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L’amère liberté de la promesse capitaliste

Kristen R. Ghodsee

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Lea Ypi

—6 octobre 2025

Dans son livre Enfin libre: Grandir quand tout s’écroule, qui tient à la fois des mémoires et du bildungsroman, Lea Ypi brosse un tableau honnête du régime autoritaire de l’Albanie communiste, mais également cinglant de la thérapie de choc dévastatrice imposée à son pays au nom de la liberté.

Ypi raconte en détail comment le tissu social de son enfance a disparu avec l’esprit d’entreprise du kleptocapitalisme.

La nuit où j’ai lu le livre brillant et émouvant de Lea Ypi, Enfin libre: Grandir quand tout s’écroule, je mangeais dans une célèbre pizzeria de Belgrade avec deux femmes serbes d’une quarantaine d’années. Comme Ypi, elles étaient adolescentes pendant les dernières convulsions du socialisme d’État européen du vingtième siècle. L’une d’elles était encore en secondaire, l’autre était en première année à l’université lorsque le pays dans lequel elles sont nées et ont grandi a implosé.

Kristen R. Ghodsee est professeure d’études russes et est-européennes à l’Université de Pennsylvanie. Elle écrit notamment pour The New York Times, Foreign Affairs ou Jacobin. Elle est l’auteure, entre autres, de Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme
(Lux Éditeur, 2020).

Autour d’un verre d’Orangina, la plus jeune, qui vit à l’Ouest depuis plus de 20 ans, me raconte: «J’étais à Novi Sad quand la guerre a éclaté. Mon père avait 49 ans, juste encore assez jeune pour être mobilisé. Il devait distribuer les lettres de conscription aux hommes de notre quartier. Mais il n’a pas pu le faire.»

«La plupart des garçons de ma classe sont entrés à l’armée», me dit la seconde dans un anglais approximatif. «Ils ont été déposés par hélicoptère avec des kalachnikovs dans une zone reculée. Beaucoup ne sont pas revenus.» «Tout est allé si vite. On a commencé à tuer nos amis. Ce n’est pas la liberté à laquelle nous nous attendions», poursuit la plus jeune.

Ypi confie sa frustration concernant l’aveuglement des socialistes occidentaux autoproclamés, qui refusent de reconnaître que les expériences socialistes ont également eu des effets positifs.

Au cours du dîner, les deux femmes se sont remémoré leur ancienne vie, une vie coupée en deux par l’effondrement soudain du socialisme. En tant qu’ethnographe d’Europe de l’Est, j’ai eu différentes versions de la même histoire avec des centaines de personnes ces trois dernières décennies. Tout d’abord, il y a eu l’euphorie d’un avenir rempli d’élections libres et multipartites, et d’une pléthore de nouveaux biens de consommation. Plus tard, ce sont la désillusion, la déception et le désespoir qui se sont progressivement installés.

Que ce soit les conflits ethniques et les génocides (comme en Yougoslavie), un effondrement politique et une guerre civile (comme en Albanie) ou une dislocation sociale massive, le chômage et la pauvreté (comme dans presque tous les autres anciens pays socialistes), l’avènement de la «liberté» a inauguré une ère d’insécurité profonde et de souffrance généralisée.

Fukuyama sur la côte adriatique

Le magnifique livre de Lea Ypi, qui tient à la fois des mémoires et du bildungsroman, raconte une histoire très personnelle sur le socialisme et l’après-socialisme. Nous rencontrons la protagoniste, une adolescente qui s’accroche aux jambes de bronze d’une statue de Joseph Staline récemment décapitée, alors que les manifestations en faveur de la démocratie commencent dans sa ville natale de Durrës, en Albanie.

Le livre est écrit dans la même veine que Zonenkinder de Jana Hensel, paru en 2002, qui décrit ce que grandir en Allemagne de l’Est signifiait. Ces deux livres reflètent la stabilité et le confort d’une vision marxiste de la jeunesse et les expériences de centaines de millions de personnes dont la vie a été totalement bouleversée après la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989.

