Article

Fuir le matérialisme

Vivek Chibber

—6 octobre 2025

Alors qu’elle reste cruciale pour élaborer et appliquer une politique véritablement égalitaire et démocratique, la théorie matérialiste issue de la tradition socialiste soulève aujourd’hui de la méfiance dans la théorie sociale critique.

Pendant des décennies, le marxisme et la tradition socialiste en général ont été associés à une doctrine: le matérialisme. Mais récemment, cette approche a été largement abandonnée par de nombreux théoriciens critiques, au point que sa simple mention est accueillie avec scepticisme, voire avec une certaine dérision. Dans cet article, nous montrerons que les objections au matérialisme sont loin d’être pertinentes, et qu’il est non seulement encore utile de le respecter dans la théorie sociale, mais, plus encore, qu’il s’agit du fondement indispensable à la renaissance d’une politique de gauche.

Pour définir le cadre de nos idées, notons d’abord que le matérialisme peut être compris dans trois sens distincts. Le premier désigne un matérialisme ontologique. Pour celui-ci, la réalité existe indépendamment de notre esprit, ce qui est vrai pour le monde naturel comme pour le monde social. Cette conception s’oppose à ce que l’on appelle parfois l’idéalisme, qui suppose que ce que nous considérons comme réel peut n’être que le fruit de notre imagination.

Le deuxième est un matérialisme épistémologique: pour lui, même si la pensée nous permet d’accéder à la réalité, la structure de celle-ci impose des limites à notre connaissance du monde. Mais si nous pouvons avoir une compréhension erronée de ce qui existe «là-dehors», il existe un moyen de la corriger en interagissant avec le monde qui nous entoure. Il est donc possible d’avoir une connaissance approximativement exacte de la réalité.

Le troisième est le matérialisme social, selon lequel, pour expliquer certains phénomènes importants du monde social, nous partons du principe que les agents agissent en fonction de leurs intérêts objectifs, et plus précisément de leurs intérêts matériels ou économiques. Dans le présent article, le matérialisme social doit donc être compris comme une explication des actions humaines fondée sur les intérêts.

Vivek Chibber est professeur de sociologie à l’université de New York. Il contribue au Socialist Register,à l’American Journal of Sociology et à la
New Left Review.

Ces trois éléments se rejoignent dans un cadre cohérent qui affirme une réalité objective qui peut être appréhendée par une analyse minutieuse et qui peut donc être modifiée par une intervention pratique mobilisant les gens autour de leurs intérêts. Pendant plus de cent ans, les marxistes ont été imprégnés de ces trois définitions. En effet, si en tant que théorie politique, le marxisme était motivé par le troisième sens, celui du matérialisme social, pour y adhérer il fallait également s’engager à respecter ses présupposés ontologiques et épistémologiques. Vous ne pouvez pas croire que les gens sont motivés par leurs intérêts objectifs sans croire que ces intérêts, et les gens motivés par ceux-ci, existent réellement «là-dehors» dans le monde, comme vous ne pouvez pas non plus prétendre comprendre leurs intérêts si vous ne croyez pas qu’il est possible pour une théorie d’appréhender réellement le monde.

Les socialistes n’ont jamais tenté de convaincre les actionnaires de la valeur morale du mouvement: ils ont dirigé leur énergie vers les travailleurs.

Un tournant radical de la théorie sociale récente rejette largement les deuxième et troisième composantes du matérialisme traditionnel, à savoir l’affirmation qu’il est possible de comprendre le monde avec précision et que ses acteurs partagent certains intérêts matériels communs. Ce rejet est au cœur du «tournant culturel», et il en a découlé un relativisme épistémologique (résultant du rejet de la deuxième thèse) et un relativisme culturel (résultant du rejet de la troisième thèse). Comme on peut affirmer qu’une forte tendance à un relativisme épistémologique et culturel a découlé de l’influence du post-structuralisme et de son descendant en ligne directe, la théorie postcoloniale, deux des piliers du «tournant culturel».

Nous souhaitons nous concentrer ici sur la troisième composante, le matérialisme social, et fournir une défense face à certaines de ses critiques, afin de montrer qu’il est possible de répondre aux inquiétudes, souvent légitimes, si la théorie est comprise correctement. Plus précisément, nous suggérerons qu’une politique véritablement égalitaire et démocratique est non seulement réalisable grâce à la théorie matérialiste mais surtout, elle en dépend. Ce n’est pas pour rien que les socialistes ont fondé leur théorie sociale et leur pratique sur le matérialisme. Son abandon n’est qu’un des nombreux symptômes de la décadence intellectuelle générale qui a accompagné le déclin de la gauche.

Qu’est-ce que le matérialisme social ?

Le matérialisme social lui-même a deux composantes: une composante macro-économique et une composante micro-économique. La composante macro correspond à l’idée que l’Histoire est régie par le développement technologique. C’est ce qu’affirme Karl Marx dans sa préface à la Critique de l’économie politique et ce que Gerald A. Cohen développe brillamment dans son ouvrage Karl Marx’s Theory of History: A Defence (non traduit en français à ce jour). Selon Marx, l’Histoire est régie, à la manière d’une loi, par le développement progressif des forces productives. Quant aux relations sociales, elles s’ajustent au marché des forces productives. Les idées et l’idéologie sont subordonnées aux rapports de production — les rapports de classe — qui sont dominants à une époque donnée et qui s’expliquent à leur tour par le niveau des forces productives de cette époque1.

Le deuxième type de matérialisme social se concentre sur le niveau micro. Il s’agit d’une théorie de la motivation agentielle dans les interactions sociales. Son affirmation fondamentale est que, dans certaines relations sociales, les acteurs sont motivés par leurs intérêts matériels ou économiques, même si cela signifie qu’ils doivent mettre de côté d’autres engagements. Les interactions économiques et les activités politiques en sont les principales manifestations. Et comme ces deux phénomènes sont au cœur des relations de classe, cela revient à dire que l’action de classe est fondamentalement motivée par des intérêts matériels.

