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Deux jobs, un salaire, zéro répit : quelle politique pour les parents solos ?

Denise Musni

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Olivier Malay

—13 mars 2026

Lorsqu’on élève seul des enfants, la parentalité est un vrai défi. Aperçu de qui sont les parents solos, des difficultés structurelles auxquelles ils font face et des éléments qui pourraient améliorer leur situation.

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Élever un enfant demande du temps, de l’argent et beaucoup d’énergie. C’est, à bien des égards, un travail à part entière. Lorsqu’en plus, on l’élève seul, cela devient un vrai défi : le soutien est plus rare, mais les responsabilités restent les mêmes. La parentalité devrait être une source de joie, vécue dans des conditions dignes et épanouissantes. Or, dans les faits, beaucoup de parents, et en particulier les parents solos, se heurtent à des obstacles concrets : difficulté à trouver une place en crèche, accès compliqué au logement, conciliation souvent fragile entre vie professionnelle et vie familiale, pression financière. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu individuel : la manière dont la société accompagne les parents influence directement le bien-être de leurs enfants.

Denise B. Musni est doctorante au Centre de recherche en démographie (DEMO) de l’UCLouvain. Ses recherches portent sur la monoparentalité et la fécondité des femmes célibataires en Belgique. Avant son doctorat, elle a travaillé pour une organisation de défense des droits des paysans en Asie, basée aux Philippines. Elle est active au sein de collectifs philippins et engagée dans une organisation féministe en Belgique.

Dans cet article, nous dressons un aperçu de qui sont ces parents solos et des difficultés structurelles auxquelles ils font face, que ce soit en matière d’emploi, de revenu ou de qualité de vie. Nous analysons également comment les réformes proposées par le gouvernement sur le chômage, les pensions et le pouvoir d’achat risquent de les marginaliser davantage, et nous mettons en évidence des éléments qui pourraient améliorer leur situation.

A.  Un demi-million de parents solos, majoritairement des mères

Les parents solos forment un groupe très diversifié. Ils sont de tous âges, genres, milieux sociaux et de toutes trajectoires de vie. Certains élèvent de jeunes enfants, d’autres des adolescents, en garde à temps plein ou de manière alternée. D’autres encore cohabitent avec des enfants devenus adultes. Cette diversité ne doit pas masquer l’ampleur du phénomène. En Belgique, en 2025, un ménage sur dix était composé d’un parent vivant seul avec son ou ses enfants, ce qui représente plus de 500 000 ménages monoparentaux1.

En Belgique, seule une mère sur trois travaille à temps plein. À titre de comparaison, trois pères sur quatre occupent un emploi à temps plein

Malgré cette diversité, la monoparentalité reste une réalité fortement genrée : environ quatre parents solos sur cinq sont des mères. Cette situation s’explique notamment par le fait que les femmes assument encore l’essentiel des tâches domestiques et des soins aux enfants, qu’elles vivent en couple ou non. En cas de séparation (la principale cause de la monoparentalité), la garde principale ou exclusive des enfants est le plus souvent confiée à la mère. C’est également celle-ci qui s’occupe de l’enfant si elle est célibataire au moment de la naissance, par exemple dans le cas d’une grossesse non planifiée ou lorsque le père refuse d’assumer la charge de l’enfant.

B.  Le coût de la vie frappe durement

La monoparentalité n’est pas forcément un problème en soi. Mais elle s’accompagne fréquemment d’une fragilité économique. Un chiffre publié par l’autorité statistique flamande l’illustre clairement : une mère seule avec deux enfants dispose en moyenne d’un revenu mensuel net de 2 550 €2. Or, selon cette même étude, les dépenses minimales nécessaires pour mener une vie décente (alimentation, logement, soins de santé, garde d’enfants, transport, etc.) atteignent en moyenne 2 600 € par mois. Autrement dit, en moyenne, le budget ne suffit pas. Si la moyenne ne reflète pas toutes les situations (tous les parents solos ne vivent pas dans la précarité), ces chiffres montrent à quel point l’équilibre financier peut être fragile, en particulier en comparaison avec les ménages à deux revenus.

Fig. 1. Revenu mensuel moyen après impôt et dépenses minimales nécessaires pour les familles (Région flamande, 2020)

Sources : revenu moyen issu des données fiscales, budgets de référence du CEBUD de la Haute École Thomas More, calculs de Statistiek Vlaanderen ; compilation des auteurs.

