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La nature du capitalisme – Fossil Capital, Andreas Malm

Troy Vettese

— 10 septembre 2017

La classe au pouvoir n’abandonnera jamais l’énergie fossile qui constitue la clef de son pouvoir sur les travailleurs.

La nature du capitalisme Fossil Capital

Le changement climatique est bien présent et il est épouvantable, comme en attestent les grandes sécheresses, les feux de forêt, les inondations, les cyclones ainsi que l’invasation de certaines espèces. Si nous voulons garder une chance de limiter la catastrophe, et donc limiter le réchauffement à deux degrés, les émissions de carbone devraient atteindre leur pic dans quatre ans puis retomber à zéro avant 2040. Mais cela reste un objectif arbitraire et non scientifique qui n’évitera malgré tout pas un grand nombre de destructions.

De plus, la pollution au dioxyde de carbone n’est que l’un des nombreux éléments qui menacent l’environnement, comme en témoignent la disparition massive des récifs de corail, due au ruissellement azoté de l’agriculture industrielle, et les océans qui se vident de toute vie marine, y compris les crevettes, que l’on retrouve échouées sur les plages. Mais la plupart des espèces meurent pour des raisons autres que le changement climatique : les humains conquièrent toujours plus de territoires, transforment la nature sauvage en banlieues, en mines, en monocultures et en pâturages.

Déjà aujourd’hui, de manière surprenante, l’ensemble des navires ont une masse totale supérieure à celle de tous les poissons sur terre. L’océan est certes vaste et les espèces menacées disparaissent rarement complètement. Mais c’est loin d’être le cas de la faune et de la flore terrestres, dont la moitié aura sûrement disparu à la fin du siècle.

Il s’agit donc de crises environnementales entrecroisées que la gauche n’arrive pas à comprendre et auxquelles elle apporte encore moins de solutions. Dans l’ensemble, les marxistes ont été trop tièdes dans l’étude de la nature, produisant ainsi une superficialité de travaux de second ordre.

Tout cela est sur le point de changer. L’ouvrage d’Andreas Malm, Fossil Capital, est un gros volume qui, parcourant plusieurs siècles et de multiples disciplines, aboutit à une nouvelle façon de concevoir la relation entre la nature, le capitalisme et le marxisme.

L’épaisseur de l’ouvrage rend difficile tout résumé concis, mais le regard perçant de Malm se manifeste dès les premières pages. Il rejette le sujet très à la mode de l’ « histoire climatique » ( l’étude portant sur la façon dont les civilisations précédentes ont géré les variations climatiques ) en déclarant que les spécialistes devraient faire des recherches « non sur le climat dans l’histoire, mais sur l’histoire dans le climat. On devrait avancer des données sur la législation industrielle ou sur les politiques de libre-échange qui portent sur la pluie et les glaciers, et non l’inverse. »

Anthropocène

L’ouvrage Fossil Capital présente le changement climatique comme un problème historique spécifique au capitalisme industriel qui, pour Malm, a commencé dans la Grande-Bretagne du 18e et du début du 19e siècle. Une vision ambitieuse ; cependant, Malm, jeune chercheur, fait une contribution décisive à presque tous les débats théoriques concernant cette époque. Pourquoi la révolution industrielle a-t-elle eu lieu ? Pourquoi en Grande-Bretagne ? Pourquoi reposait-elle sur le charbon ? Il fournit des réponses convaincantes grâce à une application experte d’une approche marxiste et, de cette manière, met en pièces la littérature économique néoclassique prédominante dans ce domaine.

