révolution) exigeait une sorte de réinterprétation radicale des catégories marxistes (la solution de l’École de Francfort) ou, pour Arendt, un refus total du projet. Le résultat a été le même : le remplacement des catégories économiques par des catégories politiques. L’histoire et les conséquences de ce remplacement sont le sujet de cet essai.

Friedrich Pollock dans son travail « Le Capitalisme d’État : possibilités et limites » de 1941 (le document canonique de l’École de Francfort sur l’économie politique) revendique l’idée que « le capitalisme pourrait être en mesure de satisfaire tous les besoins élémentaires »2. Et si c’est le cas, se demande Pollock, qu’est-ce qui différencie le « socialisme du capitalisme » ?

Le contrôle gouvernemental de la production et de la distribution permet d’éliminer les causes économiques des dépressions, les processus destructeurs cumulatifs et le chômage du capital et du travail. On peut même dire que sous le capitalisme d’État, l’économie en tant que science sociale a perdu son objet. Les problèmes économiques au sens traditionnel n’existent plus lorsque la coordination de toutes les activités économiques est effectuée par un plan conscient au lieu des lois naturelles du marché 3.

Pour Pollock, une économie consciemment planifiée rendait obsolète l’étude de l’économie. L’économie, telle qu’elle était définie par la tradition libérale, traitait des « conséquences involontaires de l’action humaine » et cherchait à trouver les « modèles et régularités involontaires » qui émergeaient lors de l’achat et de la vente4. Le problème était que Pollock n’était pas un théoricien du libre marché, il était marxiste, et l’élimination des « conséquences involontaires » – une économie parfaitement planifiée – faisait désormais partie du problème.

Max Horkheimer, ami de Pollock et collègue à l’École de Francfort, a observe également comment une économie planifiée totalitaire donnait une image inversée de la liberté : « L’anonymat du marché s’est transformé en planification, mais au lieu de la libre planification d’une humanité unie, c’est la planification astucieuse des ennemis de l’humanité 5. » Si les problèmes économiques avaient été résolus, le socialisme avait sans doute atteint l’un de ses objectifs fondamentaux. Qu’est-ce qui avait pu mal tourner ?

Bien que le nazisme semblât avoir aboli à la fois le marché et la propriété privée (comme l’a fait remarquer Pollock), ses conséquences sont tout sauf émancipatrices. Même si la production sous les nazis était orientée vers l’usage plutôt que vers l’échange de marchandises, cette réalité ne servait pas « les besoins des hommes libres dans une société harmonieuse » mais aboutissait à l’asservissement. Comme l’affirme Moishe Postone, « c’est le point décisif » pour Pollock, une économie planifiée mais non socialiste6. Pollock a souligné que le capitalisme d’État possédait de nouvelles formes d’antagonisme, mais manquait de contradiction immanente. La conséquence générale du changement de situation sous le capitalisme d’État était que « le motif du profit est remplacé par le motif du pouvoir »7. C’est le remplacement du profit par le pouvoir qui définit l’importation durable de l’analyse de Pollock. C’est ce que Postone veut dire lorsqu’il écrit que l’approche de Pollock a attiré l’attention sur la « nécessité de localiser structurellement la contradiction sociale d’une manière qui va au-delà des considérations de classe » (« CSE », p. 180).

Mais comme je veux le montrer ici, l’idée que le marché, la propriété privée et le profit ont été éliminés par les nazis (ou l’Union soviétique ou le New Deal) était très controversée. Et alors que l’argument situé au-delà des classes s’est certainement répandu dans les années 1960 et après, il y a eu de fortes alternatives pendant toutes ces années si on se donne la peine de se renseigner (« CSE », p. 172).

Arendt est un exemple du passage « généralisé » de l’économie à la politique. Elle en était arrivée à la même conclusion que Pollock, même si elle n’avait jamais vraiment étudié son œuvre. La surimposition, l’inflation et la dévaluation de la monnaie étaient les modes dominants d’un État d’expropriation dans les « pays capitalistes modernes », tandis qu’en Russie, le « socialisme d’État, qui revient au même que le capitalisme d’État » est défini par « l’expropriation totale ». Le processus d’expropriation requiert « des institutions juridiques et politiques indépendantes des forces économiques et de leur automatisme » pour faire appliquer ou modifier cette situation8. Ce que Arendt et l’École de Francfort en sont venus à reconnaître, c’est que l’« autonomie du politique » signifiait spécifiquement un détournement de l’analyse de classe. Dans la formulation influente d’Arendt, la politique elle-même était identifiée à « la race », et non à « la classe ».

Au moment où Pollock écrivait State Capitalism, l’École de Francfortse lançait dans une étude massive (1 400 pages au total) sur « L’antisémitisme chez les travailleurs américains »9. Pollock a dirigé l’étude sur la main-d’œuvre et s’est occupé du travail quotidien tandis qu’Adorno a effectué l’analyse qualitative. Il ne faut pas oublier que les travailleurs américains étaient la cible principale de l’enquête de l’École de Francfort aux États-Unis au moment où les fascistes progressaient à travers l’Europe. Ce ne sont pas les grands industriels qui ont retenu leur attention.

