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Le grand escamotage néolibéral

Karim Zahidi

— 18 avril 2017

Afin d’en finir avec l’idée d’égalité, Friedrich Hayek proposait de s’en tenir à l’égalité devant la loi et, plus récemment, c’est « l’égalité des chances » qui est constamment promue comme alternative à la redistribution.

Été 2016. Gwendolyn Rutten, la présidente des libéraux flamands, part au combat dans De Morgen contre « le vague appel à plus d’égalité1 ». Elle perçoit dans cet appel une image bornée de l’être humain, uniquement centrée sur l’aspect matériel. À ses yeux, ce n’est qu’un appel à « l’égalité matérielle par la redistribution » et cette redistribution prive les gens de la possibilité d’assumer eux-mêmes la responsabilité de leur destinée. Non, dit Rutten, nous ne devons pas tendre vers moins d’inégalité matérielle, mais vers l’égalité des chances. « Prendre loyalement le départ sans la fausse promesse d’atteindre ensemble l’arrivée. » Selon elle, la science et l’histoire prouvent que vouloir moins d’inégalité matérielle au lieu de tendre vers l’égalité des chances se termine chaque fois de façon néfaste. Toutefois, sur le plan des arguments, le lecteur reste sur sa faim. Les libéraux pensent-ils qu’une allusion à la Corée du Nord ou au socialisme réel suffit à mettre au rancart la revendication d’une plus grande égalité ?

L’inégalité avait disparu de l’ordre du jour politique dans les années 80, mais après 2010, ce thème a fait son grand retour. Le signal de départ a été donné par le livre Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous de Wilkinson et Pickett2. Cet ouvrage est parvenu à dévoiler et à expliquer au grand public l’étude scientifique des effets sociaux de l’inégalité. Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous est devenu un best-seller international. Sa conclusion la plus remarquable est que l’inégalité est, non seulement néfaste pour la santé mentale et physique des classes sociales inférieures, mais aussi pour les personnes qui se situent plus haut dans l’échelle sociale. Le livre de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, met aussi le doigt sur cette plaie qui a pour nom inégalité.

Au Chili, alors sous la férule du général Pinochet, Hayek, à l’instar de Milton Friedman, était un invité des plus appréciés.

Il est logique que ces livres aient connu un grand retentissement. Avec la crise de 2008, la pauvreté et l’insécurité d’existence se sont accrues de façon tangible dans les pays mêmes qui forment le cœur du capitalisme. Les États-Unis et l’Union européenne connaissent par exemple une vague d’expulsions de leur domicile de nombreuses familles moyennes. Oui, la politique d’austérité touche également la classe moyenne. C’est ainsi qu’a crû, même parmi les couches de la population qui, naguère encore, se faisaient peu de souci, la conscience que la politique néolibérale n’était pas sans conséquence pour elles aussi. La foi dans les recettes néolibérales en a pris ainsi un sacré coup et cela a posé un problème pour les hommes politiques défendant le fameux dogme TINA, There Is No Alternative (il n’y a pas d’alternative).

