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« La gauche radicale doit être plus audacieuse »

Samir Amin

— 14 août 2018

Un grand marxiste nous a quittés. Lava republie une interview de Samir Amin à propos de la crise capitaliste. L’interview date de cinq ans, mais comme toujours avec Amin, son contenu est en avance sur son temps.

Le 12 août 2018, Samir Amin est décédé à l’âge de 86 ans. Il était connu mondialement pour ses analyses marxistes du capitalisme, de la globalisation et du tiers-monde. Voici quelques années, Ruben Ramboer, rédacteur en chef de Lava Media, avait réalisé une interview d’Amin sur la crise économique et la stratégie de la gauche à ce propos. Elle est restée d’une actualité brûlante. « Le capitalisme a entamé sa phase sénile », disait Amin. « Dans ce genre de période, les mouvements sociaux, les protestations aboutissent à des changements politiques, pour le meilleur ou pour le pire. Fascistes ou progressistes. La gauche radicale doit prendre l’initiative pour bâtir un front, un bloc social antimonopoliste. Les conditions historiques sont présentes, pour ce faire. »

Le 12 août 2018, Samir Amin est décédé à l’âge de 86 ans. Il était connu mondialement pour ses analyses marxistes du capitalisme, de la globalisation et du tiers-monde.

Ruben Ramboer. La crise d’aujourd’hui date selon vous déjà de 1971 ?
Samir Amin. À l’époque, des économistes comme Frank, Arrighi, Wallerstein, Magdoff, Sweezy et moi-même avions dit que la nouvelle grande crise avait commencé. La grande. Pas une petite avec des oscillations comme il y en avait eu de nombreuses auparavant. Il faut en situer le début avec la rupture de l’étalon de change du dollar avec l’or. Elle s’est manifestée par une chute brutale en quelques années des taux de croissance à exactement la moitié de ce qu’ils avaient été pendant les trente glorieuses. En Europe, ils sont tombés de 5 à 2,5 %, et, aux États-Unis, de 4 à 2 %. Cette chute brutale était due à une chute de même ampleur des investissements dans le secteur productif. C’est la grande crise qui commence, et qui persiste de 1972-73 à 1980.

Dans les années 1980, Thatcher et Reagan ont répondu à cette crise par des privatisations pour élargir le terrain à l’expansion du capital, par la libéralisation du marché financier et par une politique de l’austérité immédiate qui n’a pas fait remonter les taux de croissance, mais les a maintenus à leur très bas niveau. Autour de ces niveaux, il y a eu de toutes petites oscillations. Et maintenant, quand on passe en Belgique de − 0,1 à + 0,1 % de croissance, on dit : « la crise est terminée ». C’est grotesque. Par ailleurs, le but des libéraux n’a jamais été le rétablissement de la croissance, quoi qu’ils en disent. Le but était surtout de redistribuer les revenus vers le capital. Mission accomplie.

Si on limite l’analyse de la crise à une analyse financière, cela implique qu’on ne trouvera que des causes qui lui sont directement liées, par exemple la dérégulation comme cause principale. Les banques et autres institutions financières semblent être les bénéficiaires majeures de cette expansion. Ce qui rend plus facile de les pointer du doigt comme uniques responsables.

Mais rappelons que les oligopoles en général ont bénéficié de l’expansion des marchés monétaires. 40 % des profits des oligopoles sont dérivés de leurs opérations financières… C’est la domination des « oligopoles ou monopoles généralisés » qui a précipité l’économie dans une crise d’accumulation, qui est à la fois une crise de sous-consommation et une crise de la profitabilité. Seuls les secteurs des monopoles dominants ont pu rétablir leur taux de profit élevé, mais en détruisant la profitabilité et la rentabilité des investissements productifs.

« Le capitalisme des oligopoles ou monopoles généralisés ». C’est le nom que vous donnez à ce qui est, selon vous, une nouvelle phase de développement du capitalisme. En quoi ces monopoles sont-ils différents des monopoles d’il y a un siècle ? La nouveauté est dans le terme « généralisé » ?

Oui, il y a depuis le début du 20e siècle des acteurs dominants dans le secteur financier (dans la sidérurgie, la chimie, l’automobile, etc.). Mais ces monopoles étaient des îles — importantes certes — dans un océan de PME réellement indépendantes.

