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Gareth Dale : Le clash entre démocratie et capitalisme

Matthias Lievens

— 24 septembre 2017

Au cours de ces dernières années, Karl Polanyi s’est révélé être une importante source d’inspiration pour la critique du fondamentalisme de marché.

Gareth Dale : Le clash entre démocratie et capitalisme

Bien que Gareth Dale lui-même se définisse plus comme marxiste que comme « polanyien », il est devenu l’un des plus grands spécialistes actuels de Karl Polanyi ( 1886-1964). Depuis une dizaine d’années, il se consacre en effet à l’étude de la vie et de l’œuvre de l’économiste hongrois. « Dans les années 1990 et 2000, on a vu resurgir le nom de Polanyi dans le domaine des sciences sociales. J’étais frappé de la superficialité avec laquelle son œuvre était abordée. Son principal ouvrage, La grande transformation, est énigmatique. Sa critique passionnée de la société de marché est particulièrement sophistiquée et puissante. »

  1. Gareth Dale, maître de conférences en relations politiques et internationales à la Brunel University de Londres, a publié l’an dernier une biographie de Karl Polanyi ( A Life on the Left, New York, Columbia University Press, 2016), un ouvrage qui propose une analyse poussée des différents thèmes abordés par Polanyi dans son œuvre ( Reconstructing Polanyi. Excavation and Critique. London, Pluto Press, 2016), ainsi qu’un recueil de textes de Polanyi traduits du hongrois ( Karl Polanyi : The Hungarian writings, Manchester University Press, 2016). Auparavant, il avait déjà publié une introduction à son œuvre ( Karl Polanyi : The Limits of the Market, Cambridge, Polity Press, 2010), et plusieurs livres sur l’Allemagne de l’Est après 1989.

Ces dix dernières années, l’œuvre de Karl Polanyi est devenue une véritable source d’inspiration pour de nombreux critiques et activistes de gauche, qu’il s’agisse du néolibéralisme ou de la politique environnementale, de la naissance du capitalisme ou encore des relations entre démocratie et marché. Peut-on parler d’une renaissance de l’œuvre de Polanyi ?

Oui, certainement. Dans les années 1950-1960, Polanyi était essentiellement connu dans le domaine de l’anthropologie économique. Mais avec l’essor du néolibéralisme dans les années 1980, ses travaux sont redevenus d’actualité. Son œuvre se concentre plus particulièrement sur la période qui a précédé le fondamentalisme de marché, à savoir la fin du 19e et le début du 20e siècle.

Polanyi a acquis un certain statut dans plusieurs branches des sciences sociales. Il fait pour ainsi dire partie des théoriciens du second échelon : il n’a pas la renommée d’un Karl Marx, d’un Max Weber ou d’un Émile Durkheim, mais son œuvre est connue d’un grand nombre d’universitaires et a également gagné les milieux activistes.

Bon nombre de marxistes et de critiques du néolibéralisme s’inspirent, dans leurs analyses, de la vision polanyienne. Quel est exactement l’impact de sa vision ?

L’influence de Polanyi ne se limite pas aux cercles marxistes. Il est également bien connu de l’école de l’analyse des systèmes-monde, par exemple, qui s’inspire non seulement de Karl Marx et de Fernand Braudel, mais aussi de Polanyi. Terry Hopkins et Immanuel Wallerstein, les fondateurs de l’analyse des systèmes-monde, connaissaient Polanyi personnellement.

Il a également influencé les sociaux-démocrates de gauche ainsi que certains sociaux-démocrates de droite, comme Dominique Strauss-Kahn ou Maurice Glasman. Ce dernier est l’initiateur du Blue Labour, une tendance au sein du parti travailliste britannique qui prône une politique de l’immigration plus sévère tout en défendant une variante du capitalisme à l’allemande. Glasman trouve chez Polanyi des arguments en faveur d’une société protectionniste qui offre une plus grande sécurité, qui accorde davantage de valeur aux artisans et ouvriers qualifiés, et gère plus rigoureusement le capital financier. Le tout étant compatible avec la continuité de la société de classes dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

Quelles sont les idées clés de Polanyi qui en font un grand auteur pour la gauche ?