Hayek et la naissance du néolibéralisme

La tribune de Rutten rejoint la contre-offensive pour rétablir l’hégémonie néolibérale qui se cramponne opiniâtrement au TINA : il n’y a pas d’alternative aux recettes néolibérales. Les munitions alimentant cette contre-offensive n’ont rien de neuf. Il s’agit des vieilles idées qui, depuis les années 70, ont appuyé le détricotage idéologique du consensus d’après-guerre entre travail et capital. Aujourd’hui, ces mêmes idées sont recyclées pour sauver du naufrage le navire en perdition du néolibéralisme. Nombre de ces idées — par exemple, que vouloir la justice sociale aboutit à une société totalitaire — trouvent leur origine dans l’œuvre de Friedrich Hayek. Pour retracer les idées de cet Autrichien, père spirituel du néolibéralisme, il nous faut remonter aux premières années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Le libéralisme du laissez-faire d’avant-guerre avait alors perdu une bonne part de son prestige, même chez les élites. Il avait été tenu pour responsable de la montée du fascisme et de la guerre. Pour éviter de le voir perdre la face, Hayek et d’autres figures de proue parmi les intellectuels libéraux, tel Karl Popper, avaient fondé la Société du Mont-Pèlerin, une véritable internationale intellectuelle néolibérale. Cette société développa des arguments contre les réformes socioéconomiques de l’après-guerre et contre la mise en place de l’État-providence social. Dans son ouvrage La route de la servitude3, Hayek défend avec verve la thèse que même des formes relativement légères de redistribution constituent un premier pas sur la route menant à une société totalitaire. Ses idées eurent un certain écho. Outre le philosophe Karl Popper et l’économiste Milton Friedman, elles passionnèrent les promoteurs politiques de l’offensive néolibérale des années 80, Thatcher et Reagan. Au Chili, alors sous la férule du général Pinochet, Hayek, à l’instar de Milton Friedman, était un invité des plus appréciés. L’admiration était mutuelle. Hayek estimait que la liberté se portait mieux sous la dictature de Pinochet que sous le gouvernement social et démocratique de son prédécesseur, le président Allende4.

Les idées de Hayek, qui prendront leur forme définitive dans son livre La Constitution de la Liberté5, peuvent être lues comme une sorte de long manifeste ouvrant la voie à la défense de l’inégalité matérielle sur la base d’un idéal égalitaire légaliste. J’y reviendrai de façon plus détaillée, mais l’essence de la conception de Hayek peut se résumer comme suit : dans une société, l’égalité règne lorsque tout le monde est égal devant la loi. En épigone caricatural de Hayek, Rutten essaie de défendre l’inégalité matérielle au travers de sa défense de l’égalité en tant qu’égalité des chances. Qu’en est-il de cette égalité des chances et de cet idéal égalitaire légaliste ? Constituent-ils une alternative progressiste à la redistribution ? Examinons d’abord ce qu’il en est.

L’égalité des chances : feuille de vigne ou solution à l’inégalité ?

Pour Rutten, nous ne devons promouvoir qu’une forme d’égalité : l’égalité des chances. Marc De Vos, le directeur du groupe de réflexion Itinera, se situe sur la même longueur d’onde. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire Trends-Tendances, il fait remarquer que l’inégalité n’est pas un problème tant qu’elle ne conduit pas à des « décisions politiques qui ne contribuent pas à l’égalité des chances. L’égalité des chances est très importante6. » En se concentrant sur celle-ci, Rutten et De Vos protègent leurs arrières : on ne pourra pas leur reprocher que l’inégalité les laisse de marbre. Mais, en même temps, ils ramènent le problème à l’inégalité des chances et, à leurs yeux, c’est cette seule forme d’inégalité qu’il convient de combattre. Cela implique qu’il y a aussi une bonne inégalité, à savoir l’inégalité matérielle qui découle du fait que, en raison de mérites sociaux ou économiques divergents, les gens sont récompensés différemment. La distinction entre mauvaise inégalité et bonne inégalité méritocratique met Rutten et De Vos en position d’opérer une distinction entre une partie dont les gens ne sont pas responsables — les chances font défaut — et une partie dont ils sont responsables eux-mêmes, individuellement. Ce qui reste encore d’inégalité dans une société où règne une complète égalité des chances résulte exclusivement de la liberté de choix des gens. Conclusion de ce raisonnement : dans une société méritocratique, l’inégalité matérielle est moralement défendable, quelle que soit l’ampleur de cette inégalité. Et, dès lors, la redistribution n’a rien d’un précepte moral.

Dans une société méritocratique, l’inégalité matérielle est moralement défendable, quelle que soit l’ampleur de cette inégalité.

