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La genèse du marché de l’armement

Christophe Wasinski

—18 février 2026

Comment la soif de profit a imposé une course technologique coûteuse, dangereuse et déconnectée du réel ? Ce chapitre du dernier livre de Christophe Wasinski nous éclaire en retraçant l’histoire du marché de l’armement.

Shutterstock – Stand israéleine à Eurosatory, le plus grand salon international de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres en Europe. (2014)

« Notre industrie a contribué à un changement de l’humanité. »
— Propos tenus par Robert Stevens, PDG de Lockheed Martin, en 2004

Dans quel contexte historique un marché de l’armement a-t-il émergé ? Comment ce marché s’est-il internationalisé ? Comment s’est-il pérennisé ?

L’origine du marché contemporain de l’armement en Europe remonte au sortir du Moyen Âge. On trouve alors dans diverses régions du continent des travailleurs du fer, tels que des forgerons, des cloutiers ou encore des serruriers. Ils sont installés à proximité des sources de la matière première qui leur est nécessaire. Ces travailleurs se lancent dans la production d’armures et d’armes de chasse ainsi que pour les armées. Les princes européens, dans le contexte de la consolidation des États, désirent acquérir des armes. Ils cherchent entre autres à renforcer leur pouvoir par l’acquisition massive d’armes à feu, et notamment de l’artillerie.

Pour ces raisons, les travailleurs sont amenés à produire plus rapidement et en plus grandes quantités. Progressivement, ils rationalisent leur travail et une industrie commence à prendre corps. Initialement, on produit des armes pour des usages locaux et les fabricants ne cherchent pas vraiment les clients, ceux-ci venant à eux. Le commerce des armes, pour des acheteurs plus ou moins lointains, se développe dans un second temps. Il est pris en charge par des commerçants qui parcourent parfois le monde pour vendre des armes. Il convient de préciser que l’impact de l’industrie des armes sur le développement de l’ensemble des économies européennes est probablement relativement limité à l’époque.

Christophe Wasinski est professeur de relations internationales à l’ULB et chercheur affilié au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité – GRIP

La production est localisée dans quelques régions européennes qui deviennent des centres de production et d’exportation d’armes, en particulier d’armes à feu. L’un de ces centres se situe dans l’Italie des cités-États, plus précisément dans une zone où se trouvent les villes de Brescia, Gênes, Milan et Venise. De ce centre, des canons sont exportés vers les Balkans et l’Empire ottoman. Il décline cependant sur le plan technologique et des centres secondaires — situés en Allemagne, en Angleterre et aux Pays-Bas — finissent par s’imposer. Au XVIe siècle, l’Angleterre exporte ainsi ses armes vers le Danemark, la France, la Hollande, la Flandre et l’Espagne. On trouve aussi une zone de production dans la région de Liège. L’industrie liégeoise exporte ses armes vers l’Angleterre, l’Espagne, l’Écosse, la Hollande et la Péninsule ibérique. La Suède est également, pendant un temps, un producteur important. Ces régions forment le cœur du marché de l’armement naissant. Des armes sont également fabriquées dans les Balkans, en Écosse, dans l’Empire ottoman, en Espagne, en France, en Hongrie, en Inde, au Japon, en Pologne, au Portugal et en Russie, mais en moindre quantité.

Le développement de l’industrie s’appuie par ailleurs sur une circulation transnationale des savoirs armuriers, au grand dam des princes qui tentent d’empêcher la diffusion des connaissances nécessaires à la fabrication des armes. Cette circulation repose sur l’engagement de travailleurs compétents par les industries espagnole, française, russe et suédoise. Les armuriers issus des principaux États producteurs sont en fait encouragés à s’expatrier par les princes qui ne disposent pas d’une industrie développée. La technologie européenne des armes finit par circuler dans le monde entier. On la retrouve en Afghanistan, en Birmanie, en Corée, en Chine, en Inde, à Java, au Turkestan ou encore en Ouzbékistan.

La diffusion du savoir dans les régions périphériques de l’Europe n’inquiète cependant pas les Européens outre mesure. Cette attitude découle du fait que les États non européens qui bénéficient des transferts restent assez faibles sur le plan militaire, car ils ont des difficultés à déployer des hommes équipés de ces armes dans des dispositifs de combat efficaces. Elle découle aussi du racisme des Européens qui considèrent les peuples issus du Sud global comme inaptes à utiliser les armes avec efficacité.