Polanyi s’oppose radicalement à ce qu’il appelle « le sophisme économiciste ». Autrement dit, faire croire que des concepts développés pour expliquer et justifier le monde capitaliste moderne peuvent également s’appliquer aux sociétés précapitalistes. Ce qui est caractéristique de l’œuvre de nombreux économistes néoclassiques1.

C’est ainsi qu’est née l’idée de la transcendance du capitalisme, l’idée que ce système aurait toujours existé, même si c’était sous forme d’embryon, dans les sociétés antiques. Polanyi démontre très clairement que le capitalisme est apparu à un moment bien déterminé, qu’il a connu toutes sortes de développements dans le temps et qu’il n’est donc pas éternel.

Polanyi est surtout connu pour sa critique de la société de marché. Or, on constate qu’au cours de l’histoire, ce genre de société est plus une exception que la norme. Ce n’est que récemment que l’économie de marché a commencé à se détacher des autres sphères et à dominer la société tout entière.

Pour Polanyi, la société de marché est née d’une rupture bien précise survenue à la fin du 18e siècle et au tout début du 19e siècle en Grande-Bretagne. Les concepts qui nous permettent d’en comprendre le fonctionnement s’appliquent uniquement à ce type de société très spécifique. Ce raisonnement l’a poussé à réexaminer l’histoire économique des sociétés antiques et à développer une « histoire économique globale ». Selon lui, les processus économiques se réduisent à trois modèles d’intégration : réciprocité, redistribution et échange.

L’un ou l’autre modèle sera dominant en fonction de la manière dont la société gérera la terre, l’argent et le travail. En partant de ce raisonnement, il a fourni un travail important sur l’histoire économique de l’Antiquité. Mais ce qui a fait sa notoriété c’est avant tout sa critique du fondamentalisme de marché.

La rupture particulière dont il parle, laquelle s’est d’abord manifestée en Grande-Bretagne au début du 19e siècle, est la totale marchandisation de la terre, de l’argent et du travail2. Polanyi parle de « marchandises fictives » car la terre, l’argent et le travail ne sont pas destinés à être vendus sur le marché. La création de marchés spécifiques pour ces marchandises est donc le point de départ d’un projet « libéral utopique ». Le marché, qui à l’origine était ancré dans la société, va ensuite se défaire de cet ancrage social ( disembedding), et soumettre tous les domaines de la société.

Cette marchandisation va entraîner une désorganisation sociale qui se manifestera sous forme de crises, de chômage, de disparition du tissu social et des collectivités, de pollution,… Cela va également entraîner une crise spirituelle et morale en raison de la dégradation des valeurs sociales. Finalement, cette domination du marché va déboucher sur une situation où les gens ne seront plus en mesure d’assumer la responsabilité de leurs choix.

Et cela va engendrer diverses formes de résistance, ce que Polanyi appelle le « contremouvement » ?

La marchandisation de la terre, de l’argent et du travail constitue une menace pour la nature, pour la population, mais aussi pour l’économie elle-même. Et inévitablement, cela suscite critiques et autres formes de résistance. Polanyi montre comment en réaction à ce projet utopique libéral, un contremouvement a rapidement vu le jour afin de protéger la société des préjudices causés par la société de marché, grâce notamment à la législation sociale, au protectionnisme, à la gestion du système monétaire, etc. Polanyi était d’ailleurs beaucoup moins intéressé par le protectionnisme économique classique, au sens de protection contre la concurrence étrangère. Pour lui, il s’agissait surtout de protection contre les développements responsables de la désorganisation du tissu social et des institutions sociales, préjudiciables tant pour les individus que pour la nature.