Mais peut-on vraiment opérer une distinction aussi expresse entre bonne et mauvaise inégalité ou entre responsabilité individuelle et sociétale ? Prenons les expulsions de logement en Espagne, en Irlande et ailleurs. Du fait que, pour cause de chômage, elles ne peuvent rembourser leur hypothèque, des familles se sont retrouvées à la rue (et s’y retrouvent encore aujourd’hui). Ainsi, la crise débouche sur une inégalité matérielle croissante, mais aussi sur une aggravation de l’inégalité des chances. Car les familles sans logement fixe n’ont pas les mêmes chances que les autres de réintégrer le marché de l’emploi, fortement restreint, etc. Non, le fait d’être sans-logis et les conséquences dramatiques que cela entraîne ne sont pas imputables à un manquement individuel face aux responsabilités, mais à une politique économique défaillante. On entend parfois l’objection que les gens doivent se montrer prudents et prévoyants, tenir compte du risque de chômage, et qu’ils ne doivent pas contracter des hypothèques hasardeuses et dangereuses. Même si nous acceptions cet argument bancal7 et que nous imputions l’inégalité réelle des chances découlant du fait de se retrouver sans logis à l’étourderie des adultes des familles touchées, une question se pose toujours : et les enfants, alors ? Eux aussi subissent les conséquences de la crise. Peut-on leur reprocher d’avoir fait preuve d’étourderie ?

L’exemple illustre deux conceptions erronées dans l’idéologie de l’égalité des chances. La première erreur concerne la supposition de l’individu autonome et responsable qui prendrait des décisions dans une complète indépendance, libre de toute forme de déterminisme social. C’est une abstraction complète. Comme si, par exemple, l’inégalité des chances des enfants des familles de chômeurs sans toit n’imposait aucune hypothèque, non seulement sur leur bien-être immédiat, mais aussi sur le reste de leur existence.

Les libéraux sortent volontiers des histoires émouvantes d’individus qui ont échappé à leurs conditions sociales pénibles et sont devenus millionnaires. Ces histoires ne convainquent pas. Primo, il s’agit d’exemples spectaculaires, il est vrai, mais surtout très rares, de mobilité sociale. Et, secundo, une chose est certaine, la mobilité sociale s’accroît à mesure qu’une société tend vers plus de redistribution.

Cela nous mène à la seconde conception erronée, à savoir que l’égalité des chances signifierait quelque chose par elle-même, sans être accompagnée d’une politique de redistribution. Car si la supposition d’un individu complètement autonome tombe, la distinction catégorique entre responsabilité personnelle et responsabilité sociétale tombe du même coup. Il est bien sûr question aussi de responsabilité individuelle, mais toujours liée à un contexte. Et son poids est bien trop léger pour pouvoir justifier l’inégalité de position sociale des gens.

Ceci encore : il est surprenant que ni Rutten ni De Vos n’avancent de propositions concrètes pour accroître l’égalité des chances. D’où vient ce manque d’intérêt ? Se pourrait-il qu’avec leur discours sur l’égalité des chances, ils ne veuillent qu’étouffer toute discussion sur l’inégalité matérielle ? Ou croient-ils que notre société soit déjà méritocratique ? Mais, si c’était le cas, la mobilité sociale devrait alors être très élevée. En effet, si la place de quelqu’un sur l’échelle sociale est déterminée par le mérite et non par l’origine ou les avoirs matériels, on peut alors raisonnablement s’attendre à ce que bien des personnes d’origine modeste y grimpent. Mais cette mobilité sociale est-elle vraiment si élevée ? Des chercheurs du Centre de politique sociale de l’Université d’Anvers et de l’Observatoire belge de l’inégalité sociale affirment formellement le contraire8. En guise d’illustration : Les résultats scolaires d’enfants de catégories de revenus plus modestes sont nettement inférieurs à ceux d’enfants issus de familles socialement et économiquement plus fortes. Et de bons résultats n’augmentent-ils pas leurs chances de monter plus haut sur l’échelle sociale ? Non, il y a tout lieu d’être passablement déçu de la mobilité sociale en Belgique. La conclusion de tout ceci ne peut être que : les personnes qui présentent l’égalité des chances comme une alternative à la redistribution ne sont pas réellement soucieuses d’accroître l’égalité réelle des chances, mais sont surtout intéressées par la justification des immenses inégalités matérielles.