Le logement constitue un enjeu central. En Wallonie et à Bruxelles, près d’un parent solo sur cinq dort dans la même chambre que ses enfants3. En effet, accéder à un logement de deux chambres n’est souvent pas abordable pour une personne seule avec enfant, et ce dans l’ensemble du pays. Par ailleurs, la part de logements publics ou sociaux reste relativement faible en comparaison internationale. À Vienne, par exemple, environ 50 % des logements sont publics ou sociaux, ce qui contribue à maintenir des loyers près de deux fois plus bas qu’à Bruxelles4.

À Vienne, environ 50 % des logements sont publics ou sociaux, ce qui contribue à maintenir des loyers près de deux fois plus bas qu’à Bruxelles

Olivier Malay est docteur en économie (UCL), il enseigne l’éthique économique à Solvay et collabore au centre d’études de la centrale CSC Alimentation et services.

Pourquoi les mamans solos ont-elles le plus de difficultés financières ? Si le fait d’élever seule un enfant constitue la contrainte la plus évidente sur les ressources économiques, plusieurs autres facteurs y contribuent.

B.1. Moins d’opportunités d’emploi pour les parents solos

Premièrement, en moyenne, les mères et pères solos ont un niveau d’éducation plus faible que les parents en couple. Par exemple, en Flandre, près d’une mère seule sur deux n’a pas fait d’études supérieures. Chez les mères en couple, cette proportion n’est que d’une sur trois5. Cela signifie qu’une partie plus importante des parents solos peut rencontrer des difficultés pour accéder à un emploi offrant de bonnes conditions de travail, de rémunération, et de congés favorisant l’équilibre travail-famille. De plus, les emplois accessibles aux personnes peu diplômées impliquent souvent des horaires fixes, du travail le week-end ou de nuit, difficilement compatibles avec la garde d’enfants.

B.2. Les mères réduisent leur temps de travail

Deuxièmement, de nombreuses femmes réduisent leur temps de travail, prennent des congés ou quittent le marché du travail pour s’occuper du ménage et des enfants. Ces choix ne sont pas purement individuels. Ils reflètent une répartition encore inégale des tâches domestiques et du soin aux enfants. Ils sont aussi la conséquence du manque de places en crèche et de l’inadéquation entre les horaires scolaires et professionnels.

En conséquence, en Belgique, seule une mère sur trois travaille à temps plein6. À titre de comparaison, trois pères sur quatre occupent un emploi à temps plein. L’écart de revenus qui en découle est significatif. En cas de séparation, il se traduit souvent par une fragilité accrue pour les femmes, qui assument le plus fréquemment la garde principale des enfants.

Fig. 2. Statut d’emploi selon le sexe et la situation familiale, en pourcentage : Belgique, 2021

Sources : Datawarehouse Marché du travail et Protection sociale, BCSS, calculs SPF Emploi ; compilation des auteurs.

Pour les mères devenues solos, l’arbitrage entre travail et famille se recompose. Celles qui travaillaient à temps plein peuvent être amenées à réduire leurs heures pour faire face aux contraintes familiales. À l’inverse, celles qui travaillaient à temps partiel peuvent chercher à augmenter leur volume de travail afin de compenser la perte de revenus liée à la séparation. Dans les deux cas, l’ajustement est complexe. Les interruptions de carrière passées, notamment lorsque l’ex-partenaire était le principal apporteur de revenus, rendent la réintégration ou l’augmentation du temps de travail plus difficile.

B.3. Les difficultés financières persistent plusieurs années après une séparation

Troisièmement, l’impact financier d’une séparation est à la fois important et durable. Les données montrent que les femmes devenues mères solos subissent une perte de revenus du ménage presque deux fois plus élevée que celle des hommes devenus pères solos. Surtout, leurs revenus demeurent inférieurs à leur niveau d’avant séparation pendant plusieurs années (jusqu’à cinq ans après celle-ci7).

À cela s’ajoute un autre problème : le non-paiement des pensions alimentaires. Environ la moitié des parents solos ayant droit à une pension alimentaire ne la perçoivent jamais ou de manière irrégulière8. Cela est dû au fait que les accords de séparation ou les décisions judiciaires ne sont pas toujours respectés.