Un des concepts clés de son livre La grande transformation est celui du « double mouvement ». Il fait ici référence au fait que la tentative des fondamentalistes du marché d’arracher le marché à son ancrage social a déclenché une forte réaction au profit de la protection sociale contre les conséquences de la société de marché. Souvent, ce double mouvement est interprété comme un mouvement pendulaire : si on évolue trop dans le sens d’une société de marché, cela entraîne automatiquement des contre-réactions, et inversement. C’est du moins de cette façon que ce concept est le plus couramment interprété. Mais selon vous, ce n’est pas ce que Polanyi a voulu dire.

Cette interprétation courante laisse entendre qu’il existerait dans une société capitaliste un mouvement pendulaire entre la tendance à la marchandisation totale, d’une part, et la tendance à la protection ( sociale-démocratique ou autre ) de la société contre cette marchandisation, d’autre part. Je n’ai trouvé dans l’œuvre de Polanyi aucun argument qui étaie cette théorie.

Au contraire, il affirme que l’apparition de la société de libre marché marque une fracture nette et unique dans l’histoire de l’humanité. Cette fracture a conduit à la séparation contre-nature du pouvoir économique et politique.

Polanyi, influencé par les valeurs chrétiennes, explique que cette séparation est contre-nature, autrement dit, elle porte atteinte à la condition voulue par Dieu, à savoir que le propre de l’humanité est que les hommes puissent travailler ensemble en communauté. Outre la lutte entre classes sociales, une lutte va également opposer le système économique et le système politique, une lutte particulièrement subversive. Surtout, lorsque les travailleurs vont obtenir le suffrage universel et réclamer des mesures de protection sociale, il devient particulièrement difficile de maintenir l’équilibre entre ces deux systèmes. Une fois le système industriel en crise, économie du laissez-faire et démocratie deviennent incompatibles.

La grande transformation analyse le fonctionnement de la société de marché, lequel sera relativement stable au cours du 19e siècle, mais va inévitablement se heurter à ses propres contradictions et finir par démanteler ses propres conditions d’existence dès le début du 20e siècle. Les conditions de vie de nombreuses personnes vont régresser et entraîner une réaction ( le « contremouvement »). Le déséquilibre entre le contremouvement protecteur et la soif de commercialisation libérale devient finalement impossible à stabiliser. Polanyi partage la thèse de l’École autrichienne d’économie3 selon laquelle toute intervention sur le marché aura pour conséquence d’en altérer le fonctionnement : des salaires plus élevés entraînent une diminution des investissements et un mouvement ouvrier fort réduit la capacité du capitalisme à se rétablir. Un capitalisme régulé est pour cette raison intrinsèquement instable. Les tensions s’accumulent et anéantissent la société, ce qui conduit à une série de catastrophes : Première Guerre mondiale, Grande Dépression, Seconde Guerre mondiale.

La crise de la société de marché est un point de référence de la lutte socialiste, mais n’est-elle pas également un terreau pour la propagation du fascisme ?

Dans un contexte de crise, l’idée d’unifier à nouveau la société d’une manière ou d’une autre et de réconcilier politique et économie gagne du terrain. Cela peut se faire soit d’une manière réactionnaire par le fascisme, qui vise à réunifier la société sous la botte du capital et affaiblir la démocratie, soit d’une manière progressiste par une planification socialiste. Pour Polanyi, l’Union soviétique est le représentant d’une stratégie semi-progressiste. Alors que dans les années 1920, il s’est montré très critique vis-à-vis de la révolution d’Octobre, il va curieusement dans les années 1930 défendre l’Union soviétique et Staline. Dans ses études historiques, il analyse comment les différentes formes de tyrannie peuvent servir de prélude à la démocratie, une analyse qu’il garde à l’esprit lorsqu’il étudie l’Union soviétique. L’augmentation du niveau d’éducation ouvrirait par exemple la porte à la démocratisation. Plus tard, il va revenir sur cette analyse et se montrer beaucoup plus critique envers l’Union soviétique.