D’un État minimal à un pouvoir disciplinaire

Il y a un point de différence crucial entre la critique libérale d’avant-guerre vis-à-vis de l’État social qui venait d’apparaître et la critique de Friedrich Hayek. Les libéraux d’avant-guerre condamnaient ces réformes en raison de la politique interventionniste de l’État. Hayek estime que cette critique n’est plus pertinente. En d’autres termes, il prend ses distances vis-à-vis du principe libéral du laissez-faire. Au lieu de rejeter l’intervention de l’État, le libéralisme doit accorder à l’État un rôle actif, estime-t-il. Les réformes socioéconomiques de l’après-guerre en Occident ne sont pas si néfastes, selon lui, en raison de l’ampleur des interventions de l’État, mais le sont bien en raison de leur finalité. Pour Hayek, l’intervention de l’État est permise aussi longtemps qu’elle a pour but de transformer la société en une société de marché dans laquelle tous les domaines sociétaux et rapports sociaux sont soumis à la logique de marché. Une telle marchandisation peut revêtir plusieurs formes. Il peut s’agir d’une privatisation complète ou partielle des entreprises publiques (pensons aux marchés de l’énergie, des télécommunications ou à la poste). Là où l’on n’introduit pas de marché concurrentiel, on peut quand même reprendre les normes du marché. Puis, on a le jargon de la terminologie du marché dans des rapports sociaux qui, pourtant, ne se situent pas dans la sphère du marché. Ainsi, nous ne sommes plus des citoyens, mais des clients de l’État ; les compétences humaines se muent en capital humain ; les écoles et universités ne sont plus des centres du savoir, mais des fournisseurs ou vendeurs de services d’enseignement… Quand un État néolibéral se présente en tant que vendeur de services, cet État doit alors se laisser diriger entièrement par le marché et son espace de gouvernance finit par se retrouver enserré dans un carcan d’économies, de sobriété, de flexibilisation et de démantèlement social. Un tel État doit aussi se conformer entièrement aux règles et aux diktats des protecteurs autodéclarés du marché : les agences de rating, le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne… Et c’est ainsi que les pouvoirs publics sont tenus de se justifier devant ces institutions et non plus devant leur propre population : quand les diktats du marché diffèrent des aspirations de la population, celles-ci passent immanquablement à la trappe. Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, s’est exprimé en ce sens début 2015, quand les élections grecques ont mis au pouvoir une coalition opposée aux économies et dirigée par Syriza : « Les élections ne changent rien aux mesures prises avec le (précédent) gouvernement grec9. » Pour Schäuble, que la population grecque ait voté massivement contre ces mesures ne changeait strictement rien. En juillet 2015, quand elle montra clairement, une fois de plus, dans un référendum, qu’elle ne voulait pas être le souffre-douleur de mesures d’économies inhumaines, cette volonté populaire fut impitoyablement écartée. Le ministre belge des Finances, Johan Van Overtveldt, estima que le gouvernement grec fuyait ses responsabilités en consultant la population à propos de ces décisions politiques importantes10. Les manifestations d’aversion contre la démocratie dans la bouche des porte-étendard du néolibéralisme ne sont pas des dérapages. Elles sont l’émanation logique de l’idée néolibérale de la société de marché. Une telle société ne supporte en effet pas la moindre démocratie substantielle, car il existe alors toujours le risque de voir le peuple prendre une décision qui ne concorderait pas avec la logique du marché. Hayek, lui aussi, trouvait inconciliables la démocratie et la société de marché. Aussi exprimait-il sans sourciller sa préférence pour un « dictateur libéral » plutôt que pour une « démocratie non libérale »11.

Pour Hayek, l’intervention de l’État est permise aussi longtemps qu’elle a pour but de transformer la société en une société de marché.

