Pour percer les clichés qui brouillent le regard porté sur le Venezuela, Maurice Lemoine nous invite à déconstruire le récit médiatique dominant pour comprendre la singularité de cette expérience politique, des fondations posées par Hugo Chávez jusqu’à la crise géopolitique actuelle.

Tendues depuis des décennies, les relations entre le Venezuela et les États-Unis ont franchi un palier déterminant au début du mois de janvier 2026. Après la politique de non-reconnaissance appliquée par les États-Unis à l’égard du président Nicolás Maduro en 2019 ou les sanctions économiques croissantes sous le mandat de celui-ci, l’administration Trump renforce sa présence navale dans le sud des Caraïbes à l’été 2025. La piste de l’invasion n’est alors pas considérée comme probable par un certain nombre de spécialistes. Mais dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, les États-Unis procèdent au bombardement du nord du Venezuela, notamment de Caracas, et Maduro est enlevé et exfiltré vers New York. Au lendemain de l’événement, ce sont les moyens employés par les États-Unis qui sont discutés dans l’espace médiatique, comme l’on évoque les différents aspects de la politique vénézuélienne. Alors que le sort de Maduro reste incertain et que le Venezuela, sous pression américaine, entre dans une nouvelle phase politique, l’auteur et journaliste Maurice Lemoine dresse un portrait d’ensemble, de la « Révolution bolivarienne » à la situation actuelle.
Paula Polanco : Revenons un peu aux origines. La « Révolution bolivarienne », lancée par Hugo Chávez à la fin des années 1990, se présentait comme un projet de transformation radicale. Pouvez-vous nous rappeler quelles étaient ses ambitions fondatrices initiales, notamment en matière de souveraineté populaire et de justice sociale, et dans quelle mesure le contexte de crise politique et sociale du Venezuela à cette époque a rendu possible son émergence ?
Pour bien comprendre l’origine du chavisme, il faut d’abord poser un jalon historique. Le Venezuela est un pays pétrolier qui possède, théoriquement, les réserves les plus importantes au monde. C’est un pays riche, pourtant marqué historiquement, notamment dans les années 1960 et 1970, par un taux de pauvreté de 60 à 70 %.
Chávez utilise la rente pétrolière pour mener un travail colossal en matière d’éducation, de santé et d’infrastructures. C’est un progrès social phénoménal qui inquiète Washington.
Une étape cruciale, souvent passée inaperçue en Europe car elle coïncidait avec la chute du mur de Berlin, a été l’ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international (FMI). Cela a provoqué une révolte populaire massive : du jour au lendemain, les subventions aux produits de première nécessité ont été supprimées et les prix des transports publics ont doublé. Ce qui a mené à la première grande révolte anti-néolibérale. Sans leader ni parti, ce soulèvement a été réprimé de manière féroce. Si les chiffres officiels parlent de 250 morts, les historiens estiment qu’il y en a eu entre 3 000 et 4 000.
C’est dans ce contexte qu’au sein d’une armée vénézuélienne un peu atypique, car « populaire », un groupe de jeunes officiers décide qu’il faut en finir avec cette démocratie injuste et corrompue. À leur tête se trouve le commandant Hugo Chávez. Le 4 février 1992, ils passent à l’action lors d’une insurrection civico-militaire, que l’on qualifie classiquement de coup d’État, pour renverser le président Carlos Andrés Pérez.

L’opération échoue, mais un événement fondateur se produit. À l’époque, personne ne connaît ce militaire et la population s’en méfie, craignant un nouveau Pinochet. Pourtant, lorsqu’il apparaît à la télévision après son arrestation, Chávez, avec son béret rouge, prononce une phrase devenue célèbre : « “Por ahora” [pour l’instant], nous n’avons pas atteint nos objectifs. » Dans un pays où personne n’assumait jamais ses responsabilités, ce geste le transforme instantanément en une sorte de Robin des Bois. Après un passage en prison et une amnistie accordée face à l’agitation sociale, il décide en 1996 d’abandonner l’option insurrectionnelle pour conquérir la présidence par la voie démocratique.