Environ la moitié des parents solos ayant droit à une pension alimentaire ne la perçoivent jamais ou de manière irrégulière

Face à ces contraintes, certains parents solos font le choix de s’installer chez un proche. Cette solution permet de réduire certaines dépenses, en particulier le loyer, et d’obtenir un soutien informel pour la garde des enfants. Elle illustre toutefois l’insuffisance des ressources disponibles.

C. L’impact sur la qualité de vie

Pour faire face aux difficultés financières, une partie des parents solos recourt aux prestations sociales. Mais ces aides ne suffisent pas toujours : en moyenne, une famille monoparentale sur quatre vit sous le seuil de pauvreté.9. Cette situation s’explique à la fois par le niveau insuffisant des prestations et par le non-recours aux droits.

Les conséquences dépassent la seule dimension budgétaire. Elles affectent la qualité de vie au quotidien. Les parents solos et leurs enfants disposent de moins de temps et de ressources pour les loisirs. Par exemple, deux familles monoparentales sur cinq ne peuvent pas s’offrir une semaine de vacances hors du domicile. Une sur quatre renonce à des activités comme le sport ou le cinéma. Une sur cinq ne peut pas se réunir avec des proches au moins une fois par mois pour partager un repas ou un moment convivial.

Les parents en couple rencontrent eux aussi des contraintes, davantage que les couples sans enfants. Mais les familles monoparentales restent les plus exposées. Elles ont d’ailleurs un des plus hauts scores de burn-out parental10.

Fig. 3. Privations matérielles et sociales selon le type de famille, en pourcentages : Belgique, 2024

Source : EU-SILC / Statbel

En résumé, de nombreux parents solos cumulent des difficultés économiques, professionnelles et organisationnelles. Celles-ci  s’inscrivent généralement dans la durée et finissent par peser sur leur qualité de vie ainsi que sur celle de leurs enfants. Elles renvoient plus largement à une organisation du travail et de la parentalité qui demeure peu adaptée à l’éducation d’un enfant assumée seul.

D. Les parents solos sous le soleil de l’Arizona

S’il n’est pas facile d’être parent solo aujourd’hui, il ne le sera pas davantage demain. Ces fragilités pourraient être aggravées par les réformes du gouvernement Arizona. L’une de ses lignes directrices est de limiter l’accès à la sécurité sociale aux personnes n’ayant pas suffisamment travaillé à temps plein. Par exemple, à la suite de la récente réforme du chômage, les allocations sont limitées à un an lorsque l’on a insuffisamment travaillé au cours des années précédentes. Autre exemple : dans le projet Arizona en matière de pensions, le fait d’avoir interrompu trop fréquemment sa carrière ou d’avoir travaillé à temps partiel entraînerait un report de l’âge de départ à la retraite et/ou une diminution du montant de la pension (c’est le malus pension). Or, comme expliqué ci-dessus, ce sont surtout les hommes qui travaillent à temps plein. Les mesures en matière de chômage ou de pension vont donc toucher davantage les mères, en particulier les mamans solos qui font face à des difficultés structurelles sur le marché de l’emploi11. En fait, elles sont les premières victimes de toute réforme visant à conditionner l’accès à la sécurité sociale au travail à temps plein.

Par ailleurs, les économies budgétaires prévues impactent aussi les parents. En Fédération Wallonie-Bruxelles, c’est le cas de la non-indexation des subsides des crèches qui se répercutera sur leur accès ou leur capacité d’accueil. En Flandre, c’est la suppression de la prime scolaire (schoolbonus) qui alourdira la facture de la rentrée scolaire. Au niveau fédéral, la réforme fiscale, si elle a lieu, vise à augmenter les réductions d’impôts notamment pour les parents solos. Mais, en parallèle, les mesures réduisant le pouvoir d’achat (hausse des taxes et accises, des prix des soins de santé, saut d’index partiel, …) risquent de compenser ces gains. Par ailleurs, la diminution de la réduction d’impôts sur les pensions alimentaires risque d’accroître le nombre d’ex-partenaires qui ne les paient pas. Bref, si l’on souhaite aider les parents solos, un autre logiciel politique est nécessaire.