La Société du Mont-Pèlerin était parfaitement consciente qu’une société de marché ne pouvait naître que de l’intervention d’un État actif. Les interventions de l’État doivent faire en sorte que le marché puisse bien fonctionner et qu’il se développe en sujet néolibéral se portant garant de la survie de la société de marché. Bien que la Société donne à croire que la société de marché est celle qui correspond le mieux à la nature humaine, elle est néanmoins consciente que, de par leur nature, les gens ne se comportent pas comme des mini-entrepreneurs qui se laisseraient entièrement diriger par le marché. L’homme néolibéral doit être créé et c’est la tâche de l’État, par une politique sociale – ou plutôt antisociale – d’éduquer chacun pour en faire un sujet néolibéral. Cela peut se faire par le fonctionnement disciplinaire du marché à condition que l’État protège le moins possible les gens de ce fonctionnement. La politicienne de la N-VA Zuhal Demir a défendu le détricotage des allocations de chômage avec l’argument que « si les chômeurs remarquent qu’ils ne peuvent plus payer leurs factures […] ils feront un effort12 ». La logique est claire : les allocations de chômage protègent les chômeurs contre les effets du marché et, donc, leur comportement n’est pas adapté aux exigences de ce même marché. On fait en sorte que les travailleurs se conforment aux normes du marché et deviennent des sujets néolibéraux en les livrant complètement à celui-ci. De la sorte, pour les néolibéraux, le démantèlement de la protection sociale n’est pas seulement une affaire d’économies, mais également d’éducation néolibérale du peuple.

Outre une discipline sévère, l’État peut également prendre des mesures « soft ». Une intervention « soft » de l’État est, entre autres, le Plan d’action pour un enseignement entrepreneurial du gouvernement flamand. Ce plan entend inculquer aux « élèves et étudiants une attitude entrepreneuriale » et les « stimuler à faire le choix d’un entrepreneuriat indépendant13 ». Naturellement, il est économiquement impossible que chaque individu devienne un entrepreneur indépendant, mais ce n’est pas l’objectif de la mesure. Le but est d’inculquer aux enfants toute une série d’attitudes et d’états émotionnels typiquement néolibéraux, de sorte que, tôt ou tard, les enfants se muent en sujets néolibéraux idéaux14.

Affabulations méritocratiques ou égalité devant la loi ?

Selon Hayek, un critère central d’une bonne politique de l’État réside dans le principe d’égalité devant la loi, le rule of law (règne de la loi). Pour lui, c’est le seul idéal d’égalité qui puisse être compatible avec une société de marché. Au contraire de Rutten et de De Vos, il ne se laisse pas distraire par une défense méritocratique — et, partant, moraliste — de cet idéal. L’idée que, dans une société de marché, les gagnants puissent devoir leur situation à leur propre mérite est une idée absurde, à ses yeux ; aussi déplore-t-il que certains adeptes de la société de marché continuent à prêcher son caractère méritocratique15. Les personnes qui propagent de telles affabulations n’ont pas compris, estime Hayek, ce qu’est la véritable supériorité de la société de marché. Hayek se rend parfaitement compte que la création de chances égales réelles implique une redistribution substantielle. Selon lui, en mettant l’accent sur l’égalité des chances, on enterre le seul principe égalitaire sur lequel s’appuie sa société de marché : l’égalité devant la loi.

Hayek se rend parfaitement compte que la création de réelles chances égales implique une redistribution substantielle.

Une société qui applique le principe légaliste égalitaire est une société avec un système de règles et de lois les mêmes pour tout le monde. La lutte pour ce règne de la loi a été perçue historiquement comme progressiste. Son introduction dans diverses sociétés européennes a balayé les derniers vestiges de l’Ancien Régime. Cette lutte pour la suppression des privilèges des classes supérieures s’est ensuite étendue en une lutte contre des privilèges bien ancrés sur base du genre, de la race, des formes de relations ou des convictions confessionnelles. Aujourd’hui encore, de tels privilèges sont combattus sur la base de ce principe d’égalité devant la loi.

Si, par égalité des chances, on ne vise que la suppression de privilèges bien enracinés, Hayek n’y voit aucun inconvénient. N’empêche qu’il trouve le concept d’égalité des chances très ambigu. Dans l’interprétation minimale, à savoir celle compatible avec le principe légaliste d’égalité, l’égalité des chances formelle peut coïncider avec une très grande inégalité des chances de fait. Mais cette dernière enterre naturellement la justification morale de la société de marché sur la base de l’égalité des chances. Or, les adversaires de la société de marché plaident en faveur d’une redistribution matérielle en se référant précisément à l’égalité des chances. Au lieu de défendre la société de marché sur base de notions morales douteuses comme la méritocratie ou sur base de principes ambigus comme l’égalité des chances, les libéraux feraient mieux, estime Hayek, de s’appuyer uniquement sur le principe légaliste d’égalité.