Comme le fait remarquer Mark Worrell (sans ironie) « c’est quasiment seule que l’École de Francfort a entrepris une série de projets de recherche sur le cœur et l’esprit des ouvriers européens et américains »10. Elle a bien été la seule. Dans les années 1940, l’École de Francfort était à l’avant-garde de l’étude des relations de pouvoir au sein d’institutions ostensiblement progressistes. L’étude a prouvé que « les préjugés anti-juifs sont omniprésents chez la grande majorité des personnes interrogées ». Ce n’était pas seulement le fait de syndicats carrément racistes, mais c’était quelque chose de beaucoup plus profond qui bouillonnait sous la surface. « Ce qui compte, ce n’est pas vraiment l’hostilité ouverte et active envers les Juifs, ces agitateurs peuvent être repérés et neutralisés », expliquent les auteurs. Mais plutôt « la menace… c’est le préjugé lui-même », ce qui était beaucoup plus difficile à surmonter (cité dans « AS », p. 423).

Dans le discours d’ouverture de l’étude sur les travailleurs, les auteurs ont observé que la main-d’œuvre européenne avant Hitler « était évidemment plus immunisée contre les préjugés antisémites que la main-d’œuvre américaine aujourd’hui ». C’était d’autant plus effrayant que le « totalitarisme a réussi à éviter ou à réduire la résistance des travailleurs européens » de manière très rapide et totale. Et si les travailleurs américains étaient « bien plus facilement influencés par les préjugés raciaux », comment pourraient-ils constituer un « rempart contre le totalitarisme » ? (cité dans « AS », p. 423). C’était le genre de questions que la « primauté de la politique » semblait nécessiter. La théorie du capitalisme d’Etat a montré comment la race pouvait devenir un modèle alternatif à l’économe et s’est avérée applicable tant aux Etats-Unis qu’à l’Europe.

Il convient de noter que même à l’hiver 1942, Horkheimer s’opposait vivement à l’étude sur le travail et était « enclin à l’abandonner complètement », disant à Pollock qu’il était « idiot » de la poursuivre11. L’attitude de Horkheimer changea en 1943 lorsqu’il écrivit avec Adorno les thèses « Eléments d’Antisémitisme » pour La Dialectique de la Raison12. Horkheimer et Adorno y expliquent (dans la deuxième thèse) que les « explications rationnelles, économiques et politiques » peuvent nous donner des éléments importants mais ne peuvent endiguer la marée de l’antisémitisme « puisque la rationalité elle-même, par son lien avec le pouvoir, est submergée dans la même maladie ». Parce que le pouvoir détermine l’économie, le pouvoir affecte les « persécuteurs et les victimes » dans le cadre du « même » cycle de la raison et du déraisonnable13.

Avec l’avènement de ce mode d’analyse immensément influent (les origines de l’intersectionnalité elle-même) Horkheimer renverse effectivement sa position, celle partagée par Brecht, avec quelques années d’avance. Dans un écrit de 1939, Horkheimer a observé tristement que pour comprendre l’antisémitisme, il fallait « considérer les tendances au sein du capitalisme », et que quiconque « ne veut pas parler du capitalisme » ne « doit pas parler du fascisme »14. Comme l’a fait remarquer Dan Diner à propos de cette fameuse phrase : « Jamais un passage du travail d’Horkheimer n’a été si souvent utilisé »15. Comme pour l’analyse de Brecht, Diner note que les revendications de Horkheimer sont « tout à fait en accord avec les sentiments et les convictions qui prédominaient dans la gauche de l’époque ».

L’École de Francfort a échangé un modèle d’exploitation du capitalisme contre un modèle de domination.

C’est Horkheimer et Adorno qui ont modifié la nature même de l’argumentation politique à gauche après 1940. Ils ont ouvert la possibilité au sein du marxisme de voir les classes comme une question de pouvoir, de domination, plutôt que d’économie (les Juifs n’étaient pas une catégorie définie par l’exploitation économique). Et une fois que cette possibilité a été soulevée, elle est devenue le mode d’analyse dominant de la gauche en général. En d’autres termes, c’était l’outil que la gauche cherchait depuis le début pour aller « au-delà » du marxisme.

Pour Arendt, l’incapacité présumée de Brecht à comprendre la race s’est traduite par un déclin précipité de sa qualité artistique. Comme Brecht ne voyait tout simplement pas le racisme, son travail a sombré dans une propagande vide. La pièce Grand-peur et misère du Troisième Reich (1938) serait pleine de « mensonges » et de « prose rigide » (« Vies politiques », p. 243). Voici, par exemple, un dialogue ostensiblement douteux de l’épisode « La femme Juive ». La femme prépare sa fuite d’Allemagne et fait ses adieux à son mari médecin:

En ce moment, je pense souvent à quelque chose que vous m’avez dit il y a des années, comment certaines personnes avaient plus de valeur que d’autres, si bien qu’un groupe a reçu de l’insuline quand ils sont devenus diabétiques et les autres non. Et c’est quelque chose que j’ai compris, malgré mon idiotie. Eh bien, maintenant ils ont créé une nouvelle classification [ neue Einteilung ] du même genre, et cette fois je fais partie des moins que rien. Ça m’apprendra16.

