Article

Avec le corona, retour au prolétariat !

Nic Görtz

— 23 juin 2020

Donnée pour morte à maintes reprises, la classe ouvrière démontre avec la pandémie son rôle central dans la production et trace des possibilités pour s’émanciper du capitalisme.

« La crise des systèmes industriels n’annonce aucun monde nouveau. La société qui se décompose sous nos yeux n’est grosse d’aucune autre. Ce silence de l’Histoire rend les individus à eux-mêmes ». C’est ce qu’annonçait le philosophe français André Gorz dans son Adieux au prolétariat en 1980. Il affirmait, comme d’autres idéologues depuis lors, que « les travailleurs avaient perdu leur pouvoir dans le processus de production et, par voie de conséquence, également leur potentiel révolutionnaire ». Or, la crise déclenchée à partir de la pandémie de la Covid-19 montre au contraire le rôle central de la classe ouvrière dans la production et lui offre de nouvelles possibilités de s’émanciper du capitalisme.

Utilité et inutilité sociales

« Ce ne sont pas ceux qui portent un costume trois-pièces qui changent les choses ici, mais NOUS, les gens en salopette. Le respect pour ceux qui mettent les mains dans le cambouis a terriblement augmenté dans notre société. »1 Ainsi parle Walter Joos, délégué syndical chez Agfa Gevaert à Mortsel (Belgique). Il résume un sentiment général chez les travailleurs. L’actuelle pandémie a en effet révélé le caractère essentiel de la classe ouvrière et, comme l’avance le sociologue Gérard Mauger, « l’inutilité de ce que le sociologue américain Veblen appelait la classe de loisir, classe oisive absente de tout travail productif (traders, banquiers, managers, consultants et conseillers de toute sorte, communicants ou éditocrates, etc.) »2. À ceux qui, avant la crise, avaient tout du héros — statut, salaire, reconnaissance publique, plateau télé — il ne manquait finalement que l’utilité sociale. Une (in)utilité sociale qui a été dévoilée par la crise.

À ceux qui, avant la crise, avaient tout du héros — statut, salaire, reconnaissance, plateau télé — il ne manquait finalement que l ’utilité sociale.

En 2009 déjà, trois chercheuses britanniques avaient publié une étude sur l’utilité sociale des métiers. Prenant appui sur l’idée que chaque activité — et donc chaque métier — génère à la fois des externalités positives et négatives, elles étaient parvenues à montrer qu’un conseiller fiscal — dont le travail consiste principalement à priver la collectivité des contributions des plus nantis — détruit 47 fois plus de valeur qu’il n’en crée. À l’inverse, un agent d’entretien en milieu hospitalier — compte tenu du coût des maladies sur les finances individuelles et publiques — produit 10 livres sterling de valeur sociale pour chaque livre sterling de salaire payé3. Cette étude montrait ce que la crise expose aujourd’hui aux yeux de tous : la place des métiers dans la hiérarchie de l’utilité sociale — leur essentialité — contraste violemment avec l’échelle des rémunérations et de la reconnaissance publique4.

Robert Reich, professeur de politiques publiques à Berkeley en Californie, estime que 30 % des travailleurs ont eu une fonction indispensable durant la crise du coronavirus. Parmi eux, le personnel soignant, les aides à domicile, les puériculteurs, les travailleurs agricoles, les travailleurs de l’industrie alimentaire, les chauffeurs de camion, les travailleurs des entrepôts et des transports en commun, les employés des pharmacies, les travailleurs du nettoyage, les pompiers …5. À ceux-là s’ajoutent les travailleurs de la chimie qui produisent les matières premières nécessaires à la fabrication de masques chirurgicaux, les éboueurs, l’ensemble des services publics ou encore les travailleurs sans papiers qui constituent dans bien des cas le niveau souterrain de la chaîne de production alimentaire. Ce sont les héros de la classe ouvrière.

Sans ces travailleurs, nous ne survivrions pas en temps de pandémie. Nous ne serions pas soignés, pas nourris et pas en sécurité. Pourtant, ils ne sont ni assez payés, ni assez reconnus et ils sont souvent considérés — à tort — comme non qualifiés6. La professeure Farris et le syndicaliste Bergfeld notent que la production capitaliste a besoin de leur travail pour prospérer, « mais les capitalistes veulent les payer le moins possible, voire pas du tout »7.