Il a également démoli cette mode académique de l’ « anthropocène », selon laquelle l’ère géologique actuelle se définit par l’interférence collective de l’humanité dans les processus naturels. Malm considère que cette thèse est une tentative de reprocher aux pauvres et aux dominés le désordre créé en fait seulement par les riches et par leur gaspillage. Il fait valoir que, dès le début, l’industrialisation a été imposée à la majorité de la population par une minorité de capitalistes. En effet, la classe ouvrière s’est souvent révoltée pendant la première moitié du 19e siècle pour combattre l’élargissement et l’approfondissement du système des usines. Les travailleurs ( enfants, hommes et femmes ) ont protesté contre la mécanisation de la production et la dégradation de leurs conditions de vie en créant des syndicats, en détruisant des machines, par des grèves, des manifestations et des émeutes. Un point souvent ignoré par les historiens économiques néoclassiques, c’est que personne ne voulait travailler dans ces nouvelles usines, au point que les capitalistes ont dû réquisitionner de force pauvres, prisonniers et marginaux et que les enfants abandonnés ont été forcés à travailler sans être payés. Ces orphelins exploités ont été rebaptisés « apprentis », un exemple précoce du penchant des hommes d’affaires pour les euphémismes.

La spoliation ayant créé par la force une main-d’œuvre industrielle, l’espérance de vie des classes inférieures s’est réduite, atteignant un niveau jamais vu depuis la peste noire, et la taille moyenne des individus s’est mise à diminuer. Bref, ce n’est pas l’ « humanité » — le « nous » collectif — qui est responsable, c’est le capitalisme.

En rejetant la notion simpliste d’anthropocène, Malm ouvre la possibilité d’un autre discours sur l’entrecroisement historique du capitalisme et de la nature. Contrairement à d’autres spécialistes du capitalisme, Malm déclare que l’époque capitaliste n’a réellement débuté que lorsque le capitalisme a exploité ce que Karl Marx appelle les « forces de la nature » ( stocks ou flux massifs d’énergie). C’est l’énergie hydraulique et non le charbon qui a permis aux technologies capitalistes d’émerger pour la première fois. Selon Marx :

La machine à filer n’a pu atteindre son plein développement sans qu’un grand nombre de telles machines, une réunion de telles machines, ne soient actionnées par l’eau. Contrairement à l’outil, la machine représente du travail mort qui devient vivant lorsqu’il est relié à une source d’énergie, opprimant ainsi le travailleur vivant en incarnant sa compétence perdue et en lui dictant son rythme de travail. L’organisation et la combinaison du travail qui dépend d’abord de la machinerie forment alors un ensemble cohérent.

Le capitalisme fonctionnait ainsi d’abord à l’énergie renouvelable. Et le charbon n’est venu qu’après. Malm déclare pourtant que les historiens ont mal interprété cette transition en partant du principe que la contrainte principale de la production industrielle était la pénurie de bois, goulot d’étranglement que l’utilisation du charbon aurait permis de régler. Cela n’a aucun sens puisque les premières usines fonctionnaient massivement à l’énergie hydraulique, le nord de l’Angleterre et l’Écosse ayant la chance de posséder beaucoup de petites rivières, dont les flux constants sont parfaits pour les roues hydrauliques.

Pourtant, avant même la transition vers le charbon au début des années 1830, une grande partie de l’énergie hydraulique était restée inexploitée bien qu’elle ait été moins chère que le charbon. Et elle le sera d’ailleurs encore pendant les quarante années qui ont suivi. Ce n’était cependant pas une question de puissance, car en 1840, les roues hydrauliques Hercules étaient aussi puissantes que les plus grosses machines à vapeur de Manchester. Dans ce cas, pourquoi le charbon a-t-il triomphé ?

Le saut élisabéthain

Pour résoudre cette énigme, Malm fait appel aux conceptions marxistes du temps et de l’espace « abstraits », qui effacent la spécificité du temps et de l’espace « concrets », soumis aux rythmes irréguliers et à la géographie unique de la nature. Les capitalistes ont provoqué la résistance des travailleurs en imposant le temps vide et homogène du capitalisme au mépris du temps concret qui constitue le rythme de la nature et du peuple, et ceci est une des premières causes de la lutte des classes au sein du capitalisme industriel.