Ainsi, pour tenter d’expliquer les choix des acteurs dans les affaires économiques et politiques, les marxistes partent du principe qu’ils vont très probablement poursuivre des actions qui favorisent leur bien-être matériel. Ce faisant, les acteurs peuvent être qualifiés d’agents rationnels. L’action rationnelle, dans ce sens-ci, est une action entreprise pour défendre ses intérêts matériels. Les lignes de conduite particulières sont dictées par la position des acteurs dans la structure de classe; en d’autres termes, le pouvoir de la structure de classe est d’amener les agents à poursuivre rationnellement des lignes de conduite qui défendent leurs intérêts matériels.

On peut facilement constater la manière dont ce postulat génère à la fois une économie politique du capitalisme et une théorie du conflit de classes. Dans la structure de classes qui définit le capitalisme, un petit groupe de personnes entre dans la catégorie des producteurs capitalistes, et la grande majorité restante fait partie des travailleurs salariés. Ces deux positions obligent les acteurs qui les occupent à suivre certaines lignes de conduite s’ils veulent préserver leurs intérêts matériels.

Pour défendre leur bien-être, les travailleurs constatent qu’ils n’ont pas d’autre solution raisonnable que de vendre leur force de travail aux capitalistes. Ils ont la liberté de refuser, bien sûr: personne ne les oblige à se présenter au travail tous les jours. Il est donc correct de dire, comme le font les libertariens, que le salarié prend librement la décision de travailler. Pourtant, même si personne ne les oblige à travailler pour les capitalistes, ils sont bien forcés de chercher un emploi en raison de leur situation. Ainsi, bien que personne ne les contraigne à travailler, ils sont structurellement obligés de le faire. C’est une action qu’ils entreprennent rationnellement, car la refuser serait catastrophique pour leur bien-être matériel.

D’autre part, les acteurs qui se retrouvent dans la position des capitalistes découvrent rapidement que leurs propres intérêts matériels sont liés à la réussite économique de leur entreprise. S’ils souhaitent conserver leur position privilégiée, ils doivent préserver la viabilité de leur entreprise face à leurs rivaux. Ils sont donc rapidement soumis à l’impératif de minimiser les coûts et de maximiser les profits. Cet impératif constitue l’objectif premier des entreprises capitalistes du monde entier tant qu’elles opèrent sur des marchés concurrentiels. C’est la ligne de conduite qu’elles adoptent rationnellement pour rester économiquement viables.

Si des gens agissent d’une manière que vous considérez comme irrationnelle, c’est que vous n’avez peut-être pas suffisamment compris la situation dans laquelle ils évoluent.

Cet élan pour maximiser les profits, imposé partout, génère à son tour ce que Marx a appelé les «lois du mouvement» du capitalisme. Les décisions prises au niveau micro-économique se traduisent par des schémas de développement économique au niveau macro-économique. Comme les employeurs capitalistes réagissent plus ou moins de la même manière face à des situations économiques similaires, il devient possible de développer une sorte de théorie de l’économie. L’économie politique en tant que science sociale n’est possible que parce qu’il existe une constance dans la manière dont les acteurs réagissent à une situation économique. Et cette cohérence est impossible à expliquer autrement que par l’hypothèse de la rationalité.

Le postulat matérialiste génère donc une théorie du développement capitaliste. Mais il étaye également la théorie politique marxiste. En effet, même si la défense d’intérêts matériels rassemble les acteurs économiques dans un schéma de développement prévisible, elle génère également une opposition et des conflits. Les mêmes impératifs qui contraignent les employeurs à réduire les coûts les obligent aussi à saper directement le bien-être matériel de leurs travailleurs. La volonté des employeurs de minimiser les coûts tout en rentabilisant au maximum la main-d’œuvre ne peut que nuire, à différents degrés, aux travailleurs.

La réduction des coûts implique de maintenir les salaires aussi bas que les conditions du marché le permettent; la rentabilisation maximale de la main d’œuvre prend généralement la forme d’une intensification du travail qui entraîne des blessures physiques et psychologiques pour les travailleurs. Toutefois, c’est précisément parce que les salariés tiennent à leur bien-être matériel que ces actions suscitent, comme on peut s’y attendre, une résistance: par tous les moyens possibles, les salariés cherchent à réduire les préjudices que leur employeur leur impose dans sa quête de profits.

En d’autres termes, la quête universelle de profit du capitalisme suscite une résistance universelle de la part des classes travailleuses. Et l’universalité s’applique non seulement au fait de la résistance, mais aussi à son contenu. Les travailleurs de l’ère moderne ont vécu et travaillé dans de nombreux contextes culturels différents. Un culturalisme absolu conduirait à prévoir une incommensurabilité des exigences qu’ils formulent à l’égard de leurs employeurs. Et il existe bel et bien une certaine variabilité. Mais ce qui ressort encore plus nettement, ce sont les similitudes d’une culture à l’autre et d’une région à l’autre entre leurs revendications principales pour l’amélioration des salaires, des horaires, de l’intensité du travail, des dispositions en matière de santé, etc. Ces revendications ont été au cœur de tous les mouvements travaillistes modernes, indépendamment des conditions idéologiques et culturelles, ce qui est tout simplement incompréhensible dans un cadre relativiste2. Ainsi, ces deux phénomènes, l’universalisation de l’impératif de développement du capitalisme et la résistance universelle de ses victimes qui s’y oppose sont impossibles à expliquer autrement que par l’hypothèse de la rationalité.

Les vertus du matérialisme

Le postulat matérialiste a donné naissance à l’une des théories sociales les plus populaires de l’ère moderne. C’est également de là que sont nés les fondements stratégiques du mouvement politique qui a rencontré le plus grand succès: le mouvement ouvrier, et en particulier sa composante socialiste. Il n’est pas exagéré de dire que l’orientation stratégique du socialisme moderne est partie du principe que les intérêts matériels jouaient un rôle central. Cette affirmation ressort clairement dans les trois composantes qui définissent la gauche moderne.