La mise en exergue de son utilité sociale et de l’inutilité sociale des capitalistes est, pour la classe ouvrière, un premier pas important dans cette crise. Les applaudissements et les manifestations de soutien aux travailleurs qui ont continué à faire tourner le pays sont importants pour ancrer tout cela dans la conscience collective avec un enjeu immédiat : rétablir la concordance entre l’utilité sociale des métiers et leurs conditions salariales et de travail. Mais il y a plus.

Lutte des classes en temps de pandémie

Dès les premiers jours du confinement, nombre de travailleurs sont entrés en lutte. Pour leur santé. Il y a eu évidemment les travailleurs des secteurs essentiels dont dépend la survie de la société et qui doivent être protégés car ils sont en première ligne face au virus. Mais il y a eu aussi ceux des secteurs non essentiels qui ont dû lutter pour mettre temporairement la production à l’arrêt et éviter ainsi la propagation du virus. Ces luttes montrent différentes facettes d’une même lutte des classes. Elles révèlent à quel point la maîtrise de la production constitue un enjeu central dans le système capitaliste. Elles font la lumière sur les véritables créateurs de richesses et posent également la question de savoir ce qui est produit, et dans l’intérêt de qui.

Un agent d’entretien en milieu hospitalier produit 10 livres sterling de valeur sociale pour chaque livre sterling de salaire payé.

Dans ce sens, les réactions des fédérations patronales lors des jours de grève générale sont souvent éclairantes. Elles parlent des « coûts » engendrés par la grève, soulignant ainsi, indirectement, que lorsque les travailleurs ne travaillent pas … aucune richesse n’est produite. C’est ainsi que la dernière grève générale en Belgique — le 13 février 2019 — aurait « coûté » 100 millions d’euros, selon l’Union des classes moyennes8, dont 10 millions rien qu’avec la fermeture de l’aéroport principal de Zaventem, près de Bruxelles9. Économiquement, les effets du confinement liés à la pandémie sont comparables à ceux d’une grève générale de plusieurs semaines puisque les travailleurs sont chez eux et ne produisent pas. Le Fonds monétaire international estime que la perte cumulée de PIB mondial en 2020 et 2021 due à la crise pourrait s’élever à 9 000 milliards de dollars10.

Pour Marx, il y a deux sources de valeur : la nature et le travail. Et toutes deux sont exploitées. L’exploitation du travail a ceci de spécifique qu’elle génère de la plus-value. Et c’est cela qui intéresse le capitaliste. La plus-value est la valeur créée par le travail de l’ouvrier salarié en plus de la valeur payée pour sa force de travail. Le capitaliste se l’approprie gratuitement. La plus-value, c’est le fruit du travail non payé de l’ouvrier, c’est ce qui constitue le profit du capitaliste. L’extraction de cette plus-value — l’exploitation — n’est possible que parce que la classe capitaliste possède — pour l’instant — les moyens de production contrairement à la classe ouvrière qui n’a que sa force de travail et qui doit la vendre pour survivre.

Avec le confinement, et pour la première fois depuis longtemps, la question centrale des capitalistes n’a pas été d’augmenter la plus-value, mais bien simplement de l’extraire. Autrement dit, les capitalistes devaient faire travailler les ouvriers. Et c’est à la lumière de ces lois fondamentales qu’il faut analyser la façon dont les États-Unis, la Belgique ou encore l’Italie ont déterminé les secteurs dits « essentiels ». Si, partout, les secteurs des soins et de la distribution alimentaire ont évidemment été considérés comme essentiels en raison de leur utilité sociale, il est interpellant de noter que plusieurs secteurs de la production — automobile, chimie … — l’aient été également, et dans leur totalité.