En décembre 1998, il gagne les élections avec un projet clair : convoquer une assemblée constituante pour réformer la Constitution et transformer le pays. À ses débuts, Chávez est-il un révolutionnaire ? C’est un débat. Il admire Gandhi, Martin Luther King, et même le général de Gaulle. On pourrait presque le qualifier de social-démocrate. Mais une fois au pouvoir, il réalise très vite que les réformes seront impossibles par les voies classiques. Dès 2002, il subit un coup d’État de trois jours avant d’être ramené au pouvoir par une alliance civico-militaire.
Ce projet de transformation se radicalise alors face à l’opposition de l’oligarchie vénézuélienne et des États-Unis. Chávez fait passer 51 décrets-lois, dont l’interdiction de privatiser le pétrole ou l’interdiction du chalutage industriel près des côtes pour préserver la pêche artisanale et l’environnement. Contrairement aux modèles marxistes-léninistes classiques, il ne chasse pas les multinationales pétrolières ; il leur impose une association où l’État est majoritaire à 51 %.
Parallèlement, il utilise la rente pétrolière pour mener un travail colossal en matière d’éducation, de santé et d’infrastructures. C’est un progrès social phénoménal qui inquiète Washington. On oublie souvent que si George W. Bush a tenté de le renverser, c’est Barack Obama qui, en 2015, a ouvert la voie aux sanctions actuelles en déclarant le Venezuela « menace extraordinaire pour la sécurité nationale des États-Unis ».
Enfin, l’aspect le plus capital et le plus original de son héritage est la démocratie participative et « protagonique ». Ce n’est pas du populisme au sens où l’on donne pour obtenir de la reconnaissance, comme on entend souvent. C’est plutôt une méthode d’action. Prenez l’exemple des titres de propriété dans les bidonvilles, les cerros, de Caracas. Plutôt que de simplement donner un papier, Chávez a envoyé des techniciens pour apprendre aux comités de quartier à cadastrer eux-mêmes leurs terrains. La population a cessé d’être passive pour devenir actrice de sa propre intégration urbaine. C’est cet autogouvernement populaire, repris et amplifié par Nicolás Maduro, qui constitue aujourd’hui l’une des expériences de démocratie participative la plus avancée d’Amérique latine.
Si l’on analyse l’histoire des ingérences étasuniennes et européennes, notamment à travers le prisme des sanctions, l’opération « Absolute Resolve » et l’enlèvement de Nicolás Maduro semblent être l’aboutissement d’un conflit de longue date. Selon vous, cette intervention représente-t-elle une continuité dans la stratégie des États-Unis en Amérique latine ou constitue-t-elle une rupture majeure dans les méthodes employées ?
Sur le plan des méthodes, c’est une rupture, car nous n’avions jamais vu cela auparavant. Le seul point de comparaison possible serait l’un des deux coups d’État contre Jean-Bertrand Aristide en Haïti, qui avait été enlevé et expédié en Afrique par l’armée française. Mais pour le reste, l’aspect spectaculaire et ignoble de ce qui se passe aujourd’hui est inédit.
Sur le fond, en revanche, il y a une continuité évidente. Dès avril 2002, sous George W. Bush, une tentative de coup d’État avait eu lieu. Chávez a ensuite bénéficié d’une accalmie relative, car Bush s’était enlisé au Proche-Orient. Il n’avait alors plus qu’à gérer son opposition intérieure, férocement hostile. Une classe moyenne et une bourgeoisie qui, pourtant, n’avaient rien perdu matériellement dans la révolution, si ce n’est leur prééminence sur la rente pétrolière qu’il fallait désormais partager avec les plus pauvres. À cela s’ajoutait un réflexe de classe, voire de couleur, entre une oligarchie plutôt blanche et un peuple chaviste plus métissé.
La droite vénézuélienne voyait en Maduro, ancien chauffeur de bus et syndicaliste, une cible facile.
