Article

La Gen Z et la lutte de classe

Vijay Prashad

—9 septembre 2026

Les jeunes dans la rue ne demandent pas simplement à survivre dans les fissures d’un système en déclin. Ils veulent vivre, travailler et mettre à profit ce qu’ils ont appris et contribuer à la société avec dignité. En Inde, ils ont pris la rue.

Shutterstock

Le 20 juillet 2026, des milliers de jeunes ont tenté de défiler de Jantar Mantar jusqu’au Parlement. Ils brandissaient des pancartes, scandaient des slogans et réclamaient la démission du ministre fédéral de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, en raison des irrégularités répétées lors des examens, des fuites de sujets, des épreuves annulées et du refus du gouvernement d’assumer la responsabilité des ravages infligés aux étudiants. La police de Delhi leur a répondu par des barricades, des matraques et des gaz lacrymogènes. Certains manifestants ont été interpellés, tandis que d’autres se sont réorganisés en petits groupes pour continuer vers le Parlement. Le mouvement avait franchi un seuil important : ce qui avait commencé comme une satire sur les réseaux sociaux s’était transformé, dans la rue, en un affrontement avec le pouvoir public.

Les manifestants se font appeler la Cockroach (cafard) Janta Party (CJP). Ce nom est né après qu’une remarque judiciaire désobligeante eut comparé les militants et les jeunes sans emploi à des cafards et des parasites. Plutôt que de se laisser intimider par cette insulte, les jeunes en ont fait un symbole de résistance collective. Si ceux qui dirigent l’Inde considèrent sa jeunesse sans emploi comme des cafards, alors les cafards se rassembleront. Ce nom tourne en dérision le Bharatiya Janata Party, mais il traduit aussi une partie de l’expérience d’une génération à laquelle on a répété à maintes reprises qu’elle était excessive, ingrate, inemployable et, d’une certaine manière, personnellement responsable de l’échec du système économique. Un système qu’elle perçoit comme précaire et censé lui offrir des emplois, mais qui, en tant que système capitaliste impitoyable, la considère comme jetable.

Si ceux qui dirigent l’Inde considèrent sa jeunesse sans emploi comme des cafards, alors les cafards se rassembleront.

Depuis sa première grande manifestation à Delhi le 6 juin, le mouvement s’est étendu à des villes comme Pune, Mumbai, Bengaluru, Lucknow et Nagpur. Ses partisans ont installé un campement à Jantar Mantar, où le militant climatique Sonam Wangchuk a entamé une grève de la faim par solidarité avec leurs revendications, avant d’être évacué de force vers un hôpital. Les enjeux immédiats sont déjà assez graves : l’intégrité des concours et des examens de recrutement, l’indemnisation des familles des étudiants qui se sont donné la mort, la réforme d’un système d’examens miné par la corruption et la démission du ministre de l’Éducation. Pourtant, derrière ces revendications se profile une crise sociale bien plus vaste, car une copie d’examen n’est pas qu’une simple feuille remplie de questions. Pour des millions de familles issues de la classe ouvrière, elle représente des années d’économies, de sacrifices, d’études et d’espoir. Lorsque le sujet fuit ou que l’examen est annulé, c’est tout le projet fragile d’un foyer qui vole en éclats.

Les médias se sont empressés de qualifier le mouvement des cafards de première « manifestation de la génération Z » en Inde. Cette description contient une part de vérité. Son langage est né sur les réseaux sociaux, et il déploie donc avec une grande habileté mèmes, satire, parodie, courtes vidéos et autodérision. Nombre de ses participants n’ont connu d’autre gouvernement que celui dirigé par le Premier ministre Narendra Modi. Leur vocabulaire politique s’est développé dans un contexte où l’information télévisée a largement capitulé face au pouvoir, où la dissidence est criminalisée et où internet est devenu à la fois un mécanisme de surveillance et l’un des rares espaces restants où la colère peut circuler rapidement. Mais le terme « Gen Z » explique bien moins qu’il n’y paraît. Il s’agit d’une catégorie marketing déguisée en sociologie. Il regroupe la fille d’un ouvrier agricole et le fils d’un milliardaire au seul motif qu’ils sont nés dans la période. Or, ce ne sont pas les générations qui passent des examens, cherchent un emploi, livrent des repas ou s’endettent pour payer des cours de soutien, mais bien les classes sociales. La question déterminante n’est pas de savoir quand ces jeunes sont nés, mais quel type d’ordre économique ils ont hérité et quelle place, le cas échéant, cet ordre leur a réservée.