Entre le XVIe et le début du XIXe siècle, le rôle des États impliqués dans de nombreux conflits s’affirme dans le domaine de la production d’armement face aux acteurs économiques. Cette évolution se traduit par l’apparition d’un système de production mixte, reposant à la fois sur les arsenaux publics et sur les entreprises privées gravitant autour de ceux-ci, qui se généralise en Europe au XIXe siècle. Les relations entre les fabricants et les États connaissent un début d’institutionnalisation dans le cadre de ce système. L’Allemagne, l’Angleterre et la France figurent parmi les principaux producteurs et exportateurs à cette époque. La qualité des armes à feu s’améliore : les canons s’allègent et les mécanismes de mise à feu des armes portables deviennent plus efficaces. La profusion de ces armes met les acteurs politiques en capacité de mener des conflits brutaux. De plus, les armes confèrent aux Européens les moyens de coloniser le monde. Certaines, généralement de mauvaise qualité, sont vendues aux Africains en échange d’esclaves.

En résumé, un marché des armes voit le jour en Europe entre le XVe et le début du XIXe siècle. Son développement est dû à la demande en armes des princes. Cette demande oriente l’activité économique dans le secteur métallurgique, dont les acteurs sont motivés par la quête du gain. Le marché qui se développe est responsable de la diffusion des armes à feu sur le continent et en dehors de celui-ci. La profusion de ces armes cause une transformation de la guerre, rendant les confrontations entre les États plus brutales. Les armes contribuent donc à façonner les interactions belliqueuses entre les entités politiques.

Les grandes entreprises entrent en scène

Au XIXe siècle, dans le contexte de la révolution industrielle, la mondialisation du commerce des armes est portée par de grandes entreprises privées — Armstrong et Vickers au Royaume-Uni, Colt et Remington aux États-Unis, Krupp en Allemagne, Schneider en France ou encore Škoda et Steyr en Autriche-Hongrie — qui se lient au monde de la finance. Avec l’apparition de ces entreprises, les capacités de production augmentent de manière substantielle. L’offre en armes finit par dépasser la demande.

Lorsqu’ils sont confrontés à un problème de surproduction, les fabricants ne sont cependant pas soutenus par les États. Les responsables des entreprises prennent dès lors soin de cultiver les relations avec les décideurs politiques, espérant obtenir grâce à leurs bonnes relations avec eux des contrats pour fournir des armes aux forces armées. Afin de séduire ces décideurs et l’opinion, ils adoptent aussi des discours patriotiques. Le cas échéant, des groupes de pression proches des militaires et de l’industrie excitent les gouvernements et les opinions en agitant la menace que leurs voisins feraient peser sur eux afin d’exiger une augmentation des dépenses de défense bénéfiques pour les entreprises.

Lorsqu’ils n’obtiennent pas de contrats avec les forces armées nationales, les responsables des entreprises prospectent les marchés extérieurs. Ils parviennent notamment à écouler leur production auprès d’États qui ne sont pas dotés d’une industrie de l’armement développée. Ceux-ci tentent alors de réduire leur dépendance en diversifiant leurs fournisseurs étrangers, ce qui crée des opportunités nouvelles pour l’industrie et renforce le marché international. L’exportation est aussi facilitée par le fait que le commerce des armes fonctionne selon le principe économique du « laisser-faire » qui prévaut à cette époque de libéralisme économique. Les contrôles étatiques sur les exportations sont donc très limités.

Les dirigeants des États où sont basés les producteurs finissent néanmoins par s’inquiéter de cette situation. Ils craignent en effet que les fabricants vendent à de futurs adversaires. Afin de se protéger des effets d’une compétition exacerbée, dans un contexte dans lequel le comportement des États en matière d’achats est considéré comme imprévisible, les grands producteurs — comme Armstrong, Du Pont de Nemours ou Krupp — forment des cartels. Dans ce cadre, ils s’entendent sur les prix et se répartissent les zones de prospection. Certaines entreprises parviennent tout de même à occuper des positions monopolistiques, comme Du Pont de Nemours, un fabricant étatsunien de poudre. Ce faisant, ces entreprises rendent les États dépendants d’elles. Dans ce contexte, il devient par ailleurs difficile pour de nouveaux acteurs plus fragiles d’intégrer le marché de l’armement.