L’offensive la plus brutale intervient à la mort de Chávez. Henrique Capriles, son opposant de l’époque, résumait bien l’état d’esprit de la droite : « Chávez est le Mohamed Ali de la politique, on ne peut rien contre lui. Mais Maduro, on va se le faire. » Ils voyaient en Maduro, ancien chauffeur de bus et syndicaliste, une cible facile. Les États-Unis sont alors entrés dans la danse avec le décret d’Obama, amorçant ce que l’on a appelé la « guerre économique ».
Cette guerre a été menée de manière sournoise. Par exemple, via des organismes comme DolarToday, qui manipulaient quotidiennement le cours de la monnaie pour affaiblir le bolivar. Il y a eu aussi la « contrebande d’extraction » : les produits de première nécessité, subventionnés par l’État, étaient détournés vers la Colombie ou le Brésil, créant des pénuries artificielles au Venezuela. C’est ainsi qu’est apparu le bachaqueo, le marché noir, et ses files d’attente interminables. Les médias internationaux ont occulté ces mécanismes, préférant dénoncer la « gestion calamiteuse » de Maduro.
Avec le premier mandat de Donald Trump, nous sommes passés à un stade supérieur : l’autoproclamation de Juan Guaidó et des sanctions terribles. Entre 2018 et 2023, le Venezuela a perdu 228 milliards de dollars. Les programmes sociaux ont été stoppés net. Forcément, une partie des classes populaires a fini par décrocher, non par désaveu politique, mais par épuisement.
L’épisode Guaidó a pourtant été un échec total. C’était un produit marketing destiné à l’exportation. S’il a été reconnu par les États-Unis et l’Union européenne, il ne l’a jamais été par l’Asie, l’Afrique ou le Proche-Orient. Au Venezuela même, il ne représentait rien. Joe Biden a fini par le comprendre. Il a alors changé de stratégie en ordonnant à l’opposition de revenir dans le jeu électoral et en assouplissant très légèrement les sanctions, permettant à Chevron de reprendre ses activités pétrolières. Cela a permis à la production de remonter un peu.

Mais avec le retour de Trump, l’ego et la force brute ont repris le dessus. Comme tout le reste avait échoué, il a décidé de passer à l’action directe : saisie de pétroliers en mer, blocus total et, finalement, séquestration pure et simple du président lors d’une opération coloniale. Trump n’a même plus pris la précaution de parler de « démocratie » ou de « droits de l’homme » ; il a déclaré ouvertement : « Nous venons pour le pétrole. » C’est une méthode purement mafieuse. C’est aussi un avertissement pour toute la région, avec Cuba, la Colombie, le Mexique : voilà les nouvelles règles.
Venons-en à la question électorale. Le rejet occidental des élections vénézuéliennes est souvent présenté comme une réaction à des irrégularités et à un manque de transparence. Pourquoi, selon vous, ce rejet est-il un phénomène constant depuis l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez, indépendamment de la qualité des processus électoraux ?
C’est assez simple : à chaque fois que l’opposition a gagné des mairies ou des gouvernorats, elle a accepté les résultats ; à chaque fois qu’elle a perdu une élection nationale, elle a crié à la fraude.
En 2004, après avoir perdu un référendum révocatoire avec 41 % des voix, l’opposition a promis des preuves de fraude qu’on attend toujours. En 2018, elle a boycotté le scrutin sur ordre de Washington, pour ensuite dire que Maduro était illégitime parce qu’elle n’avait pas participé. Entre-temps, il y a eu les vagues insurrectionnelles de 2014 et 2017. On a beaucoup parlé de la répression, mais on a oublié de dire que la moitié des victimes étaient des chavistes ou des policiers tués par balles. On n’était pas dans des manifestations pacifiques, mais dans une tentative de renversement du pouvoir.
Le point culminant a été l’élection de 2024. La thèse officielle est que Maduro a volé l’élection et que l’opposition a gagné avec 70 % des voix. La réalité est plus nuancée. Lors des accords de la Barbade, le gouvernement et l’opposition s’étaient mis d’accord sur un cadre électoral respectant les institutions. Mais l’extrémiste Maria Corina Machado, qui n’avait pas participé à ces négociations, est entrée en scène. Elle était inéligible car elle avait appelé à une intervention militaire étrangère contre son propre pays.