Son idiotie était d’approuver les anciennes classifications entre les méritants et les indignes ; son idiotie était de croire que son mari n’était pas l’auteur de ces classifications, y compris de la dernière sur les Juifs et les Aryens. Le fait que l’antisémitisme était une « nouvelle classification » politiquement expéditive a conduit des écrivains comme Frank Dietrich Wagner à y trouver l’angle mort désastreux de Brecht. « L’antisémitisme n’était qu’une forme de stratégie politique pour Brecht », écrit Wagner. Pour Brecht, « l’antisémitisme et le racisme, qui sont au cœur de l’idéologie fasciste, étaient des concepts étrangers […] depuis le début, et restaient incompréhensibles. »17

Au moment où Adorno rédigeait son rapport sur l’antisémitisme, jamais les Etats-Unis n’avait été aussi équitables sur le plan économique

Les arguments contre Brecht sont généralement formulés en fonction de cet argument « central » par opposition à l’argument périphérique. Le but de mon analyse, bien sûr, n’est pas de placer l’économie au centre et la race à la périphérie, une vision difficilement soutenable du nazisme et que Brecht n’avait pas, mais de voir comment Brecht a pensé la race et la classe (ainsi qu’une série de marxistes travaillant dans les années 1920 et 1930) d’une manière qui devrait être plus centrale dans les façons actuelles d’aborder le problème.

L’antisémitisme pour Brecht n’était pas « juste une forme » de politique, il détenait la clé pour comprendre les nouvelles règles d’exploitation. « Quiconque parle de l’Allemagne devient un devin des mystères », écrit Brecht dans une note pour Grand-peur et misère du IIIe Reich. Mais ce n’était un mystère que pour la bourgeoisie. Il se demande pourquoi :

les gens trouvent la persécution des Juifs, par exemple, si exaspérante, parce que cela semble être un excès tellement « inutile ». Ils considèrent qu’il s’agit de quelque chose d’étranger, sans rapport avec ce qui se passe vraiment. Selon eux, les pogroms ne sont pas essentiels à la conquête des marchés et des matières premières et peuvent donc être supprimés.

Ils ne comprennent pas que la barbarie en Allemagne est une conséquence des conflits de classes et ne peuvent donc pas saisir le principe fasciste qui exige que les conflits de classes soient convertis en conflits raciaux 18.

Le principe de la conversion de la classe en race n’est pas une préoccupation directrice de Grand-peur et misère, mais elle est au cœur de la pièce qu’il a achevée juste avant. Têtes rondes et têtes pointues possède un sous-titre (Pauvres gens ne sont pas riches : conte noir) très révélateur. Je ne reviendrai pas sur l’histoire tortueuse du développement des Têtes rondes (commencée en 1931 et achevée en 1938 seulement, avec une représentation à Copenhague en novembre 1936) mais je mentionnerai simplement qu’il s’agit d’une adaptation de Mesure pour mesure de William Shakespeare, que Brecht décrit comme étant « sa pièce la plus progressiste » et aussi « la plus philosophique ». Le titre est destiné à signaler l’arbitraire, mais aussi l’efficacité de la « nouvelle classification » qui régit cette fable politique.

Le prologue commence avec le directeur du théâtre qui présente l’écrivain Bert Brecht qui a parcouru le monde et a été témoin des choses les plus choquantes.

Directeur de théâtre : Il a vu l’homme blanc combattre l’homme noir,
Un jaune en terrasser un autre pourtant plus grand que lui,
Un Finlandais jeter la pierre à un Suédois,
Un homme au nez camus frapper un nez crochu.
Notre auteur s’est enquis des causes du conflit :
Eh bien, en ce moment, tous les pays reçoivent
La visite du grand distributeur de crânes,
Sauveur providentiel. Il a les poches pleines
De nez de toutes formes, de peaux de toutes teintes ;
Grâce à quoi il sépare les amis, les fiancés.

Tout dépend ici-bas du crâne qu’ont les gens !
C’est pourquoi, sa distribution faite, on tient compte
Des cheveux et des peaux et des formes de nez.

Alors, il dit : « Je vois bien une différence,
Mais elle est bien plus grande que celle des crânes,
Elle laisse des traces autrement profondes,
C’est elle qui décide du bonheur des gens
Et je vais vous la dire sans tarder :
C’est la différence entre pauvres et riches.
Restons-en là, je crois, et convenons
Que je vous écrirai un apologue
Où je démontrerai à chacun que c’est bien
De cette différence-là que tout dépend.» 19

Ce que cet apologue montre, c’est comment les pauvres « avalent » tous les « mythes des dirigeants selon lesquels la santé raciale / Résoudrait les inégalités de richesse » (« RH », p. 111–12). (Ou le mythe selon lequel la diversité raciale résoudrait aussi bien le problème ?). Des agriculteurs anonymes apparaissent en cours de route pour condamner les nouvelles classifications. « Le Seigneur et le locataire devraient s’unir, disent-ils, / Et pourquoi cela ? Parce que nos têtes sont rondes ! / Mais c’est lui qui touche le loyer, et c’est moi qui dois le payer ! / C’est pourtant clair, ce raisonnement est absurde ! » (« RH », p. 31). Avant que les paysans ne se divisent en têtes rondes et pointues, ils reconnaissent de façon fugitive « qu’une seule chose compte : riche ou pauvre ! » Deux femmes voient l’écriture sur le mur et saisissent la morale principale de la pièce : « Nous étions unis par nos malheurs / Mais maintenant la forme de notre tête fait de nous des ennemis amers » (« RH », p. 32).