E.  Recommandations

Que peut-on faire pour améliorer la vie des parents solos ?
Plusieurs leviers peuvent être envisagés. Le premier consiste à agir directement sur le coût de la vie. Cela passe par une augmentation des allocations familiales, la gratuité du matériel scolaire et des activités obligatoires, un accès plus abordable aux crèches, une politique ambitieuse de logements à prix modéré ou encore une revalorisation des salaires. Ces mesures ciblent le cœur des difficultés rencontrées par de nombreux parents solos : un décalage persistant entre revenus et dépenses incompressibles.

Dans le contexte politique actuel, de telles propositions peuvent paraître difficiles à mettre en œuvre. Pourtant, certaines expériences montrent qu’elles peuvent susciter une adhésion large. À New York City, par exemple, le maire Zohran Mamdani a remporté les élections municipales en mettant au centre de sa campagne la question du coût de la vie. Son slogan était explicite : « Gel des loyers, crèches et bus gratuits ».

En plus de l’aspect financier, il convient aussi de faciliter la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Pour cela, l’État peut davantage financer les garderies scolaires et les crèches. Ces dernières manquent cruellement de place, surtout dans les grandes villes. Des jours supplémentaires de congé parental, accordés de manière égale aux deux parents, favoriseraient une répartition plus équitable des responsabilités domestiques et parentales.

Les mamans solos sont les premières victimes de toute réforme visant à conditionner l’accès à la sécurité sociale au travail à temps plein.

Troisièmement, toute mesure visant à ce que la sécurité sociale tienne davantage compte des réalités de la parentalité peut également aider les parents solos : un accès plus facile aux allocations de chômage, sans limitation dans le temps ; des allocations a minima au-dessus du seuil de pauvreté quelle que soit leur provenance ; une suppression du statut de cohabitant ; et un système de pensions qui ne pénalise pas les réductions de temps de travail ou congés liés à l’éducation des enfants. Notons que si certaines mesures ciblées pour les parents solos sont utiles, leur meilleur filet de sécurité reste les mesures universelles visant l’ensemble des familles.

Enfin, il est possible de s’attaquer davantage au non-paiement des pensions alimentaires. Un organisme au sein du SPF Finance, le SECAL, intervient déjà pour récupérer les pensions impayées. Mais il faudrait y faciliter le recours, que ce soit via une simplification des démarches, des campagnes d’information pour le faire connaître, ou encore en lui permettant d’avancer les frais de huissier.

Dans tous les cas, que l’on souhaite jouer sur les aspects financiers, sur la garde des enfants ou sur l’accès à la sécurité sociale, plus de moyens seront nécessaires. Comme déjà évoqué, soutenir les parents solos, c’est aussi garantir le bien-être de leurs enfants. Dégager de nouveaux moyens est le prix à payer pour leur assurer le meilleur cadre pour s’épanouir.

Nous remercions chaleureusement Alexandra Woelfle et Merlin Gevers (Ligue des Familles), Vanda Bajs (UCLouvain) et Ruben Ramboer (Lava Media) pour leurs apports à cet article.

Footnotes

  1. https://statbel.fgov.be/en/news/belgium-had-36-one-person-households-01-january-2025
  2. https://www.departementwvg.be/sites/default/files/media/documenten/Van_Peer%282023%29Alleenstaande%20ouders_def.pdf
  3. https://liguedesfamilles.be/article/familles-monoparentales-et-logement
  4. https://www.rtbf.be/article/vienne-paradis-des-locataires-defie-la-crise-du-logement-en-europe-11681854
  5. https://www.departementwvg.be/sites/default/files/media/documenten/Van_Peer%282023%29Alleenstaande%20ouders_def.pdf
  6. https://emploi.belgique.be/sites/default/files/content/publications/FR/RapportDiversite2024.pdf
  7. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/jomf.13061
  8. https://liguedesfamilles.be/storage/31758/Barom%C3%A8tre-2024-(final).pdf
  9. https://statbel.fgov.be/sites/default/files/files/documents/Huishoudens/10.7%20Inkomen%20en%20levensomstandigheden/10.7.1%20Armoederisico/Publication_Silc_STATBEL_ENG.xlsx
  10. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10378352/#sec5-children-10-01131
  11. « Les femmes seront en première ligne de la réforme du chômage » | Lava