Aux États-Unis, la liste des secteurs « essentiels » établie par département de la Sécurité intérieure comportait presque toutes les activités de production manufacturière11. En Belgique, l’arrêté royal fixant les secteurs essentiels a élargi le concept de secteur essentiel jusqu’à englober deux des trois millions de travailleurs du privé12. L’ensemble de l’industrie chimique a tourné à plein régime depuis le début du confinement. Koen De Kinder, secrétaire syndical pour ce secteur souligne le paradoxe : s’il est évident que certains domaines de la chimie sont essentiels — comme le plastique pour l’emballage alimentaire — « certains domaines de l’industrie chimique, comme la production de bougies ou de boîtes en plastique, ne peuvent tout de même pas être qualifiés d’essentiels13 »13. En Italie, la puissante fédération patronale Confindustria et son président ont lutté pour le maintien de l’activité productive dans les régions les plus touchées par la pandémie, contribuant ainsi à répandre le virus et à décimer la population14.

Évolution du nombre total de cas de COVID-19
La différence du nombre de cas positifs entre les deux régions (Lodi et Bergame) dans la période entre le 24 février et le 13 mars est criante. Lodi (en vert) fut rapidement mise en quarantaine tandis que Bergame (en ocre) n ’a suivi que bien plus tard, suite au lobby patronal pour retarder le confinement général.
Source : Jennifer Beam Dowd et al., Demographic science aids in understanding the spread and fatality rates of COVID-19, Oxford.

Dans Le Monde du 12 avril 2020, l’écrivain italien Roberto Saviano écrivait : « En Italie, c’est la région la plus forte, la plus performante et la plus riche qui s’est avérée la moins prête à affronter la pandémie, avec des choix dont ses dirigeants devront répondre tôt ou tard. » Et l’auteur de Gomorra d’ajouter : « Aujourd’hui, nous savons que pour éviter de confiner des ouvriers indispensables aux chaînes de montage et qui, surtout dans le cas des toutes petites entreprises, ont dû choisir entre la vie et le travail, on a favorisé une diffusion massive de la contagion. Or cette contagion a provoqué une mortalité épouvantable. Cette réalité nous saute aux yeux, offrant l’image d’un territoire géré par des classes dirigeantes qui auraient décidé de “ne pas s’arrêter”, conscientes du risque de l’hécatombe, voire pariant sur le destin. »

Les gouvernements ont ainsi imposé — à des vitesses variables — des confinements et des déconfinements sur base des pressions patronales.

L’acharnement des lobbies patronaux à inclure des secteurs de production industrielle dans les secteurs essentiels témoigne en réalité du caractère indispensable du travail de ces travailleurs dans la création de la plus-value accaparée par les capitalistes. L’exploitation des travailleurs est indispensable à la survie des capitalistes. Ils ont choisi de maximiser leurs profits, même si, comme à Bergame, en Italie, ce profit à court terme impliquait de faire mourir des travailleurs. Face à cet acharnement patronal, le monde du travail est entré en résistance dans de nombreux endroits. Dans plusieurs secteurs, les travailleurs ont fait arrêter la production d’usines ne produisant pas des biens de première nécessité. Ils ont également arrêté les entreprises dites « essentielles » qui ne garantissaient pas des moyens de protection suffisants. Pour sauver des vies.

En Italie, des dizaines de milliers de travailleurs ont débrayé au nom de : « I lavoratori non sono carne da macello » (les travailleurs ne sont pas de la chair à canon patronale). Les grèves ont touché les sites de production de l’ILVA (sidérurgie) de Tarente, se sont étendues aux centres de distribution d’Amazon en passant par les usines de Fincantieri, de Leonardo ou de Fiat15. Le même scénario s’est produit en Belgique : les travailleurs d’Audi à Bruxelles, de Volvo Trucks à Gand ou de Safran Aero Booster à Liège ont fait fermer leurs entreprises. En France, sous la pression des syndicats, un jugement du tribunal de Nanterre estime qu’Amazon France avait « de façon évidente méconnu son obligation de sécurité et de prévention de la santé des salariés ». Le jugement y a contraint l’activité aux seuls produits essentiels et à associer les syndicats à l’analyse des risques dans les dépôts de l’entreprise16.