Polanyi espérait un socialisme démocratique qui, dans une certaine mesure, était incarné par le New Deal américain et les gouvernements sociaux-démocrates, comme celui de Clement Attlee en Grande-Bretagne. Il partait de l’hypothèse selon laquelle la tendance à la réunification de la société, sous un socialisme démocratique, gagnerait progressivement du terrain au cours du 20e siècle. Même si ce scénario ne s’est pas réalisé, à aucun moment Polanyi n’a accepté que la tendance à l’unification se grippe ou échoue, voire retombe après la guerre. Il ne cherchera jamais vraiment à savoir si sa prédiction s’était réalisée ou non.

Considérer le New Deal, le gouvernement Attlee et l’Union soviétique comme l’expression d’un même contremouvement en faveur de la démocratie, au-delà de la scission entre économie et politique, n’y a-t-il pas là une conception trop simpliste de l’État ?

Pour Polanyi, l’État n’est pas avant tout un moyen d’oppression politique ou un instrument de domination bourgeoise. Sa conception de l’État est plutôt mainstream : l’État est une institution par laquelle une communauté de citoyens se transforme en sujet collectif avec une volonté commune. Selon lui, la démocratie moderne a un côté intrinsèquement social-démocrate en raison du rôle qui sera joué par les simples citoyens. D’un point de vue marxiste, l’idée que le capitalisme et la démocratie sont des systèmes séparés et opposés est bien entendu intenable. Or, l’idée selon laquelle il s’agit de systèmes séparés est un exemple de pensée fétichiste qui considère les relations entre êtres humains comme des relations entre choses.

On observe aujourd’hui diverses manifestations d’un contremouvement de protection. Comment faut-il les interpréter ? Que faut-il penser, par exemple, de l’appel au protectionnisme qui refait surface aujourd’hui ?

Le fonctionnement normal d’une société capitaliste est fondé sur la marchandisation et l’exploitation, ce qui conduit à toutes sortes de phénomènes éprouvants et autres formes de souffrance. Un des rôles fondamentaux de l’État est d’atténuer cette souffrance en prenant des mesures de protection, comme l’État-providence, par exemple. On a aussi la politique de contrôle de l’immigration qui sème la division et la xénophobie sous prétexte de protéger la « nation ». Personnellement, je considère cela comme un élément propre au fonctionnement normal d’une société bourgeoise. Même si la théorie du contremouvement de Polanyi est riche et intéressante, je ne pense pas que le protectionnisme s’oppose directement aux structures fondamentales et aux processus de base de la société de marché.

Vous avez qualifié le livre La grande transformation de singulier, pourquoi ? 

Je trouve cet ouvrage très contemporain et en même temps très lié à la période à laquelle il a été écrit. D’après ce que j’ai lu, Polanyi était un social-démocrate de gauche de la vieille école, du moins au cours de la période de sa vie durant laquelle sa renommée était à son apogée, c’est-à-dire les années 1930 et 1940, époque à laquelle il a travaillé sur son livre La grande transformation. La social-démocratie de gauche de cette époque n’est pas celle que nous connaissons aujourd’hui. Les sociaux-démocrates de gauche d’alors étaient encore convaincus que les partis qu’ils soutenaient s’étaient engagés pour un futur postcapitaliste. Il existait une pensée moraliste et, dans le cas de Polanyi, une pensée chrétienne dans les milieux sociaux-démocrates de gauche, une certaine éthique du devoir et de la serviabilité envers ses semblables. Ce que je trouve singulier dans ce livre, c’est la forte résonnance de cette époque que j’appelle dans la biographie « monde perdu du socialisme ». Une forme de socialisme qui n’existe plus aujourd’hui. Les grandes personnalités socialistes avec lesquelles Polanyi entretenait des contacts, comme G.D.H. Cole ou Richard Tawney, ne sont pratiquement plus connues de nos jours.

Pour Polanyi, la société de marché est née d’une rupture bien précise survenue à la fin du 18e siècle et au tout début du 19e siècle en Grande-Bretagne

Le livre est en même temps très actuel en ce sens qu’il tente de comprendre comment la société du Grand Marché, la société de marché basée sur le profit et des intérêts purement économiques, tend à surclasser et à transformer toute la société en un appendice d’intérêts économiques. Un argument à nouveau très actuel en cette époque néolibérale.