Lea Ypi est née en 1979. Elle est professeure de théorie politique à la London School of Economics et maître de conférences en philosophie à la Research School of Social Sciences à Canberra, en Australie. Son premier livre Enfin libre a reçu le prix Ondaatje et le prix Slightly Foxed de la meilleure première biographie et a été traduit dans plus de 30 langues. Son second livre, Indignity, a été publié en septembre 2025.

Le sous-titre «quand le monde s’écroule» fait référence à la déclaration audacieuse de Francis Fukuyama, qui décrivait la défaite du communisme à la fin de la guerre froide comme «le point final de l’évolution idéologique de l’humanité et l’universalisation de la démocratie libérale occidentale en tant que forme définitive de gouvernance humaine».

Ypi n’hésite pas à critiquer les nombreuses erreurs de l’ancien régime albanais, en particulier lorsqu’il s’agit de la persécution de sa propre famille. Toute leur vie, ils ont souffert d’avoir les mauvaises «biographies». Mais elle évite de tomber dans l’anticommunisme simpliste et automatique qui revient dans la mémoire de tant d’autres enfants et de petits-enfants de la bourgeoisie dépossédée. Ypi équilibre ses condamnations des régimes autoritaires avec une vision tout aussi critique des processus sociaux, politiques et économiques qui ont caractérisé l’introduction de la démocratie dans les années 1990.

L’universalisation de la démocratie libérale occidentale a imposé le principe du marché «libre», et a introduit la «thérapie de choc». Ce paquet de réformes néolibérales visait à intégrer rapidement les anciens pays socialistes dans l’économie capitaliste mondiale. Ypi écrit :

«Le terme vient de la psychiatrie: dans la thérapie de choc, on envoie des chocs électriques dans le cerveau des patients pour soulager les symptômes d’une maladie mentale grave. Dans notre cas, l’économie planifiée était considérée comme l’équivalent de la folie. Le traitement consistait en des politiques de réforme monétaire: équilibrer les recettes et les dépenses, libérer les prix, éliminer les subventions publiques, privatiser les entreprises publiques et ouvrir l’économie au commerce extérieur et aux investissements directs. Le marché s’ajusterait naturellement et les institutions capitalistes qui émergeraient deviendraient efficaces sans avoir besoin d’une coordination centrale. Une crise était anticipée, mais les gens avaient passé leur vie à faire des sacrifices au nom des jours meilleurs. Ce serait leur dernier sacrifice. À coup de mesures drastiques et grâce à leur bonne volonté, les patients se remettraient rapidement du choc et profiteraient de ce que la thérapie leur avait apporté.»

En Albanie, la thérapie de choc a eu des conséquences dévastatrices. Ypi raconte en détail comment le tissu social de sa jeunesse – la solidarité et la communauté qui rendaient supportable l’oppression sous le communisme – a disparu avec l’esprit d’entreprise débridé du kleptocapitalisme. Des forêts entières ont été abattues dans le cadre d’un processus qu’elle qualifie de «privatisation par le bas», des bébés ont été abandonnés dans des orphelinats, des jeunes filles ont été envoyées clandestinement en Italie, et des bateaux remplis de compatriotes ont coulé alors qu’ils tentaient de traverser l’Adriatique:

«Pendant des décennies, l’Occident avait critiqué l’Est pour ses frontières fermées, organisé des campagnes pour exiger la liberté de circulation, condamné l’immoralité des États qui restreignaient le droit de partir. Nos exilés, qu’ils accueillaient comme des héros, étaient à présent traités comme des criminels.»

Pire encore, une poignée de fonds pyramidaux a détruit les économies de centaines de milliers de familles, dont celle d’Ypi. En 1997, cette situation a débouché sur une guerre civile.

À la lumière de ce chaos, il est remarquable que de 1995 à 1998, 24,3% des Albanais estimaient encore que «la plupart des gens étaient dignes de confiance». Lorsque l’enquête World Values Survey a de nouveau posé la question de 2017 à 2020, après plus de vingt ans d’efforts pour construire une soi-disant «société civile», moins de 3% des Albanais ont donné la même réponse.

Libres de choisir ?