Partout, l’action syndicale et les grèves ont sauvé des vies mais montrent une nouvelle fois que rien n’est donné à la classe ouvrière. Car, tant en période de confinement qu’en période de déconfinement, le patronat est à l’offensive. Si le grand patronat a dû parfois concéder l’arrêt temporaire de chaînes de production pendant le lockdown, cela ne l’a pas empêché d’être à l’initiative du redémarrage des entreprises, même lorsque cela était considéré comme largement prématuré par les virologues. Comme le déclarait Francis Van Eeckhout, PDG de De Ceuninck Plastics au journal financier belge De Tijd : « Si le taux de mortalité remonte à 300 par jour17, il faudra peut-être dire “Et alors ?”.»18

Certains politiques ont approuvé. Trump, à l’instar des Boris Johnson ou autre Bart De Wever, a affirmé, alors que l’épidémie faisait rage, que le remède ne pouvait être pire que la maladie et qu’il fallait faire redémarrer l’économie. Les gouvernements ont ainsi imposé — à des vitesses variables — des confinements et des déconfinements sur base des pressions patronales. Et si, finalement, en Belgique, des règles sanitaires élémentaires ont été adoptées par le gouvernement19, c’est soit grâce à la pression des luttes des travailleurs et à la pression syndicale, soit cyniquement pour préserver une main-d’œuvre qualifiée dont les capitalistes sont dépendants. C’est bien en ce sens que Marx analysait les premières législations de fabriques : l’État protège en réalité les capitalistes de leur propre avidité court-termiste qui détruit la main-d’œuvre20.

Quelles richesses créer et par qui ?

Mais un autre élément a été observé durant ces mois de crise : l’aspiration du monde du travail à contribuer à produire en fonction des besoins des gens. Sous le capitalisme, la production de biens et leur attribution sont en grande partie laissées au marché. Une crise inattendue comme celle d’une épidémie révèle l’incapacité de la « main invisible » du marché à bouleverser sa production pour l’orienter en fonction des besoins. On l’a vu avec les masques et le matériel de protection médicale. La Belgique a une des meilleures industries textiles au monde. Mais elle a été incapable de fournir un masque à chacun et chacune.

« Le marché » n’a pas résolu pas le problème. Sa « main invisible » n’a pas fourni le moindre masque jusqu’à l’été 2020. Car sous le capitalisme, des biens sont produits non parce qu’ils sont utiles, mais parce qu’ils sont rentables. Donc, si un bien est utile mais non rentable, il n’est pas produit. Et certains biens utiles n’ont pu être produits que sous la pression des travailleurs qui ont bousculé les lois habituelles du marché. À Detroit (USA), une partie de l’entreprise automobile General Motors a été reconvertie pour produire 50 000 masques par jour. Robert Portugaise, ingénieur de production en chef chez General Motors, commente : « Jamais je n’aurais pensé que je deviendrais fabricant de masques. Mais il y a beaucoup de choses que nous faisons aujourd’hui que je n’aurais jamais pensé faire. »21

L ’action syndicale et les grèves ont sauvé des vies mais montrent une nouvelle fois que rien n’est donné à la classe ouvrière.

En France22, les travailleurs d’entreprises de boissons aromatisées, de cosmétiques ou de détergents ont été capables de reconvertir, parfois seulement en quelques jours, l’ensemble des lignes de production pour les mettre au service des hôpitaux et de la population. Sous l’impulsion de travailleurs et d’ingénieurs, des produits « de confort » ont été remplacés par des produits qui contribuent à sauver des vies. L’usine Luxfer produisant de l’oxygène et qui était en voie de fermeture a été réactivée par les travailleurs eux-mêmes, tant pour des raisons liées au maintien de l’emploi que pour pourvoir aux nécessités sanitaires23.

En Espagne, sous l’impulsion du syndicat Comisiones Obreras, des travailleurs de SEAT ont produit des respirateurs et se sont alliés à des confectionneuses de robes de mariées de Pronovias24 pour fabriquer des masques sanitaires. À Herstal, en Belgique, les ouvriers de l’usine aéronautique Safran Aero Booster (fournisseur d’Airbus et de Boeing) ont produit des pièces pour des respirateurs. « Suite à l’appel des hôpitaux, une équipe d’ingénieurs, d’ouvriers et de techniciens se sont mis ensemble pour produire avec nos machines des pièces de rechange pour les respirateurs : des débitmètres. Ce sont des éléments de respirateurs artificiels qui se changent après chaque usage, et donc les hôpitaux sont en pénurie »25, déclare Stefano Scibetta, délégué syndical à l’usine.