Brecht a donné un bref aperçu de l’histoire pour la production de la pièce à Copenhague :

Au pays du Yahoo, la révolte gronde. La situation économique est mauvaise et les propriétaires augmentent sans cesse les loyers, précipitant les fermiers et leurs familles dans la misère. Ceux-ci ont joint leurs forces et se rassemblent sous le nom de « la Faucille ». Un certain Ibérine suggère au vice-roi, qui est lui-même propriétaire, que l’opposition des agriculteurs pourrait être perturbée par une nouvelle division de la population en Têtes rondes [ ou Tchouques ] et Têtes pointues [ ou Tchiches ], et par la persécution des têtes pointues, qui doivent être désignées comme les ennemis de Yahoo. Le vice-roi délègue le pouvoir au seigneur Ibérine. [ « T », p. 304–05 ]

La principale réalisation de la « nouvelle division » d’Ibérine entre les Têtes rondes et les pointues est la « dispersion et la défaite » de la Faucille. L’agriculteur Callas est prêt à rejoindre la Faucille mais quand son propriétaire tchouque De Guzman est arrêté, il se contente d’« exproprier à son profit » deux de ses chevaux et de quitter l’organisation collective. Ibérine permet ces actes individuels de rétribution, mais dès que la Faucille est vaincue, il exige la restitution des biens et le retour du travailleur (nouvellement catégorisé) sur ses terres, ce que Callas voit alors comme une condamnation à mort.

La scène 11 réintroduit le vice-roi après qu’Ibérine a accompli son travail, c’est-à-dire la division. Un ministre du gouvernement interroge Ibérine sur ses « principes concernant les Tchouques et les Tchiches » et réplique que ce qui compte vraiment, c’est que « cette Faucille, / Emblème de la rébellion et des troubles, / Est maintenant bannie à jamais de votre terre / Et de votre capitale » (« RH », p. 113). La politique raciale d’Ibérine est révélée pour sa valeur purement instrumentale, c’est une arme dans la guerre des classes. Et maintenant avec « la paysannerie… bel et bien intimidée », les propriétaires sont libres de « passer à la suite ».

C’était le but depuis le début. L’expansion impérialiste exige une armée et une force de travail flexibles. Le royaume a besoin « d’espace pour grandir, sinon il va bientôt se flétrir », si bien que les préparatifs de guerre ont commencé contre « Notre vieil ennemi ancestral… Une nation craintive, peuplée de têtes pointues » (« RH », p. 110). À la fin de la pièce, il est révélé que la nouvelle tâche d’Ibérine est d’« enseigner » aux paysans le « péril étranger » de la nouvelle catégorie des Têtes pointues (« RH », p. 110).

Cette allégorie du national-socialisme n’a pas de sens. Si Ibérine est Hitler, alors la suggestion qu’il est de connivence avec les propriétaires terriens juifs (les Tchiches) pour vaincre les socialistes de la classe ouvrière (les Tchouques) est complètement absurde. Mais Brecht s’est efforcé d’éviter toute interprétation de la pièce dans ce sens. Il a insisté auprès de son metteur en scène danois sur le fait que la pièce « n’a pas pour but de provoquer une discussion sur la question juive ». Il se défend dans une lettre adressée au directeur :

Elle ne le ferait que si elle dépeignait les souffrances injustifiées des Juifs. Ce qu’elle montre, c’est que le « facteur juif » ne joue aucun rôle dans la manière dont le national-socialisme (et d’autres systèmes réactionnaires, par exemple le tsarisme, le pilsudskyisme, etc.) exploite la question de la race de façon politique. Le public ne dira pas : « les Têtes Pointues sont bonnes ou mauvaises », « elles sont traitées avec justice ou injustement » ; il dira plutôt : « il n’y a pas vraiment de différence… » Tout ce qui a trait aux Juifs est évité. Après dix minutes, les spectateurs ne verront que des têtes rondes et des têtes pointues et riront, comme si le nouveau gouverneur avait sérieusement divisé la population en cyclistes et en piétons… Il n’y a pas une seule chanson sur la question raciale, nous n’y pensions tout simplement pas. En tant que socialiste… Je ne m’intéresse pas à la question raciale en tant que telle20.

Il est vrai que rien dans la pièce n’indique que les Tchiches sont maltraités (ce qui évidemment empêche toute analogie avec les Juifs). En effet, la différence entre les Tchiches et les Tchouques n’est que de quelques lettres, suggérant le caractère arbitraire de la distinction. L’extrême fragilité des classifications (le cycliste opposé au piéton) reflète le vide des catégories raciales en général et vise à montrer, à écarter la catégorie des races pour illustrer ses objectifs. L’enjeu était le sentiment de Brecht qu’il n’y a « pas de différence réelle » entre ceux qui font du vélo et ceux qui marchent, il n’y a pas de distinction réelle, c’est-à-dire, « entre le blanc et le noir ».

Bien qu’on l’ait rarement remarqué, c’est spécifiquement à la lumière de cette analyse de la race que Brecht a formulé la notion de Verfremdung [ distanciation, ndlt ], sa technique esthétique de base. Comme l’écrit John Willett, l’appellation « têtes rondes » marque la « première fois que Brecht applique la théorie du “ Verfremdung ” à son propre travail »21. Éloigner le public de ses attachements empathiques envers des personnages et événements spécifiques, éloigner une catégorie liée à l’empathie (c’est-à-dire historique, émotionnelle et non biologique) comme la race, c’était rediriger l’attention vers ce qu’elle obscurcit : la classe.

C’est dans les notes de la pièce que nous en apprenons plus sur Verfremdung, un sentiment censé déclencher le rire. Le rire est provoqué chaque fois que l’on est tenté de porter un jugement empathique sur la bonté ou la méchanceté des personnages exposés. Comme l’affirme Brecht, l’utilisation de la forme parabolique était un effort pour « permettre et encourager le public à tirer des conclusions abstraites » d’une situation qui semblait exiger (ou extorquer) leur empathie. Le conseiller du vice-roi utilise cela pour soutenir la « Grande découverte » de la race par Ibérine. « Car Ibérine sait bien / Que peu versé dans l’abstraction, le peuple cherche, / Au fond de sa misère et de son impatience / À mettre sur ses maux un nom et un visage » (« RH », p. 12). Permettre au public de penser de manière abstraite, de penser en dehors de l’immédiateté du sentiment, c’est l’aider à voir à travers la cause trop familière des conditions structurelles qui ont produit les catégories raciales au départ (voir « T », p. 306).