Mais, depuis une trentaine d’années, nous sommes parvenus à un degré de centralisation de capital, qualitativement nouveau, sans commune mesure. Fortune mentionne aujourd’hui 500 oligopoles dont les décisions contrôlent vraiment toute l’économie mondiale. Ils dominent en amont et en aval tous les secteurs dont ils ne sont pas directement propriétaires.

Prenons l’agriculture. Autrefois, un paysan avait affaire à une série d’entreprises pour chacune de ses activités : achats de ses inputs, crédits bancaires et vente aux magasins. Aujourd’hui, une PME agricole est confrontée en amont au bloc financier des banques et à d’énormes monopoles de production d’engrais, de pesticides et d’OGM dont Monsanto est l’exemple le plus frappant. Et, en aval, elle est confrontée aux chaînes de distribution et aux grandes surfaces. À travers ce contrôle, en amont et en aval, son autonomie et son revenu réel se rétrécissent.

Dans ce sens, vous préférez parler aujourd’hui d’un processus d’accumulation de capital commandé par « la maximalisation d’une rente monopolistique », plutôt que de la « maximalisation du profit » ?

Oui. Le contrôle assure à ces monopoles la ponction d’une rente de monopole prélevée sur la masse de la plus-value (transformée en profits) que le capital extrait de l’exploitation du travail. Cette rente devient impérialiste dans la mesure où ces monopoles opèrent dans la périphérie du système mondialisé.

La maximalisation de cette rente concentre les revenus et les fortunes dans les mains d’une ploutocratie, car les oligarchies contrôlent ces monopoles au détriment des rémunérations du travail et même des rémunérations du capital non monopolistique.

Depuis une trentaine d’années, nous avons atteint un degré de concentration capitaliste — qualitativement nouveau — sans précédent.

L’inégalité grandissante devient absurde. À la limite, c’est comparable à un milliardaire qui possèderait le monde entier et laisserait tout le monde dans la misère. Le pompage de la rente, associée à des politiques d’austérité, diminue la demande solvable en réduisant, en termes relatifs, les revenus du travail.

Et comment cette rente monopolistique est-elle réinvestie ?

Pas dans la production, puisqu’il n’y a pas de demande. Elle est donc investie dans une fuite en avant sur les marchés financiers. Les placements financiers de cet excédent croissant constituent la seule possibilité de poursuite de l’accumulation commandée par les monopoles. C’est ce qu’on appelle la financiarisation du système économique.

L’expansion depuis un quart de siècle des investissements sur les marchés financiers est du jamais vu dans l’histoire. Le volume des transactions sur ces marchés est de plus de 2 500 000 milliards de dollars, alors que le PIB mondial est de 70 000 milliards de dollars. Dans ce sens, la spéculation n’est pas un vice supplémentaire, mais est une exigence logique du système.

La financiarisation, c’est-à-dire une préférence pour l’investissement financier plutôt que l’investissement dans l’économie réelle productive, est la conséquence du caractère oligopolistique du capitalisme contemporain. Les marchés financiers ont ainsi une place dominante dans le système du marché. C’est sur ces marchés que les oligopoles (pas seulement les banques) dégagent leur rente monopolistique et se mettent en concurrence entre eux pour cette rente.

La financiarisation a transféré à une trentaine de banques géantes de la Triade USA-Europe-Japon la responsabilité majeure dans la commande de la reproduction de ce système d’accumulation.

La soumission de la gestion des firmes à la valeur des actions en Bourse, la substitution du système de retraites par capitalisation au système par répartition, l’adaptation des changes flexibles et l’abandon de la détermination du taux d’intérêt par les banques centrales en laissant cette responsabilité aux « marchés » doivent tous être compris dans cette financiarisation.

Aujourd’hui, on parle d’une régulation du système financier comme porte de sortie de la crise.

Il ne s’agit que d’une rhétorique creuse afin de tromper l’opinion publique.

Ce système est condamné à poursuivre sa course folle à la rentabilité financière. C’est le produit même de la logique de l’accumulation commandée par les monopoles. De plus, la régulation aboutirait au contraire de son objectif. Elle aggraverait encore la crise. Si on supprimait au surplus financier son débouché dans l’investissement financier, où irait-il ? Nulle part ! Il entraînerait une dévaluation massive du capital qui se traduirait, entre autres, par une chute massive des valeurs cotées en Bourse.

La spéculation n’est pas un mal de plus, mais une condition logique du système.

