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Il y a cent ans, Lénine mourait

Vijay Prashad

—26 janvier 2024

Lénine a été l’architecte de la révolution russe et le premier chef de gouvernement de la Russie soviétique. Le penseur hongrois György Lukács le qualifiât “d’égal de Karl Marx sur le plan théorique”.

Lénine en 1917

Vladimir Ilyich Oulianov (1870-1924) était connu sous son pseudonyme : Lénine. Comme ses frères et sœurs, il était un révolutionnaire, ce qui, dans le contexte de la Russie tsariste, signifiait de longues années de prison et d’exil. Lénine a contribué à la construction du Parti ouvrier social-démocrate russe, tant par son travail intellectuel qu’organisationnel. Les écrits de Lénine ne sont pas seulement ses propres mots, mais la synthèse de l’activité et de la pensée des milliers de militants dont le chemin a croisé le sien. C’est la remarquable capacité de Lénine à transposer les expériences des militants dans le domaine théorique qui a façonné ce que nous appelons le léninisme. Il n’est pas étonnant que le marxiste hongrois György Lukács ait décrit Lénine comme étant « le seul théoricien à la hauteur de Marx que la lutte pour l’émancipation du prolétariat ait produit jusque-là ».

Construire une révolution

En 1896, lorsque des grèves spontanées ont éclaté dans les usines de Saint-Pétersbourg, les révolutionnaires socialistes ont été pris au dépourvu. Ils étaient désorientés. Cinq ans plus tard, Lénine écrivait : « les révolutionnaires, eux, retardaient sur la progression du mouvement, et dans leurs “théories” et dans leur activité ; ils n’ont pas su créer une organisation fonctionnant sans solution de continuité, capable de diriger le mouvement tout entier ». Lénine estimait qu’il fallait remédier à ce retard.

La plupart des écrits majeurs de Lénine s’inscrivent dans cette perspective. Lénine a exposé les contradictions du capitalisme en Russie (Le développement du capitalisme en Russie, 1896-1899), ce qui lui a permis de comprendre le caractère prolétarien de la paysannerie sous l’empire tsariste tentaculaire. C’est sur cette base que Lénine a plaidé en faveur d’une alliance entre ouvriers et paysans contre le tsarisme et les capitalistes. Lénine a compris, grâce à son engagement dans la lutte de masse et à ses lectures théoriques, que les démocrates libéraux – en tant que partie la plus libérale de la bourgeoisie et des aristocrates – n’étaient pas capables de conduire une révolution bourgeoise, et encore moins le mouvement qui conduirait à l’émancipation de la paysannerie et des travailleurs. Ce travail a été réalisé dans Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique (1905). Deux tactiques est peut-être le premier grand traité marxiste qui démontre la nécessité d’une révolution socialiste, même dans un pays « arriéré », où les ouvriers et les paysans doivent s’allier pour briser les moyens d’asservissement.

Les écrits de Lénine ne consignent pas seulement ses propres mots : ils sont la synthèse de l’activité et de la pensée des milliers de militants dont il a croisé le chemin.

Ces deux textes montrent que Lénine voulait éviter les deux conceptions selon lesquelles la Révolution russe pouvait surmonter le développement capitaliste (comme les populistes russes de l’époque le suggéraient avec le mouvement Narodniki1) ou qu’elle devait passer par le capitalisme (comme l’affirmaient les démocrates libéraux). Aucune de ces voies n’était possible ni nécessaire. Le capitalisme était déjà entré en Russie – fait que les populistes ne reconnaissaient pas – et il pouvait être vaincu par une révolution ouvrière et paysanne – fait que les démocrates libéraux contestaient. La révolution de 1917 et l’expérience soviétique ont donné raison à Lénine.

Vijay Prashad est un historien et journaliste indien. Il a notamment écrit Washington Bullets (Monthly Review, 2020), Red Star Over the Third World (Pluto Press, 2019) et The Darker Nations (The New Press, 2008).