La principale aboutissement de la « nouvelle division » entre les têtes rondes et les pointues est la « dispersion et la défaite ».

Brecht a fait l’objet de nombreuses critiques, même parmi ses collègues, concernant sa pièce des Têtes rondes. Il a répondu à deux objections soi-disant « insidieuses ». Premièrement, il a affirmé l’idée que « les Aryens ont des caractéristiques raciales visiblement (et anatomiquement) différentes de celles des Juifs »22. Brecht était ambigu sur cette question. Dans le prologue, par exemple, il oscille entre les caractéristiques physiques (nez retroussé et crochu), les différences nationales (suédois et finlandais) et les préférences triviales (le vélo contre la marche, comme il le dit dans sa lettre). En réponse à l’objection concernant les différences physiques, Brecht pensait qu’il ne rendrait pas service aux « nègres opprimés aux États-Unis » si quelqu’un exigeait l’égalité pour eux en affirmant que les nègres étaient en fait « blancs » 23. Loin d’être insidieuse, cette objection va dans la bonne direction. Brecht était simplement imprécis lorsqu’il ne remarquait pas, ou tout simplement qu’il ne se souciait pas de remarquer, la différence entre les cyclistes et les piétons d’une part, et les nez retroussés et crochus d’autre part.

Deuxièmement, on lui a dit que sa pièce ne pouvait pas dépeindre le fascisme à cause de son cadre agraire (Brecht a déplacé les lieux de Vienne, en Bohême, au Pérou, et finalement à une terre fictive de « Yahoo », une référence à Swift). Dans sa réponse à cette accusation, il a affirmé que son but était de « dépeindre le racisme » et non le fascisme ou un système politique particulier. Le racisme est « utilisé pour tromper le peuple, pas seulement par le fascisme allemand… mais aussi par d’autres gouvernements réactionnaires, et ce depuis des temps immémoriaux (autrefois en Pologne et en Arménie, en Amérique, etc.). »24

L’utilisation de longue date de la race comme outil capitaliste est claire dans l’ouverture du chapitre « Administration classique d’une province » dans Les Affaires de Monsieur Jules César. Dans ce chapitre, un propriétaire réfléchit sur deux formes de nationalisme : antagoniste et compétitif. Il explique comment il essaie de « garder les nationalités unies. Il aurait été impossible de le faire il y a vingt ans. Il fallait les mélanger, pour maintenir l’antagonisme. C’était une époque troublée. Aujourd’hui, j’obtiens de très bons résultats avec les équipes régionales. Elles vont jusqu’à s’affronter par fierté nationale. »25 Antagoniste ou compétitif, le procédé est identique, qu’il s’agisse de nation ou de race, lorsque le but est de produire les résultats (économiques) souhaités par la concurrence interne parmi les exploités.

L’échec supposé de l’analyse marxiste du racisme était juste assez, ou plus que suffisant, pour qu’un nouveau mode d’analyse s’impose à gauche.

D’après moi, ce qui est en jeu dans cet épisode perdu dans l’histoire de l’art et de la théorie marxiste, c’est le lien directe entre le démantèlement du projet marxiste dans son ensemble et l’insuffisance de l’analyse sur l’antisémitisme (ne pas reconnaître l’engagement d’Hitler envers le racisme en plus de la guerre des classes). Il ne s’agissait pas simplement d’une question d’emphase erronée (pour mettre la question en des termes très sous-estimés) ; tout le mode d’analyse semblait corrompu. C’est cette erreur des marxistes (de ne pas mettre le racisme au « cœur » de leur analyse) qu’une autre gauche (antiraciste mais aussi anticlasse, basée sur l’identité, mais sceptique à l’égard des arguments économiques) avait attendue patiemment.

Ce fut l’ouverture cruciale et déterminante pour une nouvelle gauche post-marxiste. L’échec supposé de l’analyse marxiste du racisme était juste assez, ou plus que suffisant, pour qu’un nouveau mode d’analyse se définisse à gauche. C’est aussi une leçon sur la fascination actuelle pour l’intersectionnalité. La fantaisie d’une politique progressiste telle que définie par l’intersection de la classe, de la race et du sexe a peu de rapport avec l’histoire de l’analyse antiraciste ou de la polémique. C’était toujours, comme le disait Arendt, « la race, pas la classe » qui était en jeu ; Arendt et les théoriciens de l’École de Francfort après 1940 ont bien profité du fait que l’orthodoxie marxiste était incapable de voir à quel point l’antisémitisme était central pour le national-socialisme.

Au cours de l’été 1940, un peu plus d’un an avant l’arrivée de Brecht à Los Angeles, Horkheimer et Adorno ont changé d’avis sur l’étude de l’antisémitisme. Quelques mois auparavant, fin 1939, Horkheimer a pu écrire que « parler de la race est superficiel » au sein du national-socialisme et a analysé notoirement l’antisémitisme en des termes très similaires à Brecht dans son fameux écrit « The Jews and Europe » publié dans le Zeitschrift de l’institut en décembre 1939 (un essai que Horkheimer a omis dans son recueil).