Bien qu’Ypi ne soit pas nostalgique de son enfance et ne romance pas le passé, son puissant témoignage nous pousse à nous interroger: l’atomisation et l’isolement sont-ils les conséquences inévitables d’un système obsédé par le profit privé et les libertés individuelles? Comme l’affirme l’artiste et autrice russe Svetlana Boym dans son livre de 2010, Another Freedom: The Alternative History of an Idea :

«L’expérience de la liberté n’a pas été appréciée de la même manière au cours de l’histoire et dans les différentes cultures. Aujourd’hui encore, la liberté n’est pas synchrone avec d’autres états d’âme hautement désirables tels que le bonheur, l’appartenance, la notoriété ou l’intimité. Alors que ces états suggèrent l’unité et la fusion, la liberté comporte un élément d’aliénation qui n’exclut pas nécessairement l’engagement avec d’autres dans le monde public, mais qui le rend plus imprévisible.»

Comme Boym, Ypi remet en question le concept d’être «libre». Elle explique qu’elle avait initialement prévu d’écrire un livre sur «le chevauchement des idées de liberté dans les traditions libérales et socialistes», mais que ses idées se sont personnifiées dans différents membres de sa famille. Pourtant, des réflexions sérieuses se cachent sous sa prose délicate. Elle décrit comment un ensemble spécifique de conceptions idéalisées sur la liberté s’est avéré désastreux pour ceux dont la vie a été bouleversée par l’effondrement largement inattendu du communisme en Europe de l’Est.

Elle écrit: «La liberté n’est pas seulement sacrifiée lorsque d’autres nous disent ce que nous pouvons dire, où nous pouvons aller, comment nous devons nous comporter. Une société qui prétend que les gens peuvent s’y épanouir, mais qui ne parvient pas à changer les structures qui empêchent tout le monde de s’épanouir, est également oppressive.»

Les préoccupations d’Ypi font écho aux travaux de l’économiste indien et lauréat du prix Nobel Amartya Sen, qui affirme que le développement économique doit inclure l’expansion des programmes publics qui permettent aux gens de s’épanouir. Sen critique l’accent mis unilatéralement sur la croissance du produit national brut et la modernisation des industries locales dans les programmes de développement. La véritable liberté humaine requiert selon lui des garanties sociales:

«Malgré une augmentation sans précédent de la richesse globale, le monde moderne refuse les libertés fondamentales à un grand nombre de personnes, voire à la majorité d’entre elles. Parfois, l’absence de libertés fondamentales est directement liée à la pauvreté économique, qui prive les gens de la liberté de satisfaire leur faim, d’obtenir des médicaments pour des maladies curables, d’être convenablement vêtus ou logés, ou de bénéficier d’eau propre ou d’installations sanitaires. Dans d’autres cas, la non-liberté est étroitement liée à l’absence de services publics et de protection sociale, comme l’absence de programmes épidémiologiques, de soins de santé ou d’éducation.

Ypi pousse le lecteur à se demander si le droit de vote est vraiment synonyme de liberté, si les conditions matérielles limitent à ce point les chances dans la vie.

Les souvenirs d’Ypi sur son enfance dans l’Albanie stalinienne isolée montrent surtout que si le régime écrasait brutalement les libertés libérales, il fournissait néanmoins un grand nombre des programmes gouvernementaux que Sen estime nécessaires pour promouvoir l’épanouissement humain. Tout lecteur attentif remarquera que l’enfance d’Ypi était étonnamment dépourvue de privations. Elle souligne toutefois la valeur démesurée accordée aux canettes de Coca-Cola vides et aux paquets de chewing-gum qui venaient d’Occident.

Malgré une forte dose d’endoctrinement, Ypi a reçu une éducation primaire et secondaire large et rigoureuse. Même son père, qui n’était pas autorisé à étudier les mathématiques en raison de ses antécédents familiaux, a suivi des études supérieures dans une université publique de sylviculture. Ypi décrit deux semaines d’été heureuses dans un camp de Pionniers, et nous donne des détails sur sa maison chaleureuse (où elle s’enfermait parfois dans sa chambre pour pleurer). Elle raconte aussi les relations amicales avec ses voisins et la franche camaraderie des gens qui se remplaçaient les uns les autres dans les longues files d’attente pour les produits rationnés.