Les oligopoles ou monopoles (les « marchés »), et leurs serviteurs politiques n’ont donc pour projet que de restaurer le même système financier. Mais cela nécessitera des banques centrales des sommes gigantesques pour éliminer tous les crédits toxiques et pour rétablir la profitabilité et l’expansion financière. Et la facture devra être supportée par les travailleurs en général, et les peuples du Sud en particulier. Ce sont les monopoles qui, jusqu’à ce jour, ont l’initiative. Et leurs stratégies ont toujours donné les résultats recherchés : les plans d’austérité.

Justement, ces plans d’austérité se suivent sans cesse. On sait que cela amène à une spirale descendante aggravant la crise. Les politiques sont-ils des incapables ?

Mais non ! C’est sur l’objectif qu’il y a mensonge. Lorsque les gouvernements en place prétendent poursuivre l’objectif de la réduction de la dette, ils mentent délibérément. L’objectif n’est pas la réduction de la dette, mais que les intérêts de la dette continuent à être payés, et de préférence à des taux encore plus élevés. La stratégie des monopoles financiarisés, au contraire, a besoin de la croissance de la dette — un moyen financièrement intéressant d’absorber le surplus de la rente des monopoles. Le capital y gagne, ce sont des placements intéressants.

Entre-temps, les plans d’austérité aggravent la crise. Il y a clairement contradiction. Comme Marx le disait, la recherche du profit maximal détruit les bases qui le rendent possible.

Les capitaux n’ont pas d’autre logique que leur intérêt particulier. Pour que l’État fonctionne au bénéfice du capital dans son ensemble, il faut qu’il se situe au-dessus des intérêts immédiats pour imposer éventuellement une politique à plus long terme. Ce qui est particulier aujourd’hui est que le capital financier exerce sa dictature directe. L’État est devenu le serviteur exclusif du capital. Une contradiction fatale. Le système implose sous nos yeux, mais il est condamné à poursuivre sa course folle. La financiarisation est nécessaire pour sa reproduction.

En réponse à la crise des années trente, l’État a pourtant su imposer des politiques à plus long terme : des politiques keynésiennes avec des dépenses qui stimulaient emploi et investissements dans la production, et donc croissance économique. Pourquoi ?

Au début, la riposte à la crise de 1929 a été exactement la même qu’aujourd’hui : des politiques d’austérité, avec leur spirale descendante. L’économiste Keynes disait que c’était absurde et qu’il fallait faire le contraire. Mais quand l’a-t-on écouté ? Seulement après la Deuxième Guerre mondiale. Pas parce que ses idées n’étaient pas bonnes ni parce que la bourgeoisie n’a été convaincue qu’après la guerre, mais parce qu’elles lui ont été imposées par la force de la classe ouvrière. L’issue de la Deuxième Guerre mondiale a été la victoire de la démocratie sur le nazisme, la victoire de l’Armée rouge sur le nazisme. Et la peur du communisme.

L’apartheid à l’échelle mondiale implique une guerre permanence contre les États et les peuples de la périphérie.

De la même manière, aujourd’hui, certains — ils ne sont pas très nombreux — parmi les économistes bourgeois lucides peuvent dire à propos des mesures d’austérité : « c’est absurde. » Et alors ? Cela continuera tant qu’il n’y a pas un renversement des rapports de forces par des mouvements sociaux.

Pour le moment, les victimes de la crise, les peuples, ne sont pas encore suffisamment à l’offensive. Et quand le capital n’est pas contraint par ses adversaires de mettre de l’eau dans son vin, il n’en met pas. Il poursuit son objectif : maximaliser le profit financier à court terme.

On peut dire qu’après 1989, il y a eu une sorte de deuxième « belle époque » jusqu’à 2008, bien qu’accompagnée dès le début par des guerres du Nord contre le Sud. Le capital a, dans cette période, établi pour les oligopoles les structures indispensables au maintien de leur rente. Et, de même que la globalisation financière a mené à la crise de 1929, de même, elle a récemment mené à la crise de 2008. Aujourd’hui, on a atteint un même moment crucial qui annonce une nouvelle vague de guerres ou de révolutions. Mais il y a des différences significatives. J’ai déjà parlé des monopoles généralisés, de la ploutocratie et de la financiarisation du système inévitablement liés. En outre, on est passé d’un « impérialisme pluriel » (des pouvoirs impérialistes en conflit l’un contre l’autre) à un impérialisme collectif, celui de la Triade.