En 1940, l’année où State Capitalism de Pollock a été écrit, les choses avaient changé et Horkheimer et Adorno ont commencé à les voir sous un autre jour. « Je n’arrête pas de penser au sort des Juifs », écrit Adorno à Horkheimer en août 1940. C’est ici qu’Adorno offre une redéfinition cruciale des termes marxistes : « Il me semble souvent que tout ce que nous avions l’habitude de voir du point de vue du prolétariat s’est concentré aujourd’hui avec une force effrayante sur les Juifs. » Les Juifs, sont venus remplacer le prolétariat dans le sens où ils sont devenus ceux qui « sont maintenant à l’opposé de la concentration du pouvoir » (cité dans « AS », p. 422). Rolf Tiedemann a saisi la centralité de cette idée dans la pensée d’Adorno : « Ces paroles […] nous donnent la clé de la pensée d’Adorno à partir de 1940. » 26 Ce virage marque le passage, au sein de l’École de Francfort, d’un modèle d’exploitation à un modèle axé sur la domination, ce que je décris ici plus spécifiquement comme le passage de la classe à la race.

La rencontre de Brecht avec l’École de Francfort s’est produite au moment où les allégeances sont passées de l’exploitation à la domination, du prolétariat aux Juifs, de la classe à la race, dans l’œuvre d’Adorno et Horkheimer. En septembre 1942, Adorno dit à ses parents que Brecht fait partie d’un « cercle restreint » de personnes qu’ils voient régulièrement (Brecht est arrivé à Los Angeles en juillet 1941, Adorno en novembre)27. Lorsque Brecht a connu Adorno, Horkheimer, Pollock et Marcuse, l’institut était au beau milieu d’une bataille acharnée avec les membres de l’institut à New York. Au centre de ces discussions se trouvaient des analyses concurrentes du national-socialisme, le récit de Franz Neumann sur le « capitalisme totalitaire monopoliste » et le « capitalisme d’État » de Pollock28.

Entrer dans les détails de l’argument de Neumann dans son monumental Behemoth : The Structure and Practice of National Socialism, 1933–1942 serait beaucoup trop long. La première édition parue quelques mois après le « Capitalisme d’État » de Pollock et était en grande partie un contrepoids aux revendications de Pollock, qu’il avait suivies tout au long de son développement. Neumann s’en est pris directement à Pollock dans le premier chapitre de la deuxième partie de Behemoth, « L’économie sans économie ? ». Comme Pollock, Neumann observe que le plein emploi était un grand « cadeau fait aux masses », mais insiste sur le fait que c’était bien le « seul » et que le « cycle économique n’a pas pris fin » et que le « système économique n’a pas été libéré des périodes de contraction » (« B », p. 431).

En d’autres termes, loin de la stabilité, la crise était imminente au sein de l’État national-socialiste. Dans une lettre à Horkheimer, Neumann n’a pas hésité à s’en prendre aux revendications de Pollock : « Pendant une année entière, je n’ai fait qu’étudier les processus économiques en Allemagne, et jusqu’à présent, je n’ai pas trouvé la moindre preuve que l’Allemagne se trouve dans une situation qui ressemble de près ou de loin au capitalisme d’État » (cité dans « FS », p. 285). Bien que Horkheimer ait approuvé la critique de Neumann, il a néanmoins insisté, dans un élan de logique floue, sur le fait qu’il ne pouvait pas se libérer « de l’opinion d’Engels selon laquelle la société s’oriente précisément vers cela. Je dois donc supposer que l’approche d’une telle période nous menace encore très probablement. Et cela me semble prouver dans une large mesure la valeur de la construction de Pollock en fournissant une base de discussion sur un problème d’actualité, malgré toutes ses déficiences » (cité dans « FS », p. 285).

En octobre 1941, Horkheimer a fait pression pour le retrait de Neumann de l’institut et un an plus tard, Pollock lui a annoncé qu’il devait partir. Selon Wiggershaus, « Pollock exigeait que Neumann signe une déclaration dans laquelle il renoncerait à toute prétention à l’égard de l’Institut après le 30 septembre 1942 » (« FS », p. 293). Neumann a quitté l’institut et s’est rapidement joint au Bureau des services stratégiques. En 1943, Marcuse, qui restait proche de Neumann, fut persuadé d’accepter la « construction » du capital d’État de Pollock et de rejeter publiquement les thèses de Neumann. L’échec (ou la suppression) du récit de Neumann a été un moment déterminant dans l’histoire de l’École de Francfort et, plus important encore, dans l’histoire de la pensée progressiste sur les relations entre la classe et la race (voir « FS », p. 280-91).

Arendt a explicitement attaqué Brecht et Neumann dans Les Origines du totalitarisme sur la façon dont ils différencient celui qui gouverne et celui qui est gouverné. « L’isolement des individus atomisés ne fait pas que fournir une énorme base pour un régime totalitaire, il est transporté jusqu’au sommet de l’ensemble de la structure. »29 Horkheimer et Adorno soutenaient également que « les dirigeants fascistes étaient fondamentalement les mêmes que les masses qu’ils dirigeaient »30. Horkheimer et Adorno offraient une lecture contre-freudienne de l’identité du gouverneur et du gouverné : « le dirigeant ne représente plus tant le père que la projection monstrueusement élargie de l’ego impuissant de chaque individu. » Le nouveau dirigeant incarne le pouvoir en vertu de l’existence d’« espaces vides » où les « individus en déchéance » se trouvent et sont « récompensés pour leur déchéance ».

