Les mobilisations contre l’Arizona s’inscrivent dans la longue tradition belge des luttes sociales. Un œil vers le passé, l’autre sur le présent, Jean Faniel et Kurt Vandaele analysent les ressorts de la colère sociale.
Depuis son arrivée au pouvoir, la coalition Arizona s’est engagée dans une brutale série de réformes qui constituent une attaque frontale contre les acquis sociaux. Sous couvert de rigueur budgétaire, le gouvernement fédéral – le premier à être présidé par un nationaliste flamand, Bart De Wever – a fait le choix d’une austérité structurelle qui aspire tout sur son passage. Dégradation des conditions de travail, affaiblissement des droits sociaux, érosion du rôle redistributif des pouvoirs publics, les effets se font déjà sentir dans différents secteurs.

photo © CRISP/F. Pauwels-Collectif HUMA
Présentées comme inévitables, ces décisions politiques suivent toutefois une tradition libérale bien ancrée: celle de la fragilisation de la sécurité sociale et des services publics, au profit du capital et, à présent, d’une militarisation accrue. Sans surprise, la réaction populaire s’est montrée vive: de grèves en manifestations, d’occupations en prises de parole, la contestation s’est organisée autour de syndicats, de partis, d’associations de terrain, mais aussi d’initiatives citoyennes et autonomes, alimentant une conflictualité croissante entre un gouvernement borné et les acteurs sociaux qui défendent une vision solidaire, démocratique et inclusive des politiques publiques
Nous avons échangé avec Jean Faniel et Kurt Vandaele, dont l’étude des mouvements sociaux occupe une place centrale dans leur activité. Au siège bruxellois de l’ETUI, l’Institut syndical européen, les deux chercheurs ont tour à tour déplié les chiffres, les arguments, et comparé le mouvement actuel aux précédents, sans oublier d’envisager les perspectives futures.
Sacha Moens et Gen Ueda Par rapport aux éléments de comparaison dont vous disposez, c’est-à-dire les mobilisations sociales des décennies précédentes, comment situez-vous celle récente contre l’Arizona ?
Jean Faniel Je crois que l’une des principales différences avec les grèves de 1993 contre le gouvernement Dehaene ou 2014 contre le gouvernement Michel, c’est l’inscription dans la durée. On a déjà connu ce genre de mobilisation par le passé, mais ça n’avait pas duré longtemps. En 2014, au moment du gouvernement Michel, il y avait eu une grande manifestation de 120000 personnes, trois journées de grèves tournantes et une grève générale en octobre-novembre, puis la mobilisation s’était arrêtée en décembre avec un «mini-accord», avant un projet d’accord salarial refusé par la FGTB en janvier 2015 car il entérinait le saut d’index. Sous la Vivaldi1, on avait aussi eu une période de deux ans de contestation, entre 2021 et 2023, pour revoir la loi de 1996 [sur la norme salariale qui limite les augmentations de salaire, NDLR], amplifiée par l’inflation en 2022, mais la mobilisation était moins intense.

Ici, dès le départ, les syndicats ont inscrit la mobilisation dans la longueur et la force. C’est un mouvement qui a commencé avant même la mise en place du gouvernement. Depuis la première action importante, le 13 décembre 2024 – avec plus de 10000 personnes –, l’intensité est forte. Un élément marquant est la séquence des 24, 25 et 26 novembre 2025: grève dans les transports le premier jour, dans le secteur public le deuxième jour, dans le privé et le public le troisième jour. C’est un type d’action qu’on n’avait jamais vu, de mémoire d’analyste et de syndicaliste.
Bart De Wever déploie une politique avec la volonté claire d’en finir avec les relations collectives de travail au profit d’une logique purement individuelle, évinçant par là-même les syndicats.
Kurt Vandaele Pour ce qui est des chiffres, les données pour l’ensemble de l’année 2025 sont désormais disponibles. Et elles sont effectivement exceptionnellement élevées: 1354845 jours de grève. En chiffres absolus, il s’agit d’un record depuis le début de la nouvelle série statistique en 1991. En données relatives également – avec 313 jours de grève pour 1000 travailleurs –, c’est un record. À titre de comparaison, les grèves contre le Plan global de Jean-Luc Dehaene en 1993 avaient totalisé 299 jours de grève pour 1000 travailleurs, soit 916 874 jours de grève en chiffres absolus. L’année 2025 fait donc encore mieux.
