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La communauté coloniale européenne

Jan Orbie

—2 avril 2025

Grâce à l’UE, l’Europe connaît une période exempte de guerre depuis 70 ans. C’est en tout cas ce qu’affirment les partisans de l’intégration européenne. Or, ceux-ci occultent le fait que l’institution reste encore aujourd’hui un projet (néo)colonial.

Le mythe de la naissance virginale

La politique frontalière de l’Union européenne (UE) fait des victimes. Le Green Deal européen ne fait pas le poids face aux lobbies économiques. Pendant ce temps, l’UE poursuit ses efforts pour conclure des accords de libre-échange de grande envergure. Le Global Gateway doit garantir les intérêts européens dans le Sud global, tout en rivalisant avec la Chine sur le continent africain. La réglementation sur les matières premières critiques promeut l’extraction de matières premières à l’intérieur et à l’extérieur de l’UE. L’industrie européenne de la défense reçoit des ressources supplémentaires, tandis que les gouvernements nationaux doivent encore davantage serrer la vis. L’UE adopte cependant une position très tiède sur le génocide de Gaza : les exportateurs travaillant dans les colonies illégales de Palestine peuvent exporter sans problème vers le marché européen. Pour les progressistes, ces critiques des politiques actuelles de l’UE ne sont pas neuves – ils dénoncent souvent la droitisation et la marchandisation du projet européen1.

Ce qui était autrefois une belle histoire de paix et de prospérité a pratiquement été détruit au cours des dernières décennies. Mais ce n’est pas que l’UE était initialement un projet de paix – lors de la création de la Communauté économique européenne (CEE ou Traité de Rome) dans les années 1950 – et qu’elle s’est ensuite progressivement éloignée de ses idéaux initiaux. Dès le départ, quelque chose n’allait pas dans ce projet européen.

Cela n’a pas été très visible pendant longtemps en raison de la persistance de deux mythes : le « mythe de la paix » et le « mythe de la naissance virginale »2. Ces mythes soulignent qu’après deux guerres sanglantes, les pays européens ont mis en place une construction européenne pour réaliser la paix. Dans le même temps, les colonies de ces pays européens ont aussi obtenu leur indépendance. Un genre de projet européen postcolonial a alors vu le jour. D’où la naissance virginale. La CEE entamait un nouveau chapitre et laissait derrière elle les guerres et la colonisation, celles-ci étant censées appartenir au passé.

Alors que le Traité de Rome était en cours de négociation, quatre des six gouvernements impliqués poursuivaient des politiques coloniales violentes et répressives.

Mais des recherches récentes, notamment sur base d’archives rendues publiques, montrent clairement comment la CEE a dû satisfaire les ambitions coloniales persistantes des États membres3. Le projet européen était conçu comme une tentative de contrer la décolonisation imminente et de réinventer le colonialisme européen à une plus grande échelle. La CEE n’entamait donc pas un nouveau chapitre dans son histoire coloniale sanglante ; l’idée était plutôt de poursuivre les agendas coloniaux de manière différente. Ainsi, ce projet européen s’inscrit dans un énième recyclage du projet colonial-capitaliste : plus ça change, plus c’est pareil.

Avant d’examiner comment la CEE a poursuivi la politique coloniale, il est nécessaire de rappeler brièvement le contexte historique et idéologique dans lequel la Communauté coloniale européenne a pu voir le jour.

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