Produire dans l’intérêt de la population, ce n’est pas la même chose que produire dans l’intérêt des multinationales. Et c’est précisément parce que la crise a montré qu’une alternative était possible que les gouvernements et les patrons des multinationales s’échinent à revenir aussi rapidement que possible au business as usual. Non seulement pour cacher que l’extraction de la plus-value contrevient à la santé des travailleurs, mais aussi pour occulter que la logique capitaliste de recherche du profit maximal oriente la production non pas en fonction des besoins qui peuvent être planifiés et anticipés, mais en fonction de la logique de profit à court terme. Leonard Cohen chantait « There is a crack in everything, that’s how the light gets in » 26(il y a une fissure dans toute chose, et c’est par là que la lumière entre). La pandémie a créé une nouvelle brèche dans l’édifice du capitalisme. Les circonstances exceptionnelles ont commencé à montrer qu’il est possible d’avoir une production en fonction des besoins de la population et non du profit, que l’économie peut être utilisée au service de la population plutôt que dans l’intérêt des actionnaires.

Ricard Juan Escrich, secrétaire syndical des Comisiones Obreras à SEAT-Barcelone l’affirme : « Cette crise met à nu la réalité, à savoir que ce sont bien les travailleurs qui font vivre cette société, que ce soient les travailleurs du transport, de l’agriculture, des services publics, les caissières des supermarchés, toutes celles et ceux qui prennent soin des malades, des personnes vulnérables, des aînés. Ce sont eux qui aujourd’hui permettent que l’économie soit mise au service de la population. » Pourquoi n’en serait-il pas toujours comme ça ?

Le prolétariat au centre de la société post-coronavirus

Avec la crise du coronavirus, l’immense majorité de la classe ouvrière en est aux premiers questionnements, aux prémisses d’une conscience de classe à reconstruire. Pourquoi à reconstruire ? Si la classe ouvrière — avec son noyau actif au niveau de la production et de nombreuses autres couches de travailleurs salariés — est objectivement la classe qui produit les richesses et qu’elle a le potentiel d’être l’actrice principale du changement de système économique, elle n’en a plus vraiment la conscience. Certainement depuis l’offensive néolibérale des années 80. Sa dispersion croissante, le déclin de ses organisations et de sa conscience ont régulièrement permis d’annoncer sa disparition. De nombreux idéologues, y compris à gauche — Gorz dans les années 80, Hardt et Negri au milieu des années 90 —, s’y sont mis.

Ces annonces nécrologiques ont voulu enterrer dans un même mouvement la classe ouvrière, ses intérêts et son rôle dans la lutte pour la transformation des rapports de production. Ce déclin de la conscience de classe, accentué par une théorisation aux accents de gauche, a provoqué un brouillage idéologique dans lequel, comme le note le couple de sociologues français Pinçon-Charlot, « la domination de la classe bourgeoise apparaît comme un ordre naturel, idée largement intériorisée par le peuple »27. Le choc provoqué par la pandémie et les luttes qui en découlent peuvent bouleverser cet ordre des choses. Comme l’écrit le secrétaire syndical Arnaud Levêque :

« Si les syndicats arrivent à façonner une conscience collective à partir de ces différents ressentis individuels, alors il y a une brèche pour que resurgisse une “conscience de classe” chez les travailleur·euses, elle-même potentiellement porteuse d’un renversement du rapport de force qui nous était devenu si défavorable depuis 40 ans, avec l’avènement des politiques néolibérales. Depuis cette époque, les grandes volontés affichées de transformation sociale des syndicats se réduisaient peu ou prou à des discours incantatoires — mais néanmoins empreints d’une réelle conviction — n’ayant que très peu de chance de se concrétiser dans le contexte tel qu’il était. Mais avec la pandémie de la Covid-19, ce contexte a changé brutalement, la crise a mis en évidence la marche réelle de l’Histoire, et ouvre très largement le champ des possibles pour peu que l’on soit convaincu de notre force collective.