Ayant établi que les élites libérales de la Russie tsariste ne seraient pas en mesure de mener une révolution ouvrière et paysanne, ni même une révolution bourgeoise, Lénine s’est intéressé à la situation internationale. En exil en Suisse, il a vu les sociaux-démocrates capituler devant les bellicistes en 1914 et livrer la classe ouvrière à la guerre mondiale. Déçu par la trahison des sociaux-démocrates, Lénine a écrit un texte important – L’impérialisme – qui développe une compréhension lucide de la croissance du capital financier et des entreprises monopolistiques, ainsi que des conflits inter-capitalistes et inter-impérialistes.

Dans ce texte, il explore les limites des mouvements socialistes à l’Ouest et le potentiel de révolution à l’Est, où se trouve le « maillon faible » de la chaîne impérialiste. Les carnets de Lénine montrent qu’il a lu 148 livres et 213 articles en anglais, français, allemand et russe pour clarifier sa pensée sur l’impérialisme contemporain. L’évaluation lucide de ce type d’impérialisme a permis à Lénine de développer une position forte sur les droits des nations à l’autodétermination, que ces nations se trouvent dans l’empire tsariste ou dans tout autre empire européen. Le noyau de l’anticolonialisme de l’URSS – développé au sein de l’Internationale communiste (IC) – se trouve ici.

Le terme « impérialisme », si central dans l’expansion géographique de la tradition marxiste par Lénine, fait référence au développement inégal du capitalisme à l’échelle mondiale et à l’utilisation de la force pour maintenir cette inégalité. Certaines parties de la planète – principalement celles qui ont été colonisées par le passé – restent dans une position de subordination, leur capacité à élaborer un programme de développement national indépendant étant limitée par les tentacules d’un pouvoir politique, économique, social et culturel étranger. À notre époque, de nouvelles théories sont apparues qui suggèrent que les nouvelles conditions ne peuvent plus être comprises par la théorie léniniste de l’impérialisme. Certains membres de la gauche rejettent l’idée que l’économie mondiale a une structure néocoloniale, et que le bloc impérialiste – dirigé par les États-Unis – fait tout ce qui est en son pouvoir pour la maintenir en place. D’autres (dont des membres de la gauche) affirment que le monde est désormais plat, qu’il n’y a plus de Nord qui opprime le Sud et que les élites des deux zones font partie d’une bourgeoisie internationale.

L’évaluation lucide de l’impérialisme a permis à Lénine de développer une position forte sur les droits des nations à l’autodétermination.

Aucune de ces objections ne tient face à la violence croissante exercée par le bloc impérialiste et à la croissance de l’inégalité relative entre le Nord et le Sud (malgré la croissance des élites capitalistes dans le Sud). Certains éléments de L’impérialisme de Lénine sont, bien entendu, dépassés (il a été écrit il y a cent ans) et nécessiteraient un remaniement minutieux. Mais l’essentiel de la théorie est toujours valable : l’insistance sur la tendance des entreprises capitalistes à devenir des monopoles ; la volonté implacable avec laquelle le capital financier draine les richesses du Sud ; et l’utilisation de la force pour contenir les ambitions des pays du Sud de définir leur propre programme de développement.

L’une des interventions les plus importantes de Lénine, qui a séduit les habitants des colonies, était l’idée que l’impérialisme ne développerait jamais la colonie et que seules les forces socialistes, en collaboration avec les sections de libération nationale, seraient capables à la fois de lutter pour l’indépendance nationale et de faire progresser leur pays vers le socialisme. La farouche détermination anticoloniale de Lénine a touché le monde colonisé, ce qui explique son adhésion enthousiaste à l’IC après 1919.

Hồ Chí Minh, en lisant la thèse de l’IC sur les questions nationales et coloniales, a pleuré : elle lui était apparue comme un « guide miraculeux » pour la lutte du peuple d’Indochine. « Forts de l’expérience de la révolution russe », écrivait Hồ Chí Minh, « nous devons baser notre lutte sur le peuple, à la fois la classe travailleuse et les paysans. Nous avons besoin d’un parti fort, d’une volonté forte, centrés sur le sacrifice et l’unanimité ». « Comme le soleil brillant », écrivait Hồ Chí Minh, « la Révolution d’Octobre a rayonné sur les cinq continents, réveillant des millions d’opprimés et d’exploités dans le monde entier. Il n’y a jamais eu de révolution d’une telle importance et d’une telle ampleur dans l’histoire de l’humanité ».