Le programme politique: la théorie matérialiste a été le fondement de la stratégie socialiste. Tous les programmes politiques ont été basés sur une analyse des intérêts de la population et ont reposé sur deux questions.

La première était de savoir quel groupe de personnes constituait le public cible du parti. Ce public cible, la classe ouvrière, n’était pas défini en vertu de son comportement ou des valeurs qu’il défendait à un moment donné, mais sur la base d’une évaluation de ses intérêts objectifs. Il en allait de même pour la prédiction des alignements politiques, qui ne partait pas des attitudes ou des orientations normatives. En effet, si les membres de la classe adoptaient par moments une attitude qui divergeait de leurs intérêts, cela ne dissuadait pas les partis d’essayer de les organiser. L’objectif était de travailler avec la classe afin d’aligner son comportement sur ses intérêts.

La deuxième question était de savoir quelles exigences politiques seraient attrayantes pour ce public cible. L’instrument qui permettait de le rassembler en tant que classe était le programme politique. Ce programme était un ensemble de revendications que les organisateurs considéraient comme attrayantes pour les travailleurs parce qu’elles correspondaient à leurs intérêts. Les cadres recevaient comme consigne de s’appuyer sur le programme pour recruter des travailleurs en faveur de la cause, non pas par une simple exhortation, mais sur la base des promesses du programme. Le lien de cause à effet a été établi comme suit :
intérêts de classe  programme politique  organisation de classe. Le point de départ était une analyse des intérêts des classes sociales. De là découlaient les revendications intégrées dans le programme puis la stratégie pour déterminer qui organiser et comment les faire entrer dans le parti.

Le matérialisme est un fondement de l’internationalisme. L’idée que tous les peuples résistent à l’oppression et à l’exploitation repose sur le postulat que les individus partagent certains intérêts.

En d’autres termes, les partis n’essayaient pas de recruter des membres au hasard, en fonction de l’attrait moral de leurs objectifs. Bien sûr, il y avait toujours une composante morale dans leur organisation, et quand certains individus d’autres classes trouvaient leurs objectifs attrayants, ils pouvaient être invités à rejoindre l’organisation. Mais le public cible principal était toujours identifié sur la base des intérêts des acteurs, et non des valeurs qu’ils défendaient. Les socialistes n’ont jamais tenté de convaincre les actionnaires de la valeur morale du mouvement: ils ont dirigé leur énergie vers les travailleurs, parce qu’ils étaient convaincus que les intérêts des travailleurs les pousseraient vers les objectifs socialistes, tandis que les membres des conseils d’administration s’aligneraient contre eux. L’analyse des intérêts a ainsi permis de délimiter l’éventail des acteurs considérés comme socialistes et, de la même manière, ceux considérés comme des ennemis de classe.

L’engagement démocratique: la deuxième conséquence du matérialisme n’est que rarement suffisamment comprise, mais elle est tout à fait cruciale. Si vous partez du principe que, dans leur vie économique et politique, les gens réagissent rationnellement face à leur situation, cela vous oblige à les traiter avec un certain respect. Cela vous oblige à considérer que s’ils agissent d’une manière que vous considérez comme irrationnelle, c’est que vous n’avez peut-être pas suffisamment compris la situation dans laquelle ils évoluent. Ce qui semble irrationnel à première vue peut s’avérer beaucoup plus logique une fois que l’on a mieux compris les contraintes et les préférences.

En d’autres termes, au lieu de conclure qu’ils ont été trompés par une idéologie, qu’ils sont manipulés ou qu’ils ont intériorisé des normes néfastes, vous devriez les traiter comme des personnes intelligentes ayant une compréhension de base de leur situation. Il vous incombe maintenant de déterminer ce qui, dans leur situation, les incite à faire tel ou tel choix. Il s’agit là d’un postulat extrêmement démocratique. C’est aussi un vaccin contre l’élitisme qui sévit dans une grande partie de la gauche aujourd’hui, où les travailleurs sont régulièrement accusés d’être imprégnés d’une fausse conscience ou de croyances autodestructrices.

L’internationalisme: troisièmement, le matérialisme a servi de base à ce que nous appelons l’internationalisme. L’idée que tous les peuples, pas seulement les Européens blancs ou les chrétiens, résistent à l’oppression et à l’exploitation repose sur un postulat de départ: les peuples partagent certains intérêts, qui découlent eux-mêmes de besoins fondamentaux communs. Par conséquent, ce ne sont pas seulement les Blancs qui ont des intérêts de classe similaires ou les Européens qui sont considérés comme motivés par des préoccupations économiques, mais toute personne se trouvant dans la même position dans la structure de classe, quelle que soient sa couleur de peau ou ses croyances. Ce postulat a permis de rassembler des personnes de toutes les cultures et de tous les milieux sociaux pour poursuivre des objectifs qui leur étaient bénéfiques, des objectifs qu’elles considéraient elles-mêmes comme bénéfiques. À mille lieues du relativisme et de son corollaire, le tribalisme national, qui imprègnent la gauche d’aujourd’hui.

Ce sont ces trois éléments qui ont constitué le cœur de la stratégie de la gauche pendant la majeure partie du vingtième siècle. Tant que le mouvement disposait d’une véritable base populaire, les organisateurs constataient que l’hypothèse matérialiste générait des résultats positifs considérables. Les partis de masse ont pu s’enraciner profondément dans les classes travailleuses du monde entier grâce à des programmes politiques remarquablement similaires. Les stratégies d’organisation élaborées dans la langue des droits et des besoins universels pouvaient être suivies dans un éventail déconcertant de contextes culturels et économiques, parce qu’elles trouvaient un écho auprès des travailleurs du monde entier. La théorie matérialiste a guidé les mouvements sociaux les plus tenaces et les plus réussis de l’Histoire.

Le «tournant culturel»

L’abandon du matérialisme au profit de la «culture» est sans doute l’élément déterminant de la recherche sociale radicale à l’ère néolibérale. L’inquiétude fondamentale qui sous-tend ce tournant est que, dans son explication du fonctionnement du capitalisme, le marxisme subordonne ou minimise le rôle de l’idéologie, du discours, de l’interprétation sociale et d’autres phénomènes similaires, qui relèvent souvent du domaine de la culture.