Elle a tout de même remporté une primaire de droite avec 92 % des voix, mais ce chiffre cache une réalité : cela ne représentait que 10 % du corps électoral total. Ce n’était pas une garantie de victoire face à Maduro. Ne pouvant se présenter, elle a fini par céder sa place à Edmundo González, un homme âgé et fatigué. On a alors assisté à une campagne étrange où c’est elle qui parcourait le pays avec l’affiche de son candidat. Surtout, ils ont annoncé très tôt qu’ils ne reconnaîtraient pas les résultats du Conseil National Électoral. On était donc déjà dans une stratégie de contestation programmée, quel que soit le déroulement du scrutin.
Les élections de juillet 2024 ont été marquées par un climat de contestation inédit. L’opposition a refusé par avance les résultats, et une cyberattaque a perturbé le processus.
Trump a qualifié Maduro de « narco-terroriste » pour transformer ce qui devrait être un acte de guerre en une simple « opération de police ». C’est la version moderne de la petite fiole de Colin Powell.
Il faut d’abord souligner une anomalie : dans quel autre pays accepterait-on qu’une opposition, après avoir signé un accord officiel — les accords de la Barbade —, annonce d’emblée qu’elle ne respectera pas les résultats et qu’elle effectuera son propre décompte ? Des pays comme le Brésil de Lula ou la Colombie de Petro auraient dû réagir à ce moment-là.
Le jour de l’élection, le 28 juillet 2024, le Conseil National Électoral (CNE) a subi une cyberattaque massive, confirmée depuis. Ce n’est pas une invention du gouvernement. Un hacker célèbre, Astra, lié au groupe Anonymous, a revendiqué l’opération. Plus probant encore, une entreprise américaine de cybersécurité reconnue, NetScout Systems, a confirmé l’existence de cette attaque de grande ampleur.

Malgré cela, Maria Corina Machado a immédiatement proclamé une victoire à 70 %. Personne ne semble avoir remarqué l’absurdité du chiffre : il y avait dix candidats en lice, dont huit de l’opposition modérée. Où sont passées leurs voix ?
Concernant les procès-verbaux, une polémique a éclaté lorsque le Tribunal suprême de justice (TSJ) a convoqué tous les candidats pour qu’ils présentent leurs documents. Tous l’ont fait, sauf les avocats d’Edmundo González, qui ont prétendu ne pas savoir où ils se trouvaient. Pourtant, on a crié à la fraude partout dans le monde. C’est un double standard flagrant. En 2020, personne n’a exigé de voir les procès-verbaux de Biden face aux contestations de Trump, pas plus que pour Lula au Brésil ou pour les récentes élections au Honduras. Pourquoi le Venezuela serait-il le seul pays dont la juridiction souveraine est ainsi niée ? Sans avoir vu les décomptes de González, personne ne peut affirmer de manière factuelle sa victoire.
La narration médiatique qualifie systématiquement le Venezuela de « narco-État » ou de dictature. Comment cette étiquette a-t-elle préparé le terrain à une intervention d’une telle ampleur ?
Le Venezuela est géographiquement coincé entre la Colombie, premier producteur mondial de cocaïne, et les États-Unis, premier consommateur. Mais les accusations de « narco-État » relèvent du fantasme politique.
Prenez le Cartel des soleils : il n’apparaît dans aucun rapport annuel de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Il n’existe tout simplement pas. Quant au Tren de Aragua, présenté par Trump comme une armée envoyée pour détruire les États-Unis de l’intérieur, même le Conseil National du Renseignement américain (NIC) a démenti tout lien avec Maduro dans son rapport de 2025.
Delcy Rodriguez est dans une position difficile, entre les pressions de Trump et les critiques d’une certaine extrême gauche qui l’accusera de trahison dès qu’elle devra faire un compromis.