Dans un chapitre captivant de votre livre Reconstructing Karl Polanyi, vous démontrez que Polanyi était sur le plan intellectuel proche des auteurs néolibéraux comme Friedrich von Hayek, par exemple. C’est assez surprenant et à la fois fascinant : en partant d’hypothèses similaires, arriver à des conclusions radicalement opposées.

La relation entre Hayek et Polanyi est captivante. Ces deux auteurs partagent en effet des idées identiques sur certains aspects et défendent des positions totalement opposées sur d’autres. Polanyi a été formé à l’École autrichienne d’économie, qui plus tard jouera un rôle crucial dans le développement des idées néolibérales. Il souscrit à leur théorie de la valeur, leur théorie de l’utilité marginale ou marginalisme, qui est radicalement différente de la théorie de la valeur du travail de Marx4.

Tout comme chez Hayek, on retrouve l’idée de la responsabilité individuelle qui joue un rôle central dans l’éthique de Polanyi. Le concept de spontanéité est important pour les deux. L’idée selon laquelle le marché est un ordre spontané qui résulte de comportements individuels est fondamentale chez Hayek. Pour Polanyi, au contraire, c’est précisément dans le contremouvement qui s’oppose au marché que se manifeste une forme de spontanéité. Polanyi est ici influencé par Jean-Jacques Rousseau. Le marché est selon lui une institution construite artificiellement qui engendre diverses formes de souffrance. La réaction sociale contre cela, expression de cette souffrance humaine, est une réaction spontanée. Elle se manifeste au travers de revendications pour une plus grande protection sociale portées par les syndicats, l’État, l’Église, etc. Hayek, au contraire, situe la spontanéité dans le fonctionnement du marché, tandis qu’il considère les alternatives socialistes comme construites artificiellement et par conséquent dangereuses.

Polanyi pensait ainsi assez naïvement que la démocratisation conduirait au socialisme

Ils partagent également la même conception de l’État qu’ils considèrent comme distinctement dissocié du marché. Lorsque l’État n’intervient pas en tant que « gardien de nuit », mais directement sur le marché, on franchit alors une limite. Lorsque l’État intervient sur le marché, écrit Hayek, cela perturbe le fonctionnement du marché. Ce qui va engendrer des phénomènes de crise qui ne feront qu’accroître la demande d’interventions supplémentaires ou plus intenses sur le marché. Avec, pour résultat, l’argument tristement célèbre développé par Hayek dans son livre La route de la servitude : une fois que l’on commence à intervenir sur le fonctionnement spontané du marché, on met en place une logique d’intervention de l’État toujours plus grande qui finira par aboutir au totalitarisme.

Polanyi inverse cet argument : inévitablement, les travailleurs et les autres groupes vont s’organiser pour se défendre contre les effets dévastateurs du marché. Ils vont notamment exiger l’intervention de l’État. Ce qui en effet va entraîner une désorganisation du marché et une demande de changements plus profonds. Ce processus conduira à une transformation menant au-delà de la société de marché.

Polanyi pensait ainsi assez naïvement que la démocratisation conduirait au socialisme. Selon la vision de Hayek, le dépassement de la limite entre État et économie conduit à la servitude. Il y a donc ici une similitude, mais si pour Hayek c’est un cauchemar, c’est un rêve pour Polanyi. Bien sûr, sous certaines conditions, car Polanyi reconnaît qu’il existe un risque que cette contreréaction spontanée mène au fascisme. Là était toute la question : le contremouvement, selon lui inévitable, mènerait-il au socialisme ou au fascisme ?

Selon vous, quelle valeur ajoutée La grande transformation apporte-t-elle à la tradition marxiste ?