Les jeunes manifestants ne se révoltent pas parce qu’ils auraient une capacité d’attention plus courte ou une aversion culturelle particulière pour l’autorité. Ils se révoltent parce que le capitalisme est incapable de les intégrer dans une vie économique digne. On leur a dit d’étudier, d’obtenir des diplômes, d’acquérir de nouvelles compétences, de rester compétitifs et de devenir des « entrepreneurs ». Leurs familles ont emprunté de l’argent, vendu des terres, reporté des soins médicaux et réduit leur consommation domestique pour payer l’éducation et les cours de soutien. Au terme de ce parcours éprouvant, beaucoup découvrent que l’emploi promis n’existe pas. D’autres ne trouvent que des contrats temporaires, des stages non rémunérés, du travail via des plateformes ou des emplois dont le salaire n’a aucun rapport avec leurs qualifications.

Même les chiffres officiels révèlent l’ampleur du problème. L’enquête périodique sur la main-d’œuvre du gouvernement pour 2025 situait le chômage des 15-29 ans à 9,9 %, un chiffre qui grimpe à 13,6 % chez les jeunes urbains. Elle a également établi qu’un quart des Indiens âgés de 15 à 29 ans n’avaient ni emploi, ni ne suivaient d’études ou de formation. Ces chiffres clés masquent un sous-emploi massif, le travail familial non rémunéré et le désespoir qui pousse les gens à accepter n’importe quelle activité en guise de travail. Seulement 23,6 % des travailleurs indiens occupaient un emploi régulier salarié, tandis que 56,2 % étaient classés comme indépendants, une catégorie qui va des professionnels prospères aux vendeurs de rue et aux travailleurs non rémunérés des exploitations agricoles familiales.

Plus la jeunesse étudie, plus elle mesure l’écart entre ce que la société lui a promis et ce qu’elle peut réellement lui offrir.

Le rapport sur l’emploi en Inde, produit par l’Institute for Human Development et l’Organisation internationale du Travail, dresse un tableau encore plus clair. En 2022, le chômage des jeunes diplômés s’élevait à 29,1 %, soit neuf fois le taux observé chez les jeunes analphabètes. Près de 82 % de la main-d’œuvre évoluait dans le secteur informel, et presque 90 % occupaient un emploi informel. Les salaires réels des travailleurs réguliers avaient stagné ou diminué, et l’emploi via des plateformes s’était développé comme une extension numériquement supervisée du travail informel, largement dépourvue de sécurité sociale. Le rapport a révélé que l’attente moyenne pour un premier emploi dépassait un an et que de nombreux jeunes techniquement qualifiés exerçaient des activités sans rapport avec leur formation.

Vijay Prashad est un historien et journaliste indien. Il a notamment écrit Washington Bullets (Monthly Review, 2020), Red Star Over the Third World (Pluto Press, 2019) et The Darker Nations (The New Press, 2008).

Tel est l’amer paradoxe au cœur des manifestations. L’éducation a élargi les aspirations et les capacités des jeunes Indiens, mais l’économie n’a pas augmenté le nombre d’emplois décents mis à leur disposition. Plus ils étudient, plus ils mesurent clairement l’écart entre ce que la société leur a promis et ce qu’elle peut leur offrir. Leur diplôme devient la preuve, non pas de leur inadéquation, mais de celle d’un modèle économique organisé autour de la finance, de la production à forte intensité de capital, de la privatisation et de l’enrichissement d’une petite élite d’entreprises.

La crise n’a pas commencé avec le gouvernement Modi, mais douze ans de règne du BJP l’ont approfondie. La démonétisation et la taxe sur les biens et services (GST), mal conçue, ont nui aux petites entreprises, qui ont historiquement absorbé un grand nombre de travailleurs. Le recrutement dans le secteur public a été retardé ou réduit, les postes vacants ne sont pas pourvus et l’emploi stable a été remplacé par du travail sous contrat. Le secteur manufacturier n’a pas connu la croissance nécessaire pour employer les millions de personnes qui entrent chaque année sur le marché du travail. Parallèlement, l’enseignement public a été affaibli et l’industrie des cours de soutien s’est développée, transformant l’anxiété en une marchandise immensément lucrative. Le gouvernement célèbre la croissance du PIB, les autoroutes, les paiements numériques, les licornes et la richesse des milliardaires indiens, mais aucune de ces statistiques ne répond à la question que l’on entend dans d’innombrables foyers : où est l’emploi ?