Nos adversaires, les capitalistes, les néolibéraux, les tenants de l’ordre dominant, sont conscients des risques encourus pour leurs intérêts et par la dissipation du brouillard qu’ils entretenaient depuis longtemps dans les consciences. En fins stratèges, ils utiliseront cette crise comme une opportunité pour faire passer de gré ou de force leur vision sociétale de la dérégulation du marché du travail, du “tout au marché” et des privatisations des biens communs (sécurité sociale, services publics, services à la collectivité, etc.). Le tout sans oublier de nous présenter la facture de la crise bien entendu. [ …]

Nous devrons adopter une véritable stratégie qui démarre rapidement, avant que la brèche ouverte par la pandémie ne se referme, mais qui devra aussi et surtout s’inscrire sur le long terme. Elle devra être à la hauteur des enjeux de notre époque, nous donner à la fois la capacité de résister à ces forces réactionnaires et en même temps de nous affirmer et nous mobiliser dans la construction d’un avenir désirable pour toutes et tous, quelle que soit sa place actuelle dans la société. Ça devra être une stratégie offensive comme le pays n’en a plus connu depuis des décennies et qui passera inévitablement par la confrontation frontale avec les défenseurs de l’ancien monde. [ …] Reprendre le pouvoir sur le travail, donc sur le processus de production des richesses, sur son contenu et ses modalités, c’est reprendre le pouvoir collectivement sur la société. Et la société, c’est nous. »28

La Belgique a une des meilleures industries textiles au monde. Mais elle a été incapable de fournir un masque à chacun et chacune.

L’enjeu est donc de « remettre sur ses pieds » le fonctionnement du monde économique : les travailleurs — conscients d’être seuls producteurs de richesses — doivent passer d’un statut de « coût » à celui d’acteur du changement. Il s’agit de construire un système économique fondamentalement différent du capitalisme, un système où la classe des travailleurs serait centrale, échapperait à l’exploitation, déciderait de la production et, plus globalement, des grandes orientations de la société, plutôt que de les laisser dans les mains du 1 % le plus riche de la société.

Pour y arriver, la lutte syndicale est évidemment d’une importance cruciale. Mais également la lutte politique. Afin que la classe ouvrière réagisse « contre tous abus, toute manifestation d’arbitraire, d’oppression, de violence, quelles que soient les classes qui en sont victimes »29, donc pas seulement contre elle mais aussi contre d’autres couches de la population comme notamment les petits indépendants ou les agriculteurs. Lénine expliquait, dans un texte sur l’essence du marxisme, que « les hommes ont toujours été et seront toujours en politique les dupes naïves des autres et d’eux-mêmes, tant qu’ils n’auront pas appris, derrière les phrases, les déclarations et les promesses morales, religieuses, politiques et sociales, à discerner les intérêts de telles ou telles classes. Les partisans des réformes et améliorations seront dupés par les défenseurs du vieil ordre de choses, aussi longtemps qu’ils n’auront pas compris que toute vieille institution, si barbare et pourrie qu’elle paraisse, est soutenue par les forces de telles ou telles classes dominantes. Et pour briser la résistance de ces classes, il n’y a qu’un moyen : trouver dans la société même qui nous entoure, puis éduquer et organiser pour la lutte, les forces qui peuvent — et doivent de par leur situation sociale — devenir la force capable de balayer le vieux et de créer le nouveau.»30

La classe ouvrière — partout dans le monde — peut être aujourd’hui cette force porteuse d’un monde nouveau. Elle est aujourd’hui à la fois l’héroïne et la principale victime de la crise. L’enjeu est qu’elle développe cette première caractéristique pour qu’elle ne soit plus la seconde. Car c’est une classe fière d’elle-même et consciente de ses intérêts qui sera à même de livrer les luttes menant à une société dépassant le capitalisme.