Cette comparaison mérite toutefois une nuance. Les chiffres de 2025 englobent l’ensemble du secteur public, ce qui n’était pas le cas lors des grèves contre le gouvernement Dehaene I. Or, le centre de gravité du mouvement actuel sous De Wever se situe précisément dans le secteur public au sens large, enseignement compris. Les données ne sont donc pas totalement comparables. Elles donnent néanmoins une image très claire de l’ampleur du mouvement et de la persistance de la contestation sociale: une grève nationale, une grève générale et une participation massive aux manifestations.

Il est frappant de constater qu’en 1993, les secteurs industriels pesaient encore très lourd. Aujourd’hui, il faut mobiliser bien plus de grévistes. Il faut en fait opérer une mobilisation multisectorielle, car ces secteurs industriels – avec la métallurgie, par exemple – ont simplement moins d’employés. Leur volonté de faire grève reste élevée par rapport aux autres secteurs privés, mais leur part dans l’emploi a considérablement diminué, et ils ont donc moins d’impact sur le nombre total de jours de grève. On observe, ainsi, l’importance croissante du secteur public au fil des ans – l’enseignement y a fortement contribué en 2025.
Quelles sont les conditions politiques et idéologiques qui ont mené à une mobilisation de cette ampleur ?
Kurt Vandaele Je vois se dessiner plusieurs conditions propices à une multiplication des grèves: l’idéologie dominante au sein du gouvernement – soit le néolibéralisme – couplée au mandat du Premier ministre et à sa maîtrise de l’agenda politique, sans oublier la forte pression de l’Europe dès que le déficit dépasse la barre des 3 %2, ce qui contraint à des mesures d’économie. Les domaines dans lesquels le gouvernement intervient aujourd’hui, à savoir l’index et les pensions, touchent tout le monde, d’où cette réaction particulièrement vive. La situation présente d’ailleurs davantage de similitudes avec le gouvernement Michel de 2014: on y a érigé en principe le primat du politique, en ne laissant qu’un rôle minime, voire inexistant, aux interlocuteurs sociaux.
Sous le gouvernement Michel, Kris Peeters – CD&V, alors en charge de l’emploi – endossait encore ce rôle. Je crois que Bart De Wever a un jour déclaré que Kris Peeters était assis sur le porte-bagage du vélo et qu’il appuyait sur le pneu avec le pied pour tenter de ralentir le gouvernement; aujourd’hui, De Wever forme un tandem avec Conner Rousseau, le président de Vooruit, mais ce dernier n’a pas les moyens de freiner.
Jean Faniel Une différence majeure avec 2014, c’est la configuration gouvernementale. Sous Michel, le gouvernement fédéral avait un soutien faible du côté francophone – juste le MR. Aujourd’hui, le MR et Les Engagés bénéficient ensemble d’une majorité francophone, et sont au pouvoir en Wallonie et en Communauté française. Le mouvement social a face à lui des coalitions qui sont quasiment les mêmes partout – Région wallonne, Communauté française, fédéral et gouvernement flamand.
Autre aspect illustrant les propos de Kurt: c’est la première fois depuis 1919 qu’on a un libéral au poste de ministre de l’Emploi, David Clarinval. Avant, c’étaient des socialistes ou des sociaux-chrétiens. Clarinval n’a pas cherché à s’appuyer sur la concertation sociale. Au contraire, il la laisse dépérir ou la met complètement hors jeu.

Kurt Vandaele Sous le gouvernement Michel, le Premier ministre devait avant tout s’employer à maintenir la cohésion de sa majorité. Aujourd’hui, De Wever occupant lui-même ce poste, Georges-Louis Bouchez, le président du MR, dispose d’une plus grande marge de manœuvre, fort de son ancrage très à droite. D’un point de vue historique, le gouvernement De Wever est en quelque sorte surdéterminé face au risque de vastes mouvements de grève, précisément parce qu’il s’attaque aux pensions, à l’index et qu’il remet en cause l’organisation même du travail en flexibilisant le marché de l’emploi. Il déploie cette politique avec la volonté claire d’en finir avec les relations collectives de travail au profit d’une logique purement individuelle, évinçant par là-même les syndicats.