Le texte de Lénine, Notre programme, souligne que le Parti doit être impliqué dans une activité continue pour le mettre en contact étroit et organique avec la classe ouvrière et la paysannerie.

Enfin, Lénine a passé la période de 1893 à 1917 à étudier les limites du parti à l’ancienne : le parti social-démocrate. Son texte, Notre programme, souligne que le Parti doit être impliqué dans une activité continue et ne pas compter sur des débordements spontanés ou amorcés [stikhiinyi]. Cette activité continue mettrait le parti en contact étroit et organique avec la classe ouvrière et la paysannerie et contribuerait à faire germer les protestations qui pourraient alors prendre un caractère de masse. C’est cette considération qui a conduit Lénine à élaborer sa conception du parti révolutionnaire dans Que faire ? (1902). Cette intervention remarquable a mis en évidence le rôle des travailleurs conscients de leur classe en tant qu’avant-garde du parti et l’importance de l’agitation politique parmi les travailleurs pour développer une conscience politique véritablement puissante contre toute tyrannie et toute oppression. Les travailleurs, selon Lénine, doivent ressentir l’intensité de la brutalité du système et l’importance de la solidarité.

Ces textes – de 1896 à 1916 – ont préparé le terrain pour que les bolcheviks et Lénine aient les moyens d’agir pendant les luttes de 1917. La confiance de Lénine dans les masses et dans sa théorie se mesure à l’aune de l’audacieux pamphlet de Lénine intitulé Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? quelques semaines avant la prise du pouvoir.

Construire un État

L’ayant emporté, Lénine a alors dû faire face aux problèmes de la construction d’un projet socialiste dans l’ancien empire tsariste, dévasté par son avarice et par la guerre. Avant que les Soviétiques n’aient le temps de s’organiser, les impérialistes ont attaqué de toutes parts. Les interventions directes en faveur des paysans, des ouvriers et des minorités nationales, ont empêché les défections massives au sein des forces soutenant la révolution au profit des armées contre-révolutionnaires. Les paysans, avec leurs moyens limités, se sont accrochés à ce nouveau départ. Mais c’était là l’essentiel : les « moyens limités ». Comment construire le socialisme dans un pays pauvre, dont le développement social avait été freiné par l’autocratie tsariste ?

L’État et la révolution (1917) anticipe les problèmes rencontrés par les soviets dans leur nouvelle tâche : ils ne pouvaient pas seulement hériter de la structure de l’État, mais devaient la mettre de côté, construire un nouvel ensemble d’institutions et une nouvelle culture institutionnelle, créer une nouvelle attitude à l’égard de l’État et de la société. En avril 1918, Lénine résume dans Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets le travail des premiers mois et montre que les soviets sont bien conscients des problèmes profonds auxquels ils doivent faire face. Leur révolution n’a pas eu lieu dans un pays capitaliste avancé, mais dans ce que Marx avait appelé le « règne de la nécessité ». Accroître les forces productives tout en socialisant les moyens de production était une tâche d’une ampleur considérable.

« Sans alphabétisation », écrivait Lénine, « il ne peut y avoir de politique. Il ne peut y avoir que des rumeurs, des ragots et des préjugés ».

« Sans alphabétisation », écrivait Lénine, « il ne peut y avoir de politique. Il ne peut y avoir que des rumeurs, des ragots et des préjugés ». Les ressources limitées qui existaient avant l’avènement de l’État soviétique ont été consacrées à l’alphabétisation. Les cadres du parti étaient déterminés à remédier au fait que seul un tiers des hommes étaient alphabétisés, pour moins d’un cinquième des femmes. Grâce à la campagne Likbez et à la politique d’indigénisation (korenizatsiya), l’utilisation des langues régionales et minoritaires, les Soviétiques ont pu, en deux décennies, faire en sorte que les niveaux d’alphabétisation atteignent 86 % pour les hommes et 65 % pour les femmes. L’éducation, la santé, le logement, le contrôle de l’économie ainsi que les activités culturelles et le développement social étaient au cœur du travail de la nouvelle Russie soviétique, dirigée par Lénine.