Ces inquiétudes sont remontées à la surface en Europe occidentale au début de l’après-guerre, sous l’impulsion notamment de l’École de Francfort, mais aussi de la nouvelle gauche britannique. Ce qui a motivé la critique, c’est l’observation que la foi de Marx dans l’action révolutionnaire de la classe ouvrière avait été démentie par les événements historiques3.

Pourtant, dans le premier tiers du vingtième siècle, les événements semblaient se dérouler conformément aux prédictions de Marx. De la révolution russe de 1905 jusqu’à la guerre civile espagnole, le capitalisme a semblé traverser une crise révolutionnaire: la naissance du mouvement ouvrier a coïncidé dans une large mesure avec l’assaut qu’il a mené avec succès contre l’État bourgeois. Les travailleurs semblaient bien être les «fossoyeurs» du capitalisme, comme Marx l’avait annoncé dans le Manifeste du parti communiste4.

Mais dans la première décennie après la Seconde Guerre mondiale, le moment révolutionnaire semblait être passé. Dans les pays où le capitalisme était le plus avancé et où la prédiction de Marx sur le renversement du système aurait dû se vérifier, on assista à l’intégration de la classe ouvrière dans le système et à un déclin de la ferveur révolutionnaire typique des mouvements travaillistes des trois premières décennies du siècle.

La théorie matérialiste a guidé les mouvements sociaux les plus tenaces et les plus réussis de l’Histoire: ceux de la classe ouvrière.

Il s’agissait d’une énigme particulièrement troublante pour la gauche d’après-guerre. En tentant d’y répondre, une partie d’entre elle a conclu que Marx avait raison de soutenir que la structure de classe génère des conflits, mais qu’il avait tort d’ignorer que la volonté de rébellion de la classe ouvrière, sa compréhension de sa situation et sa capacité à s’unir en tant que classe étaient profondément influencées par l’idéologie et la culture.

Cette gauche d’après-guerre est partie de ce constat sociologique: pour comprendre le fonctionnement des classes, les analystes devaient comprendre comment la culture médiatisait la reconnaissance de la place de chacun dans la structure des classes. Elle a aussi remarqué que la structure de classe ne dictait pas de manière unilatérale et déterministe une stratégie particulière. Elle en a tiré la conclusion suivante sur l’agentivité: la culture, en rendant les choix économiques et politiques imprévisibles, injecte un énorme degré d’indétermination dans ces domaines.

Pour la nouvelle gauche émergente, l’observation selon laquelle l’action politique et économique est arbitrée par l’idéologie a lentement conduit à une compréhension entièrement nouvelle de l’action au niveau micro-économique. Alors que les marxistes insistaient sur le fait que la structure de classe générait des choix prévisibles et stables de la part des agents économiques, la théorie culturelle insistait sur le fait que la médiation culturelle perturbait toute relation stable entre la structure et l’action. L’idée d’une stratégie de classe fondée sur des intérêts de classe stables s’effondrait donc également. La réalité sociale était conditionnelle, les intérêts étaient relatifs à la culture, et la politique ne consistait pas à articuler un ensemble d’intérêts, mais à construire des identités communes.

L’ironie étant, bien sûr, que cette fuite en avant dans le constructivisme social a atteint son apogée au moment même où la pression implacable du capitalisme se répandait dans le monde. Alors même que la logique impitoyable du système s’imposait aux agents sociaux, au moment même où la force obstinée des relations capitalistes écrasait les gens sous son poids, la théorie sociale s’est abîmée dans les contingences et les spécificités locales.

Comme l’ont noté de nombreux commentateurs, il existe un lien entre ces deux phénomènes, le contexte social et la «décadence du discours», comme la décrit l’une des premières critiques5. Il s’agissait de l’expression théorique de la défaite massive et historique des mouvements populaires à travers le monde après les années 1970. Ce «tournant culturel» exprimait le profond pessimisme des intellectuels quant à la possibilité d’un changement politique. Mais plus important encore, il s’agissait de l’articulation théorique d’une réalité du capitalisme. Après que la force de cohésion des mouvements de la classe travailleuse a été dissoute, les agents sociaux du capitalisme ont adopté les moyens organisationnels et institutionnels à leur disposition, quels qu’ils soient, pour se protéger de la réalité brute des marchés du travail.

Cela a conduit à une fragmentation massive des identités sociales. Cette fragmentation, si on la considère sous l’angle du point de vue économique, comportait une grande part de contingence. C’est cette contingence que les théoriciens de la culture ont considéré comme un point d’ancrage de la réalité sociale. Au lieu de la considérer comme le résultat des forces de classe et des nouvelles formes d’accumulation, ils l’ont promue comme un fait fondamental de l’interaction sociale et, par conséquent, comme un coup fatal porté aux récits universels ou grandioses6.

Au début des années 2000, même certains des principaux partisans de l’analyse culturelle ont commencé à ressentir une déconnexion entre le cadre dominant de la théorie sociale qui prônait la culture et la contingence, et ce qui se passait réellement dans l’économie politique mondiale7. Cela s’est produit précisément lorsque certains des facteurs politiques qui avaient motivé l’abandon de l’analyse matérialiste ont commencé à changer. Aujourd’hui, nous nous trouvons dans ce qui pourrait constituer les premières étapes d’une revitalisation des mouvements ouvriers mondiaux. Si cette tendance se poursuit, et c’est un grand si, nous pouvons nous attendre à ce qu’une grande partie des déchets théoriques produits au cours des années précédentes disparaissent naturellement, y compris les diverses formes de relativisme qui ont été générées.

Mais même si elles ont été très décourageantes et ont conduit à des conclusions théoriques franchement erronées, les objections soulevées par le «tournant culturel» ne doivent pas être simplement écartées. Il est au contraire nécessaire d’y réagir. Chaque réaction de ce type donne aux matérialistes l’occasion de tester leur propre théorie et de la développer là où elle est faible.