Comme les usines étaient à l’arrêt quand le débit des rivières baissait, les patrons ont exigé de longues heures de travail de nuit lors des périodes de hautes eaux. C’est pour cela que la lutte pour la durée de la journée de travail est devenue la première exigence du mouvement ouvrier naissant. Marx a proclamé que la première limitation de la durée du temps de travail, le Factory Act de 1833, « ne fut donc pas seulement un important succès pratique ; ce fut aussi le triomphe d’un principe ; pour la première fois, au grand jour, l’économie politique de la bourgeoisie avait été battue par l’économie politique de la classe ouvrière. »

L’énergie hydraulique ne pouvait que faiblement réaliser les pouvoirs d’abstraction capitalistes, ce n’était donc pour les capitalistes pas une arme assez fiable dans la lutte de classes. « Aussi longtemps que le capital est faible, il s’appuie simplement sur des béquilles prises dans les modes de production passés. Sitôt qu’il se sent fort, il rejette ces béquilles et se meut conformément à ses propres lois », avait observé Marx.

Le charbon a résolu les premiers problèmes rencontrés par les capitalistes. A la place de s’incliner devant l’arbitraire du flux imprévisible d’une rivière dans un lieu isolé, le charbon permettait au capitaliste de produire n’importe où et n’importe quand. Cette capacité de faire abstraction de l’espace et du temps l’emporta sur le bas prix de l’énergie hydraulique, car elle aidait les capitalistes à contrecarrer les attaques des travailleurs. Les usines équipées de machines à vapeur pouvaient se trouver dans les villes où le chômage et la criminalité affaiblissaient la résistance des travailleurs au capital. En revanche, les usines hydrauliques installées dans des vallées isolées ne pouvaient pas faire appel à l’État pour restaurer l’ordre si les travailleurs se révoltaient. De plus, une fois que la législation a commencé à limiter les heures de travail, les usines hydrauliques ne pouvaient plus rattraper leur retard en cas de baisse du niveau de l’eau. Les machines à vapeur, par contre, fonctionnaient en continu et on pouvait toujours en rajouter pour mettre plus de puissance à disposition des travailleurs et augmenter ainsi leur productivité malgré la limitation des heures de travail.

Les usines équipées de machines à vapeur pouvaient se trouver dans les villes où le chômage et la criminalité affaiblissaient la résistance des travailleurs au capital

Malm explique également de manière brillante pourquoi l’industrialisation a commencé en Grande-Bretagne. Beaucoup d’historiens mettent au centre de toute explication le « bond élisabéthain » — la grande augmentation dans la consommation de charbon au 16e siècle —, même si l’industrialisation n’a réellement commencé que près de deux siècles plus tard. Malm trouve cela peu convaincant. Même s’il était moins cher qu’ailleurs, le charbon anglais était quand même plus cher que l’énergie hydraulique. De plus, le bond élisabéthain n’avait rien d’unique. « Il répétait un vieil exploit d’une terre lointaine : il n’y avait rien de nouveau qualitativement parlant dans le charbon du point de vue de l’histoire mondiale. » En effet, il avait été précédé par une montée similaire de la consommation du charbon en Chine cinq cents ans plus tôt. Dans la Chine du 11e siècle et dans l’Angleterre du 17e siècle, le charbon était utilisé pour le chauffage et seulement de façon limitée pour l’industrie. Même les premières machines à vapeur avaient peu d’importance, car elles se limitaient à actionner des pistons, dont le mouvement de balancier « était bon à pomper l’eau et à pas grand-chose d’autre ».

Pour Malm, ce qui est important dans le bond élisabéthain, c’est qu’il a créé un marché pour l’énergie fossile, marché que les industriels exploiteront par la suite pour donner une leçon au tout jeune mouvement ouvrier, une fois l’énergie hydraulique abandonnée au profit du charbon.