Ne croyez-vous pas à une guerre entre les pouvoirs impérialistes ?

Non. La centralisation du capital a créé effectivement l’impérialisme collectif de la Triade. L’impérialisme n’est plus écrit au pluriel. Il y a des camarades qui pensent que ce système éclatera par une contradiction grandissante entre l’Europe d’une part et les États-Unis de l’autre. Mais ces contradictions sont secondaires. Les intérêts communs expliquent l’alignement inconditionnel, spontané et total de l’Europe sur les États-Unis dans le domaine politique. Il y a une conscience de l’intérêt commun quant au vrai danger pour ces États, c’est-à-dire les pays émergents et le tiers monde. Les instruments de la Triade pour sa domination du système mondial sont nombreux (OMC, FMI, OCDE, EU, G7, Otan, etc.).

Pourquoi ces pays émergents sont-ils un danger ?

Depuis 1970, la domination n’est plus exercée par le monopole sur la production industrielle comme avant. Le capitalisme des monopoles généralisés domine le système mondial avec ce que j’appelle leurs cinq monopoles, leurs cinq avantages. Un, le contrôle des accès aux ressources naturelles, ce qui implique un contrôle militaire de la planète. Deux, le contrôle de la technologie, renforcé sur le papier par l’OMC surprotégeant les prétendus monopoles des brevets. Trois, le monopole du discours avec accès privilégié aux médias. Quatre, le contrôle du système financier et monétaire mondialisé par les grands monopoles de la Triade. Cinq, les armements de destruction massive. Sous le vertueux prétexte d’en empêcher la prolifération, ils gardent le monopole à grande échelle des armes nucléaires.

Ce système que j’ai appelé « apartheid on a global scale » implique une guerre permanente contre les États et les peuples de la périphérie, une guerre déjà commencé en 1990 par les États-Unis et ses alliés de l’Otan lors de la guerre du Golfe.

Or, les pays émergents, surtout la Chine, sont en train de déconstruire ces monopoles. D’abord, celui de la technologie. On passe de « made in China » à « made by China ». La Chine n’est plus l’atelier du monde pour des succursales ou les associés du grand capital des monopoles. Elle maîtrise la technologie qu’elle peut développer elle-même. Dans certains domaines, notamment les domaines d’avenir de l’automobile électrique, du solaire, etc. elle possède des technologies de pointe qui sont en avance sur les Occidentaux.

Ensuite, la Chine laisse le système financier mondialisé se détruire, en finançant même son autodestruction par le financement du déficit américain, et en construisant en parallèle des marchés régionaux indépendants ou autonomes à travers le groupe de Shanghai, qui comprend la Russie, mais potentiellement aussi l’Inde et l’Asie du Sud-Est.

Enfin, l’accès aux ressources naturelles et les possibilités que la Chine offre d’autre part sont très gênants pour la Triade. La sécurité américaine prévoyait même la nécessité d’une guerre préventive contre la Chine.

C’est pour faire face à cela que les Chinois ont choisi le financement de la mort lente des États-Unis en soutenant leur déficit. La mort brutale d’une bête de ce genre serait trop dangereuse.

« Un autre monde est en train d’émerger qui pourrait être encore plus barbare qu’avant, mais qui pourrait aussi faire mieux. » De quoi cela dépend-il ?

Je n’ai pas de boule de cristal. Mais le capitalisme est entré dans sa phase sénile. Il n’y a plus d’entrepreneurs créatifs, mais des « magouilleurs » (wheeler-dealers).

La civilisation bourgeoise avec son système de valeurs — éloge de l’initiative individuelle naturellement, mais aussi honnêteté et respect de la loi, voire même solidarité sur le plan national — est en voie d’être remplacée par un système sans valeurs éthiques. Un monde nouveau est né. Il y a beaucoup de signes de cette transformation : des présidents des États-Unis criminels, des chefs d’État marionnettes en Europe, des despotes au Sud, l’obscurantisme (talibans, sectes chrétiennes, bouddhistes…), la corruption généralisée (dans le monde financier en particulier)… On peut décrire le capitalisme d’aujourd’hui comme un capitalisme sénile qui peut ouvrir une nouvelle ère d’immenses massacres.