Trois préoccupations concernant la rationalité

Nous proposons ici de répondre à certaines des préoccupations exprimées dans les arguments culturels. Les matérialistes affirment que, dans toute une série de phénomènes sociaux, on peut s’attendre à ce que les acteurs poursuivent rationnellement leurs intérêts matériels. Une grande partie des préoccupations des théoriciens critiques porte sur la question de savoir ce qu’est cette rationalité des acteurs. Nous aborderons trois de leurs objections courantes.

La première estime que la caractérisation des agents comme poursuivant des fins économiques réduit toutes les motivations humaines à des motivations économiques. Or, nous savons que les êtres humains accordent en réalité de l’importance à de très nombreuses fins. Les questions économiques sont l’une des préoccupations existantes, mais nous pouvons aussi citer l’amour, l’amitié, les engagements moraux, les questions esthétiques, etc. Les acteurs sociaux ne sont pas monolithiques. C’est d’ailleurs ce qui distingue les humains des animaux. L’insistance avec laquelle nous plaçons les préoccupations économiques au centre de notre programme d’explication serait une violence envers l’hétérogénéité et la diversité des motivations humaines.

La motivation économique constitue la condition pratique préalable à la poursuite des autres motivations.

La deuxième objection estime que lorsque nous disons que les agents sociaux sont préoccupés par des motivations économiques, nous les transformons en machines froides et calculatrices ou en maximiseurs économiques. Les êtres humains ne sont pas juste préoccupés par leur bien-être, ils ne sont pas tous obsédés par l’idée de rentabiliser le plus possible la moindre interaction sociale. Une fois de plus, cela ne ferait pas justice à nos relations avec les autres, à notre capacité de considérer les autres comme des fins et pas seulement comme des moyens.

La troisième objection, qui découle des deux premières, souligne qu’il est difficile de donner un sens à tous les contre-exemples que nous avons dans notre vie sociale, où les gens poursuivent non seulement d’autres fins, mais aussi toutes sortes d’objectifs qui sembleraient irrationnels selon ce type de matérialisme. La théorie matérialiste ferait donc ce qu’aucune théorie scientifique ne devrait faire: ignorer les contre-exemples et devenir ainsi une doctrine rigide.

Nos motivations sont-elles uniquement économiques ?

Une approche matérialiste de l’agentivité réduit-elle toute motivation à l’aspect économique? Il est vrai que les matérialistes peuvent parfois donner cette impression, mais la théorie matérialiste ne l’exige nullement. Dès lors, comment est-il possible d’éviter de réduire toute motivation à l’aspect économique dans le cadre d’une théorie fondée sur le postulat que les motivations des travailleurs et des capitalistes sont matérielles ?

Ce n’est pas remettre en cause le matérialisme que d’admettre que les gens sont motivés par toutes sortes de valeurs et ont de nombreux types d’engagements (moraux, esthétiques, religieux, etc.). La théorie ne doit pas nécessairement nier que les gens ont d’autres motivations ou objectifs. Le fait est que la poursuite de ces autres objectifs présuppose une poursuite réussie des objectifs matériels. Pour devenir un artiste à succès, il faut d’abord gagner sa vie; pour poursuivre ses objectifs religieux, il faut maintenir son corps et son âme; pour réussir ses relations sociales, il faut s’assurer d’avoir du pain et de l’eau tous les jours. Ce n’est pas que les matérialistes n’accordent pas d’importance à d’autres choses, c’est qu’il n’y a pas d’autre chose qui agisse comme une condition préalable à la satisfaction de valeurs moins terre à terre.

La motivation économique constitue la condition pratique préalable à la poursuite des autres motivations. Nous poursuivons chaque jour toutes sortes d’interactions sociales: nous avons des amitiés, des relations amoureuses, nous allons au travail, nous avons nos objectifs politiques. Dans toutes ces interactions sociales, les conditions matérielles préalables à leur poursuite fonctionnent comme une contrainte pratique. Nous devons être attentifs, dans une certaine mesure, aux coûts qu’elles nous imposent. Certaines activités entraînent un coût direct, et de manière presque immédiate. Par exemple, une personne pourrait accorder plus d’importance à son temps libre qu’à un emploi rémunéré. Mais malgré cela, si c’est au prix du chômage, la réalité la dissuadera rapidement de suivre cette préférence. Il s’agit d’un coût direct et immédiat.

Mais d’autres décisions offrent bien plus de latitude pour agir selon ses préférences. Pour reprendre l’exemple précédent, la réalité obligera la personne à chercher et à occuper un emploi, même si elle préfère de loin être libre de s’engager dans d’autres activités. Mais aucun conflit de ce type n’empiétera sur certaines autres activités qui lui sont chères, comme, par exemple, la pratique de sa religion. L’obtention et la conservation d’un emploi peuvent être largement indépendantes des convictions religieuses. Tant que sa religion n’interfère pas avec sa recherche d’un emploi rémunéré, un individu est bien plus libre d’exercer ses préférences dans ce domaine.

Nous pouvons en déduire l’affirmation suivante: il est faux de dire que la motivation économique pèse de la même manière sur toutes les poursuites sociales. Au contraire, elle produit ses effets avec plus ou moins d’intensité selon la sphère d’activité. Son impact le plus profond se fait sentir dans les sphères de la vie sociale où les choix ont une incidence directe sur le bien-être matériel. En revanche, dans les domaines qui ne sont pas directement liés à la reproduction matérielle, elle exerce une contrainte nettement plus faible.

Il s’ensuit que les motivations matérielles sont les plus puissantes dans les domaines où les conditions économiques sont les plus contraignantes. Il n’est donc pas surprenant que, au moment de théoriser les interactions économiques, la manière dont le capitalisme fonctionne en tant qu’économie, l’hypothèse de la rationalité fonctionne le mieux, car c’est la poursuite de nos intérêts économiques qui nous permet de nous reproduire avec succès dans la structure de classe.