Footnotes

  1. Walter Joos, Spanning loopt op bij Agfa-Gevaert te Mortsel: “Wij zijn meer waard dan een stuk chocolat” , De Wereld Morgen, 12 mai 2020.
  2. Sylvestre Rome, Débat. Classes populaires : vers une reconnaissance de celles et ceux qui font réellement tourner le pays ?, L’Humanité, 24 avril 2020.
  3. Eilis Lawlor, Helen Kersley, Susan Steed, « A bit rich », New Economics Foundation, 14 décembre 2009.
  4. Rome, ibid.
  5. Robert Reich, « Covid-19 pandemic shines a light on a new kind of class divide and its inequalities », The Guardian, 26 avril 2020.
  6. Lizzie O’shea, « Les emplois non qualifiés n ’existent pas », Le Monde diplomatique, mai 2020.
  7. Mark Bergfeld, Sara Farris, « The COVID-19 Crisis and the End of the “Low-skilled” Worker », Spectre Journal, 10 mai 2020.
  8. « La grève nationale a coûté 100 millions d ’euros à notre économie ! » RTL Info, 15 février 2019.
  9. « Grève de mercredi : un préjudice “de 10 à 13 millions” pour Brussels Airport », L’Avenir, 10 février 2019
  10. Gita Gopinath, « Le “Grand confinement” : pire récession économique depuis la Grande dépression », IMF, 14 avril 2020.
  11. Kim Moody, « How “Just-in-Time” Capitalism Spread COVID-19 », Spectre Journal, 8 avril 2020.
  12. « Secteurs essentiels : le gouvernement joue avec la santé de 2/3 des travailleurs, selon le PTB », La Libre, 26 mars 2020.
  13. « Koen De Kinder (CSC BIE) : « Il faut tout faire pour que les mesures de sécurité soient contraignantes partout » », Solidaire, 17 avril 2020.
  14. Hugues Le Paige, « Covid 19 : crimes et profits du patronat italien », Politique, 21 avril 2020.
  15. Olivier Tosseri, « Coronavirus : grèves en Italie pour garantir la protection des salariés », Les Échos, 14 mars 2020.
  16. « Coronavirus : la justice ordonne à Amazon France de limiter son activité aux produits essentiels », RTBF, 14 avril 2020.
  17. Le pic du nombre de décès journaliers dus au Covid-19 a été de 340 morts. C ’était le 12 avril 2020. statbel.fgov.be/fr/covid-19-donnees-statbel.
  18. De Tijd, 24 avril 2020.
  19. Des règles souvent violées : ainsi, les inspections du travail en Belgique ont constaté 85 % d ’infractions à la loi dans les entreprises contrôlées durant les premières semaines du confinement.
  20. Marx, Le Capital, Livre I, chap. XV.
  21. Michael Wayland, « We went inside the GM plant making coronavirus face masks. Here’s what it looked like », CNBC, 24 avril 2020.
  22. « Région par région, la reconversion des entreprises pour lutter contre le Covid-19 », L’Usine Nouvelle, 3 avril 2020.
  23. Hadrien Clouet & Maxime Quijoux, « The Pandemic Response Shows How Workers Defend the Interests of All Humanity », Jacobin, 7 mai 2020.
  24. Julie Maenaut, « Espagne : travailleurs de l ’automobile et de … robes de mariées s’unissent pour fabriquer des masques », Solidaire, 27 mars 2020.
  25. Alice Bernard, « Au chômage, des ouvriers de l’aéronautique produisent des pièces pour respirateurs », Solidaire, 2 avril 2020.
  26. Leonard Cohen, Anthem, 1992
  27. Maulde Urbain-Mathis, « Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, La violence des riches. Chronique d ’une immense casse sociale », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2014, mis en ligne le 27 octobre 2014, consulté le 21 mai 2020.
  28. Arnaud Levêque, « Crise du Covid-19, monde du travail et stratégie syndicale », Politique, 18 avril 2020.
  29. V.I. Lénine, Que faire ?, 1902, « Politique trade-unioniste et politique social-démocrate, c) Les révélations politiques et l’éducation de l’activité révolutionnaire ».
  30. V.I. Lénine, Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme, 1913.