Dans les derniers chapitres de son livre, Malm utilise ses connaissances sur la relation entre le capitalisme et la nature, à partir du 18e siècle et jusqu’au 21e. Pourquoi le capitalisme semble-t-il allergique aux énergies renouvelables après cette brève aventure ? La thèse de Malm l’explique clairement : les flux d’énergie du vent et du soleil sont soumis au temps et à l’espace, ce qui réduit la puissance capitaliste d’abstraction. Sans les énergies fossiles, le capital ne peut fuir les travailleurs en colère, car il ne peut produire que lorsque l’énergie est disponible. La mobilité du capital devient difficile et vulnérable. La seule solution serait une vaste coopération entre capitalistes et des prévisions à long terme permettant d’assurer une production continue, en d’autres termes une planification centralisée. Mais bien sûr, cela va à l’encontre de l’anarchie inhérente au marché, qui entraîne les capitalistes à ne poursuivre que leurs intérêts immédiats.

Le problème n’est pas nouveau. Malm rappelle un projet de déviation à grande échelle de la rivière Irwell, près de Manchester, en 1829, où un brillant ingénieur a démontré comment une planification méticuleuse pouvait rediriger une rivière sur une longue distance, apportant ainsi à moindre coût beaucoup d’énergie à la ville au bas de la vallée. De telles techniques auraient permis d’étendre le règne de l’énergie hydraulique sur l’industrie jusqu’au 19e siècle, mais les industriels de la région n’ont pas pu se mettre d’accord sur la manière de partager les ressources. C’était beaucoup plus facile pour eux d’avoir leurs propres machines à vapeur. Les énergies fossiles tendent vers l’individualisme alors que les énergies renouvelables sont intrinsèquement collectives. Malm explique très clairement que le capitalisme vert est un oxymore.

Sans les énergies fossiles, le capital ne peut fuir les travailleurs en colère, car il ne peut produire que lorsque l’énergie est disponible

On ne peut également pas faire fortune dans le solaire ou l’éolien, ou du moins pas encore. Big Oil a investi des sommes considérables dans les énergies vertes après 2000 : rappelez-vous l’ancien slogan de BP, « beyond petroleum ». Pendant plusieurs années, BP et Shell étaient les deuxième et troisième plus gros fabricants de panneaux solaires, mais moins de dix ans après ils avaient revendu leurs parts dans cette branche.

La débâcle s’étend à de nombreuses entreprises d’énergies renouvelables qui se sont récemment écroulées ou qui ont fait faillite. « Après avoir atteint des sommets entre 2011 et 2013, les investissements internationaux dans les énergies renouvelables ont chuté de 23 %. En Europe, ils ont chuté de 44 % », observe Malm. Tout ceci en raison des améliorations constantes qui font baisser le prix de ces énergies, écrasant ainsi les marges de profit. Le prix des énergies fossiles est peut-être bas, mais au moins il a tendance à suivre un cycle de hauts et de bas, sur lequel Big Oil peut miser pour faire de super profits et qui lui procure une rente lucrative, au moins de temps en temps.

Économie, écologie

Les contributions de Malm sont les bienvenues, mais on peut se demander pourquoi elles ne sont pas arrivées plus tôt. Marx lui-même a souvent écrit de façon pertinente sur la nature et l’énergie, et on peut trouver la plupart des arguments de Malm presque mot pour mot dans les manuscrits de Marx qui datent d’un siècle et demi. Le prophète de Trêves était également intrigué par la relation entre les roues hydrauliques et le début du capitalisme, et tout comme Malm, il a essayé d’évaluer le rapport entre la vapeur et l’énergie hydraulique.

Parmi les écrits de Marx, on peut même trouver une machine rotative qu’il avait dessinée lui-même en détail. Cela ne veut pas dire que Malm n’a pas fait preuve d’un travail intellectuel considérable — il l’a fait —, mais cela montre que, loin d’avoir livré toutes ses possibilités, la tradition marxiste est riche en réflexions sur l’écologie et on peut espérer que des travaux plus détaillés verront bientôt le jour.

Andreas Malm, Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Verso, 2016.