Le dilemme de Hayek

Mais pourquoi la redistribution ne peut-elle être conciliable avec le principe légaliste d’égalité ? On ne pourrait mieux illustrer l’argumentation de Hayek en ce sens que par son rejet d’une technique concrète de redistribution : les barèmes fiscaux progressifs. Au contraire des penseurs libertaires, il ne croit pas que, par définition, l’impôt soit un vol. Il estime légitime que l’État perçoive des impôts pour réaliser un projet de société. Mais l’État doit toutefois s’en tenir à des limites. Seules les interventions de l’État pour soutenir ou développer la société de marché peuvent être financées par les recettes fiscales. Il faut ajouter à cela que la charge fiscale doit être également répartie entre tous les contribuables. Ici, Hayek est très conséquent : seul un impôt à taux unique, quelle que soit la hauteur du revenu, est conciliable avec le principe légaliste d’égalité. Les barèmes fiscaux progressifs sont hors de question pour Hayek : si le taux d’imposition diffère selon la hauteur du revenu ou de la fortune, l’État ne traite pas tout le monde sur pied d’égalité.

Si Hayek a beau être hostile aux impôts progressifs parce qu’ils sacrifient l’égalité devant la loi sur l’autel de la redistribution des riches vers les pauvres, la redistribution inverse — des pauvres vers les riches — ne semble lui poser aucun inconvénient. Des économistes de la KUL ont chiffré les effets d’un impôt à taux unique de 25 %. Ils en ont conclu que dans ce type d’imposition les gens aux revenus les plus élevés seraient gagnants. Les 10 % de revenus familiaux les plus élevés voient alors leur revenu net augmenter de 1 270 euros par mois, alors que les 20 % des revenus familiaux les plus bas voient le leur baisser de 51 euros par mois16. Les économistes ont également calculé qu’avec cet impôt à taux unique, l’État allait perdre 21 milliards d’euros de recettes17. Cela doit inévitablement se traduire par des économies draconiennes et, par conséquent, par le démantèlement des services publics (transports publics, soins de santé, enseignement…) et tous les groupes de revenus — sauf peut-être les revenus les plus élevés — en seront les victimes.

L’argumentation de Hayek en faveur d’une idée égalitaire strictement légaliste est forte sur le plan rhétorique. En mettant en lumière la signification progressiste historique — le démantèlement des privilèges — et en déclarant la redistribution inconciliable avec cette forme d’égalité, Hayek nous confronte à un dilemme. Soit nous acceptons l’existence d’une inégalité matérielle substantielle, soit nous optons pour la redistribution mais, dans ce cas, nous risquons de dériver vers un Ancien Régime sous lequel tout le monde ne serait pas égal devant la loi.

L’égalité inégale de Babeuf et de Marx

Pourtant, l’argumentation de Hayek est faible sur le plan du contenu. Son dilemme repose en effet sur une interprétation très étrange du principe d’égalité devant la loi. Il interprète de façon très large le fait que la loi ne peut faire de distinction entre les individus. Pour lui, la loi ne peut faire aucune distinction, de quelque manière que ce soit. Mais il n’avance aucune raison à l’appui de cette idée, alors que ce ne sont pas les raisons qui manquent pour poser des points d’interrogation sur le caractère socialement souhaitable d’une telle perspective. L’écrivain Anatole France n’avait-il pas déjà évoqué « la majestueuse égalité de la loi qui interdit tant aux riches qu’aux pauvres de dormir sous les ponts, de mendier ou de voler du pain » ? Karl Marx a analysé le fait qu’un traitement égalitaire d’individus inégaux produit l’inégalité. Dans sa Critique du programme de Gotha, il parle également de l’égalité légaliste : « (…) C’est donc, dans sa teneur, un droit fondé sur l’inégalité, comme tout droit. Le droit par sa nature ne peut consister que dans l’emploi d’une même unité de mesure ; mais les individus inégaux (et ce ne seraient pas des individus distincts, s’ils n’étaient pas inégaux) ne sont mesurables d’après une unité commune que tant qu’on les considère d’un même point de vue, qu’on ne les saisit que sous un aspect déterminé18. » À l’idéal d’égalité légale, Marx oppose son célèbre « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». Mais il réalise que l’on ne passera à une phase supérieure de l’histoire qu’après la liquidation de l’économie capitaliste, lorsque « l’horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé ». Pour combattre l’inégalité matérielle, tant que le capitalisme n’aura pas complètement disparu, on devra faire appel à des lois et des droits « inégaux et non égaux ».