Polanyi était un intellectuel d’exception, un auteur brillant. Quelqu’un de qui on a toujours quelque chose à apprendre. Vous me demandez s’il a été plus loin que les marxistes sur l’une ou l’autre question ? Je vous répondrais que cela dépend du marxiste auquel vous pensez. Parmi les sujets sur lesquels il s’est penché en profondeur, beaucoup avaient, dans une certaine mesure, déjà été abordés par Marx, comme l’analyse du fétichisme de la marchandise ou la critique du sophisme économiciste. Polanyi a formulé de virulentes critiques vis-à-vis de l’économie politique classique, notamment envers Malthus et Ricardo, et fourni une explication détaillée de la crise qui a éclaté entre les deux guerres mondiales. Je ne sous-entends pas par-là que son analyse est plus riche ou plus avancée que celle de Gramsci, par exemple. Mais la capacité de Polanyi à réunir dans une seule et même analyse la propension à la crise du système international, l’économie mondiale, le nationalisme et ce qu’il appelle le clash entre démocratie et capitalisme apporte une vision originale de l’effondrement de la civilisation libérale au cours de l’entre-deux-guerres. Est-ce que La grande transformationmet en place un programme de recherche qui va au-delà du marxisme ? Je ne le pense pas. Est-ce que cet ouvrage enrichit notre compréhension de l’économie politique classique, du 20e siècle et de l’économie politique internationale ? Oui, très certainement.

Dans son analyse, Polanyi s’intéresse aux dommages que le marché cause à la société dans de multiples domaines et aux différentes contreréactions que cela suscite. Peut-on dire que pour Polanyi, le potentiel de résistance est plus vaste que pour le marxisme ? Les crises de la société de marché touchent un plus grand nombre de personnes, et pas seulement la classe des travailleurs.

L’idée selon laquelle pour Marx le concept d’acteur du changement se limite à celui qui travaille dans le secteur de la production est une méprise. On entend d’ailleurs souvent dire que Marx se focalise sur la production, tandis que Polanyi concentre son attention sur les souffrances causées par le marché, par exemple l’aliénation, le chômage et la volatilité des prix, et donc sur des souffrances qui peuvent toucher tout le monde, y compris les capitalistes et les propriétaires fonciers. C’est effectivement le principal intérêt de Polanyi. Sachant cela, on comprend mieux son soutien au Front populaire dans les années 1930, époque à laquelle il a été très proche du mouvement communiste.

Selon lui, le système de marché engendre diverses formes de souffrance au sein de toutes les classes sociales. Tout le monde, y compris les capitalistes et les propriétaires fonciers, est touché par le marché. C’est pourquoi, l’acteur du changement, on le trouve au sein de la société dans son ensemble. Dans cette argumentation, Polanyi souligne un fétichisme de la société : une présentation des choses où les relations sociales dissimulées dans les produits du marché disparaissent. Il sous-estime l’importance des contradictions de classes. Dans son argumentation sur les coalitions de forces sociales, il néglige les contradictions flagrantes qui existent entre ces forces ; au final, ces contradictions pourraient saper la résistance.

Mais je ne plaide pas ici pour un retour au marxisme caricatural qui considère la classe des ouvriers industriels comme le fer de lance du changement progressiste. Cela n’a d’ailleurs jamais été l’approche de Marx ni celle de la plupart des marxistes renommés. La formation de coalitions de forces sociales est indispensable. La société capitaliste d’aujourd’hui connaît toutes sortes de formes d’oppression. Établir des liens entre les mouvements et les intérêts des groupes exploités et opprimés est fondamental pour toute politique révolutionnaire.

Polanyi a entretenu des liens étroits avec certains marxistes renommés de son époque, n’est-ce pas ?

Polanyi a grandi à Budapest. Il a entretenu de bonnes relations avec Georg Lukács, célèbre philosophe marxiste hongrois. Amis d’enfance, ils le sont restés jusqu’à la fin de leur vie, même si c’était par intermittence. C’est vers 1917 que leurs divergences d’opinions ont été le plus marquées. Lukács est devenu un marxiste révolutionnaire. De son côté, Polanyi, même s’il a un peu flirté avec cette perspective durant la brève existence de la République des conseils de Hongrie en 1919, n’a jamais fait le pas que Lukács a franchi. Sur le plan philosophique, Polanyi, tout comme Lukács, était fortement influencé par la théorie du fétichisme de la marchandise développée par Marx. Selon cette théorie, les relations entre personnes se transforment sous le capitalisme en relations entre choses. Ces choses, à savoir l’argent, les marchandises et le capital, vont alors développer une dynamique propre et prendre le dessus sur les gens.