Dans ce contexte, comment les structures syndicales – et associatives – arrivent-elles à trouver des points d’accroche communs pour gonfler la mobilisation ?
Jean Faniel La mobilisation n’est pas exclusivement syndicale, elle se fait assez largement avec une partie de la société civile. C’est le produit d’années de travail commun, notamment contre le projet de loi du ministre Van Quickenborne, qui visait à criminaliser les mouvements sociaux. Syndicats et associations ont travaillé main dans la main avec la Ligue des droits humains, Greenpeace, etc. Les liens se pérennisent et alimentent la mobilisation. De plus, comme Kurt le disait, tous les travailleurs salariés sont touchés: pensions, chômage, indexation… Les motifs de contestation s’additionnent.
C’est un petit peu comme en 1960 quand le gouvernement social-chrétien/libéral de Gaston Eyskens a voulu appliquer de façon simultanée tout un paquet de mesures d’économie dans différents domaines, en se disant que ça pourrait un peu contrecarrer les contestations: chacun allait bien voir que ces mesures concernent tout le monde. Mais ce qui s’est passé, c’est qu’au contraire, les motifs de contestation se sont plutôt additionnés et ont alimenté la grève dont on connaît la longueur et l’intensité3.
Mais surtout, les organisations syndicales et associatives sont elles-mêmes directement visées. La concertation est mise de côté, il y a des coupes dans les subsides, et les syndicats sont impactés par la limitation dans le temps des allocations de chômage – moins de dossiers indemnisés par l’ONEM, donc moins de frais d’administration. Le monde associatif se mobilise donc pour défendre ses valeurs et les personnes qu’il représente, mais aussi parce que les structures mêmes sont menacées, et donc aussi les salariés de celles-ci.
Kurt Vandaele Une autre comparaison en termes de mobilisation serait le lancement de Hart boven Hard en 2014, qui offrait une perspective plus large et entraînait le secteur culturel dans la lutte contre les économies au niveau flamand. Cette organisation est toujours active aujourd’hui.
Le monde associatif se mobilise donc pour défendre ses valeurs et les personnes qu’il représente, mais aussi parce que les structures mêmes sont menacées
Jean Faniel Un aspect très important est que le front commun FGTB-CSC est resté soudé depuis le début. Marie-Hélène Ska de la CSC et Selena Carbonero Fernandez de la FGTB semblent fort bien s’entendre et être complémentaires4. Le syndicat libéral, la CGSLB5, a d’abord refusé de participer, privilégiant la concertation sociale, mais à l’été 2025, il a rejoint le mouvement face à l’absence de véritable concertation acceptée par le gouvernement.
Comment se traduit l’entente entre ces deux grands syndicats au nord du pays ?
Kurt Vandaele En 2014, la FGTB flamande a pris les devants, tandis que la CSC flamande se montrait plutôt réservée. Aujourd’hui, on constate que cette dernière n’est peut-être pas toujours des plus enthousiastes, mais qu’elle finit tout de même par emboîter le pas à la FGTB flamande; ce lien fort demeure. Les pensions et l’index touchent tout un chacun: ils reposent sur une solidarité à l’échelle de tout le pays. On observe par ailleurs une réelle convergence entre l’échelon flamand et l’échelon fédéral: tous deux mènent peu ou prou la même politique de droite, ce qui pousse les syndicats à faire front commun face à ces mesures.
Ceci dit, quel rôle joue la dynamique Nord-Sud dans la durée du mouvement ? Ainsi que dans l’unité entre les secteurs ?