Cela suppose-t-il un retour à l’Ancien Régime ? Pas nécessairement. Cette idée de l’égalité inégale, Marx l’a empruntée à Gracchus Babeuf, un révolutionnaire français, ennemi juré de l’Ancien Régime. Pour Babeuf, l’égalité inégale consiste en ce que l’État tient compte des conditions matérielles concrètes de chacun. Il est question ici d’inégalité, parce que Babeuf fait la distinction sur base des conditions matérielles de chaque individu séparément : celui qui a peu reçoit davantage. Mais ce traitement, au départ inégal sur le plan quantitatif, vise une égalité substantielle en fin de parcours. De plus, Babeuf combine l’inégalité et l’égalité, vu qu’il ne fait aucune distinction entre les individus de situation matérielle identique19. Ainsi, l’inégalité de Babeuf diffère essentiellement de l’inégalité devant la loi sous l’Ancien Régime : ce n’est pas la position sociale que l’on occupe (en tant que membre de la noblesse, membre du clergé ou simple citoyen) qui est déterminante, mais la situation matérielle de chacun. Tant que le capitalisme subsistera, cette égalité inégale devra être établie dans des lois et est donc aussi un principe légaliste d’égalité. Avec cette interprétation de l’égalité devant la loi, disparaît donc le dilemme de Hayek.

Conclusion

Égalité des chances et égalité devant la loi : ce sont deux éléments du plaidoyer en vue d’évincer la redistribution. Ils ne sont pas concluants. Une politique d’égalité des chances qui veut être plus qu’une simple chimère doit nécessairement aller de pair avec une politique de la redistribution. L’idée de l’égalité légaliste à la Hayek n’est pas convaincante. C’est se servir de l’égalité des chances et de l’égalité devant la loi pour présenter comme une vérité gravée à jamais dans la pierre une idée de l’égalité historiquement située. Ainsi, on étouffe dans l’œuf la pensée et les aspirations à une société plus égalitaire. Que l’égalité des chances et l’égalité devant la loi puissent être des instruments pour combattre l’inégalité ne signifie pas qu’on peut réduire la problématique de l’inégalité à ces seuls aspects. Ceux qui ne désirent pas se laisser enfermer dans les cadres de pensée préétablis du néolibéralisme feraient bien d’examiner de façon critique ces prétentions à l’exclusivité.