Enfin, les fabricants d’armes sont incités à innover, parfois même lorsqu’il n’y a pas de demande de la part des forces armées pour du nouveau matériel, afin de continuer à vendre. La possession d’armes nouvelles ne se traduit cependant pas nécessairement par l’obtention d’un avantage technologique durable pour ceux qui se les procurent. Les informations relatives à leur production circulent rapidement, permettant à de nombreux fabricants de les copier. Il faut aussi remarquer que les armes exportées sont parfois accompagnées de conseillers militaires qui forment les armées étrangères — des Allemands en Turquie, des Russes en Bulgarie et dans les Balkans, des Français en Grèce. Les exportations d’armes contribuent, par ce biais, à la diffusion des modèles européens d’organisation militaire et à mettre les États en capacité de se faire la guerre.

De manière générale, l’évolution de la production des armes au XIXe siècle est davantage conditionnée par des facteurs économiques que par des décisions politiques et diplomatiques. Ces facteurs économiques poussent les fabricants à développer des armes toujours plus puissantes et à les proposer à tous les États. Comme l’histoire de la Première Guerre mondiale le prouve, cette dynamique aura des conséquences désastreuses pour l’humanité.

Un pas supplémentaire est franchi avec l’arrivée au pouvoir des nazis. Ces derniers soumettent les intérêts de l’État à ceux des forces armées et de l’industrie de l’armement à travers l’élaboration d’un projet militariste. Les États agressés par l’Allemagne nazie mobilisent massivement leurs ressources, notamment industrielles, en réaction à l’adoption de cette politique par l’Allemagne. La guerre constitue, au sein de ces États, une opportunité pour l’industrie. Dans le cadre du conflit, les États-Unis et l’Union soviétique deviennent ainsi d’importants fabricants et exportateurs d’équipements militaires, une position qu’ils consolideront lors de la guerre froide.

En définitive, l’industrie de l’armement, avec la formation d’entreprises géantes au XIXe siècle, joue le rôle d’agent double sur la scène internationale. Elle consolide le marché international de l’armement et contribue au renforcement des États. Elle développe également et met à la disposition de ces derniers les moyens de mener des « guerres totales ». Ce processus laisse des traces dans les rapports internationaux. Lors de la guerre froide, une confrontation militaire entre l’URSS et les États-Unis est envisagée à la lumière de l’expérience des deux guerres mondiales. Ainsi, l’industrie de l’armement continue de façonner les relations internationales.

L’émergence de l’arsenal baroque

Comment l’industrie de l’armement se redéploie-t-elle après la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Comment contribue-t-elle à faire de la guerre froide un conflit militarisé ? Comment expliquer que, tout au long de ce conflit, elle ne cesse de développer et de proposer des équipements toujours plus létaux et coûteux ?

Afin de comprendre le redéploiement de l’industrie de l’armement au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il faut s’intéresser au cas des États-Unis. L’industrie de cet État, en particulier les fabricants d’avions — tels que Boeing, Douglas Aircraft, Lockheed Aircraft ou encore Republic Aviation —, joue un rôle central sur le marché mondial des armes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elles se spécialisent dans la production d’appareils pour les forces armées. Après la guerre, l’industrie n’est pas capable de se reconvertir rapidement afin de faire face au tassement de la demande militaire. Financièrement, elle est au bord du gouffre. Rappelant aux autorités qu’elle a loyalement soutenu l’effort de guerre, elle réclame l’assistance de l’État. Cette demande est exprimée publiquement en 1948 par l’Aircraft Industries Association to the President’s Air Policy Commission, également connue sous le nom de Finletter Commission, et par le Joint Congressional Air Policy Board. Ces deux institutions recommandent que les États-Unis renforcent leur potentiel aérien de manière substantielle. Le gouvernement décide de suivre leurs recommandations et de soutenir l’industrie. On constate que la décision de relancer la production d’appareils militaires précède la formation de l’OTAN et le début de la guerre de Corée. Au surplus, l’URSS dispose à l’époque de capacités militaires relativement limitées.