Le travail journalistique de base, consistant à lire les rapports de l’ONU ou de l’Union européenne, montre que plus de 80 % de la cocaïne colombienne transite par le Pacifique via l’Équateur ou le Pérou, alliés de Washington, et non par le Venezuela. L’astuce de Donald Trump a été de qualifier Maduro de « narco-terroriste » pour transformer ce qui devrait être un acte de guerre en une simple « opération de police ». Cela lui a permis de s’affranchir de l’autorisation du Congrès pour séquestrer un chef d’État étranger. C’est la version moderne de la petite fiole de Colin Powell.
Contrairement à ce que les médias semblent nous faire croire, avant l‘agression militaire de Trump, le Venezuela n’était pas un État en faillite et connaissait une relance économique avec un plan concret pour améliorer la vie des Vénézuéliennes et des Vénézuéliens. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Le Venezuela revenait de très loin. Plusieurs facteurs expliquent ce redressement. D’abord, Maduro a su nouer un dialogue avec le patronat local, pourtant anti-chaviste, mais également asphyxié par les sanctions. Ensuite, l’assouplissement temporaire de Biden a offert un ballon d’oxygène. Enfin, le Venezuela n’était pas isolé, grâce à ses alliances avec la Chine et la Russie.
Mais le changement le plus profond est structurel : le pays est sorti de sa dépendance totale à la rente pétrolière. Sous Chávez, 80 % de la nourriture était importée. Aujourd’hui, 80 % est produite localement. C’est une réussite majeure de Maduro. Ce miracle repose sur la démocratie participative : il existe aujourd’hui plus de 49 000 conseils communaux et environ 5 300 communes qui produisent et alimentent le marché national.
C’est précisément parce que l’économie s’améliorait que Trump a décidé d’étrangler le pays par un blocus total, saisissant les pétroliers en mer pour couper les exportations vers la Chine. Il veut chasser l’influence chinoise et reprendre le contrôle total des ressources.
Aujourd’hui, Delcy Rodriguez assure l’intérim avec une « patience stratégique » remarquable. Elle est dans une position extrêmement difficile, entre les pressions de Trump et les critiques d’une certaine extrême gauche qui l’accusera de trahison dès qu’elle devra faire un compromis. Maduro, lui, a dû faire la révolution non pas comme il le voulait, mais dans les conditions infernales qui lui ont été imposées. Comme le disait Fidel Castro, on ne fait pas la révolution de ses rêves, mais celle que les circonstances permettent. Si les gauches européennes ne sont pas capables de demander la libération de Maduro face à cette agression mafieuse, elles ne devront pas s’étonner de leur propre déclin.
On parle souvent d’un vide du pouvoir brutal à Caracas suite à l’enlèvement de Nicolás Maduro. Pourtant, la continuité de l’État semble assurée, notamment par Delcy Rodríguez. Comment analysez-vous la situation actuelle au sommet de l’appareil d’État ?
Il faut d’abord corriger une idée reçue : il n’y a pas de vide du pouvoir. Contrairement à ce que beaucoup espéraient, on n’assiste pas à un effondrement. Delcy Rodríguez assure la présidence intérimaire en présence du ministre de l’Intérieur et du ministre de la Défense. Tous les corps constitués sont en place, et pour l’instant, Trump n’ose pas y toucher.
Le rêve de l’opposition et d’une certaine presse occidentale était de voir Maduro renversé et Maria Corina Machado installée immédiatement au pouvoir. Or, Trump lui-même a déclaré qu’il ne comptait pas la mettre à la présidence, affirmant qu’elle ne disposait d’aucun soutien ni d’aucun respect au Venezuela. C’est un aveu de réalisme : elle ne contrôle ni la police, ni l’armée, ni le mouvement populaire, ni les communes. À Washington, certains se souviennent du chaos provoqué en Irak ou en Afghanistan après la destruction des structures de l’État. Le chavisme, au moins, garantit une forme de sécurité contre le chaos. L’État est là, il manœuvre, et le mouvement populaire manifeste quotidiennement dans la durée.
On entend pourtant beaucoup de rumeurs sur des divisions internes, voire des trahisons au sein du cercle rapproché de Maduro.