En arrière-plan de son récit, on remarque également le bon fonctionnement du système de transports publics, ainsi que la relative autonomie de sa mère, devenue championne nationale d’échecs à l’âge de 22 ans.

«On soulignait souvent qu’il n’y avait qu’une seule raison d’être fier de l’héritage du passé communiste. C’était la manière dont le Parti avait réussi à imposer une stricte égalité entre les hommes et les femmes, sans faire la moindre concession; le fait que tout le monde, hommes et femmes, devait travailler. Et que non seulement chaque emploi était accessible aux deux groupes, mais que les deux étaient activement encouragés à le faire.»

Son père, qui souffrait d’asthme sévère, a toujours eu accès à un inhalateur pour soulager ses symptômes. Lorsque la naissance prématurée d’Ypi a entraîné un séjour prolongé en couveuse à l’hôpital, sa famille n’a pas fait faillite à cause de coûts élevés des soins de santé.

Un avenir perdu

Ypi pousse le lecteur à se demander si le droit de vote dans le cadre d’élections multipartites est vraiment synonyme de liberté, si les conditions matérielles indépendantes de notre volonté limitent à ce point nos chances dans la vie. Svetlana Boym a posé la question en 2010: «De quoi devons-nous être certains, si possible, pour tolérer l’incertitude? De combien de socles communs ou de confiance partagée avons-nous besoin pour permettre les expériences inhabituelles de liberté ?» Ypi réfléchit à ce dilemme en documentant le «suicide de son pays» dans les années 1990. Sans une base fondamentale pour tous, sans un fondement de stabilité et de sécurité, le concept libéral abstrait de liberté peut être dénué de sens.

Pour les lecteurs de Lava, le dernier chapitre et l’épilogue du livre sont particulièrement intéressants. Ypi met l’accent sur l’aveuglement et l’insensibilité des socialistes occidentaux autoproclamés, qui refusent de reconnaître que les expériences socialistes du vingtième siècle dans des pays comme l’Allemagne de l’Est, la Chine, Cuba, le Vietnam, la Yougoslavie ou l’Albanie ont également apporté du positif – et qu’il est possible d’en tirer des leçons précieuses. Selon la perspective occidentale, ces expériences n’avaient «rien de socialiste»:

«On les a considérés comme les perdants d’une lutte historique à laquelle les véritables et authentiques détenteurs du titre n’avaient pas encore participé. Le socialisme de mes amis était brillant, rayonnant et tourné vers l’avenir. Le mien était sale, ensanglanté et datait du passé.»

L’une des plus grandes libertés acquises par les Européens de l’Est après 1989 a été la possibilité de voyager et d’émigrer à l’étranger. Comme tant d’autres jeunes Albanais, Ypi a fui son pays pour trouver une vie meilleure et étudier en Italie et au Royaume-Uni. Elle s’est vue restituer des terres côtières, vendues à un «promoteur immobilier arabe», ce qui a soudainement rendu sa situation financière beaucoup moins précaire. Elle est devenue chercheuse postdoctorale à Oxford et professeure à la London School of Economics, où elle donne des cours de théorie marxiste et participe à des groupes de lecture qui dissèquent Le Capital.

Ypi nous livre sa frustration sur le fait que ses camarades socialistes occidentaux rejettent automatiquement les expériences de ceux qui ont grandi sous ce que l’on appelait autrefois le «socialisme réel»:

«L’inspiration pour l’avenir auquel ils aspirent, et que les pays socialistes ont autrefois incarné provient des mêmes livres, des mêmes critiques de la société, des mêmes figures historiques. Mais à ma grande surprise, ils n’y voient qu’une malheureuse coïncidence. Tout ce qui a mal tourné de mon côté du monde s’explique par la cruauté de nos dirigeants ou le retard inégalé de nos institutions. Ils pensent qu’il n’y a pas beaucoup de leçons à en tirer. Le risque de retomber dans les mêmes erreurs n’existe pas, il n’y a pas de raison de réfléchir à ce qui a été réalisé ou à la raison pour laquelle ç’a été fait. Leur socialisme se caractérise par le triomphe de la liberté et de la justice; le mien par l’absence de ces deux éléments. Leur socialisme serait introduit par les bonnes personnes, avec les bonnes motivations, dans les bonnes conditions, avec la bonne combinaison de la théorie et de la pratique. Avec le mien, on ne peut faire qu’une chose: l’oublier.»