Selon l’historien Wayne Biddle, la Finletter Commission « a jeté les bases philosophiques de l’industrie de l’armement de la guerre froide ». Cette philosophie repose sur une vision idéologique qui fait la part belle aux machines et au capital industriel en matière économique et de défense. Quelques années plus tard, dans le contexte de la guerre de Corée, la politique de réarmement prend de l’ampleur et concerne aussi les producteurs d’équipements destinés aux forces terrestres et à la marine. L’armistice coréen de 1953 ne met cependant pas un terme à cette politique. Une économie de guerre en temps de paix voit le jour aux États-Unis après la fin de ce conflit. Cette économie, et le discours qui la justifie, contribue à donner forme à la guerre froide. Elle joue en fait un rôle de premier plan dans la militarisation du conflit qui oppose l’Ouest et l’Est. Ces évolutions influencent par ailleurs d’autres États, dont des États européens, qui décident aussi de relancer leur production d’armes.

Dans les années 1960, les décideurs du Pentagone prennent conscience du fait que le prix des armes ne cesse de grimper. En fait, dans le cadre de l’économie de guerre en temps de paix, les sociétés qui fournissent les équipements aux militaires sont mises en compétition sur le plan technique mais assez peu en ce qui concerne les prix. Ce qui compte pour les militaires, qui révisent régulièrement leurs exigences à la hausse, c’est l’amélioration des capacités du matériel, une attitude que l’on décèle également parmi les militaires européens. Au début des années 1960, le secrétaire à la Défense Robert S. McNamara, un spécialiste du management issu de Ford Motor, prend conscience de ce problème et tente de lui trouver une solution. À cette fin, il exige des fabricants des évaluations préalables aussi précises que possible des coûts des programmes avant de prendre la décision de les financer. Cette initiative est cependant adoptée sans que soit remise en question la « nécessité », au cœur du problème de l’augmentation des coûts, de produire des équipements toujours plus sophistiqués. Confrontées aux exigences d’évaluation de McNamara, les entreprises tendent à sous-évaluer les coûts — elles font des « offres basses » (low bid) — afin de décrocher des contrats. Au surplus, elles continuent de faire des promesses techniques alléchantes aux militaires et encouragent ceux-ci à surenchérir quant à leurs exigences en matière de performance du matériel.

L’équipe McNamara fait alors adopter une procédure d’évaluation des coûts du matériel, nommée Total Package Procurement (TPP), destinée à mieux contrôler les industriels. Dans ce cadre, on exige des entreprises qu’elles évaluent à l’avance les coûts de la recherche ainsi que ceux de la production. L’administration attend en fait des entreprises qu’elles s’engagent fermement quant aux prix de vente. Si elles ne respectent pas les termes des contrats négociés dans le cadre de la procédure TPP, elles risquent de devoir payer des pénalités. Robert McNamara et son équipe cherchent en fait à créer une « conscience des coûts » au sein de l’industrie. L’attitude de méfiance des civils du département de la Défense vis-à-vis de l’industrie finit par générer de la rancœur au sein de celle-ci. Il s’avère par ailleurs difficile pour les fabricants d’armes d’évaluer le coût final des systèmes de plus en plus complexes que les militaires attendent qu’ils produisent. Dans les faits, le Pentagone se montre laxiste dans l’application des pénalités, ce qui exprime de fait sa dépendance vis-à-vis de l’industrie. De surcroît, lorsque les pénalités sont appliquées, leurs montants sont assez peu élevés par rapport à ceux des contrats. Ces sanctions ont finalement un effet limité sur le comportement des grandes entreprises telles que Lockheed.

Plus encore, les entreprises peuvent proposer un premier contrat pour un matériel déterminé à un coût défiant toute concurrence et se rattraper sur un second contrat portant sur un nouveau lot d’équipement facturé à un prix plus élevé, une pratique nommée la « golden handshake ». L’augmentation du prix du second lot du même équipement sert en fait à couvrir les pertes encourues sur la vente à bas prix du premier lot. Si les militaires ont réellement besoin du matériel, ils n’ont d’autre choix que de continuer à l’acheter au prix demandé par le fabricant. Dans le jargon anglo-saxon, on parle de « buying in » pour désigner ce processus.

En fait, une relation de codépendance se construit entre les forces armées et les entreprises. D’une part, les forces armées étatsuniennes contribuent à placer les entreprises qui fabriquent des armes en situation de dépendance en façonnant leurs préférences et leurs attentes, ce qui les incite à ne pas se consacrer davantage à la production d’autres biens. D’autre part, les forces armées en viennent elles-mêmes à être dépendantes des grandes entreprises qui leur fournissent les principaux systèmes d’armement. Ce faisant, les entreprises deviennent « too big to fail ». Ces sociétés sont tellement essentielles pour le Pentagone qu’il ne saurait être question de les sanctionner trop durement afin de ne pas les encourager à quitter le champ des producteurs d’armement ou risquer de les mettre dans les conditions d’une faillite.