Les fuites de sujets d’examen doivent donc être comprises comme bien plus qu’une simple corruption administrative. Elles sont l’expression concentrée d’une injustice de classe plus large. Des millions de personnes rivalisent pour un petit nombre de postes parce que le travail stable a été délibérément rendu rare. Chaque candidat doit payer des frais, parcourir de longues distances, acheter du matériel d’étude et parfois passer des années dans des centres de cours de soutien. Lorsqu’un examen est compromis, l’État parle de problèmes techniques et de commissions d’enquête. Pour le candidat, en revanche, c’est le temps lui-même qui a été volé. Une limite d’âge approche ; les dettes familiales s’accumulent ; une autre année passe.

Une société qui refuse de faire de la place à sa jeunesse finira par découvrir que les jeunes ont décidé de refaire la société elle-même.

Le gouvernement aimerait isoler les manifestations en les présentant comme les débordements émotionnels d’une génération impatiente. Il alternera entre ridicule, répression, promesses de concertation et tentatives de division du mouvement. On dira aux jeunes qu’ils manquent d’expérience, que des forces étrangères les égarent ou que leur manifestation nuit à l’image de la nation. Mais il n’y a rien d’antinational à exiger qu’un pays offre à sa jeunesse un travail utile. Ce qui nuit à l’Inde, c’est un ordre dans lequel les jeunes sont nécessaires en tant que consommateurs, sources de données, livreurs et masse électorale, mais ne sont pas les bienvenus en tant que travailleurs dotés de droits, citoyens ayant voix au chapitre et êtres humains ayant droit à un avenir.

L’énergie du mouvement des cafards est importante, mais la spontanéité et la portée numérique ne suffisent pas à elles seules à vaincre un pouvoir bien établi. Sa force durable dépendra de sa capacité à relier la réforme des examens à la lutte pour l’emploi, l’enseignement public, les droits des travailleurs et la redistribution économique. Les étudiants de Jantar Mantar partagent un avenir avec les enseignants sous contrat, les travailleurs précaires, les livreurs à vélo, les apprentis en usine, les diplômés sans emploi et les ouvriers agricoles. Le mouvement doit résister aux tentatives de dépeindre la politique organisée, les syndicats et les organisations étudiantes établies comme des reliques appartenant à une autre génération. L’expérience accumulée par la classe ouvrière organisée n’est pas un fardeau pour la révolte de la jeunesse ; c’est l’une des ressources qui peut donner à cette révolte endurance et direction.

Le nom de « cafard » charrie involontairement une vérité historique. Les cafards survivent parce qu’ils sont difficiles à éliminer. Mais les jeunes dans la rue ne demandent pas simplement à survivre dans les fissures d’un système en déclin. Ils veulent vivre, travailler, mettre à profit ce qu’ils ont appris et contribuer à la société avec dignité. Leur colère a une apparence générationnelle, mais son contenu est profondément ancré dans la lutte des classes. La tâche qui incombe à la gauche n’est ni de romantiser cette colère ni de lui faire la leçon à distance, mais d’engager le dialogue avec elle, de l’aider à identifier la structure qui se cache derrière sa souffrance et de relier ses revendications immédiates à un programme capable de créer des millions d’emplois stables et socialement utiles.

Les gaz lacrymogènes devant le Parlement ne peuvent pas répondre à la question posée par les manifestants. Les dirigeants de l’Inde peuvent bien les repousser derrière des barricades et les traiter d’insectes, de parasites ou de fauteurs de troubles. Mais une société qui refuse de faire de la place à sa jeunesse finira par découvrir que les jeunes ont décidé de refaire la société elle-même.

Article traduit de l’anglais : https://breakthroughnews.org/2026/07/22/the-generation-that-refuses-to-crawl-gen-z-is-a-class-struggle/