Toutefois, dans les années 1920, Polanyi va dans de nombreux domaines se montrer plutôt hostile au marxisme, notamment sous sa forme bolchevique. Plus tard, il se rapprochera du marxisme dans sa variante austromarxiste. Il a également pendant longtemps montré beaucoup de sympathie pour l’œuvre d’Eduard Bernstein5. Dans les années 1930, il défendra l’Union soviétique.

Il était surtout séduit par les intérêts éthiques des austromarxistes et l’importance qu’ils accordaient à l’éducation de la classe ouvrière6. Le fait que les austromarxistes éprouvaient de l’admiration pour l’œuvre de Ferdinand Tönnies, qui était également très apprécié de Polanyi, a certainement joué un rôle. Tönnies était un sociologue allemand pour qui il existait une différence entre « société », et son modèle de rapports sociaux dépersonnalisés, froids et formels ( notamment lorsque le marché devient dominant), et « communauté », où les relations sociales sont beaucoup plus solides et personnelles. Le socialisme devait, selon Polanyi, à nouveau créer de vrais liens communautaires entre les gens. Ce qui explique en outre sa sympathie pour le socialisme de guilde, qui prône l’autogestion par l’intermédiaire des guildes ouvrières, organisations de consommateurs et autres organismes communautaires.

Polanyi était avant tout très influencé par l’expérience de Vienne la rouge. Entre 1918 et 1934, la capitale autrichienne fut dirigée démocratiquement par une majorité en faveur du parti social-démocrate d’influence marxiste. Polanyi était surtout impressionné par l’élévation culturelle, l’assurance et la visibilité de la classe ouvrière à Vienne et les changements concrets dans la vie de tous les jours. À cette époque, on a vu la floraison de nombreuses associations culturelles, la mise en place de programmes d’éducation ainsi que le développement de bibliothèques et d’écoles maternelles. « Être et ne pas avoir », c’est ainsi que Polanyi résume cette expérience concrète d’un socialisme partagé.

Dans la biographie, vous évoquez les origines juives de Polanyi. Pourtant, il va beaucoup s’intéresser aux valeurs chrétiennes et va même aller jusqu’à défendre une sorte de socialisme chrétien. Comment l’expliquer ?

Polanyi n’a jamais été un juif pratiquant, il était plutôt un juif d’origine. Il était issu de la petite bourgeoisie juive, surtout influente parmi les professions libérales, mais qui était aussi opprimée. Les juifs issus de son milieu avaient le sentiment de ne pas être acceptés par la communauté nationale. Polanyi s’identifiait néanmoins très fort à la nation hongroise. La quête d’un sentiment communautaire plus développé a été une grande motivation tout au long de sa vie. Dans une certaine mesure, il l’a éprouvé dans la communauté cosmopolite formée par des intellectuels et activistes de gauche, mais aussi dans une mesure plus abstraite, dans le christianisme. Au christianisme, il emprunte l’idée selon laquelle un système religieux peut stimuler durablement une communauté de fidèles. Il espérait pouvoir relier cet esprit communautaire moral au mouvement socialiste. Il pensait que cette union conduirait à une transformation totale et radicale de la société.

Sa conception du socialisme semble donc basée sur les valeurs morales et l’esprit communautaire. Ses idées présentent-elles une quelconque pertinence par rapport à la réflexion sur le socialisme aujourd’hui ?