La codépendance entre les militaires et l’industrie, qui explique les difficultés rencontrées par Robert McNamara, s’exprime aussi à travers le « follow on imperative », c’est-à-dire l’impératif de relance en matière de commandes lorsque les contrats arrivent à leur terme. Le rôle de cet impératif devient particulièrement criant dans le contexte de la guerre du Vietnam. Lors de ce conflit, les forces armées étatsuniennes consacrent énormément d’argent à l’achat d’équipements éprouvés qui sont utilisés en Asie du Sud-Est. En revanche, les militaires réduisent les ressources dédiées au développement de nouveaux systèmes. Cette situation inquiète une partie de l’industrie. L’absence ou la réduction de nouvelles commandes par les forces armées peut avoir un impact important sur l’emploi, éventuellement même sur la survie de lignes de production. Les industries doivent en permanence maintenir l’activité, ce qui les incite à proposer, lorsqu’un contrat se termine, du matériel (un peu) plus sophistiqué, en espérant que les forces armées se porteront acquéreuses.

La conclusion de contrats pour du matériel plus performant est bien souvent soutenue par des membres du Congrès provenant des circonscriptions où des fabricants d’armes sont implantés. Les élus de Californie, de Géorgie, du Missouri, du Texas ainsi que des États de New York et de Washington sont par exemple favorables aux demandes concernant de nouveaux aéronefs, les grands fabricants aéronautiques ayant des installations dans leurs États. En soutenant ces entreprises, les membres du Congrès protègent les lignes de production contre les risques de fermeture. Le soutien des membres du Congrès relève d’une forme de clientélisme (pork barrell). Il convient de noter que ce phénomène reste d’actualité, comme le prouve le dossier du chasseur-bombardier F-35. Les fournisseurs des composants nécessaires à la fabrication de cet appareil sont répartis dans 307 circonscriptions électorales du Congrès, elles-mêmes réparties dans 45 États.

L’analyse de l’impératif de suivi montre que les politiques d’armement ne constituent pas nécessairement une réponse à une menace réelle. Elles sont largement conditionnées par des intérêts économiques. Dans ce système, il s’avère par ailleurs très difficile de supprimer un programme en cours de développement, même s’il ne correspond pas, ou plus, aux priorités des forces armées. Lorsqu’un terme est néanmoins mis à un programme, des compensations peuvent être offertes aux industries afin de ne pas les affaiblir. Les autorités ne sauvent cependant pas systématiquement les entreprises d’armement. Ceci est notamment attesté par le fait que, au début des années 1970, 1 200 sous-contractants de l’industrie basés en Californie font faillite.

Le « follow on imperative » est aussi lié à « l’innovation routinisée ». Par ce terme, on désigne le processus par lequel les entreprises améliorent constamment le matériel qui, pour l’essentiel, a vu le jour, dans une forme rudimentaire, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, voire avant — il peut s’agir de chars, de porte-avions ou encore de bombardiers. Dans les années 1970 et 1980, cette innovation repose notamment sur l’ajout de composants électroniques sur les équipements afin de relancer les ventes. Les industries de l’armement appliquent en fait une sorte de principe d’obsolescence programmée à leur production en proposant en permanence des versions légèrement améliorées des équipements.

C’est ce processus qui fait finalement naître un « arsenal baroque », terme inventé par Herbert York, un ingénieur étatsunien travaillant sur les armes nucléaires pendant la guerre froide. L’arsenal baroque est destiné à anéantir une armée assez similaire à celles qui ont combattu au cours de la Seconde Guerre mondiale, conflit jouant un rôle important dans l’imaginaire militaire étatsunien pendant toute la guerre froide. La spécialiste Mary Kaldor va jusqu’à affirmer que cet arsenal vise en fait à détruire une « armée allemande fantôme ». Le développement de l’arsenal baroque répond davantage à des intérêts industriels qu’à la montée en puissance de l’URSS. Son acquisition par les forces armées étatsuniennes et de l’OTAN a néanmoins un coût élevé.