Dans une telle période, les mouvements sociaux, les protestations amènent des changements politiques, pour le meilleur et pour le pire. Des fascistes ou des progressistes. Au vingtième siècle, il y avait le modèle soviétique, un autre monde possible, en dépit de ses limites et contradictions. Aujourd’hui, il n’y a pas de solution de rechange concrète, visible. Elle est donc à inventer.

L’enjeu politique aujourd’hui est donc de voir si les victimes de ce système arrivent à former une alternative positive, indépendante et radicale. Il faut que la gauche radicale prenne l’initiative de la construction d’un front, d’un bloc alternatif antimonopole. Les conditions historiques y sont. Dans ce bloc social antimonopole, on pourrait avoir tous les travailleurs et producteurs victimes des oligarchies, dont une grande partie des classes moyennes, la paysannerie, les PME et même des entreprises.

Vous dites que la gauche doit renoncer à des stratégies qui aident le capitalisme à sortir de sa crise.

Il y a des nostalgiques qui s’imaginent pouvoir « faire reculer » le capitalisme des monopoles sur ses positions d’avant 1945. Mais l’histoire ne permet jamais de tels retours en arrière. Il faut s’attaquer au capitalisme tel qu’il est aujourd’hui.

Nous sommes dans un moment historique ou la gauche radicale doit être audacieuse. Je parle de la gauche qui est convaincue que le système capitaliste doit être dépassé fondamentalement.

Dans les pays du Nord, les conditions objectives existent pour isoler le capital des monopoles, qui exerce son pouvoir aussi grâce à son clergé politique et médiatique. Cela pourrait commencer par une alliance politique — je ne dis pas une alliance électorale — et sociale, qui rassemble l’énorme majorité. Dans les périphéries, l’audace serait la constitution d’un bloc historique alternatif anticompradore[1].

Cette audace existe-t-elle aujourd’hui ?

Le manque d’audace à gauche est terrible à l’heure actuelle. Vous vous rappelez comment les sociaux-démocrates ont été joyeux et satisfaits quand le régime soviétique s’est effondré, et, avec lui, les partis communistes de l’Europe occidentale. Je leur ai dit : « Quel manque de clairvoyance ! Après la chute du communisme, ce sera votre chute demain. Le capital n’a plus besoin de vous, il avait seulement besoin de vous parce qu’il y avait la menace communiste. »

Être marxiste signifie nécessairement être communiste, car Marx ne dissociait pas la théorie de la pratique.

Et, au lieu de se radicaliser, ils ont au contraire fait leur glissement à droite. Ils sont devenus sociaux-libéraux. Depuis, ils ne sont plus rien. Maintenant, si vous votez pour la gauche électorale ou la droite électorale, c’est la même chose : le Parlement qui se réunit le lendemain dit : « Nous ne pouvons rien faire, c’est le marché qui décide, les agences de notation, le super parti du capital des monopoles. »

Nous voyons même des segments importants de la gauche radicale accepter cela par timidité, par crainte ou par désarroi. Il y a même des gens, qui pourtant se font appeler « communistes », mais disent qu’ils ne peuvent être qu’une aile gauche de la social-démocratie. C’est toujours la même logique d’accommodation au capitalisme. Une logique du moindre mal.

Quels pourraient être les mots d’ordre de cette « alliance politique » que vous proposez ?

Ce projet global commence par expliquer qu’il y a une alternative aux politiques d’austérité. Sous une forme populaire, cela revient à casser le discours du capital, que « les profits ne sont pas assez gros et les salaires sont toujours trop forts ». Pourquoi ne pas dire l’inverse, que les salaires ne sont pas suffisants et que les profits sont trop gros ?

Ce n’est naturellement pas assez. Une gauche authentique doit inverser le désordre social produit par les monopoles, avancer des stratégies pour assurer l’emploi maximal et stabiliser et garantir des salaires convenables avec une croissance parallèle à celle de la production de travail social.

C’est tout simplement impossible sans exproprier les monopoles. Cela passe par la nationalisation des secteurs cruciaux de l’économie. Les nationalisations sont, dans une première étape, des étatisations, le transfert de la propriété du capital privé à l’État. Mais l’audace consiste ici à proposer des plans de socialisation de la gestion des monopoles nationalisés.