Au cours de la dernière année de sa vie, Lénine a écrit quatre textes importants : De la coopération, Sur notre révolution, Comment réorganiser l’inspection ouvrière et paysanne et Mieux vaut moins mais mieux. Dans ces textes, Lénine a reconnu les difficultés du processus de transformation du capitalisme en socialisme. Il a parlé de « l’importance énorme et illimitée » des sociétés coopératives, de la nécessité de reconstruire la base productive et de construire des sociétés pour promouvoir la confiance des masses.

Lénine a souligné la nécessité d’une transformation culturelle, d’un nouveau mode de vie pour les ouvriers et les paysans, et de moyens nouveaux et créatifs pour que les ouvriers et les paysans aient un pouvoir sur leur société et construisent leurs idéaux dans l’action. Les ouvriers ont hérité de l’architecture d’un État injuste, qui devait être totalement transformé. Mais comment ? La réflexion de Lénine dans Mieux vaut moins mais mieux est d’une cruelle lucidité.

« Quels éléments possédons‑nous pour créer cet appareil ? Deux seulement. En premier lieu, les ouvriers exaltés par la lutte pour le socialisme. Ils ne sont pas suffisamment instruits. Ils voudraient bien nous donner un appareil meilleur. Mais ils ne savent pas comment s’y prendre. Ils ne peuvent pas le faire. Ils ne sont pas assez formés, ils n’ont pas le niveau de culture requis. Or, pour ce faire, il faut justement avoir de la culture. Ici, l’on ne peut s’en tirer par un coup d’audace ou un assaut, avec de l’énergie ou du cran, ou, en général, par une des meilleures qualités humaines, quelle qu’elle soit. En second lieu, nous possédons des éléments de connaissance, d’instruction, d’enseignement, mais ridiculement peu par rapport à tous les autres pays. »

L’éducation, la santé, le logement, le contrôle de l’économie ainsi que les activités culturelles et le développement social étaient au cœur de l’action de la nouvelle Russie soviétique, dirigée par Lénine.

Lors de sa dernière apparition publique au Soviet de Moscou en novembre 1922, Lénine a loué les réalisations de la jeune République soviétique, mais a également mis en garde contre la difficulté du chemin à parcourir. « Notre parti », a-t-il déclaré, « un petit groupe de personnes par rapport à la population totale du pays, s’est attelé à cette tâche. Ce petit noyau s’est donné pour mission de tout refaire, et il le fera ». Mais ce n’est pas seulement la tâche du Parti, c’est aussi celle des ouvriers et des paysans, qui considèrent le nouvel appareil soviétique comme le leur. « Nous avons introduit le socialisme dans la vie courante et, maintenant, nous devons nous rendre compte de la situation. Voilà notre tâche d’aujourd’hui, voilà le problème de notre époque. »

L’Union soviétique n’a duré que 74 ans, mais pendant ces années, elle a multiplié les expériences pour surmonter la misère inhérente au capitalisme. L’espérance de vie moyenne dans le monde est de 74 ans. Il n’y a tout simplement pas eu assez de temps pour faire avancer l’agenda socialiste avant la chute de l’URSS. Mais l’héritage de Lénine ne se limite pas à l’URSS. Il vit à travers la lutte mondiale pour surmonter les difficultés de la construction du socialisme.

Footnotes

  1. Du russe narod « peuple », les narodniki aspiraient à une société juste et démocratique construite autour de la communauté villageoise. Ils ont d’abord tenté d’inciter les paysans à la révolte. Devant l’échec de cette démarche, certains d’entre eux optent pour le terrorisme. En 1881, ils commettent un attentat contre le tsar Alexandre II.