Jean Faniel Par rapport à 2014, il y a des différences notables. En 2014, le CDH et le PS étaient dans l’opposition fédérale, mais au pouvoir en Région wallonne et en Communauté française. La CSC flamande comptait alors sur le CD&V, au pouvoir, pour sauver le dossier Arco6, ce qui freinait la combativité. En 2024, on aurait pu s’attendre à une tension du côté socialiste avec la participation de Vooruit aux gouvernements flamand et fédéral. Et début 2025, Bert Engelaar, devenu le nouveau secrétaire général de la FGTB7, a affiché une forte opposition pour pousser Vooruit à ne rien lâcher sur l’indexation, mais on a vu que cette position n’était pas unanimement partagée en Flandre au sein du syndicat socialiste: Frank Moreels, le président du syndicat du transport UBT, Alain Detemmerman, de la centrale Horval, et Chris Reniers, de la CGSP, ont pris le contre-pied en affirmant que Vooruit devait rester au gouvernement. Cela alimente des tensions entre l’aile francophone – plus combative car le PS est partout dans l’opposition – et l’aile flamande de la FGTB.
Les contraintes budgétaires diffèrent aussi: elles sont plus douloureuses en Wallonie et en Communauté française qu’en Flandre – avantagée par la loi spéciale de financement de 2014. Le gouvernement flamand actuel – N-VA/Vooruit/CD&V – est paradoxalement le seul à être devenu plus «à gauche» que le précédent, lui permettant quelques investissements, tandis qu’au Sud, c’est l’économie à tous les étages. Cela explique les manifestations spécifiquement dirigées contre les gouvernements wallon, bruxellois et de la Communauté française, ce qui est quasi inexistant en Flandre.
Sur le plan sectoriel, on a senti des tensions. La CGSP était fâchée que la FGTB soutienne la proposition du Groupe des 108sur la méthode de calcul de l’index, car elle excluait le secteur public, même si finalement tout le monde a été touché par la décision du gouvernement de deux sauts d’index partiels. Un autre secteur pose question: l’armement. Historiquement très combative – avec, comme exemple, la FN à Liège –, cette industrie a aujourd’hui des carnets de commandes remplis et hésite à s’opposer au gouvernement, créant une tension interne au mouvement syndical. Cela oblige un peu à une espèce de gymnastique puisque, du côté syndical, on est plutôt inscrit dans le mouvement pacifiste.
On voulait revenir sur les chiffres. Quelles comparaisons avec l’étranger ?
Kurt Vandaele Depuis 1991, on se base sur les chiffres communiqués par les employeurs concernant le paiement des cotisations de sécurité sociale. Pour certaines absences, comme les jours de grève, les employeurs ne versent pas de cotisations à l’ONSS. C’est ce qui permet d’établir le volume des grèves et, depuis 2017, d’avoir également une visibilité sur le nombre de grévistes.
À l’échelle internationale, la Belgique se classe systématiquement dans le top trois européen. L’une des raisons à cela est qu’ici, les manifestations sont également comptabilisées comme des jours de grève, puisque les travailleurs ne sont pas à leur poste, alors qu’en Allemagne, par exemple, elles ont souvent lieu le week-end. Les répertoires d’action collective varient d’ailleurs considérablement d’un pays à l’autre. Dans des pays comme l’Italie ou la Grèce, il n’existe aucune statistique officielle sur les grèves générales. Notre situation est aujourd’hui comparable à celle de la France ou, plus récemment, de la Finlande, où les syndicats se sont mobilisés contre un gouvernement de droite.
En Europe du Sud comme en Belgique, la grève générale fait incontestablement partie de l’arsenal syndical; elle est perçue comme un catalyseur pour faire bouger les lignes politiques. Il suffit de repenser à la lutte pour le suffrage universel.
Jean Faniel D’ailleurs, Rosa Luxembourg, quand elle réfléchit à la grève générale à la fin du 19esiècle, s’appuie sur le cas belge et les luttes pour le suffrage universel. La grève générale est une marque de fabrique belge.
On a vu des nasses, des interventions musclées, des bombes lacrymogènes utilisées de manière jugée disproportionnée: remarquez-vous le renforcement de la répression policière lors des grèves et manifestations ?
Jean Faniel La brutalité de la répression policière est quand même plus forte aujourd’hui que ce qu’on a pu connaître en 2014. Il y avait déjà eu des critiques à l’égard de la politique de maintien de l’ordre, notamment par la police bruxelloise. Mais ici, dans ce mouvement-ci, que ce soit par rapport au mouvement des enseignants et par rapport aux jeunes dans ces mobilisations, ou que ce soit par rapport aux grandes manifestations syndicales et associatives, on a l’impression qu’il y a vraiment eu un durcissement du maintien de l’ordre, de la répression des manifestations, qui semble délibéré et, au minimum, non contrôlé. Ou mal contrôlé.