Footnotes

  1. De Morgen, 9 juin 2016.
  2. Richard Wilkinson et Kate Pickett, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Éditions Les petits matins et Institut Veblen, 2013, ISBN 978-2-36383-101-9. Traduit de The Spirit Level : Why More Equal Societies Almost Always Do Better, Allen Lane, 2009.
  3. Friedrich Hayek, La route de la servitude, PUF, 2010, traduit de The Road to Serfdom, 1944.
  4. Pour en savoir plus sur les rapports entre Hayek et Pinochet, http://crookedtimber.org/2013/06/25/the-hayek-pinochet-connection-a-second-reply-to-my-critics/.
  5. Friedrich Hayek, La Constitution de la liberté, Litec, 1994. Traduit de The Constitution of Liberty, University of Chicago Press, 1960.
  6. Trends, « Ik heb geen probleem met goede ongelijkheid » (Je n’ai pas de problème avec une bonne inégalité), 8 octobre 2015.
  7. Cet argument est particulièrement faible parce qu’il ne tient pas compte du rôle important que jouent de tels crédits immobiliers dans l’accumulation de profit dans l’économie financiarisée. À partir des années 80, alors qu’il était en quête de taux de profit plus élevés, le capital a cherché des possibilités d’investissement en dehors de la sphère de la production matérielle. Il les a trouvées dans le secteur financier et celui-ci s’est mis à croître exponentiellement. Une partie de cette croissance a été réalisée dans le marché des prêts. Pour ce faire, il fallait suffisamment d’emprunteurs et les banques ont donc considéré toute personne, quelle que soit sa situation économique, comme un emprunteur potentiel. Grâce à des stratégies de marketing agressives et astucieuses, même les éléments les plus faibles de la société se virent octroyer des prêts. (Voir entre autres Cathy O’Neill, Weapons of Math Destruction. How big data increases inequality and threatens democracy, Crown, New York). Le caractère « irresponsable » des faibles était, en d’autres termes, structurellement nécessaire pour assurer les profits des plus forts. En fait, cela n’a que très peu de rapport avec l’irresponsabilité mais bien plus avec l’exploitation.
  8. De Redactie, « Hoe groot is de sociale mobiliteit in ons land ? » (Quel est le degré de mobilité sociale dans notre pays ?), 18 avril 2014, http://deredactie.be/cm/vrtnieuws/VK14-formatie/Fact%2BCheck/2.32988 ; De Redactie, « Vlaanderen : weinig verandering op 30 jaar » (En Flandre : peu de changement en 30 ans), 18 avril 2014, http://deredactie.be/cm/vrtnieuws/VK14-formatie/Fact%2BCheck/1.1943184 ; François Ghesquière, Joël Girès, « Classes sociales et inégalité des chances », 6 mars 2015, http://inegalites.be/Classes-sociales-et-inegalite-des.
  9. De Redactie, « Duitse regering ziet Grexit nu wel als mogelijkheid » (Désormais, le gouvernement grec perçoit le Grexit comme une possibilité), 3 janvier 2015, http://deredactie.be/cm/vrtnieuws/buitenland/1.2199095.
  10. N-VA, « Minister Van Overtveldt : “Griekse regering moet verantwoordelijkheid nemen” » (Le ministre VO : « Le gouvernement grec doit prendre ses responsabilités »), 2 juillet 2015, http://www.n-va.be/nieuws/minister-van-overtveldt-griekse-regering-moet-verantwoordelijkheid-nemen.
  11. Corey Robin, « The Hayek-Pinochet Connection : A Second Reply to My Critics » (La connexion H-P : une deuxième réponse à mes critiques), http://crookedtimber.org/2013/06/25/the-hayek-pinochet-connection-a-second-reply-to-my-critics/.
  12. De Tijd, « N-VA herneemt eis stopzetten uitkering werklozen » (La N-VA revient avec son exigence d’arrêt des allocations de chômage), 4 février 2015.
  13. Vlaamse Overheid, Actie Plan Ondernemend Onderwijs 2015-2019. Actieplan voor het stimuleren van Ondernemingszin en Ondernemerschap via het Onderwijs. (Gouvernement flamand, Plan d’action pour un enseignement entreprenant, 2015-2019. Plan d’action pour la stimulation du sens de l’entreprise par le biais de l’enseignement.)
  14. Pour en savoir plus sur le sujet néolibéral, voir entre autres Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009.
  15. F. Hayek. Law, Legislation and Liberty, Londres, Routledge, p. 237.
  16. Les revenus familiaux restants bénéficieraient, il est vrai, d’une augmentation de revenu de 382 euros net en moyenne, mais cette augmentation est toutefois très minime si on la compare avec celle des 10 % des revenus les plus élevés. Chiffres basés sur le tableau 2 dans Decoster et al., Rekening 14. Een vergelijking tussen de partijprogramma’s (Calcul 14. Une comparaison entre les programmes des partis).
  17. Voir tableau 1 dans A. Decoster et al., Rekening 14. Een vergelijking tussen de partijprogramma’s.
  18. K. Marx, Critique du programme de Gotha, 1875.
  19. I. Mészáros. The necessity of social control, Monthly Review Press, New York, 2015, p. 163-164.