Prenons ces monopoles qui contrôlent l’agriculture en amont et en aval, les industries chimiques d’une part, les banques et les grandes chaînes de distribution… Si on les étatise, on peut avoir dans des directoires de gestion des représentants des agriculteurs, des travailleurs des chaines de commercialisation, des consommateurs et aussi des pouvoirs locaux (impliqués dans l’environnement, mais aussi dans… l’école, le logement, les hôpitaux, l’urbanisme, le transport, etc.)

Mais une économie socialiste n’est pas limitée à la socialisation de son management. Elle doit intégrer la relation entre l’homme, la nature et la société. La dimension destructive de l’accumulation du capital est aujourd’hui beaucoup plus grande que la dimension constructive. Continuer dans la forme que le capitalisme propose revient à détruire l’individu, la nature et les peuples. Le socialisme n’est pas le capitalisme sans les capitalistes.

Il faut la « définanciarisation ». Un monde sans Wall Street pour reprendre le titre du livre de François Morin[2]. Bien entendu, la nationalisation et la socialisation impliquent celles des banques. Cela implique aussi impérativement la suppression pure et simple des fonds de spéculation et l’abolition des fonds de pension, devenus d’ailleurs des opérateurs majeurs dans la financiarisation. L’abolition de ces derniers doit se faire au bénéfice de systèmes de retraites par répartition.

Mais on pourrait repenser entièrement le système bancaire. Ces dernières décennies, le système bancaire est devenu beaucoup trop centralisé et des directoires socialisés auraient trop d’intérêts conflictuels à associer (entre ceux qui fournissent le crédit et ceux qui le reçoivent). Dès lors, on pourrait concevoir une « banque d’agriculture », animée par un directoire composé des intervenants mentionnés plus haut. Ou une « banque industrielle » dont les directoires associeraient les clientèles industrielles, les centres de recherche technologique, des services contrôlant les effets écologiques…

Et les syndicats ?

Les syndicats ont certainement un grand rôle à jouer, à condition d’être inventifs. Il ne faut pas penser que les mots d’ordre d’il y a cinquante ans sont encore efficaces et valables. Une transformation a eu lieu. Il y a une cinquantaine d’années, la classe ouvrière était relativement stable à 80 % et instable à 20 % — surtout des femmes et des immigrés. Il y avait une dose de chômage dite minimale de 3 %. À l’heure actuelle, nous avons 40 % de stable, 40 % d’instable et 20 % de chômeurs. Ce ne sont plus les mêmes proportions.

Le mouvement ne peut plus être réduit à des revendications venant de la moitié, de la partie stabilisée. Il est impératif d’associer les droits des chômeurs et des précaires. Il se trouve que chez ces derniers, il y a un plus grand pourcentage d’immigrés, une proportion plus grande de femmes, de jeunes, avec tout ce que cela pose comme problème pour l’unité. Pour faire converger ces luttes, il est important de reconnaître la diversité et, jusqu’à un certain point, leurs intérêts propres.

Vous insistez sur le fait que vous êtes marxiste et pas néomarxiste, ou « néomarxien », ou « marxien »…

Les néomarxistes veulent rompre avec le marxisme historique. Ce sont ceux qui veulent aller « au-delà de Marx ». Par contre, je ne suis pas « paléomarxiste » non plus, de ceux qui soutiennent de manière inconditionnelle le marxisme historique, ceux qui se transforment en prêtres du marxisme, qui ne connaissent que les textes sacrés et les commentent sans fin. En lisant entre les lignes, ils essaient d’y trouver des réponses à des problèmes actuels qui ne se posaient pas à l’époque.

Être marxiste, c’est partir de deux choses gigantesques produites par Marx. Premièrement, la critique de la réalité. Mais la réalité située dans son époque. Bien que le capitalisme d’aujourd’hui ne soit plus ce qu’il était, cela reste fondamentalement la critique du capitalisme. Deuxièmement, la critique de l’image idéologique de ce capitalisme, c’est-à-dire de la théorie économique et de l’économisme.

Être marxiste veut dire nécessairement être communiste, parce que Marx ne dissociait pas la théorie de la pratique — l’engagement dans la lutte pour l’émancipation des travailleurs et des peuples. Et être communiste veut aussi dire être internationaliste. Il est impossible de changer le monde en oubliant la majorité des peuples, surtout ceux de la périphérie.

Dit interview is een herpublicatie van Ruben Ramboer, Interview Samir Amin. Links moet uitpakken met een gedurfd alternatief, Marxistische Studies, Nr. 99, 2012.