Horkheimer et Adorno constatent que Chaplin « avait mis le doigt sur quelque chose d’essentiel » dans Le Dictateur, où le barbier et le dictateur étaient joués par la même personne.

Horkheimer et Adorno constatent que Chaplin « avait mis le doigt sur quelque chose d’essentiel » dans Le Dictateur, où le barbier et le dictateur étaient joués par la même personne31. En d’autres termes, la chose essentielle que Chaplin a pointée du doigt était le capitalisme d’État, la théorie selon laquelle la domination frappe aussi bien les riches que les pauvres. Sous le capitalisme d’État, il n’y avait plus de différence entre le bas et le haut, entre le prolétariat et la bourgeoisie, entre les gouvernés et le gouverneur. Brecht, comme Neumann, a préféré une notion de « monopole d’État », qui était truffée de contradictions internes et dont l’effondrement était imminent (« J », p. 73).

La question que Brecht posait sans cesse à l’École de Francfort était de savoir comment le capitalisme d’État pouvait échouer. Dans son Arbeitsjournal de juillet 1943, Brecht commente l’arrestation de Benito Mussolini à la suite de l’invasion américaine de l’Italie. Il interrogeait Adorno et « un autre tui » (sa façon d’appeler les « intellectuels » de gauche dont les idées autorisent l’idéologie capitaliste) sur ce qu’il adviendrait de « leur économiste Pollock, qui prévoyait un siècle de fascisme, croyait en l’économie planifiée de la bourgeoisie allemande, etc. » Brecht a vu que pour l’institut, la chute de Mussolini « ne prouve rien » ; l’État a su absorber toutes les contradictions. Pour Brecht, c’était le début de la fin pour le fascisme (« J », 287). Après tout, le fascisme était un monstre, un « non-État, un chaos, une situation d’anarchie et de désordre » qui pouvait s’effondrer à tout moment32. Brecht voyait le renversement de Mussolini comme un signe et il pensait voir une lueur de prise de conscience dans les yeux de ses amis de l’institut.

Ils sont tous étonnés de la facilité déconcertante avec laquelle la bourgeoisie italienne a rejeté son « dictateur » et dissous toutes les institutions fascistes « omniprésentes », etc. alors qu’il y a un an [ Brecht fait référence aux « séminaires sur les besoins » auxquels il a assisté pendant l’été 1942 ], lorsque j’ai expliqué que d’après moi, ce qu’il y avait en Allemagne n’était rien de plus qu’une économie de guerre superficielle avec très peu de coordination réelle et une intervention très ténue de l’État dans l’économie, j’ai eu droit à des froncements de sourcils. (« J », p. 287)

Brecht s’est trompé lorsqu’il interprète l’étonnement et les sourcils levés comme des signes de prise de conscience. Il s’est trompé en pensant qu’ils s’étaient rangés à sa façon de voir les changements historiques. Pour Adorno, tout dans la chute du fascisme indiquait son triomphe au niveau de l’administration psychique de ses victimes.

Dans une lettre à ses parents, Adorno a raconté la soirée avec Brecht d’une façon bien différente. L’arrestation de Mussolini a été organisée par « des voyous [ qui ont ] truqué toute l’affaire avec l’intention bien réfléchie de neutraliser l’Italie sans que les Alliés ne l’occupent ». Pour Adorno, le problème n’était pas exactement le truquage de l’événement (à savoir que le changement d’avis des fascistes était fallacieux) mais plutôt que le peuple américain tombait si facilement dans le panneau. Les réactions aux événements politiques font partie de la politique pour Adorno. Et la réaction qui le préoccupait le plus était celle envers les Juifs. C’est ce changement qui signale la transformation de la politique du marxisme en une politique de race.

Bien sûr, les termes marxistes continuent à jouer un rôle fondamental dans leurs écrits, mais l’analyse de classe perd ses fondements. La politique devient une question de perceptions et surtout de perception des Juifs, en particulier en Amérique. Comme il l’expliquait à ses parents quelques semaines avant la chute de Mussolini, « je suis totalement juif, c’est-à-dire que je ne pense qu’à l’antisémitisme 33 ». Les résultats de son immersion juive sont apparus dans la « Rédaction du rapport final » du 1er décembre sur le problème de « l’antisémitisme chez les ouvriers »33. Comme l’explique le rapport, les syndicats « communistes » étaient les pires dans ce domaine. Selon le rapport, « les membres de ces syndicats sont plus fascistes que communistes, et de violentes explosions d’antisémitisme auraient pu être provoquées en soulevant la question ». Le rapport était clair : « l’air est saturé d’antisémitisme ».

Au moment où Adorno rédigeait son rapport, les États-Unis n’avaient jamais été plus équitables économiquement dans leur histoire. En 1944, par exemple, les 90 % du bas gagnaient 67,5 % de la part des revenus, tandis que le 1 % du haut gagnait 11,3 %. Aujourd’hui, le 0,1 % du haut possède autant de richesse que les 90 % du bas. Et alors que l’air a été saturé d’analyses raciales (notamment à la suite des efforts de l’École de Francfort), les syndicats ont décliné, les lois du travail ont été éviscérées et les exploités de toutes sortes sont plus pauvres que jamais.