À mesure que nous nous éloignons de l’examen des choix économiques des gens pour nous intéresser à des domaines plus distants, comme les amitiés, les relations amoureuses, les préoccupations morales et esthétiques, les conditions économiques sont susceptibles d’être moins contraignantes. Elles ne disparaissent pas pour autant, mais leur fonctionnement laisse place à une plus grande variabilité. Encore une fois, cela ne veut pas dire que les intérêts matériels n’ont aucun poids dans ces autres domaines: les choix moraux, les amitiés et même l’amour sont en grande partie soumis à des contraintes économiques. Mais le fait est que la place laissée à la valeur non économique y est plus importante que dans les choix économiques ou même politiques. Ainsi, le matérialisme est particulièrement efficace dans l’étude de l’économie politique et de la contestation politique, même s’il conserve une certaine pertinence dans d’autres domaines également.

De là, nous pouvons tirer une conclusion importante. Le marxisme ne place pas les intérêts économiques au centre de sa conception parce qu’il penserait que les agents sont toujours et partout uniquement motivés par l’économie. C’est plutôt que le marxisme s’attache fondamentalement au domaine de l’existence sociale, à la reproduction économique de cette existence sociale et aux relations de pouvoir qui la soutiennent.

Le marxisme n’est pas une théorie du «tout». C’est une théorie des classes et de la reproduction des classes, et c’est pourquoi elle est ancrée dans le matérialisme8. Il est donc erroné de penser que l’hypothèse de rationalité décrit les motivations humaines de manière exhaustive. Les humains sont motivés par de nombreuses choses, mais le souci du bien-être matériel impose des limites aux autres objectifs.

La rationalité implique-t-elle l’hédonisme ?

L’affirmation selon laquelle les êtres humains sont rationnels et essaient de préserver leur bien-être physique et économique semble plausible. Penchons-nous maintenant sur la deuxième objection: les êtres humains sont-ils des maximiseurs? Tentent-ils constamment de tirer de chaque interaction le meilleur parti pour eux-mêmes? Il s’agit d’une objection compréhensible: non seulement cette approche propose une vision plutôt déplaisante du comportement humain, mais elle va aussi à l’encontre de notre propre expérience. Nos interactions du quotidien contiennent une multitude d’exemples de respect et de considération pour les autres. Ces exemples sont visibles non seulement dans les domaines évoqués dans la section précédente, mais aussi dans les interactions économiques. Les gens font preuve de respect pour d’autres valeurs, même sur le lieu de travail, au cœur même de l’économie capitaliste.

D’ailleurs, l’hypothèse de la rationalité ne doit pas nécessairement reposer sur un comportement de maximisation. La motivation économique ne doit pas nécessairement prendre la forme de la recherche incessante d’un gain maximal à chaque interaction. Les acteurs doivent simplement être attentifs au plancher de bien-être minimal, sous lequel ils hésiteront à descendre au profit d’autres engagements. L’alternative au comportement maximisateur n’est pas l’altruisme, mais plutôt un comportement qui répond à ce que l’on appelle le principe du seuil de satisfaction de l’individu9. En d’autres termes, la théorie exige seulement que les acteurs résistent aux choix qui impliquent une réduction notable de leur bien-être; elle n’exige pas qu’ils cherchent à faire progresser ce dernier au maximum. Une déclaration comme «je suis heureux d’avoir assez, plutôt que d’avoir tout» est parfaitement cohérente avec le matérialisme.

Bien sûr, les acteurs sont tout de même obligés de maximiser dans certaines situations. Dans les activités directement économiques, par exemple, la probabilité qu’une stratégie de maximisation leur soit imposée est plus grande. L’exemple le plus évident est celui de l’entreprise capitaliste, qui est inévitablement contrainte de poursuivre une stratégie de maximisation, même si les gestionnaires souhaitent s’y opposer. Les pressions de la concurrence récompensent le comportement de maximisation en augmentant le flux de revenus des entreprises qui l’adoptent et en les dotant de fonds d’investissements plus importants qui, à leur tour, leur permettent d’acheter des biens d’équipement, ce qui fait baisser les coûts unitaires de leurs produits. Ce mécanisme leur permet d’évincer les rivaux qui se seraient contentés de la rationalité de la suffisance.

Cela étant, les travailleurs ne subissent pas les mêmes pressions que les entreprises pour maximiser le rendement économique. Alors que les entreprises sont forcées de ne pas descendre en dessous d’un certain taux de rendement, les travailleurs peuvent être contraints, ou choisir, de laisser leurs salaires tomber en dessous du taux du marché. En effet, les entreprises doivent être économiquement viables tandis que les travailleurs doivent seulement être physiquement viables. Tant qu’ils parviennent à tirer un revenu suffisant d’un emploi donné, ils peuvent choisir de le conserver pour consacrer du temps à d’autres activités.

Par conséquent, même dans le cas de considérations purement économiques, les travailleurs renoncent parfois à un comportement de maximisation strict. Il est toutefois important de noter que même s’ils le font, leurs besoins physiques constituent toujours un plancher sous lequel ils ne peuvent pas se permettre de tomber dans leur poursuite d’objectifs non économiques. Ils doivent en effet se maintenir physiquement tout en essayant d’être fidèles à leurs autres engagements. Il est donc intéressant de noter que l’économie capitaliste suscite différents types de motivations économiques chez ses deux principaux acteurs, les entreprises et les travailleurs. Si les entreprises sont engagées dans une stratégie de maximisation brutale, les travailleurs ne sont, eux, pas poussés par cette même logique impitoyable10.

Par conséquent, certains travailleurs renoncent à des salaires plus élevés ou à des emplois mieux rémunérés en faveur d’un travail qui leur permet d’exercer d’autres activités. Nous pouvons donc conclure que tant que les agents peuvent satisfaire leurs besoins fondamentaux, il est parfaitement compatible avec le matérialisme qu’ils renoncent à tout gain économique supplémentaire pour poursuivre d’autres objectifs. Mais il y a des limites à ce qu’ils sont prêts à faire, et il ne s’agit pas seulement de la limite de la viabilité physique. Bien avant qu’il ne soit question de viabilité, de simples difficultés physiques incitent souvent déjà les acteurs sociaux à revenir à la réalité banale de leurs intérêts matériels. Un certain degré de contingence est donc tout à fait compatible avec la théorie matérialiste, mais il s’agit d’une contingence limitée.