La compétition entre les entreprises prend souvent la forme d’une compétition pour le pouvoir sur le pouvoir de l’État. À travers la « golden handshake » et le développement de l’arsenal baroque, les industries manipulent le Pentagone. Pour être de bon compte, il faut reconnaître que le manque d’opportunités économiques sur le marché civil n’incite pas les entreprises à tenter de se reconvertir. Ce qu’il faut principalement retenir de cette section, c’est que la codépendance entre l’industrie et les militaires participe à la militarisation de la guerre froide. Cette relation fait du conflit entre l’Est et l’Ouest une lutte déstabilisante pour la suprématie technologique militaire.

À la conquête de nouveaux marchés

Pendant les années 1970, les exportations d’armes connaissent un boom, en particulier celles à destination du Moyen-Orient. Entre 1970 et 1975, les exportations des fabricants basés aux États-Unis sont multipliées par quatorze. Elles atteignent la valeur de 15 milliards de dollars en 1975. Officiellement, l’un des objectifs de ces ventes est de renforcer les alliés, notamment en Asie, dans le contexte du désengagement étatsunien de la fin de la guerre du Vietnam. La politique en question fait d’ailleurs l’objet d’un discours tenu en 1969 par le président Richard Nixon à Guam — on parle à ce propos de la « doctrine de Guam ». Dans les faits, les fournitures d’armes n’ont pas toujours l’effet escompté. Ainsi, les livraisons massives au Vietnam du Sud n’empêchent pas l’effondrement du régime en 1975 face à l’offensive nordiste.

L’augmentation des exportations d’armes s’explique aussi par la hausse du prix du pétrole dans les années 1970. Du fait de cette hausse, les États autoritaires du Moyen-Orient disposent de grandes quantités de dollars. Ils utilisent notamment ceux-ci pour acquérir des armes, espérant ainsi acheter la bienveillance diplomatique de leurs fournisseurs. On parle parfois, pour désigner ce processus, de recyclage des pétrodollars.

Christophe Wasinksi, Les Armes. Marchandisations et fabrique d’un monde dangereux. Éditions de l’Université de Bruxelles, 2025

En réalité, les exportations visent surtout à maintenir les lignes de production en activité et à protéger l’emploi, dans un contexte de réduction des dépenses militaires. En d’autres termes, l’augmentation des exportations s’explique elle aussi par l’impératif de relance (follow on imperative). Dans ce contexte, afin d’augmenter les ventes à l’étranger, l’industrie et le gouvernement n’hésitent pas à aiguiser les appétits militaires à travers le monde pour les équipements étatsuniens, y compris auprès des officiers des États autoritaires. Les États-Unis commencent ainsi à proposer à l’exportation du matériel de plus en plus sophistiqué. Cela permet notamment à l’Arabie saoudite, à l’Argentine, au Brésil, à la Colombie, à la Corée du Sud, à l’Égypte, à l’Iran, au Japon, au Pakistan, à Taïwan ou encore au Venezuela de se procurer des armements dernier cri.

Les exportateurs concluent par ailleurs des accords portant sur la formation des soldats des États acheteurs. Ces formations sont prises au sérieux par les industriels. Elles sont considérées comme un investissement essentiel pour obtenir de futurs contrats. Les transferts d’armes se doublent en définitive d’une circulation internationale des idées militaires. Ceci concourt à la mondialisation du modèle des forces armées modernes, capables de faire la guerre à leurs voisins et, si nécessaire, de réprimer leurs populations.

À la lumière de ces éléments, on constate que le problème de la prolifération des armements dans le Sud global ne résulte pas de l’attitude de quelques individus peu scrupuleux, prêts à tout pour vendre. Elle est bien davantage la conséquence indirecte de la coûteuse codépendance entre le Pentagone et l’industrie. C’est entre autres à cause de cette codépendance que le Sud global est intégré dans le système mondial de transfert des armements. Cette intégration, au surplus, ne participe que de manière marginale au développement économique des États du Sud global, souvent pauvres, qui achètent les équipements aux États industrialisés. On peut certainement penser que l’industrie de l’armement qui exporte son matériel dans ces États a un rôle parasite. Elle accapare des ressources que les États du Sud global auraient pu consacrer à d’autres usages, qui auraient pu davantage bénéficier à l’ensemble de leurs sociétés.