Ses idées trouvent une certaine résonnance dans les débats actuels. Une des raisons qui expliquent la popularité de Polanyi dans les milieux activistes aujourd’hui, c’est le sentiment largement partagé qu’il y a quelque chose de fondamentalement erroné dans le système mondial. Mais, en même temps, nous ne vivons pas à une époque caractérisée par la présence de grands mouvements sociaux, comme ce fut le cas dans les années 1960 et 1970. À cette époque, on avait des acteurs collectifs et visibles qui semblaient en mesure de pouvoir donner à la société une orientation radicalement différente. La conjoncture est aujourd’hui différente et, même si la critique par rapport au système est largement partagée, la forme d’action collective est relativement faible. Dans pareil contexte, une critique morale générale du système, comme celle formulée par Polanyi, qui met l’accent sur les valeurs éthiques et l’importance des coopératives, peut facilement se frayer un chemin.

Se pourrait-il que la redécouverte des aspects éthiques et communautaires du socialisme gagne en importance au travers de la crise écologique ?

Pour bien comprendre la crise socio-écologique, ce qu’il faut ce n’est pas redécouvrir l’éthique de la social-démocratie de l’entre-deux-guerres, mais avant tout ne pas perdre de vue la dynamique de l’accumulation du capital, un sujet qui n’a pas été pris en considération par Polanyi. Certaines contributions importantes à la critique écologique marxiste semblent néanmoins s’être inspirées de Polanyi. Je songe ainsi au fabuleux Capitalism in the Web of Life, écrit par Jason Moore. Dans son analyse théorique de la crise écologique capitaliste, Moore se base sur l’œuvre de James O’Connor qui, dans un contexte écologique, a redécouvert la critique de Polanyi sur la marchandisation de la nature. La terre est selon Polanyi une substance qui nous a été donnée par Dieu et qui ne peut faire l’objet d’un marchandage. Polanyi ne va pas développer sa critique écologique de manière rigoureuse ou globale, pas même dans son livre La grande transformation. Mais la base est très clairement présente dans sa théorie sur les marchandises fictives : certaines choses, comme le travail humain, la terre et l’argent, sont des substances spéciales qui ne peuvent être commercialisées comme de simples concombres ou gadgets.

Footnotes

  1. L’économie néoclassique est le principal courant de la science économique. Elle part du principe que les individus sont des êtres rationnels qui cherchent à maximiser leurs profits sur un marché transparent. Les fondateurs de l’économie néoclassique sont, entre autres, William Stanley Jevons, Léon Walras et Carl Mengers.
  2. La marchandisation est le processus par lequel une chose est réduite à l’état de marchandise de sorte que cette chose peut être librement vendue et achetée sur le marché.
  3. Cette école a fortement influencé le développement de la théorie économique de ce que l’on appellera plus tard « le néolibéralisme ». Parmi les fondateurs, on retrouve, entre autres, Carl Menger, Ludwig von Mieses et Eugen Böhm-Bawerk. Friedrich von Hayek était un élève de von Mieses. Au départ, cette école était surtout connue pour sa théorie selon laquelle la planification socialiste est impossible car elle exclut les prix du marché, qui sont la base de tout calcul économique.
  4. La théorie de l’utilité marginale a une conception subjective de la valeur économique : la valeur – qui est exprimée dans le prix – est basée sur les préférences subjectives des acteurs du marché. Selon Marx, la valeur naît au contraire d’un processus social objectif. La valeur des biens est dès lors déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à leur production.
  5. Eduard Bernstein ( 1850-1932 ) est un théoricien et politicien social-démocrate allemand devenu célèbre en tant que fondateur du « révisionnisme ». Il a critiqué les principales théories de Marx sur la crise du capitalisme, la disparition des classes moyennes et la valeur du travail. Il prônait une stratégie réformiste pour arriver au socialisme par voie parlementaire.
  6. L’austromarxisme est un courant théorique autrichien qui s’est développé au sein même du marxisme durant l’entre-deux-guerres. Les personnalités les plus influentes de ce mouvement sont Otto Bauer, Victor Adler, Karl Renner et Max Adler, tous membres du Parti social-démocrate, un parti à son apogée à Vienne durant la Première République d’Autriche ( 1918-1934). L’analyse de la question des nationalités développée par Bauer est particulièrement intéressante.