Le problème des écarts

Les arguments que nous venons de développer visent à réconcilier les affirmations du matérialisme avec certains faits évidents concernant les interactions sociales. Mais pour de nombreux théoriciens du «tournant culturel», cela n’est pas suffisant, et ce pour une raison qui semble valable. Ils pourraient admettre que les considérations matérielles jouent un rôle important dans les interactions sociales. Néanmoins, l’affirmation selon laquelle elles contraindraient l’action sociale implique qu’elles jouiraient d’une primauté qui s’accommode encore mal de certains faits.

Notamment, même dans les types de mouvements et d’interactions cités plus haut comme preuves du cadre matérialiste, il existe au cours de l’Histoire un grand nombre d’exemples de prises de risques et de sacrifices considérables consentis par des groupes d’individus. Citons par exemple les syndicalistes s’organisant malgré la répression, les combattants pour la libération nationale prenant les armes même quand toute victoire semble impossible, les défendeurs des droits civiques prêts à subir des attaques physiques ou encore les employeurs acceptant des profits moindres afin d’agir en accord avec leurs valeurs morales. Ces exemples proviennent de sphères d’activité où nous avions soutenu que les considérations matérielles sont les plus contraignantes et, pourtant, nous trouvons des exemples de personnes prêtes à d’énormes sacrifices pour leurs engagements moraux. Il est difficile de concilier cela avec une quelconque défense de la primauté des intérêts matériels.

La question n’est pas de savoir si de telles circonstances se produisent, mais si elles sont représentatives. En d’autres termes, est-il habituel et prévisible que les gens cherchent à atteindre des objectifs qui nuisent à leur bien-être, ou s’agit-il de cas exceptionnels? Pour commencer, il est important de noter que la théorie sociale n’est pas une théorie de chaque individu dans la société. Il s’agit d’une théorie des agrégats. Elle concerne ce que nous appelons les faits sociaux, qui diffèrent des faits individuels en ce sens qu’ils ne décrivent pas le comportement d’un individu particulier mais des modèles de comportement prédominants. Pour théoriser quoi que ce soit, il faut trouver des phénomènes qui soient stables d’une personnalité à l’autre et d’un environnement à l’autre. Si n’importe quelle circonstance individuelle pouvait être prise en compte pour discréditer une théorie, il n’y aurait pas de théorie sur quoi que ce soit dans le monde social, puisqu’il est relativement aisé de trouver un exemple d’à peu près n’importe quel type de comportement. La simple existence de contre-exemples d’une généralisation ne l’invalide pas pour autant.

Au cours des décennies où les intellectuels de gauche ont été plongés dans l’organisation des classes, l’hypothèse du matérialisme n’a jamais réellement été remise en question.

Tout test d’une théorie doit donc distinguer le typique de l’exceptionnel. Et si l’événement invoqué en guise de contre-exemple est exceptionnel, s’il est inhabituel et rare, il n’invalide pas en soi une généralisation théorique. Il s’agit plutôt d’une autre catégorie de phénomènes, des cas exceptionnels, qui sont ensuite examinés pour voir quelles circonstances particulières peuvent les provoquer. Ces cas exceptionnels n’invalident pas une théorie, sauf s’ils deviennent suffisamment nombreux pour constituer un fait social à part entière.

Prenons le cas du syndicalisme. De nombreux syndicalistes sont prêts à supporter des coûts importants pour organiser leurs collègues. Toutefois, et les organisateurs eux-mêmes en sont conscients, c’est précisément parce que leur psychologie est différente de celle de leurs pairs que ces tentatives rencontrent autant d’obstacles et échouent si souvent. Si les activistes sont prêts à faire fi des coûts personnels dans la poursuite de leurs passions morales, il n’en va pas de même pour la majorité de leurs collègues. Si c’était le cas, il n’y aurait évidemment pas besoin d’organiser qui que ce soit. Les travailleurs se regrouperaient autour de leur indignation morale, quel qu’en soit le coût.

De même, certains capitalistes peuvent décider d’accepter des profits moindres pour satisfaire une position éthique. Mais la logique même du marché tend à éliminer ces cas. Au fil du temps, en raison à la fois du processus de filtrage et de l’effet de démonstration, leurs pairs apprennent rapidement que le marché n’est pas un endroit pour les sentimentalistes. Ainsi, leur position morale reste exceptionnelle, tandis que le fait général devient l’indifférence voire la turpitude morale. En somme, les contre-exemples ne peuvent menacer une généralisation théorique que lorsqu’ils deviennent un phénomène général.

Conclusion

Le dénigrement des considérations matérielles, comme s’il s’agissait d’un attachement vulgaire à des «objets» – à l’opposé de la valorisation de considérations d’ordre supérieur – est l’une des évolutions les plus curieuses du marxisme occidental depuis les années 1960. Dans sa défense précoce et assez courageuse du matérialisme au début des années 1970, Sebastiano Timpanaro a constaté que les intellectuels raffinés de la théorie marxiste exprimaient déjà un certain malaise à être associés à la doctrine de base.

«La seule caractéristique commune à pratiquement toutes les variétés contemporaines du marxisme occidental, observe-t-il, est peut-être leur souci de se défendre contre l’accusation de matérialisme.» Il poursuit: «Les marxistes gramsciens ou togliattiens, les marxistes hégéliens-existentialistes, les marxistes néo-positivistes, les marxistes freudiens ou structuralistes, malgré les profondes dissensions qui les divisent par ailleurs, sont unanimes quand il s’agit de rejeter tout soupçon de collusion avec le matérialisme “vulgaire” ou “mécanique”; et ils le font avec un tel zèle qu’ils rejettent, avec le mécanisme ou la vulgarité, le matérialisme tout court.»11

Le jugement de Timpanaro était un peu prématuré. Alors que le «tournant vers la culture» était déjà présent dans les années 1970, il existait encore une ligne de théorisation matérialiste saine et assez influente qui a duré au moins une décennie de plus. Mais ce qui peut sembler prématuré en 1970 était devenu indéniable en 2000. À mesure que les mouvements ouvriers et la gauche s’affaiblissaient, et que l’intelligentsia s’écartait de plus en plus de l’engagement politique, l’adhésion au discours et à l’idéologie anti-­matérialiste est passée du statut de tendance de l’analyse radicale parmi d’autres, à celui de quasi-orthodoxie.