De ce point de vue-là, le Parti socialiste est parfois pris dans une situation un peu délicate, notamment quand Martin Casier au Parlement de la Communauté française mène la contestation contre les mesures du gouvernement et qu’en même temps, quelqu’un qui fait partie de la même fédération du PS que lui, Philippe Close, est celui qui, en tant que bourgmestre de Bruxelles, doit gérer le maintien de l’ordre contre les manifestants qui viennent s’opposer à l’extérieur du parlement contre ces mêmes mesures.
Est-ce qu’on arrive à identifier les facteurs qui contribuent à ce durcissement ?
Jean Faniel C’est une tendance ancienne qui va en s’accroissant. Le projet du ministre de l’Intérieur, Bernard Quintin (MR), durcit les possibilités de répression de manière générale. On pense ici au projet de dissolution, par le gouvernement et sans procédure judiciaire, des organisations jugées radicales. La récente réforme de la police a en outre réduit le contrôle démocratique au sein des zones de police locale puisque le conseil de police a été supprimé. Il faut rappeler que le durcissement survient aussi historiquement quand les socialistes sont au pouvoir, comme avec les lois sur le maintien de l’ordre de 1961 adoptées après la grande grève de l’hiver 1960.
Il n’y a pas que la police: on a beaucoup examiné dans le Gracos le durcissement de l’attitude de la justice. Les condamnations de Bruno Verlaeckt à Anvers9ou de Thierry Bodson et d’autres syndicalistes à Liège10ont montré une justice beaucoup plus sévère. Le cas Delhaize a mis en lumière ces requêtes unilatérales introduites par les employeurs, permettant à la justice de rendre des ordonnances – en quelques heures – pour faire lever des piquets de grève par des huissiers et la police. Cela bouleverse complètement les relations collectives de travail.
Kurt Vandaele Les responsables politiques érigent en dogme le primat du politique, une tendance amorcée dans les années 2000 sous Verhofstadt avec le Pacte des générations11. On n’accorde plus le moindre rôle au monde associatif. Une certaine dynamique s’est d’ailleurs installée: plus la législation se durcit, plus on ouvre la voie à des pratiques «hors normes» dans le répertoire d’action collective. En réaction, on constate que les syndicats ne se contentent plus de descendre dans la rue, mais qu’ils saisissent également la Cour constitutionnelle pour tenter de faire barrage à certaines lois.
Rosa Luxembourg, quand elle réfléchit à la grève générale à la fin du 19esiècle, s’appuie sur le cas belge et les luttes pour le suffrage universel. La grève générale est une marque de fabrique belge.
Jean Faniel Oui, cette judiciarisation est une tendance forte, mais avec des temps différents: un recours à la Cour constitutionnelle prend des mois, là où une requête unilatérale patronale se règle en quelques heures.
Quelles perspectives la situation actuelle offre-t-elle ? On a vu un élargissement des thèmes – comme avec le climat ou le génocide en Palestine –, ainsi qu’un rôle important occupé par la jeunesse. Les syndicats sont-ils en mesure de créer des ponts ? On dit notamment des jeunes qu’ils sont moins attirés par le syndicalisme qu’avant.
Kurt Vandaele Les grands mouvements de grève attirent inévitablement une nouvelle génération: des jeunes et des personnes qui n’ont encore jamais fait grève. D’après la littérature en sciences politiques, les grandes orientations se dessinent généralement au cours des deux premières années d’une législature. S’ensuit le plus souvent une phase de consolidation, qui réduit la marge de manœuvre des syndicats. Je m’attends certes encore à des actions concernant la mise en œuvre concrète des lois votées, autour du budget et des négociations interprofessionnelles en début d’année prochaine, mais la pérennité de la mobilisation dans son ensemble reste une question ouverte.