C’est une stratégie classique de « guerre psychologique ». Ces rumeurs, relayées par les grands quotidiens américains et de Miami, visent à provoquer des fractures internes et de la méfiance. Si vous faites croire au peuple que Delcy Rodríguez a négocié secrètement avec les États-Unis, vous brisez l’unité du mouvement.
Cela me rappelle un épisode de la guerre d’Algérie que l’on appelait la « Bleuite ». L’armée française avait capturé une collaboratrice du FLN et avait fait en sorte qu’elle voie, « par inadvertance », une fausse liste de cadres du FLN travaillant prétendument pour la France. Une fois libérée, elle a rapporté ces noms à la guérilla, ce qui a provoqué des purges internes sanglantes et dévastatrices.
Si les gauches européennes ne sont pas capables de demander la libération de Maduro face à cette agression mafieuse, elles ne devront pas s’étonner de leur propre déclin.
Aujourd’hui, Trump utilise la même méthode. D’un côté, il menace Delcy Rodríguez d’un sort « pire que celui de Maduro », et de l’autre, il prétend avoir des conversations téléphoniques formidables avec elle. L’objectif est de la discréditer auprès de sa base. Sur la capture de Maduro, il y a forcément eu des trahisons individuelles — avec 50 millions de dollars de récompense, c’est inévitable — mais il n’y a pas de trahison institutionnelle. Le noyau dur, composé de Delcy Rodríguez, Jorge Rodríguez ou Diosdado Cabello, tient bon malgré les pressions.
Comment expliquez-vous le silence de l’Europe face à cette agression, alors qu’elle s’était montrée si prompte à condamner d’autres violations du droit international, comme en Ukraine ?
C’est le drame de l’Union européenne : elle se conduit comme le vassal des États-Unis. Nous sommes dans une logique de « deux poids, deux mesures » absolue. Emmanuel Macron s’est d’abord félicité de la capture de Maduro, avant que son ministre des Affaires étrangères ne tente maladroitement de rappeler l’existence du droit international deux jours plus tard.
L’Europe suit aveuglément Washington. Quand les États-Unis reconnaissent Guaidó, l’Europe le reconnaît. Quand Biden allège les sanctions, Macron se précipite vers Maduro pour lui serrer la main. Quand Trump revient et impose un blocus, l’Europe s’aligne à nouveau. Le Parlement européen a même inscrit le Cartel des soleils sur la liste des organisations terroristes, alors que les agences américaines elles-mêmes admettent aujourd’hui que ce cartel n’existe pas. Aujourd’hui, les dirigeants européens sont tétanisés car ils réalisent qu’ils sont soumis à un président américain totalement erratique qui menace désormais la France de sanctions douanières massives.
En Amérique latine, la situation semble plus contrastée. Comment les pays voisins réagissent-ils au blocus naval et à l’intervention militaire américaine dans les Caraïbes ?
La région est coupée en deux. Sous prétexte de lutte contre le narcotrafic, les États-Unis ont déployé un arsenal de guerre impressionnant, avec des porte-avions, des destroyers ou des sous-marins nucléaires face aux côtes vénézuéliennes. Ils ont coulé une trentaine d’embarcations, faisant plus d’une centaine de morts. Des pays comme le Brésil de Lula ou la Colombie de Petro ont vivement protesté contre cette violation flagrante du droit international. On ne lutte pas contre la drogue en coulant des bateaux sans sommation. Mais ces pays sont eux aussi sous pression. Trump menace de taxer leurs exportations à 100 % s’ils ne s’alignent pas. Résultat : on voit des chefs d’État comme Lula ou Petro obligés de négocier pour sauver l’économie de leur pays, tout en essayant de maintenir une position de principe sur la souveraineté.
La plus courageuse actuellement est sans doute la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum. Elle refuse l’intervention militaire des Etats-Unis sur son sol et continue de livrer du pétrole à Cuba malgré les menaces de Washington. À l’inverse, un président comme Gabriel Boric au Chili se montre d’une grande médiocrité en attaquant Cuba au moment où l’île est asphyxiée. Nous sommes dans un moment charnière où la solidarité internationale est mise à rude épreuve par une politique de force pure, presque mafieuse.