Le marxisme s’attache fondamentalement au domaine de l’existence sociale, à la reproduction économique de cette existence sociale et
aux relations de pouvoir qui la soutiennent.

Remettre en question cette orthodoxie est certainement l’une des tâches les plus urgentes de la gauche aujourd’hui. À cette fin, nous avons soutenu que, quoi qu’elle implique par ailleurs, une théorie matérialiste n’exige pas de concevoir les agents comme des machines utilitaires unidimensionnelles, froides et calculatrices.

Le matérialisme reconnaît simplement que la nécessité d’assurer le bien-être économique et physique est la condition préalable essentielle à la poursuite de tout autre objectif. C’est sur cette base que l’on peut construire une théorie des intérêts matériels des individus, à l’origine du succès du marxisme en tant que théorie politique. Parce que les gens sont soucieux de leur bien-être, les relations sociales qui affectent directement le degré et la stabilité de ce bien-être exercent une influence spécifique sur leurs choix. La structure de classe, plus que toute autre relation sociale, provient de ces considérations. Il n’est donc pas étonnant que le marxisme, une théorie organisée autour de l’analyse des classes, ait été le plus fervent défenseur du matérialisme.

Le matérialisme tient compte du fait que les individus sont motivés par de très nombreuses choses. Une autre vertu de son approche de l’agentivité sociale est qu’elle peut expliquer comment le capitalisme s’est répandu à travers le monde dans tant de cultures différentes tout en préservant leurs différentes spécificités: c’est précisément parce que des individus ont la possibilité de préserver des aspects de leur culture locale qui n’interfèrent pas avec les contraintes économiques, tout en adaptant ou en rejetant les aspects qui, eux, interfèrent avec ces contraintes. Nous disposons ainsi d’une théorie du changement culturel en plus d’une théorie de la reproduction économique. Les individus finissent par ne reproduire que les valeurs et les normes qu’ils ont adaptées à leur situation, rejetant celles qui interfèrent avec leurs objectifs et impératifs économiques. C’est un choix pragmatique.

Enfin, le matérialisme fournit non seulement un moyen de résistance universelle au capital, mais aussi une approche profondément démocratique de cette résistance. Le respect des autres est le fondement de tout engagement démocratique. Et cela est impossible si l’on suppose que les agents sociaux souffrent de déficiences cognitives, qu’ils sont facilement dupés ou qu’ils sont uniquement le produit de leur culture. En ce qui concerne l’organisation politique, il est absolument essentiel de l’aborder en pensant avoir affaire à un groupe conscient et réfléchi à qui il faut présenter des arguments convaincants pour résister au grand patronat. Et il faut partir du principe que les individus accepteront une stratégie politique sur des bases rationnelles, et pas seulement par le biais d’un lavage de cerveau ou, comme c’est si souvent le cas à gauche aujourd’hui, par le biais de l’humiliation ou de belles paroles.

Ce sont là des points que les intellectuels progressistes ont instinctivement compris pendant la majeure partie de l’histoire de la gauche. À mesure que la théorisation sociale s’est éloignée de l’organisation sociale, les versions les plus invraisemblables de l’analyse culturelle se sont emparées des intellectuels critiques. Inversement, il n’est pas surprenant qu’au cours des décennies où les intellectuels de gauche ont été plongés dans l’organisation politique des classes, l’hypothèse du matérialisme n’ait jamais été réellement remise en question. Le chemin du retour à la raison est assurément long. Mais, aussi sinueux soit-il, il mène à certains éléments fondamentaux de la théorie sociale. Et il n’y en a pas de plus important que le matérialisme.

Version légèrement abrégée et traduite de Vivek Chibber, «The flight from materialism», Catalyst Journal 8, no 3 (2024).

Footnotes

  1. Vivek Chibber, «What Is Living and What Is Dead in the Marxist Theory of History», Historical Materialism 19, no 2, 2011.
  2. Beverly J. Silver, Forces of Labor: Workers’ Movements and Globalization Since 1870, New York, Cambridge University Press, 2003.
  3. Vivek Chibber, The Class Matrix: Social Theory after the Cultural Turn, chapitre 3, Harvard University Press, 2022.
  4. Karl Marx et Friedrich Engels, Le Manifeste du parti communiste.
  5. Bryan Palmer, Descent Into Discourse: The Reification of Language and the Writing of Social History, Philadelphie, Temple University Press, 1990.
  6. David Harvey, The Condition of Postmodernity: An Enquiry into the Origins of Cultural Change, Cambridge, Massachusetts, Blackwell, 1990. & Terry Eagleton, The Illusions of Postmodermism, Cambridge, Massachusetts, Blackwell, 1996.
  7. William H. Sewell Jr, Logics of History: Social Theory and Social Transformation, Chicago, University of Chicago Press, 2005.
  8. Gerald A. Cohen, History, Labour, and Freedom: Themes from Marx, Oxford, Oxford University Press, 1989, chapitre 9.
  9. Herbert A. Simon, «A Behavioral Model of Rational Choice», Quarterly Journal of Economics 69, no 1, 1955 & Michael Byron (éd.), Satisficing and Maximizing: Moral Theorists on Practical Reason, New York, Cambridge University Press, 2004. & Edward Cartwright, Behavioral Economics, New York, Routledge, 2014.
  10. Karl Marx et Friedrich Engels, Marx and Engels Collected Works, volume 28, Londres, Lawrence and Wishart, 204-29, en particulier 213-14, 217.
  11. Sebastiano Timpanaro, On Materialism, Londres, NLB, 1975, p. 29.