S’agissant des jeunes, c’est une idée reçue de croire qu’ils sont hostiles aux syndicats: leur perception est au contraire globalement positive. Tout l’enjeu pour les syndicats est de parvenir à les affilier. Or la tâche s’avère ardue car, en début de carrière, les jeunes se retrouvent souvent sous des statuts flexibles ou dans des flexi-jobs, soit précisément le créneau sur lequel mise la politique gouvernementale actuelle. La politique a d’ailleurs tendance à semer la division parmi les travailleurs en appliquant les nouvelles mesures uniquement aux nouveaux employés, comme c’est le cas avec les flexi-jobs. Il y a donc un fort appel à la solidarité syndicale pour préserver ce qui a été construit historiquement. On sait aussi que les gouvernements confrontés à des grèves perdent davantage de voix par la suite.
Jean Faniel La difficulté pour le mouvement social est de savoir comment donner du poids à la contestation sans s’épuiser car il reste trois ans de législature. Les syndicats font un gros travail d’information et de conscientisation – y compris dans la perspective d’élections qui devraient normalement se tenir en 2029 – pour essayer d’influencer l’opinion publique dans un sens pro-syndical.
Pour la jeunesse émergente, ces récentes expériences vont marquer leur génération. Reste à savoir comment cela va se traduire: militantisme organisé dans des syndicats ou partis, militantisme autonome qui «picore» d’une cause à l’autre, ou bien une forme de repli sur soi et de fatalisme: «On a lutté, on a perdu, il faut se débrouiller seul pour payer les études et la pension.» L’issue dépendra de l’alchimie entre les attitudes personnelles et le travail d’encadrement de l’entourage, de la famille, des organisations, associations, syndicats et partis politiques.
Footnotes
- Le gouvernement Vivaldi est la coalition fédérale belge au pouvoir entre octobre 2020 et février 2025. Elle rassemblait les partis libéraux, socialistes et écologistes, ainsi que les chrétiens-démocrates flamands.
- Le Pacte de stabilité et de croissance (PSC) a été instauré par l’Union européenne. Il vise, à travers un ensemble de règles et un cadre de surveillance, à ce que tous les pays de la zone euro limitent leur déficit public à 3 % du PIB.
- La grève générale de l’hiver 1960-1961 a duré jusqu’à cinq semaines dans certaines régions, paralysant toute la Belgique, surtout la Wallonie. En cause: un programme d’austérité en vue de redresser les finances publiques, ce qui a créé ce mouvement, également connu sous le nom de «grève du siècle».
- En amont de la manifestation nationale du 12 mars 2026, les secrétaires générales de la CSC et de la FGTB ont effectué une prise de parole conjointe dans les médias, laissant entrevoir une certaine complicité, symbole fort d’un front commun uni face aux mesures du gouvernement.
- Désormais SYNOVA, depuis le 30 mai 2026.
- Arco est une coopérative qui émane du mouvement ouvrier chrétien, responsable de la gestion des épargnes de ses membres, et qui avait placé presque tous ses fonds chez Dexia. Suite à la crise de 2008, la banque s’était ensuite effondrée, engloutissant avec elle l’épargne des membres du mouvement ouvrier chrétien.
- Il est devenu président le 1 er janvier 2026, succédant à Thierry Bodson.
- Le groupe des 10 est l’instance centrale de concertation sociale en Belgique. Il réunit les principaux représentants des syndicats et des organisations patronales pour les négociations portant sur des sujets divers, tels que les salaires ou les conditions de travail.
- Bruno Verlaeckt, président de la FGTB Anvers, a été jugé coupable en 2019 pour «entrave méchante à la circulation». Cette condamnation concerne une action sociale qui s’était produite trois ans plus tôt, lors d’une journée de grève nationale, où le syndicat avait organisé cinq blocages sur des routes d’accès menant au port d’Anvers.
- En 2020, le président de la FGTB, Thierry Bodson, et seize autres syndicalistes, ont été condamnés par le tribunal correctionnel de Liège pour le blocage de l’autoroute E40 lors d’une action sociale en 2015. Bodson a écopé d’un mois de prison avec sursis.
- Ce «pacte» décourageait les départs anticipés à la retraite. Les syndicats avaient réagi en appelant à la première grève générale depuis 1993.