L’augmentation des exportations d’armes modernes a plusieurs conséquences. Pour commencer, celle-ci banalise la possession d’armes de haute technologie, notamment de coûteux chasseurs-bombardiers à réaction. Ces exportations renforcent de fait le processus de normalisation de la prolifération d’armes conventionnelles. Ensuite, en faisant proliférer les armes modernes, elles exacerbent les tensions régionales entre l’Inde et le Pakistan et entre les États du Proche et du Moyen-Orient. Les livraisons d’armes donnent aussi aux États autoritaires des moyens de mener des opérations contre-insurrectionnelles et de réprimer leurs populations. Enfin, l’augmentation des exportations de matériel sophistiqué a une autre conséquence indirecte et bénéfique pour l’industrie : en renforçant les capacités des États acheteurs, les exportations finissent par inquiéter les analystes qui recommandent, en réponse, d’encourager les entreprises à développer des systèmes encore plus performants pour les armées des États industrialisés. Par ce biais, les exportations mettent aussi de l’huile dans les rouages de la mécanique de l’arsenal baroque.

Il est vrai que la prolifération des armes conventionnelles n’est pas due uniquement à l’action des États-Unis. La France, le Royaume-Uni ou encore la Belgique contribuent également à leur mesure à la prolifération des armes. Sous la présidence de Jimmy Carter, les dépenses étatsuniennes de défense se tassent momentanément. L’administration Carter tente aussi de mieux contrôler les exportations en direction des États autoritaires. Les résultats ne sont malheureusement guère probants. L’un des problèmes est que, lorsque les États-Unis rechignent à vendre des armes à certains États, ceux-ci se tournent vers les Européens, ces derniers n’ayant que très peu de scrupules en matière d’exportation d’armes. Les États-Unis conservent cependant un rôle de premier plan dans la mise en place du système de diffusion mondial des armements.

Lorsque Ronald Reagan devient président, sans surprise, le budget du Pentagone repart à la hausse, ce qui permet aux militaires d’acheter de nouveaux équipements extrêmement onéreux. En 1980, le Pentagone consacre 42 milliards de dollars à l’achat d’armes. En 1985, il en dépense 98 milliards. Ces augmentations sont à nouveau justifiées par des discours qui exagèrent le risque que représente l’URSS et dissimulent les intérêts de l’industrie. L’administration Reagan encourage aussi ses alliés à acquérir davantage d’armes « dernier cri ». Les exportations sont présentées comme un moyen de limiter l’augmentation du prix de l’armement. L’idée est que les bénéfices engrangés par les ventes à l’étranger financent une partie des dépenses de développement. Dans les faits, malgré les exportations, le coût de l’armement ne cessera jamais de s’élever, aux États-Unis comme en Europe. L’argument selon lequel les exportations absorbent les frais liés au développement des équipements relève avant tout de la mythologie.

Dans le sillage des exportations aux alliés, on voit se multiplier des accords portant sur des compensations économiques (offset). Ces compensations sont directes ou indirectes. Les compensations directes portent par exemple sur la production de composants ou la maintenance du matériel par des entreprises locales. Ces compensations tendent cependant à faire augmenter le prix des équipements. On estime par exemple que les compensations accordées dans le cadre de la production des chasseurs-bombardiers F-16 pour les États européens augmentent leur prix de 18%. Un bon exemple de compensations indirectes est offert par la Turquie qui a demandé, contre l’achat de matériel militaire aux États-Unis, que du maïs lui soit acheté. De manière générale, les compensations directes renforcent les capacités locales de production d’armes et participent au processus de mondialisation du marché.

Il est également intéressant de noter que la croissance des exportations ne se traduit pas aux États-Unis par le maintien de l’emploi. Malgré une très forte croissance des exportations d’armes pendant les années 1970 et 1980, les effectifs dans l’industrie de l’armement baissent. En 1969, 4,6 millions de personnes fabriquent des équipements militaires aux États-Unis. En 1972, le secteur de l’armement n’emploie « plus que » 3,5 millions de personnes. Avec l’arrivée de Ronald Reagan à la présidence, lorsque les dépenses du Pentagone pour l’acquisition d’armes augmentent de manière substantielle, la situation de l’emploi dans le secteur s’améliore. Les dépenses du département de la Défense feraient augmenter de 10% l’emploi au sein de l’industrie de l’armement pendant cette période. Dès que ces dépenses se réduisent, cela a un impact sur les chiffres de l’emploi.

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