Footnotes

  1. Hannah Arendt, Vies politiques (Paris, Gallimard 1974) ; mentionné sous l’abréviation « VP ».
  2. Cette phrase est prononcée par Pollock au milieu du séminaire du 28 juillet 1942 « Zu einem Referat über eine Verhältnis von Bedürfnis und Kultur bei Aldous Huxley », dans Max Horkheimer, Gesammelte Schriften, vol. 12, Nachgelassene Schriften, 1931-1949, rédacteur en chef Gunzelin Schmid Noerr (Berlin, 1985), p. 574. Brecht participait alors au séminaire.
  3. Pollock, « State capitalism » dans The Essential Frankfurt School Reader, éd. Andrew Arato et Eike Gephardt (New York, 1982), p. 87.
  4. Friedrich A. Hayek, « The Results of Human Action but not of Human Design », dans Studies in Philosophy, Politics and Economics (Chicago, 1967), p. 97.
  5. Max Horkheimer, « The Jews and Europe », traduit par Mark Ritter, dans Critical Theory and Society : A Reader, rédacteurs en chef Stephen Eric Bronner et Douglas MacKay Kellner (New York, 1989), p. 90.
  6. Moishe Postone, « Critique, State, and Economy », dans The Cambridge Companion to Critical Theory, rédacteur en chef Fred Rush (New York, 2004), p. 172 ; mentionné sous l’abréviation « CSE »
  7. Pollock, « State Capitalism », p. 78.
  8. Hannah Arendt, « Thoughts on Politics and Revolution : A Commentary », dans Crisis of the Republic (New York, 1972), p. 212.
  9. Deux études récentes du projet « Antisémitisme chez la main-d’œuvre américaine » ont fourni un contexte crucial pour ce document peu discuté ; voir Catherine Collomp, « Anti-Semitism among American Labor : A Study by the Refugee Scholars of the Frankfurt School of Sociology at the End of World War II », Labor History 52 (nov. 2011) : 417–39, mentionné sous l’abréviation « AS » ; et Mark P. Worrell, Dialectic of Solidarity : Labor, Antisemitism and the Frankfurt School (Boston, 2008).
  10. Worrell, Dialectic of Solidarity, p. 11
  11. Cité dans Jack Jacobs, The Frankfurt School, Jewish Lives, and Antisemitism (Cambridge : Cambridge University Press, 2015), 194 n. 237.
  12. Voir Jacobs, Frankfurt School, Jewish Lives, and Antisemitism, pp. 74–75, 191.
  13. Horkheimer et Adorno, The Dialectic of Enlightenment : Philosophical Fragments, traduit par Edmund Jephcott, rédacteur en chef Gunzelin Schmid Noerr (Stanford, Calif., 2002), pp. 139, 140.
  14. Horkheimer, « The Jews and Europe », p. 77.
  15. Dan Diner, « Reason and the ’’Other’ : Horkheimer’s Reflections on Anti-Semitism and Mass Annihilation », dans On Max Horkheimer : New Perspectives, rédacteurs en chef Seyla Benhabib, Wolfgang Bonss et John McCole (Cambridge, Mass., 1993), p. 338.
  16. Brecht, Fear and Misery of the Third Reich, dans Collected Plays, traduit par Willett, rédacteur en chef Tom Kuhn et Willett, 8 volumes, (Londres, 2001), 4 : 163 ; traduction modifiée.
  17. Cité dans Voigts, « Brecht and the Jews », p. 109.
  18. Brecht, « Texts by Brecht », dans Collected Plays, 4 : 323, 324 ; mentionné sous l’abréviation « T ».
  19. Brecht, Round Heads and Pointed Heads, or Money Calls to Money, dans Collected Plays, 4 :3–4 ; mentionné sous l’abréviation « RH ».
  20. Brecht, Letters, 1913–1956, traduit par Manheim, rédacteur en chef Willett (New York, 1990), pp. 172– 73.
  21. Brecht, Brecht on Theater : The Development of an Aesthetic, traduit et édité par Willett (New York, 1992), p. 103.
  22. Brecht, Letters, 1913–1956, p. 245.
  23. Brecht, Letters, 1913–1956, p. 245.
  24. Brecht, Letters, 1913–1956, p. 245-46.
  25. Brecht, The Business Affairs of Mr Julius Ceasar, traduit par Charles Osborne, rédacteurs en chef Anthony Phelan et Kuhn (New York, 2016), p. 137.
  26. Cité dans Jack Jacobs, The Frankfurt School, Jewish Lives, and Antisemitism, p. 60.
  27. Adorno, Letters to His Parents, 1939–1951, traduit par Wieland Hoban, rédacteurs en chef Christoph Gödde et Henri Lonitz (New York, 2006), p. 108.
  28. Pour un résumé des débats autour du livre de Neumann, voir Martin Jay, The Dialectical Imagination : A History of the Frankfurt School and the Institute of Social Research, 1923–1950 (Berkeley, 1996), pp. 161–67. Voir aussi Rolf Wiggershaus, « Disputes on the Theory of National Socialism », The Frankfurt School : Its History, Theories, and Political Significance, traduit par Michael Robertson (Cambridge, Mass., 1994), 280–91 ; mentionné sous l’abréviation « FS ».
  29. Arendt, Les Origines du totalitarisme.
  30. Marti Jay, L’Imagination dialectique.
  31. Horkheimer et Adorno, « Mass Society », dans Dialectic of Enlightenment, p. 196, 197. 32 Neumann, Behemoth, xii et voir 459.
  32. Adorno, Letters to his Parents, p. 132.
  33.  Adorno, lettre à Oscar et Maria Wiesengrund, 22 nov. 1944, dans Letters to his Parents, p.204.