Résister

Ypi a tout à fait raison de dire que toute personne intéressée par la construction d’un avenir plus juste, plus égalitaire et plus durable aujourd’hui, doit prendre au sérieux les tentatives antérieures de bâtir des sociétés socialistes: les obstacles qu’ils ont rencontrés, les mauvais choix qu’ils ont faits et les raisons de leur échec. Mais il est tout aussi important de «réfléchir à ce qui a été réalisé».

Par exemple, avant l’avènement du socialisme en 1945, la majorité des femmes albanaises étaient analphabètes. En 1955, toute la population de moins de 40 ans savait lire et écrire. Dans les années 1980, lorsque Ypi était enfant, la moitié des étudiants universitaires albanais étaient des femmes. En 1945, l’espérance de vie moyenne des Albanais à la naissance n’était que de 40 ans; en 1990, elle était passée à 70 ans.

Ces progrès sont en partie le résultat des efforts massifs déployés par les communistes pour réduire la mortalité infantile. En 1945, sur 1 000 enfants nés en Albanie, 302 n’atteignaient pas leur cinquième anniversaire. En 1990, seuls 46 enfants sur 1 000 sont morts en bas âge.

Bien que la mortalité infantile en Albanie ait continué à diminuer ces 30 dernières années, il faut reconnaître que c’est un régime autoritaire oppressif qui a été le premier à mettre en place les programmes gouvernementaux nécessaires pour assurer la santé et le bien-être des générations futures. Des statistiques similaires peuvent être citées pour de nombreux anciens pays socialistes.

Ce qui rend le livre d’Ypi si important, c’est l’absence de didactisme et sa capacité à faire en sorte que le récit se déroule sans trop d’apartés politiques. Trop souvent, la vie dans les anciens pays socialistes est présentée comme un cauchemar totalitaire fait de famines, de raids et de goulags. Ypi révèle à quel point sa vie était ordinaire sous le socialisme; une vie remplie d’événements et de rituels habituels qui marquent le passage de l’enfance à l’âge adulte – étudier pour ses examens, s’inquiéter de ses notes, choisir des tenues pour les fêtes de fin d’études, fantasmer sur son béguin et rêver à qui l’on deviendra plus tard.

S’il est vrai que l’Albanie était une «prison à ciel ouvert» pour ceux qui s’opposaient au régime ou qui n’avaient pas la bonne «biographie», pour d’autres, comme la jeune Ypi, c’était tout simplement «chez eux». Lorsque des régimes se sont soudainement effondrés, entraînant pauvreté, instabilité, criminalité, corruption, guerre civile ou génocide, le coût humain de la soi-disant «transition» a été largement nié par les élites occidentales, trop heureuses de proclamer «l’effondrement» tout en élargissant leurs marchés et en délocalisant leurs usines de production dans des pays disposant d’une main-d’œuvre

 

 qualifiée, mais bon marché.

En rentrant chez moi ce soir-là dans les rues animées de Belgrade, devant les vitrines illuminées des chaînes de magasins d’Europe occidentale telles que DM, Zara, Deichmann et H&M, j’ai pensé au livre d’Ypi, aux récits de vie des deux Serbes au cours du dîner, et à leur frustration palpable face aux politiques de commémoration d’un passé qu’elles ont toutes vécu.

 

Le livre émouvant d’Ypi inspirera peut-être un dialogue indispensable entre l’Est et l’Ouest sur les moyens les plus efficaces de résister à l’hégémonie des définitions libérales de la liberté et à leur complicité dans la perpétuation de la cruelle prédation du capitalisme mondial contemporain.

Enfin libre: Grandir quand tout s’écroule de Lea Ypi a été traduit en français et publié par les éditions Seuil en 2022. Cette critique de livre a été publiée à l’origine sur le site Jacobin Magazine. La traduction en néerlandais a été publiée sur le site de Jacobin Nederland (www.jacobin.nl).